“Le Forum social mondial et le renouveau de la contestation sociale : de l’alliance Nord-Sud à la solidarité Sud-Nord.”

Par Mis en ligne le 16 août 2014

Le Forum social mon­dial (FSM) est né en 2001 d’une col­la­bo­ra­tion trans­at­lan­tique entre les mou­ve­ments sociaux du Nord et du Sud, prin­ci­pa­le­ment de France et du Brésil, afin de construire une autre mon­dia­li­sa­tion, éman­ci­pée du modèle néo­li­bé­ral hégé­mo­nique imposé par les puis­sances occi­den­tales, comme le G8 et ses relais, notam­ment le Forum éco­no­mique mon­dial de Davos. Il incar­nait, et incarne tou­jours, une nou­velle forme de contes­ta­tion de cette idéo­lo­gie domi­nante. Il se pré­sen­tait comme l’espace de conver­gence de toutes les luttes sociales, spo­ra­diques et locales tout d’abord, puis de plus en plus orga­ni­sées et trans­na­tio­nales, qui n’ont cessé de se déve­lop­per dès l’imposition plus ou moins bru­tale des réformes néo­li­bé­rales dans les pays du Sud, puis du Nord.

Aujourd’hui, le FSM est à un nou­veau car­re­four. En sti­mu­lant les débats sociaux, en favo­ri­sant l’émergence de pro­po­si­tions alter­na­tives et en inter­pel­lant les gou­ver­ne­ments sur leurs actions et enga­ge­ments, les mou­ve­ments sociaux qui par­ti­cipent aux FSM ont rem­porté plu­sieurs batailles et ont pro­fon­dé­ment modi­fié la dyna­mique poli­tique de plu­sieurs pays, prin­ci­pa­le­ment en Amérique latine. Cette effi­ca­cité poli­tique est-elle expor­table sur d’autres conti­nents ? Comment cette inno­va­tion poli­tique qui a émergé d’un contexte socio­cul­tu­rel bien spé­ci­fique, peut-elle ren­for­cer les luttes sociales dans les pays du Nord ? Est-il pos­sible d’établir un lien entre les dyna­miques socio­po­li­tiques qui ont porté le prin­temps arabe, le mou­ve­ment des Indignés en Europe, le mou­ve­ment Occupy Wall Street aux États-Unis et la mou­vance alter­mon­dia­liste ? En somme, qu’avons-nous aujourd’hui à apprendre des luttes sociales au Sud et des inno­va­tions poli­tiques qui en sont issues pour pro­gres­ser vers des modèles de société plus justes, plus soli­daires et plus durables à l’échelle de la pla­nète ?

Afin de prendre la mesure du lien entre le FSM et, plus lar­ge­ment, de la mou­vance alter­mon­dia­liste et le renou­vel­le­ment des formes de contes­ta­tion de l’ordre exis­tant, il est néces­saire de reve­nir sur la genèse de ce mou­ve­ment. Nous pro­po­sons une ana­lyse en trois temps qui repose sur notre lec­ture des trente der­nières années de luttes plu­rielles contre le néo­li­bé­ra­lisme. C’est une pers­pec­tive de recherche acti­viste, pro­duite de l’intérieur du mou­ve­ment et qui entend contri­buer à son déve­lop­pe­ment.

L’alliance Nord-Sud (1996-2001)

Les peuples se sont oppo­sés au néo­li­bé­ra­lisme dès qu’ils ont pris conscience des consé­quences sociales et, fina­le­ment, des inci­dences directes sur leur vie quo­ti­dienne que ce modèle éco­no­mique impo­sait. Il faut donc cher­cher les pre­miers signes de cette contes­ta­tion sociale dans les pays qui furent les pre­miers tou­chés par les réformes néo­li­bé­rales et qui ne dis­po­saient pas de filets sociaux pour en atté­nuer tem­po­rai­re­ment (ou plutôt pour en dif­fé­rer) les consé­quences dras­tiques pour leurs popu­la­tions. Il s’agit essen­tiel­le­ment des pays du Sud qui ont été soumis dès la fin des années 1970 aux fameux plans d’ajustement struc­tu­rel (PAS) du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), impo­sés comme condi­tion­na­li­tés à de nou­veaux prêts devant leur per­mettre de faire face à leur crise de la dette publique.

Ces pre­mières formes de contes­ta­tion ont éclaté un peu par­tout dans le Sud global, en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Elles se mani­fes­taient sous formes d’actions loca­li­sées, contex­tuelles, avec des reven­di­ca­tions très pré­cises tou­chant des sec­teurs direc­te­ment mena­cés par les réformes éco­no­miques fon­da­men­tales qui étaient impo­sées. Dans plu­sieurs cas, il était pra­ti­que­ment ques­tion de survie. Prenons l’exemple du Pérou qui a adopté en 1977 un PAS lui impo­sant de réduire de 33 % le budget de l’État. Cela s’est notam­ment tra­duit par la sup­pres­sion des aides publiques sur le car­bu­rant, les trans­ports et l’alimentation, ce qui a direc­te­ment conduit à l’explosion des prix, tou­chant ainsi les popu­la­tions les plus défa­vo­ri­sées. En 1979, le pays fut en proie aux émeutes et à la grève géné­rale, que le gou­ver­ne­ment réprima en votant la loi mar­tiale et en empri­son­nant les chefs syn­di­caux. La Tunisie est un autre cas inté­res­sant. En 1983, le FMI a recom­mandé au gou­ver­ne­ment de haus­ser les prix des céréales afin d’augmenter ses reve­nus et ainsi rem­bour­ser sa dette publique. En décembre de la même année écla­tèrent les émeutes du pain. Ce sont les pre­mières émeutes de la faim de la période néo­li­bé­rale. Elles se sol­de­ront par plus de 150 morts et la pro­cla­ma­tion de l’état d’urgence.

