Le Forum social mondial, un modèle durable ?

Après une période d’expansion remarquable, le processus du Forum social mondial (FSM) marque le pas. Le bilan des derniers grands rassemblements centraux s’avère très contrasté – disons, en simplifiant beaucoup, politiquement négatif dans le cas de Nairobi (Kenya) en 2007 et positif dans le cas de Bélem (Brésil) deux ans plus tard.
Par Mis en ligne le 19 octobre 2009

La ques­tion qui nous est posée n’est pas avant tout numé­rique : le succès ne tient pas (ou pas seule­ment) au nombre de participant(e)s ; elle est poli­tique : à quoi servent les forums ? Autant la réponse nous sem­blait évi­dente au début des années 2000, autant ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Hier, il y avait une inter­re­la­tion vivante entre le pro­ces­sus des forums, de grandes mobi­li­sa­tions alter­mon­dia­listes, des luttes sociales et des cam­pagnes inter­na­tio­nales – une syner­gie qui a atteint son apogée avec le rôle d’impulsion et de popu­la­ri­sa­tion que les forums euro­péen (Florence, Italie) et mon­dial (Porto Alegre, Brésil) ont joué dans la pré­pa­ra­tion de la jour­née anti-guerre de mars 2003. L’expansion du FSM fut phé­no­mé­nale : en quelques années seule­ment, il a pris forme en Europe et en Amérique latine, puis en Asie, en Amérique du Nord et en Afrique. Il s’est enra­ciné avec les forums natio­naux et locaux. Le réseau et l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux jouait un rôle dyna­mique. L’expansion mul­ti­forme était portée par une dyna­mique com­bi­née d’élargissement et de radi­ca­li­sa­tion. Dans le cadre des forums, des ques­tions étaient abor­dées aux­quelles le mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel n’avait pas encore su donner de réponse.[1]

Aujourd’hui – et sauf excep­tions –, le pro­ces­sus des forums est lar­ge­ment décon­necté des luttes et cam­pagnes inter­na­tio­nales. D’autres cadres se sont consti­tués pour répondre à la crise cli­ma­tique ou à la crise dite finan­cière, sans arti­cu­la­tion fonc­tion­nelle avec le FSM. A Malmö (Suède), en 2008, une mani­fes­ta­tion alter­mon­dia­liste dyna­mique et nom­breuse s’est dérou­lée à l’occasion de la réunion du FS euro­péen, mais sans syner­gie entre les deux évé­ne­ments. En Europe, le FSE n’a pas su jouer à nou­veau le rôle d’impulsion qui avait été le sien contre la direc­tive Bolkenstein.[2] Il est pos­sible que le pro­ces­sus garde sa vita­lité en Amérique du Nord, mais il est au point mort en Asie et peine à se redé­fi­nir en Europe. Même si l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux adopte tou­jours des appels impor­tant par leur contenu (Belém), le réseau connaît une crise pro­lon­gée de fonc­tion­ne­ment.

Des nou­veau­tés ont été tes­tées ces der­nières années pour assu­rer un pro­ces­sus plus effi­cient : réunion des assem­blées thé­ma­tiques dans les forums, défi­ni­tion « d’axes » autour des­quels les ini­tia­tives se regroupent, pro­po­si­tions « d’agglutination » des ate­liers pour accroître les échanges entre com­po­santes et amé­lio­rer la visi­bi­lité du pro­gramme, appel à la réflexion « stra­té­gique », etc. Mais aussi inté­res­sante que soit cette expé­ri­men­ta­tion, on ne répon­dra pas aux échéances poli­tiques en ne s’attaquant qu’aux moda­li­tés de fonc­tion­ne­ment du FSM.[3]

Le pro­ces­sus des forums conti­nue à offrir le prin­ci­pal espace « commun » à un large éven­tail de mou­ve­ments sur le plan mon­dial ainsi que dans nombre de pays. Mais en quoi le FSM consti­tue-t-il pour autant un « modèle durable » ? Il a résisté à la vio­lence offen­sive idéo­lo­gique anti-constes­ta­taire qui a suivi les atten­tats du 11 sep­tembre 2001, ce qui n’est pas rien. Mais résis­tera-t-il à l’impact de la crise capi­ta­liste ? Qu’il y réus­sisse ou non, y a-t-il des leçons de cette expé­rience qui méritent d’être rete­nues pour l’avenir ?