Ainsi, dès le début des années 1980, les réformes néo­li­bé­rales s’imposent de manière très bru­tale dans les pays du Sud, déstruc­tu­rant des sys­tèmes sociaux déjà fra­giles. En Jamaïque, le PAS appli­qué de 1981 à 1985 conduit à couper de 40 % les dépenses en édu­ca­tion et de 33 % celles en santé. En Bolivie, les dépenses de santé chutent de 72 % entre 1980 et 1982, et les salaires réels de 75 % entre 1980 et 1984. Au Brésil, le PAS de 1983 impo­sant notam­ment de limi­ter les sub­ven­tions agri­coles conduit à un recul de 13 % de la pro­duc­tion vivrière. Le gou­ver­ne­ment en vient à esti­mer, en 1985, que les deux tiers de la popu­la­tion de ce pays souffrent de la faim1. Devant de telles situa­tions, les peuples se sou­lèvent, pro­testent, mani­festent. Mais le plus sou­vent, les régimes plutôt auto­ri­taires répriment… jusqu’à la pro­chaine révolte. Le scé­na­rio se repro­duit aux quatre coins de ce Sud global soumis et acca­blé par la crise de la dette. Crise de la dette, plans d’ajustement dras­tiques, révoltes sociales. On le retrouve aux Philippines, en Zambie, au Kenya, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Haïti….

Ces évé­ne­ments ont été peu docu­men­tés et sur­tout, le lien entre toutes ces révoltes a été assez peu sou­vent établi. Au Nord, où on ne se sou­ciait pas vrai­ment de toutes ces crises, les rap­ports Nord-Sud étaient sou­vent occul­tés par les rela­tions Est-Ouest et l’attention se concen­trait sur­tout sur les ten­ta­tives de réformes menées par Gorbatchev en URSS. Ce n’est qu’avec la nais­sance de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et l’imposition du marché mon­dial au début des années 1990 que, para­doxa­le­ment, le Nord a redé­cou­vert le Sud. L’insurrection zapa­tiste au Mexique, le 1er jan­vier 1994, a causé le pre­mier émoi, d’autant plus sur­pre­nant qu’il pro­ve­nait d’une région du monde où on l’attendait le moins. Des autoch­tones du Sud-Est mexi­cain pre­naient les armes pour dénon­cer le libre-échange et la « bar­ba­rie techno-mar­chande » qui met­taient en péril leurs communautés2. Pour la pre­mière fois, le néo­li­bé­ra­lisme était direc­te­ment dénoncé, une pensée cri­tique syn­thé­tique s’élaborait, un besoin de se ras­sem­bler pre­nait forme. Le mou­ve­ment zapa­tiste trouva beau­coup d’écho en France, pays qui allait vivre, en novembre et décembre 1995, son plus vaste mou­ve­ment de grève depuis mai 1968. La popu­la­tion se sou­le­vait contre un plan de réforme dras­tique de la sécu­rité sociale et des retraites visant à haus­ser la cote du pays sur les mar­chés finan­ciers mon­diaux. Là encore, le néo­li­bé­ra­lisme fut dénoncé, mais cette fois-ci non par la cri­tique des armes, mais plutôt par les armes de la cri­tique. En effet, le mou­ve­ment de novembre-décembre 1995 en France a permis de ravi­ver la flamme de l’intellectuel, ce pen­seur engagé qui sort de sa tour d’ivoire pour mettre son savoir et sa capa­cité d’analyse au ser­vice de la lutte sociale3. C’est alors que, dans un regard trans­at­lan­tique, les Français ont par exemple com­mencé à se deman­der ce qu’ils pou­vaient bien avoir en commun avec les Indiens du Chiapas.

C’est dans le but de faci­li­ter l’émergence d’une com­pré­hen­sion com­mune des consé­quences sociales du néo­li­bé­ra­lisme glo­ba­lisé et d’articuler les actions de résis­tance au-delà des espaces natio­naux que sont nées les grandes ren­contres inter­na­tio­nales alter­mon­dia­listes. La pre­mière du genre, sorte d’ancêtre du FSM, fut la Rencontre inter­con­ti­nen­tale pour l’humanité et contre le néolibéralisme(la pre­mière Rencontre inter­ga­lac­tique), orga­ni­sée par les Zapatistes au Mexique durant l’été 1996. Il faut voir dans cette pre­mière ren­contre un réveil à la fois des concep­tions et des pra­tiques inter­na­tio­na­listes dans le champ des luttes sociales4. Commence dès lors à se tisser une alliance entre le Nord et le Sud afin de construire un monde éman­cipé du néo­li­bé­ra­lisme.

Plusieurs étapes jalonnent cette riche et intense his­toire de la conver­gence trans­na­tio­nale des mou­ve­ments d’opposition à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Pensons tout d’abord à la lutte contre l’Accord mul­ti­la­té­ral sur les inves­tis­se­ments (AMI) en 19985. Ce traité com­mer­cial, visant à consa­crer mon­dia­le­ment le droit des inves­tis­seurs contre les pou­voirs publics et les popu­la­tions qu’ils repré­sentent, était négo­cié en cati­mini depuis 1995 au sein de l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE). Il fut publi­que­ment dénoncé par des orga­ni­sa­tions de la société civile amé­ri­caine et cana­dienne, avec l’aide du pério­dique fran­çais Le monde diplo­ma­tique, en 19985, ce qui a conduit au blo­cage des négo­cia­tions puis au retrait du projet.

L’autre évé­ne­ment mar­quant de la période, véri­table onde de choc pour les élites poli­tiques et finan­cières qui n’avaient jusqu’à alors prêté que très peu d’attention à ces mobi­li­sa­tions, fut ce que nous appe­lons désor­mais la bataille de Seattle6. Il s’agit des grandes mani­fes­ta­tions qui ont entouré la tenue de la Conférence de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) dans l’État de Washington aux Etats-Unis, en novembre 1999. Cette étape fut impor­tante sous plu­sieurs aspects. Elle a permis une conver­gence inédite de dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions de la société civile amé­ri­caine, notam­ment les grands syn­di­cats de l’automobile et les envi­ron­ne­men­ta­listes, per­met­tant ainsi de dépas­ser des cli­vages internes tra­di­tion­nels sou­vent démo­bi­li­sa­teurs. Seattle fut aussi un labo­ra­toire d’expérimentation de nou­velles pra­tiques d’action col­lec­tive (grands déploie­ments de rue, actions théâ­trales, stra­té­gie média­tique, mise en scène, guerre d’image, arti­cu­la­tion des actions inside et ous­tide, etc.). Cette confé­rence fut enfin l’occasion pour les orga­ni­sa­tions de la société civile du Nord, spé­cia­li­sées dans les ques­tions rela­tives au com­merce inter­na­tio­nal et à ses échanges inégaux, d’agir auprès des gou­ver­ne­ments des pays du Sud, afin de leur faire com­prendre que leurs inté­rêts n’étaient pas tou­jours garan­tis dans ce genre d’accord, bien au contraire. Ce lent tra­vail d’information et de conscien­ti­sa­tion por­tera ses fruits en condui­sant au blo­cage des négo­cia­tions du cycle de Doha suite aux Conférences de l’OMC tenue à Cancún, en 2003, à et Hong Kong à 20057.

Une autre illus­tra­tion très mar­quante de cette alliance Nord-Sud, déployée à l’échelle des Amériques cette fois-ci, fut la cam­pagne contre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) et la créa­tion de l’Alliance sociale conti­nen­tale (ASC). Le projet de créer une vaste zone de libre-échange qui s’étendrait du « Labrador à la Terre de feu » a été lancé par l’administration Clinton dès 1994, à Miami. Le projet fut négo­cié par étape, au cours de ce qui était appelé les som­mets des Amériques, réunis­sant 34 chefs d’État, soit tous les pays du conti­nent à l’exception de Cuba. Le projet consis­tait essen­tiel­le­ment en l’élargissement de l’Accord de libre-échange Nord-Américain (ALENA), l’accord éco­no­mique régis­sant les rela­tions entre les États-Unis, le Canada et le Mexique à l’ensemble des Amériques8. Très vite, les mou­ve­ments sociaux des Amériques, du Nord au Sud, se sont orga­ni­sés pour faire face à l’initiative. Dès 1997, ils se sont regrou­pés dans une large coa­li­tion, l’ASC, qui avait pour fonc­tion de per­mettre l’articulation d’actions com­munes, de cam­pagnes de mobi­li­sa­tion à l’échelle du conti­nent et sur­tout, de faci­li­ter l’organisation des som­mets des peuples qui se tien­draient en paral­lèle des som­mets des chefs d’État où se négo­ciaient les termes de l’accord. Le pre­mier Sommet des peuples a été orga­nisé au Chili, en 1998, et le second à Québec, en avril 2001. Le Sommet de Québec a consti­tué une étape impor­tante dans la conso­li­da­tion de la mou­vance alter­mon­dia­liste dans l’hémisphère Nord. Il a ras­sem­blé près de 40 000 mani­fes­tants dans une ville trans­for­mée en cita­delle assié­gée. C’est ici que, pour la pre­mière fois, des bar­rières de sécu­rité ont été employées à grande échelle afin de com­par­ti­men­ter la ville et de faire le vide autour de l’hôtel où se ren­con­traient les chefs d’État. Cette pra­tique de ségré­ga­tion urbaine devien­dra par la suite mon­naie cou­rante, incar­nant ainsi sym­bo­li­que­ment la frac­ture gran­dis­sante entre les élites poli­tiques et les popu­la­tions qu’ils sont censés repré­sen­ter. Québec 2001 fut l’occasion pour les mou­ve­ments sociaux de démon­trer leur capa­cité de mobi­li­sa­tion, et sur­tout d’exprimer à la face du monde que la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et ses pro­jets éco­no­miques libre-échan­gistes ne fai­saient consen­sus ni au Nord, ni au Sud.