Le pro­ces­sus des forums ne tra­verse pas sim­ple­ment un « creux de vague ». Il est menacé par une conjonc­tion de fac­teurs : ten­dance lourde à l’institutionnalisation, « neu­tra­li­sa­tion » d’équipes mili­tantes, diver­gences poli­tiques, mise en cause du fonc­tion­ne­ment au « consen­sus dyna­mique »…

Le FSM, vu d’en haut

Le pro­ces­sus mon­dial du Forum social est piloté par un conseil inter­na­tio­nal (CI) ini­tia­le­ment consti­tué par auto-coop­ta­tion, puis impar­fai­te­ment élargi par coop­ta­tion. Vu la nature du mou­ve­ment, il était dif­fi­cile de l’élire sur une base repré­sen­ta­tive ou de fonc­tion­ner à l’échelle mon­diale sous forme d’assemblée ouverte. Mais tou­jours est-il que ce mode de struc­tu­ra­tion était lourd d’une cou­pure entre le « sommet » et les bases du FSM. La prin­ci­pale mesure visant à pré­ve­nir ce danger a été la limi­ta­tion des pou­voirs de ce conseil : il décide sur­tout de la date et du lieu des forums mon­diaux et orga­nise des cadre de tra­vail (com­mis­sions).

La portée politique du débat au sein du CI sur les rythmes

Le FSM a com­mencé par se réunir annuel­le­ment. La ques­tion du rythme des ren­contres s’est rapi­de­ment posée avec la mul­ti­pli­ca­tion des forums régio­naux ou thé­ma­tiques. Loin d’être étroi­te­ment « orga­ni­sa­tion­nelle », c’était une ques­tion poli­tique qui concerne le lien entre le FSM et les mobi­li­sa­tions sociales. Ainsi, Via Campesina a été l’un des pre­miers réseaux à deman­der que les forums mon­diaux ne se réunissent que tous les trois ans, sinon tous les deux ans en alter­nance avec les forums régio­naux. Trop fré­quents, ils mobi­lisent le temps mili­tant et les res­sources finan­cières au dépend de la pré­pa­ra­tion des luttes, du sou­tien aux orga­ni­sa­tions natio­nales et de l’animation des cam­pagnes. D’une aide, ils peuvent alors deve­nir un frein à l’activité des mou­ve­ments enga­gés dans le pro­ces­sus.[4]

Bien entendu, les forums du FSM ne sont pas de simples confé­rences inter­na­tio­nales. Par le nombre des participant(e)s, l’implication des mou­ve­ments et la conti­nuité du « pro­ces­sus », ils consti­tuent une forme de résis­tance à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Mais – bien entendu aussi –, ils ne peuvent se sub­sti­tuer aux com­bats quo­ti­diens pour­sui­vis par ailleurs.

Les pro­po­si­tion de la Via Campesina et d’autres mou­ve­ments visaient à pré­ser­ver le lien dia­lec­tique entre forums et luttes. L’argument était de bon sens ; il n’a pour­tant pas été entendu de tous. La déci­sion en ce domaine a été blo­quée jusqu’au conseil inter­na­tio­nal de Parme (Italie, octobre 2006). Une étude avait été menée sur les finances du FSM qui notait que la quasi-tota­lité des orga­ni­sa­tions inter­ro­gées sou­hai­taient que le forum mon­dial cesse de se réunir tous les ans. Il deve­nait bien dif­fi­cile d’ignorer cette exi­gence. Il a été décidé qu’en 2008, il y aurait une jour­née mon­diale d’action qui n’était pas label­li­sée « FSM ».[5] Bien que tar­di­ve­ment, la réso­lu­tion de Parme recon­nais­sait de fait que le forum mon­dial ne devait pas néces­sai­re­ment se réunir tous les ans et elle s’ouvrait aux orga­ni­sa­tions qui res­taient encore à l’écart du pro­ces­sus ins­ti­tué.