En somme, depuis 1996, nous assis­tons à l’émergence d’une sorte d’Internationale de la contes­ta­tion qui pro­fite de chaque réunion au sommet des ins­tances de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale (OMC, FMI, Banque mon­diale, ZLEA, G8, Davos…) pour mani­fes­ter sa dis­si­dence sous la forme de démons­tra­tions de rue sans cesse plus importantes9. La plus mas­sive de toutes sera la mani­fes­ta­tion contre le G8, de juillet 2007, à Gênes en Italie. Près de 300 000 per­sonnes pren­dront part aux dif­fé­rentes actions qui seront alors menées pour dénon­cer la frac­ture du monde entre une poi­gnée de pays qui s’arrogent le droit de domi­ner les autres et les peuples du monde entier. Nous tou­chons là à l’apogée des mobi­li­sa­tions visant à faire entrave à la marche inexo­rable vers l’imposition d’un marché mon­dial libé­ra­lisé. Gênes, ce fut aussi le pre­mier mort alter­mon­dia­liste au Nord, Carlo Giuliani, tombé sous les balles de la police ita­lienne. Gênes clôt ainsi un cycle, celui des mobi­li­sa­tions de masse au Nord, là où se concentrent les centres de pou­voir, en soli­da­rité avec des mou­ve­ments du Sud, pour bâtir tous ensemble un monde dif­fé­rent. Ces vastes mobi­li­sa­tions ont permis une cer­taine inflexion de la mon­dia­li­sa­tion. Dès lors, il ne sera plus pos­sible de négo­cier des accords com­mer­ciaux et finan­ciers en cati­mini ou d’imposer des accords de libre-échange sans débat public. L’esprit cri­tique s’est déve­loppé et demande à pré­sent des comptes. Mais face à cette bouf­fée d’espoir et d’expression citoyenne, le pou­voir ébranlé a fait le choix de la répres­sion. Québec et Gênes sont de tristes illus­tra­tions de cette sur­en­chère de la vio­lence. Plutôt que le dia­logue et l’ouverture, les gou­ver­ne­ments ont choisi la ligne dure. Combien de temps les mou­ve­ments sociaux pour­ront-ils conti­nuer à demeu­rer le grain de sable dans l’engrenage de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale sans se faire broyer ?

La grande bifur­ca­tion :
la peur au Nord et l’espoir au Sud (2001-2008)

Le 11 sep­tembre 2001 va consti­tuer une for­mi­dable oppor­tu­nité pour des gou­ver­ne­ments sur la défen­sive, ayant perdu la bataille de l’opinion publique et qui font face à des mou­ve­ments sociaux de plus en plus struc­tu­rés et arti­cu­lés. La lutte contre le ter­ro­risme va leur per­mettre de balayer toutes les consi­dé­ra­tions por­tant sur les consé­quences sociales de la mon­dia­li­sa­tion. Nous assis­tons alors à la grande bifur­ca­tion. Alors que la peur s’installe au Nord, por­teuse de démo­bi­li­sa­tion et de repli sur soi, au Sud, au contraire, l’espoir pour­suit son chemin et débouche sur de nou­veaux pro­jets de société, auda­cieux et volon­taires.

En effet, la guerre au ter­ro­risme menée par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain et ses alliés en Afghanistan, puis en Irak, au len­de­main des atten­tats du World Trade Center, va créer un climat de peur où l’obsession sécu­ri­taire va peu à peu occul­ter toute dimen­sion cri­tique. Certes, les mou­ve­ments sociaux vont tenter de s’organiser pour dénon­cer ce retour à une forme d’impérialisme, mais la mobi­li­sa­tion ne suivra pas. Notons tou­te­fois que, dans ce marasme, les immenses marches de février 2003 contre la guerre en Irak semblent s’inscrire en faux contre notre argu­ment. En effet, les 15 mil­lions de per­sonnes qui sont des­cen­dues dans les rues de plus de 600 villes du monde le même jour, le 15 février 2003, ont pro­duit la pre­mière véri­table mani­fes­ta­tion mon­diale. Mais la guerre a pour­tant eu lieu et l’effet fut dévas­ta­teur. Si une démons­tra­tion mon­diale aussi mas­sive n’a pas pu faire recu­ler l’administration Bush fils, malgré le carac­tère très par­tial et non fondé de son argu­men­ta­tion sur les sup­po­sées armes de des­truc­tion massives10, alors nombre de gens se sont deman­dés à quoi bon se mobi­li­ser.

Cette même ten­dance au cynisme et à la rési­gna­tion se retrouve dans des par­cours natio­naux. Pensons, en Europe et en France, à la cam­pagne de 2005 sur la consti­tu­tion euro­péenne. Le « non » fran­çais au réfé­ren­dum sur la consti­tu­tion euro­péenne, alors que pra­ti­que­ment l’ensemble de la classe poli­tique et média­tique était par­ti­san du « oui », aurait pu sus­ci­ter un fort mou­ve­ment d’adhésion aux idées alter­na­tives. Ce ne fut mal­heu­reu­se­ment pas le cas et très vite cet élan citoyen contre une Europe jugée trop libé­rale et pas assez sociale, por­teur d’un projet de société dif­fé­rent à construire, s’est brisé devant la vio­lence déchai­née des ban­lieues qui, à l’automne 2005, se sont une fois de plus embrasées11. Là encore, la vio­lence aveugle et gra­tuite, la peur et la répres­sion ont balayé le débat d’idée et la construc­tion en commun d’un véri­table projet de société. Plutôt que de s’interroger sur les causes de ce malaise fran­çais, les pou­voirs publics ont une fois de plus stig­ma­tisé ses consé­quences.

Comme l’affirme très jus­te­ment Edgar Morin, « la répres­sion peut com­battre les symp­tômes, mais elle ne sau­rait com­battre les causes, et elle peut sur­tout les entre­te­nir »12. Cela vaut pour le ter­ro­risme inter­na­tio­nal comme pour les vio­lences urbaines. Trop sou­vent, la peur légi­time la répres­sion éta­tique et agit comme un anes­thé­siant pour la pensée cri­tique.

Un tel climat a favo­risé, en Europe et en Amérique du Nord, une montée de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le néoconservatisme13. Ce concept entend tra­duire un cer­tain glis­se­ment dans l’idéologie et le dis­cours des classes domi­nantes. L’impératif de libé­ra­li­sa­tion des mar­chés et d’approfondissement sans cesse plus poussé du com­merce mon­dial au nom de l’idéal de la liberté d’entreprendre et des effets ver­tueux de la richesse tend à s’effacer devant l’obsession sécu­ri­taire, le contrôle des risques deve­nus mul­tiples et la défense de valeurs jugées mena­cées. Le dis­cours de la sécu­rité s’impose sur celui de la liberté. Nous ne sommes plus dans une dyna­mique de dépas­se­ment des fron­tières et de construc­tion d’une « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse »(le com­merce mon­dial va conduire à la paix sur terre), mais bien dans une logique de ren­for­ce­ment des contrôles aux fron­tières (bien plus en ce qui concerne les humains que les mar­chan­dises cepen­dant), et d’une vision du monde frag­men­tée, en proie au choc des cultures, voire des civilisations14. Cela ne veut pas dire que les élites se détournent de la logique libre-échan­giste portée par la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale. Bien au contraire, ils conti­nuent à pous­ser pour une libé­ra­li­sa­tion du com­merce mon­dial. Cependant, elles mettent en place, en paral­lèle, des poli­tiques axées sur le contrôle des migrants, le ren­for­ce­ment des normes de sécu­rité, l’augmentation des dépenses mili­taires qui sont jus­ti­fiées par un dis­cours mora­li­sa­teur et pro­fon­dé­ment idéo­lo­gique n’hésitant pas à s’appuyer sur des sou­bas­se­ments reli­gieux et à jouer sur les divi­sions sociales. La ten­dance est clai­re­ment per­cep­tible au États-Unis et au Canada, mais aussi en Europe.

Cette montée du néo­con­ser­va­tisme au Nord accen­tue encore davan­tage la frac­ture entre les gou­ver­ne­ments et leurs popu­la­tions, et coïn­cide avec une cer­taine volonté poli­tique de contrô­ler davan­tage les orga­ni­sa­tions de la société civile et les mou­ve­ments sociaux contes­ta­taires à l’intérieur même de leur ter­ri­toire. On le constate au Canada depuis l’arrivée au pou­voir du parti conser­va­teur de Stephen Harper, en 2006, et encore davan­tage depuis l’obtention d’un mandat majo­ri­taire lors des élec­tions de mars 2011. De nom­breuses orga­ni­sa­tions de la société civile (orga­ni­sa­tions de femmes, orga­ni­sa­tions de coopé­ra­tion inter­na­tio­nales, etc.) ont vu leur finan­ce­ment public lar­ge­ment amputé, voire annulé, lorsque celles-ci n’allaient pas dans le sens des orien­ta­tions idéo­lo­giques du gou­ver­ne­ment. Les dépenses fara­mi­neuses mises au compte de la sécu­rité (près d’un mil­liard de dol­lars) durant la tenue du Sommet du G20 à Toronto, en juin 2010, et sur­tout la vague d’arrestation mas­sive (autour de mille per­sonnes) qui a suivi, une pre­mière dans l’histoire du pays, témoignent aussi de cette radi­ca­li­sa­tion du gou­ver­ne­ment cana­dien, qui se pro­longe sous bien d’autres aspects15.

La ten­dance est inverse dans les pays du Sud, notam­ment en Amérique latine. La créa­tion du FSM, puis la vague de gou­ver­ne­ments dits pro­gres­sistes qui ont pris le pou­voir dans de nom­breux pays de la région, contrastent for­te­ment avec le com­plexe obsi­dio­nal qui semble avoir frappé les pays du Nord. Attardons-nous un peu sur ces dif­fé­rents élé­ments.

Invention du Sud (son ber­ceau est brésilien16), le FSM a émergé comme une inno­va­tion dans les formes de mobi­li­sa­tions socio­po­li­tiques, notam­ment en met­tant de l’avant une vision hori­zon­tale des rap­ports de pou­voir et une concep­tion posi­tive de la diver­sité des mouvements17. Il rompt ainsi avec la logique ver­ti­cale et hié­rar­chi­sante plus tra­di­tion­nelle impli­quant la défi­ni­tion d’une ligne d’action com­mune portée par une avant-garde sur laquelle devraient s’aligner les stra­té­gies d’action des dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux18. Plutôt que de créer un nouvel acteur social sur­plom­bant et incar­nant la contes­ta­tion mon­diale, le FSM a ouvert un espace de dia­logue et de conver­gence des mul­tiples acteurs sociaux glo­baux, régio­naux et locaux déjà en lutte pour la construc­tion de l’Autre monde.