Malheureusement, la déci­sion de Parme a été pro­gres­si­ve­ment détri­co­tée. Au final, la jour­née mon­diale de jan­vier 2008 est rede­ve­nue une ini­tia­tive annuelle du Forum social mon­dial. Cette jour­née (ou semaine) fut un succès rela­tif, qui témoi­gnait de l’attachement des mou­ve­ments impli­qués dans la FSM à la pour­suite du pro­ces­sus. Mais la tra­hi­son de l’esprit et de la lettre de la réso­lu­tion d’octobre 2006 signi­fiait que les besoins des mou­ve­ments mili­tants qui mobi­li­saient à la fois dans et hors le FSM n’étaient pas pris en compte par le CI – or, ce sont eux qui en tout pre­mier lieu donnent au FSM le carac­tère d’un forum social, en prise avec les luttes des plus exploi­tés. L’élargissement du pro­ces­sus n’était pas pensé par « en bas », mais plutôt par « en haut ». Qui en effet sou­hai­tait le main­tien d’un rythme effréné des forums ? Des per­son­na­li­tés et des orga­ni­sa­tions pour qui l’intensification du « pro­ces­sus » ne posait pas pro­blèmes : soit parce que le FSM était devenu leur prin­ci­pal lieu de recon­nais­sance poli­tiques (indi­vi­dua­li­tés, petites asso­cia­tions), soit parce qu’elles ont a dis­po­si­tion un budget et un appa­reil de per­ma­nents qui leur permet d’être aisé­ment pré­sents (struc­tures syn­di­cales « au sommet », grosses ONG, agences de finan­ce­ment, mou­ve­ments ecclé­sias­tiques…), sans que cela implique néces­sai­re­ment un réel enga­ge­ment à construire la dyna­mique.

Le fonc­tion­ne­ment au consen­sus, tant vanté, était au point mort, rem­placé par une guerre d’usure uni­la­té­rale mené par un « bloc d’intérêt » au sommet.

Partis et Eglises

Les partis n’ont pas été admis en tant que « co-orga­ni­sa­teurs » du pro­ces­sus du FSM (une déci­sion qui me paraît rai­son­nable). Cependant, les­dits partis par­ti­ci­pant dans la vraie vie aux mêmes mobi­li­sa­tions que les mou­ve­ments, les moda­li­tés de leur pré­sence aux forums ont été défi­nies sui­vant les pays (ce qui me paraît aussi rai­son­nable). La dis­tinc­tion est impor­tante : nous dis­cu­tons ici des mou­ve­ments qui assument es-qua­lité une res­pon­sa­bi­lité dans l’organisation des forums et la repré­sen­ta­tion du pro­ces­sus au sein du CI.

Il y a donc eu des débats nour­ris sur la place des partis – mais jamais sur celle des Eglises (chré­tiennes) et de leurs struc­tures diverses. Ce ne sont pour­tant pas des « mou­ve­ments sociaux », même dans l’acceptation large du CI du FSM. Bien que Caritas soit enre­gis­tré comme une ONG, ses sta­tuts pré­cisent qu’elle est placée sous l’autorité directe du Vatican (une hié­rar­chie reli­gieuse ainsi qu’un… Etat !). La ques­tion a été sou­le­vée au conseil inter­na­tio­nal de Parme, compte tenu d’informations assez alar­mantes sur le poids des églises dans la pré­pa­ra­tion du FSM de Nairobi. La Marche mon­diale des femmes s’inquiétait des consé­quences que cela pour­rait avoir sur la ques­tion du droits des femmes ou des pré­fé­rences sexuelles… Les repré­sen­tants indiens rap­pe­laient com­ment ils avaient soi­gneu­se­ment pro­tégé le forum de Mumbai des conflits confes­sion­nels qui déchirent leur pays. Cependant, à peine amorcé, le débat a tourné court : puisque des orga­ni­sa­tions comme le Conseil œcu­mé­nique des églises ou Caritas étaient membres du CI, la pré­sence de leurs homo­logues dans les comi­tés natio­naux ne pou­vaient être remise en ques­tion.

Les craintes expri­mées à Parme étaient mal­heu­reu­se­ment jus­ti­fiées au point qu’une décla­ra­tion solen­nelle a été signée de nom­breux mou­ve­ments pour pro­tes­ter sur la façon dont les droits des femmes et des homo­sexuels avaient été atta­qués de l’intérieur du forum par des cou­rants reli­gieux – c’est-à-dire de l’intérieur même de notre propre espace de liberté.[6] Malgré cela et quelques autres pro­blèmes assez graves posés par Nairobi, il n’y a qua­si­ment pas eu de débat cri­tique sur le bilan de cette expé­rience lors du CI du FSM qui suivit, à Berlin.

« Les églises ont tou­jours été là, alors… » C’est aussi vrai des partis, ce qui n’a pas empê­ché de dis­cu­ter leur statut. Gageons de plus que si des hié­rar­chies reli­gieuses non chré­tiennes (musul­manes, hin­douistes…) deman­daient à être membres du CI du FS, débat il y aurait ! Si les églises (chré­tiennes) « sont là », c’est que le forum est né au Brésil et que des orga­ni­sa­teurs bré­si­liens l’ont voulu. L’implication d’organisations reli­gieuses dans les mobi­li­sa­tions uni­taires et popu­laires varie sui­vant les pays (encore plus que les liens entre partis et mou­ve­ments). Je ne pré­juge pas de ce que serait la conclu­sion d’une dis­cus­sion inter­na­tio­nale sur leur place dans le pro­ces­sus ni ne dénie les enga­ge­ments pro­gres­sistes de cer­tains. Mais de quelles orga­ni­sa­tions à « défi­ni­tion reli­gieuse » par­lons-nous ?

Nous ne sommes plus dans les années 1970, avec les cou­rants de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion en Amérique latine qui se confron­taient à leurs hié­rar­chies reli­gieuses, avan­çaient des pro­grammes poli­tiques clai­re­ment ancrés à gauche (sauf, géné­ra­le­ment, sur des ques­tions comme les droits repro­duc­tifs ou les pré­fé­rences sexuelles), voire rejoi­gnaient la lutte armée comme les Chrétiens pour la libé­ra­tion natio­nale aux Philippines, apôtres de la théo­lo­gie de la lutte. Des ordres et des indi­vi­dus font aujourd’hui encore de la résis­tance. Mais les mou­ve­ments dont nous par­lons ici ne sont pas en rup­ture ouverte avec leurs hié­rar­chies – et ces der­nières sont bien rare­ment pro­gres­sistes ! Ils sont au mieux dans un rap­port ambigu d’autonomie-dépendance vis-à-vis du pou­voir ecclé­sias­tique. Bien des églises pro­tes­tantes sont très réac­tion­naires, comme est fort réac­tion­naire le pape et sa poli­tique de mise au pas du catho­li­cisme, d’ordre moral et de croi­sade anti-athée.

Je ne mets pas en cause la par­ti­ci­pa­tion aux forums de mou­ve­ments « à défi­ni­tion reli­gieuse » enga­gés dans les mobi­li­sa­tions contre la guerre et pour les droits sociaux. Mais la coop­ta­tion d’organisations ecclé­sias­tiques au sein du CI, qui doit orga­ni­ser l’espace « non confes­sion­nel » (pour citer la Charte du FSM) des forums et assu­rer leur carac­tère « social », paraît bien pro­blé­ma­tique.

Le centre de gravité du CI

La com­po­si­tion du CI est aujourd’hui moins « mono­co­lore » (blancs d’Amérique latine et d’Europe) qu’au début. Mais le poids des orga­ni­sa­tions « som­mi­tales » n’a cessé de croître. Mentionnons, outre les struc­tures ecclé­sias­tiques, de grandes ONG et des agences de finan­ce­ment qui ne sont plus ce qu’elles étaient dans les années 1980. [7] Les méca­nismes actuels de contrôle et d’attribution des fonds leur donne un pou­voir impor­tant sur les orga­ni­sa­tions « de ter­rain » (grass­roots). Un mou­ve­ment social n’est pas un sous-trai­tant, un pres­ta­taire de ser­vices ou une boite de consul­tants – il pour­suit des acti­vi­tés qui exigent conti­nuité. Le finan­ce­ment par « pro­jets » répond à une logique toute dif­fé­rente qui place les asso­cia­tions dans une situa­tion d’insécurité per­ma­nente, donc de dépen­dence.

La repré­sen­ta­tion syn­di­cale aussi s’est modi­fiée. Nombre de direc­tions syn­di­cales natio­nales ou inter­na­tio­nales ne sont entrées dans le pro­ces­sus du FSM qu’à recu­lons. Elles n’appréciaient guère sa radi­ca­lité, sa diver­sité inha­bi­tuelle et sa spon­ta­néité. Leur inté­gra­tion consti­tuait une vic­toire du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Mais avec l’affaiblissement de son dyna­misme, les som­mets bureau­cra­tiques du syn­di­ca­lisme ont repris l’initiative. Ils pèsent doré­na­vant plus que le syn­di­ca­lisme de lutte de classe au sein du CI du FSM.