La for­mule fut gagnante. Le FSM a très vite attiré des mil­liers de par­ti­ci­pants et d’organisations. Il faut dire que son appa­ri­tion, en 2001, s’inscrivait dans la conti­nuité d’une série de mani­fes­ta­tions mas­sives et média­ti­sées orga­ni­sées au Nord (Seattle, Québec et Gênes) afin d’enrayer le pro­ces­sus de construc­tion d’un marché mon­dial libre et peu sou­cieux des consé­quences sociales et envi­ron­ne­men­tales de son exten­sion et de son appro­fon­dis­se­ment. Les cir­cons­tances étaient pro­pices et le FSM s’est vite imposé comme un rendez-vous mili­tant incon­tour­nable. Il répon­dait au besoin de créer un espace d’échange au niveau global entre toutes les forces enga­gées dans la lutte contre la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale afin de par­ta­ger les visions et les ana­lyses, de faire conver­ger les stra­té­gies et sur­tout de sortir les mou­ve­ments de leur rou­tine afin de dépas­ser la com­par­ti­men­ta­tion des luttes (ras­sem­bler les syn­di­cats d’un côté et les envi­ron­ne­men­ta­listes de l’autre, les fémi­nistes d’un bord et les jeunes ailleurs, etc.). Le FSM est ainsi devenu à la fois le sym­bole et le lieu de ras­sem­ble­ments pério­diques de tous les mou­ve­ments sociaux, orga­ni­sa­tions, asso­cia­tions diverses et simples citoyens qui se réunis­saient autour du slogan « Un autre monde est pos­sible », et que l’on regroupe aujourd’hui sous l’appellation de mou­vance altermondialiste19.

L’essor des forums sociaux en Amérique latine s’est accom­pa­gné d’un virage à gauche de la plu­part des pays de la région20. On pense bien sûr à l’élection de Lula au Brésil (2002), d’Evo Morales en Bolivie (2005) ou encore de Rafael Correa en Équateur (2006). Mais il y avait aussi eu Chavez au Venezuela (1998), qui a radi­ca­lisé son orien­ta­tion suite à la ten­ta­tive de coup d’État le visant, en 2002, pour miser désor­mais sur la révo­lu­tion boli­va­rienne, Ricardo Lagos (2000), puis Michelle Bachelet (2006), au Chili, Nestor Kirchner (2003), puis Cristina Fernandez (2007), en Argentine, Tabaré Vazquez (2004), puis José Mujica (2009), en Uruguay, Daniel Ortega (2006), au Nicaragua, Fernando Lugo (2008), au Paraguay, Mauricio Funes (2009), au Salvador et, récem­ment, Ollanta Humala (2011), au Pérou. Comment inter­pré­ter cette évo­lu­tion du conti­nent latino-amé­ri­cain à contre-cou­rant de la logique néo­li­bé­rale qui s’impose par­tout dans le monde ? Pourquoi l’Amérique latine est-elle aujourd’hui por­teuse d’espoir ?

Si l’on suit l’analyse de Negri et Cocco21, le modèle néo­li­bé­ral qui s’est imposé en Amérique latine dans les années 1980-90 est venu réaf­fir­mer l’interdépendance entre le centre et la péri­phé­rie. Le pro­blème de ce modèle, c’est qu’il n’a pas su inno­ver sur le ter­rain pro­duc­tif et qu’il a échoué dans sa ten­ta­tive d’imposer le marché comme espace de mobi­li­sa­tion sociale. Cependant, para­doxa­le­ment, le néo­li­bé­ra­lisme a eu des effets posi­tifs en Amérique latine. Les poli­tiques néo­li­bé­rales ont, en quelque sorte, pré­ci­pité la rup­ture avec l’État auto­ri­taire natio­nal-déve­lop­pe­men­ta­liste et l’oligarchie cor­po­ra­tiste. En créant une nou­velle dépen­dance, le néo­li­bé­ra­lisme a ouvert de nou­veaux espaces pour la par­ti­ci­pa­tion popu­laire et il a fina­le­ment sti­mulé l’innovation pro­duc­tive des forces sociales. L’Argentine, au len­de­main de la crise de 2001, fut un ter­reau très fer­tile de créa­ti­vité sociale (Piqueteros, usines récu­pé­rées, assem­blées de quar­tier, etc.). De la même manière, le Brésil de Cardoso a pavé la voie au Brésil de Lula. Le même phé­no­mène s’est pro­duit entre Menem et Kirchner en Argentine et il s’en est fallu de peu pour que le scé­na­rio ne se repro­duise aussi au Mexique, entre Fox et Obrador22.

Les vic­toires de la gauche en Amérique latine ont permis l’affirmation de nou­velles poli­tiques, et ce, à deux niveaux. À l’intérieur des ter­ri­toires natio­naux tout d’abord s’est affir­mée une nou­velle dyna­mique démo­cra­tique repo­sant sur le rap­pro­che­ment entre les gou­ver­ne­ments et les mou­ve­ments sociaux. Ces der­niers sont conçus comme une source féconde d’innovation ins­ti­tu­tion­nelle et poli­tique, et même la source pre­mière. Ils doivent être conviés au pro­ces­sus de réin­ven­tion de la démo­cra­tie afin de la tirer de l’impasse dans laquelle elle se trouve actuel­le­ment, engluée dans une forme repré­sen­ta­tive résul­tant du triomphe de l’individualisme démo­cra­tique. À l’échelle conti­nen­tale ensuite se sont mis en place des ins­tru­ments auto­nomes de coopé­ra­tion per­met­tant la construc­tion d’une forme d’interdépendance soli­daire entre les dif­fé­rents États de la région (Union des nations sud-amé­ri­caines, Banque du Sud et TéléSur, par exemple).

Ainsi, cette nou­velle géné­ra­tion de lea­ders pro­gres­sistes en Amérique latine a redonné un contenu au projet de société (n’hésitant d’ailleurs pas pour cela à réécrire la consti­tu­tion du pays comme ce fut le cas en Équateur, en Bolivie et au Venezuela), en tra­vaillant avec les mou­ve­ments sociaux au niveau local, natio­nal et régio­nal, et sur­tout en étant à l’écoute de leurs reven­di­ca­tions. En ce sens, ils n’ont pas repro­duit l’échec de la social-démo­cra­tie en Europe et en Amérique du Nord qui, dans les années 1980 et 1990, avait suc­combé aux sirènes de la pensée unique néo­li­bé­rale, semant le désar­roi chez ses partisans23.

Avec l’apparition du FSM il y a main­te­nant plus de 10 ans, les mou­ve­ments sociaux et orga­ni­sa­tions de la société civile mon­diale ont voulu passer du stade de l’opposition au modèle domi­nant à celui de la pro­po­si­tion et de la construc­tion de modèles alter­na­tifs. Le projet s’est concré­tisé en Amérique latine, comme nous venons de le voir, dans un par­te­na­riat fécond entre des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes et des mou­ve­ments sociaux inno­vants. Par contre, en Amérique du Nord et en Europe, la ten­dance fut inverse. Les gou­ver­ne­ments se sont radi­ca­li­sés dans une pos­ture néo­con­ser­va­trice, en confron­tant les mou­ve­ments sociaux, en s’isolant de la popu­la­tion et en jus­ti­fiant le statu quo par un dis­cours sécu­ri­taire.

La néces­saire soli­da­rité Sud-Nord
(2008-2011)

Depuis 2001, le FSM a par­couru le monde majo­ri­taire (Sud global), quit­tant son ber­ceau latino-amé­ri­cain pour l’Asie et l’Afrique, ce qui lui a permis de nouer de mul­tiples formes de soli­da­rité Sud-Sud qui se sont maté­ria­li­sées dans de nom­breux pro­jets locaux et cam­pagnes inter­na­tio­nales. Cela a aussi permis à la mou­vance alter­mon­dia­liste de prendre conscience du carac­tère à la fois sys­té­mique et poly­morphe de la mon­dia­li­sa­tion et des défis humains, sociaux et envi­ron­ne­men­taux qu’elle pose. L’année 2008 fut à cet égard un moment clé. L’éclatement simul­ta­née des crises finan­cière, éco­no­mique et ali­men­taire, sur fond de crise envi­ron­ne­men­tale, éner­gé­tique et sécu­ri­taire, a permis de tisser des liens entre ces dif­fé­rents phé­no­mènes et de com­prendre qu’ils n’étaient en fait que les consé­quences inter-reliées d’une crise plus pro­fonde et plus glo­bale. Comme nous le font remar­quer les peuples autoch­tones des Amériques, nous vivons une pro­fonde crise de civi­li­sa­tion, la nôtre, indus­trielle et pro­duc­ti­viste, indi­vi­dua­liste et consommatrice24. Nous sommes aujourd’hui confron­tés à l’impasse d’un modèle de déve­lop­pe­ment fondé sur l’exploitation à outrance des res­sources natu­relles et humaines25. Nous en sommes là car nous avons col­lec­ti­ve­ment abdi­qué face à une oli­gar­chie toute puis­sante qui s’est acca­pa­rée nos ins­ti­tu­tions poli­tiques pour nous impo­ser sa concep­tion du monde et trans­for­mer la société en conséquence26.

Susan George nous décrit très bien com­ment le monde de la finance a entiè­re­ment refa­çonné nos socié­tés en fonc­tion de ses inté­rêts, notam­ment en s’attaquant aux fon­de­ments de l’État-providence27. Observant l’évolution de la fis­ca­lité aux États-Unis depuis la Seconde Guerre mon­diale, Susan George note que le modèle de répar­ti­tion a été pro­fon­dé­ment rema­nié. Alors que dans les années 1950 la tranche la plus élevée des reve­nus était taxée à 90 %, elle ne l’était plus, en 2009, qu’à 35 %. Non seule­ment les riches paient de moins en moins d’impôts, mais ils peuvent aussi, avec la libé­ra­tion du capi­tal que sup­pose la mon­dia­li­sa­tion, inves­tir où les salaires sont bas et les droits éco­no­miques et sociaux inexis­tants. Nous assis­tons ainsi à la dés­in­dus­tria­li­sa­tion des nations jadis consi­dé­rées comme déve­lop­pées, mais aussi à un pro­ces­sus plus insi­dieux selon lequel la valeur ajou­tée de l’activité éco­no­mique est de plus acca­pa­rée par les pro­prié­taires du capi­tal au détri­ment du monde du tra­vail. Nous voilà ainsi plon­gés dans un cercle vicieux où la machine pro­duc­ti­viste ali­men­tée par l’activité asia­tique s’emballe, inon­dant les mar­chés euro­péen et nord-amé­ri­cain de pro­duits qui doivent être consom­més par des popu­la­tions qui ne peuvent que recou­rir à l’endettement pour sou­te­nir une tel niveau de vie, car les salaires y stag­nent et le chô­mage y pro­gresse. Pour éviter la crise de sur­pro­duc­tion et ren­ta­bi­li­ser ses inves­tis­se­ments, l’oligarchie finan­cière favo­rise l’endettement des ménages, mais aussi des États. C’est cette fuite en avant mor­bide, sti­mu­lée par la libé­ra­li­sa­tion du sec­teur finan­cier et ses inno­va­tions déli­rantes – les titri­sa­tions en tous genres –, qui a conduit à la crise des sub­primes sur le marché immo­bi­lier amé­ri­cain en 2008, et qui se pro­longe aujourd’hui dans la crise de la dette des pays Européens et des États-Unis28.