Le FSM vu d’en bas

Vu d’en bas, le pano­rama est beau­coup plus diver­si­fié que vu d’en haut. En effet, les forums annuels reflètent la situa­tion poli­tique et la dyna­mique propres des mou­ve­ments du pays et de la région d’accueil, ainsi que la qua­lité de la pré­pa­ra­tion assu­rée par le comité d’organisation natio­nal.

Mumbai, Nairobi et Bélem

La com­pa­rai­son des trois forums de Mumbai (2004), Nairobi (2007) et Bélem (2009) éclaire ce point. Tous ont des traits com­muns, à com­men­cer par le grand nombre de participant(e)s et les mul­tiples ren­contres mili­tantes que ces « espaces » favo­risent. Tous trois illus­trent l’expansion mon­diale du pro­ces­sus, de ses terres ori­gi­nelles en Amérique latine et le sud de l’Europe à l’Asie et à l’Afrique de l’Ouest (Bamako, 2006) et de l’Est (Nairobi). Ils n’en dif­fèrent pas moins pro­fon­dé­ment.

Plus que tout autre forum mon­dial, celui Mumbai a mérité son nom de forum social, tant les mou­ve­ments ont fait leur cet espace, tant la par­ti­ci­pa­tion était col­lec­tive et tant était grande la visi­bi­lité des plus dému­nis. Réuni dans une muni­ci­pa­lité hos­tile, sans béné­fi­cier d’appuis gou­ver­ne­men­taux, ayant sélec­tionné beau­coup plus sévè­re­ment les sources de finan­ce­ment inter­na­tio­nal qu’il n’était d’usage dans le FSM, il a été sur le plan orga­ni­sa­tion­nel tota­le­ment indé­pen­dant. Son succès a été permis par l’implication d’un large éven­tail d’organisations qui sou­vent ne tra­vaillaient pas ensemble et par une pré­pa­ra­tion longue per­met­tant à des syn­di­cats et asso­cia­tions popu­laires de venir des quatre coins de ce pays-conti­nent.[8]

On peut dire que le forum de Nairobi fut par bien des aspects l’antithèse de celui de Mumbai. Les « enti­tés » les plus ins­ti­tu­tion­nelles (dont les Eglises) ont dominé le pro­ces­sus. Les liens avec des pou­voirs éta­tiques étaient étroits. L’organisation était en partie assu­rée par de grandes entre­prises. L’espace n’était pas conçu pour les plus pauvres (coûts d’entrée, res­tau­ra­tion chère, peu d’eau potable gra­tuite…). L’ordre mar­chand que nous com­bat­tons était omni­pré­sent. Le forum a certes offert une occa­sion rare de ren­contre aux mou­ve­ments afri­cains – et de ren­contre entre mou­ve­ments inter­na­tio­naux et afri­cains. Mais il a repré­senté une véri­table dérive poli­tique.[9]

Après Nairobi, le forum de Bélem est apparu comme une renais­sance du pro­ces­sus.[10] La très forte par­ti­ci­pa­tion bré­si­lienne a montré qu’il répon­dait à un besoin. Il a permis de poser l’immense pro­blème du deve­nir de la forêt ama­zo­nienne. Le lien entre l’écologique et le social a été plus cen­tral que de cou­tume dans les forums pré­cé­dents. Les droits des popu­la­tions indi­gènes ont été affir­més avec éclat. Il a été l’occasion de débats fon­da­men­taux pour la gauche latino-amé­ri­caine, autour de la confron­ta­tion des orien­ta­tions des gou­ver­ne­ments Lula et Chavez. Pourtant, Bélem était loin d’être une réplique de Mumbai. Le poids des finan­ce­ments para-éta­tiques était grands et la pré­sence des auto­ri­tés gou­ver­ne­men­tales évi­dente. Mais le dyna­misme des mou­ve­ments régio­naux (Amazonie) et latino-amé­ri­cain a nourri le forum d’un réel contenu poli­tique mili­tant.

L’avenir du FSM tient donc pour une part des pays dans les­quels il va se réunir, de la façon dont il sera inves­tit par des mou­ve­ments natio­naux et régio­naux, et des enjeux poli­tiques qui pour­ront s’y expri­mer. En Amérique du Nord et au Moyen-Orient, par exemple, des ques­tions comme la guerre et l’impact de la crise capi­ta­liste mon­dial se pose­ront avec plus de force qu’aujourd’hui au Brésil. Les forums sociaux se construisent « par le bas » plus encore que « par le haut ».

Evolutions politique contrastées du mouvement social

Certaines échéances poli­tiques glo­bales affectent cepen­dant le dyna­misme de l’altermondialisme. Tant que les coups ont été portés de l’extérieur – après le 11 sep­tembre 2001, répres­sion à Göteborg (Suède) et Gênes (Italie) –, la radi­ca­lité du mou­ve­ment s’est main­te­nue à l’échelle inter­na­tio­nale. Mais deux tour­nants poli­tiques majeurs l’ont minée de l’intérieur.

Les équipes mili­tantes du FSM se sont d’abord divi­sées dans des pays clefs sur la ques­tion des gou­ver­ne­ments sociaux-libé­raux de gauche, ou de centre-centre gauche. Ce fut par­ti­cu­liè­re­ment le cas en Italie vis-à-vis de celui de Prodi et de la par­ti­ci­pa­tion gou­ver­ne­men­tale du Parti de la Refondation com­mu­niste. Mais cela est aussi vrai pour le Brésil (Lula), l’Afrique du Sud (l’ANC au pou­voir), ou au Bengale occi­den­tal, impor­tant Etat indien gou­verné par le PCI-M.

L’échec patent de l’expérience ita­lienne (retour au pou­voir de Berlusconi, défaite élec­to­rale du PRC), puis l’éclatement de la crise finan­cière n’ont pas suffit à réta­blir l’unité dyna­mique d’antan. Pour une part, cela s’explique par l’affaiblissement durable du mou­ve­ment social, mais cela révèle aussi que les diver­gences aux­quelles nous fai­sons face sont plus pro­fondes que des désac­cords tem­po­raires sur la poli­tique du « moindre mal » et le sou­tien à Prodi contre la droite ber­lus­co­nienne.

L’antilibéralisme s’est scindé sous la pres­sion de la crise finan­cière, une aile du mou­ve­ment « glo­ba­li­sant » ses alter­na­tives, une autre modé­rant au contraire ses ambi­tions. Ainsi, Peter Wahl, co-fon­da­teur d’Attac en Allemagne et membre de l’ONG Weed, affirme que nous ne pou­vons choi­sir qu’entre diverses varié­tés de capi­ta­lisme. Il place ses espoirs dans des sec­teurs réfor­ma­teurs des élites et appelle la société civile à les influen­cer pour que le capi­ta­lisme de demain soit plus juste sur le plan social et plus durable sur le plan envi­ron­ne­men­tal. Il s’en remet à un G20 un peu élar­git, un G23, et à l’ONU pour pilo­ter la réforme.[11]

Autre exemple. La France a connu une impor­tante vague de mobi­li­sa­tions radi­cales (séques­tra­tion de hauts cadres…) durant le pre­mier semestre 2009, allant des uni­ver­si­tés aux entre­prises de l’automobile, au point que les élites se sont inquié­tées d’une explo­sion sociale « à la grecque » ou d’un nou­veau Mai 68. Il était pos­sible, néces­saire, de prendre des ini­tia­tives pour faci­li­ter la conver­gence de ces luttes. La peur du débor­de­ment a cepen­dant poussé les confé­dé­ra­tions syn­di­cales à col­la­bo­rer (un fait sans pré­cé­dent en France depuis long­temps) pour orga­ni­ser… une jour­née d’action natio­nale tous les deux mois ! Après un indé­niable succès ini­tial, la par­ti­ci­pa­tion à ces jour­nées à répé­ti­tion a évi­dem­ment décru. L’aspiration à l’unité syn­di­cale a été uti­li­sée pour cana­li­ser et essouf­fler le mou­ve­ment. Le gou­ver­ne­ment l’a bien com­pris qui n’a rien lâché en atten­dant que le manque de pers­pec­tives fasse son œuvre démo­bi­li­sa­trice.

Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste fran­çais aurait dû appuyer les luttes, aider à leur syner­gie. Mais il était para­lysé. Une vio­lente polé­mique oppo­sait des sec­tions syn­di­cales CGT dans les entre­prises de l’automobile en lutte à leur direc­tion confé­dé­rale, accu­sée d’immobilisme… Or, c’est ladite direc­tion confé­dé­rale qui est repré­senté dans le comité d’initiative des forums sociaux (CIFS), pas les tra­vailleurs de Continental.

On ne peut certes se conten­ter d’opposer la « base » au « sommet » pour juger du choix des direc­tions confé­dé­rales.[12] Mais pour dire les choses sans détour, la real­po­li­tik de gauche ou syn­di­cale couvre bien sou­vent des pro­ces­sus de « neu­tra­li­sa­tion », d’adaptation et de coop­ta­tion sociale. Force est de noter que face à la crise, des bureau­cra­ties syn­di­cales et autres mou­ve­ments plus ou moins ins­ti­tu­tion­na­li­sés freinent des quatre fers les prises de consciences et les dyna­miques mili­tantes. La crise ren­force chez eux la peur de la radi­ca­lité.

La brève période d’unanimisme alter­mon­dia­liste est close. Comment dans ces condi­tions conti­nuer à construire l’unité la plus large pour les luttes ? La réponse à cette ques­tion n’est pas simple – et n’est cer­tai­ne­ment pas iden­tique sui­vant les pays ou les régions. Elle est d’autant moins simple que les « espaces » pour en dis­cu­ter se sont sté­ri­li­sés et res­treints.

Du haut en bas – au conseil inter­na­tio­nal comme dans bon nombre d’assemblées du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste –, on dis­cute de bien des choses mais sur­tout pas de com­ment construire les luttes ; alors que cela devrait être une pré­oc­cu­pa­tion majeure et que nous avons besoin, en ce domaine tout par­ti­cu­liè­re­ment, d’échanger ana­lyses et expé­riences ! Le CI du FSM se paie même le luxe d’organiser une réflexion « stra­té­gique » où les aspé­ri­tés poli­tiques sont rabo­tées. Etonnante dépo­li­ti­sa­tion de la stra­té­gie… Mais sans débat, un pro­ces­sus dyna­mique (la for­ma­tion d’un consen­sus) se voit rem­placé par un fonc­tion­ne­ment insi­dieu­se­ment auto­ri­taire.

On com­prend alors l’involution des appels à la riposte après la crise capi­ta­liste. L’un des plus radi­caux est aussi l’un des tous pre­miers : celui de Pékin.[13] Certaines décla­ra­tions pour­suivent dans cette lignée, comme celle de l’assemblée des mou­ve­ments à Bélem[14] ou autres.[15] Mais dans la plu­part des cas, elles res­tent insi­pides alors que l’on était en droit d’espérer un appro­fon­dis­se­ment de la dyna­mique ini­tiale.

Héritage et avenir

Le Forum social mon­dial est-il utile aux luttes ? C’était et cela demeure la ques­tion essen­tielle. La meilleure des décla­ra­tions (et il y en a qui sont bonnes !) ne servent à rien si elles ne sont pas por­tées par des mobi­li­sa­tions. La nais­sance du FSM a repré­senté une rup­ture béné­fique vis-à-vis des confé­rences inter­na­tio­nales d’ONG deve­nues rou­ti­nières. Mais plus il se décon­necte des com­bats sociaux, et plus il s’institutionnalise à son tour. Un pro­ces­sus très avancé au niveau du conseil inter­na­tio­nal, mais encore par­tiel­le­ment contre­carré par le dyna­misme des mou­ve­ments qui inves­tissent cer­tains forums. L’expérience des forums reste géné­ra­le­ment enri­chis­sante pour les (nou­veaux) participant(e)s. Mais le pro­ces­sus du FSM coûte extrê­me­ment cher en moyens finan­ciers comme en éner­gie mili­tante. Ces coûts deviennent injus­ti­fiables si les luttes n’en béné­fi­cient pas assez.

Quoi que devienne le FSM, il a exprimé une expé­rience his­to­rique dont les leçons posi­tives ne doivent pas être oubliées. Il a ouvert un espace de conver­gences où ont pu se retrou­ver tout l’éventail des résis­tances à la mar­chan­di­sa­tion du monde. Il a aidé à la syner­gie des luttes quand le mou­ve­ment ouvrier ou les orga­ni­sa­tions poli­tico-mili­taires ne jouaient plus le rôle cen­tra­li­sa­teur qui fut le leur le siècle der­nier. Il a donné forme à l’altermondialisme, com­bi­nant des soli­da­ri­tés anciennes (Nord-Sud…) à des soli­da­ri­tés nou­velles (dites « hori­zon­tales »), redon­nant des cou­leurs à un inter­na­tio­na­lisme qui avait perdu son lustre.

L’expérience des forums peut ainsi contri­buer à dépas­ser cer­taines impasses stra­té­giques. Comment, par exemple, amé­lio­rer les rap­ports de forces alors que des grèves mas­sives n’ont pas suffit à blo­quer dura­ble­ment les contre-réformes néo­li­bé­rales ? L’espace de conver­gences (y com­pris sur le plan local) permet d’envisager la mobi­li­sa­tion ter­ri­to­riale : l’action simul­ta­née de toute une popu­la­tion dans et hors les entre­prises (ce qui va bien au-delà de la soli­da­rité des habi­tants avec une grève clas­sique du sala­riat). La « grève ter­ri­to­riale » a été expé­ri­men­tée dans bien des pays du « tiers monde », mais dans bien peu de pays du « pre­mier monde ». Mais ce n’est pas pour rien que le « tous ensemble » est devenu un dra­peau si popu­laire à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion. L’expérience des forums, creu­set per­ma­nent de soli­da­ri­tés mul­ti­la­té­rales, offre de quoi réflé­chir concrè­te­ment à de telles ques­tions – pour l’avenir.

Pierre Rousset


[1] Voir Pierre Rousset, La expe­rien­cia del FSM como un nuevo marco de soli­da­ri­dades », El futuro del Foro social mun­dial. Retos y pers­pec­ti­vas des­pués de Nairobi, Icaria Mas Madera, Barcelona : 2008, et “El inter­na­cio­na­lismo y su reno­va­ción en la era de la mun­dia­li­za­ción”, Viento Sur numero 100, enero 2009.

[2] Sur le FSE, voir notam­ment Josep Maria Attentas et Esther Vivas, « FSE : les défis du mou­ve­ment social euro­péen », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​11870, et Josu Egireun, « Notes sur le FSE-Malmö », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​11526.

[3] Voir notam­ment Josep Maria Antentas, « FSM (2001-2007) : un balance géné­ral », Walden Bello, « El FSM en la encru­ci­jada », Esther Vivas, « FSM : Adaptarse a los nuevos tiem­pos », Miguel Romero, « El FSM y la poli­tica : el Riego de las exten­cion », El futuro del Foro social mun­dial. Retos y pers­pec­ti­vas des­pués de Nairobi, op. cit.

[4] Voir João Pedro Stedile, « The WSF Has to Agree On Common Actions Against Common Enemies », IPS, 24 jan­vier 2008, http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e9028

[5] FSM, Note d’information du Conseil inter­na­tio­nal du Forum social mon­dial Réuni à Parme, Italie, du 10 au 12 octobre 2006, ESSF, http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e9317.

[6] Voir « Another World is Possible in Diversity : …Affirming the struggle for sexual and repro­duc­tive rights », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e5248

[7] Voir Michael Warschawski, « Grassroots Activism and NGOs », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​15228

[8] Voir Pierre Rousset, « Mumbai : rien n’était joué d’avance », ESSF, http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le176. Achin Vanaik, « Rendez-vous at Mumbai », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le740. Kamal Mitra Chenoy, « Making his­tory : the future of the World Social Forum », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​11100.

[9] Voir notam­ment les textes réunis sur Nairobi dans El futuro del Foro Social Mundial, op. cit.

[10] Eric Toussaint & Pauline Imbach, « Le rebond du Forum social mon­dial », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​13085. Sophie Zafari, « Compte rendu sur le neu­vième FSM de Belem », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​12867.

[11] Peter Wahl, « With Realistic Radicalism : Which approach to the upco­ming era of reforms ? », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​12613

[12] Sophie Béroud et Karel Yon, « Face à la crise, que fait le mou­ve­ment syn­di­cal ? », ContreTemps, http://​contre​temps​.eu/​i​n​t​e​r​v​e​n​t​i​o​n​s​/​f​a​c​e​-​c​r​i​s​e​-​q​u​e​-​f​a​i​t​-​m​o​u​v​e​m​e​n​t​-​s​y​n​dical

[13] Appel de Pékin : « The global eco­no­mic crisis : An his­to­ric oppor­tu­nity for trans­for­ma­tion », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​11729

[14] Déclaration des mou­ve­ments, Bélem, « Nous ne paye­rons pas la crise ! Que les riches la paient ! « , http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​12820.

[15] Par exemple aux Philippines, « People Over Profits, Society Over The Market : The Balay Kalinaw People’s Agenda to Respond to the Economic Crisis », http://​www​.europe​-soli​daire​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e​12994.

Les commentaires sont fermés.