Cette montée en puis­sance du monde de la finance a conduit à une concen­tra­tion de la richesse qui a pour consé­quence directe un appro­fon­dis­se­ment des inéga­li­tés et de la pau­vreté. Les chiffres cités par Susan George parlent d’eux-mêmes : « Parmi les habi­tants adultes de la pla­nète, les 10 % les plus riches pos­sèdent 85 % du patri­moine mon­dial des ménages et, parmi eux les 2 % les plus riches en captent plus de la moitié. La moitié la plus pauvre de la popu­la­tion mon­diale en dis­pose d’à peine 1 % »29. Et la ten­dance ne va pas en s’améliorant car l’auteure démontre que depuis le début de l’emprise du régime néo­li­bé­ral sur les pays domi­nants (aux États-Unis et en Europe), il y a main­te­nant plus de 30 ans, les plus nantis ne cessent de concen­trer la richesse : « Quand Ronald Reagan a été élu pré­sident en 1980, le 1 % [179] supé­rieur des Américains rece­vait 9 % du revenu [natio­nal]. Trente ans plus tard, il en reçoit 22 % »30. Ainsi, l’étude annuelle de Merrill Lynch/​Cap Gemini nous révèle qu’il y avait en 2007 près de 10 mil­lions de per­sonnes sur notre pla­nète qui déte­naient cha­cune au moins un mil­lion de dol­lars d’actifs liquides. Tous ensemble, ces nou­veaux princes de la terre mono­po­lisent 40 000 mil­liards de dol­lars (G$) en liquide, soit trois fois le PIB des États-Unis, six fois celui de la Chine. Autre fait inté­res­sant, la moitié de ces super-riches se situent désor­mais dans les nou­veaux pays dits « émer­gents ».

Cette concen­tra­tion de la richesse engendre logi­que­ment un appro­fon­dis­se­ment de l’écart des reve­nus. Là encore, les chiffres sont élo­quents : « Dans les États-Unis des années 1960, l’écart sala­rial entre le PDG et le tra­vailleur moyen d’une grande entre­prise attei­gnait 60 à 70 contre 1 […]. Aujourd’hui, l’écart est de 450 à 500 contre 1 »31. Alors que les riches sont de plus en plus riches et paient de moins en moins d’impôt, les classes moyennes dis­pa­raissent et le chô­mage struc­tu­rel s’installe dans les éco­no­mies dites déve­lop­pées. Il tou­chait en 2009 près de 50 mil­lions de per­sonnes dans l’Union euro­péenne (UE), soit une aug­men­ta­tion de 60 % en deux ans, et conti­nue de pro­gres­ser… En somme, ce que démontre clai­re­ment Susan George, c’est que cette élite a fait le choix de l’enrichissement à outrance au détri­ment du bien-être de ses propres conci­toyens, en mas­quant son pur égoïsme der­rière la sacro-sainte liberté indi­vi­duelle de pros­pé­rer. La soli­da­rité natio­nale, notam­ment par le biais d’une fis­ca­lité redis­tri­bu­tive, a été sacri­fiée sur l’autel de la cupi­dité de l’oligarchie.

Ironiquement, main­te­nant que les pays du Nord sont aux prises avec une très grave crise de leur dette publique, nos élites embouchent à nou­veaux les trom­pettes de la soli­da­rité et du sur­saut natio­nal pour appe­ler le petit peuple à se serrer la cein­ture et accep­ter des plans dras­tiques d’austérité qui vont balayer près d’un demi-siècle d’acquis sociaux en terme de qua­lité de vie et d’humanisation du tra­vail. L’argument de la lutte au défi­cit légi­time aujourd’hui toutes les régres­sions sociales. Nous n’avons pas d’autre choix que de rem­plir les caisses vides de nos gou­ver­ne­ments. Il en va de notre devoir de citoyen. Pourtant, nous n’avons pas été consul­tés quand, au plus fort de la crise, en 2008, nos mêmes gou­ver­ne­ments, ont déboursé 14 000 G$ (soit le quart du PIB mon­dial) pour sauver les ins­ti­tu­tions financières32.

Nous sommes donc loin de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » louan­gée par les chantres du néo­li­bé­ra­lisme dans les années 1990. Et le tableau s’assombrit encore lorsque l’on aborde la crise des res­sources (dans l’alimentation et sur la ques­tion de l’eau). Car si au Nord les gens craignent pour leur emploi et leur bien-être, dans les pays du Sud, ils craignent car­ré­ment pour leur survie. Si 2008 fut assu­ré­ment l’année de la crise éco­no­mique et finan­cière, elle fut aussi celle de la crise ali­men­taire durant laquelle plus d’un mil­liard de per­sonnes ont souf­fert de la faim dans le monde, déclen­chant des émeutes dans plus de trente pays.

Ce climat de crise ren­force donc le cycle de la contes­ta­tion sociale, mais aussi celui de la répres­sion. L’augmentation actuelle des bud­gets consa­crés à la défense dans la plu­part des pays n’est pas pour nous ras­su­rer. Au niveau global c’est 1 500 G$ qui sont dédiés chaque année aux armées et les États-Unis, pre­mière puis­sance mili­taire mon­diale, consacrent 5 % de son PIB à la défense, soit 636 G$ pour l’année 2010. Outre cette nou­velle course aux arme­ments, Susan George iden­ti­fie quatre sources des conflits à venir. Tout d’abord, l’accroissement des inéga­li­tés qui, au niveau mon­dial, exa­cerbe le res­sen­ti­ment et crée un climat de vio­lence latente qui n’attend qu’un pré­texte pour explo­ser. Pensons aux révoltes arabes, bien-sûr, mais aussi aux émeutes urbaines dans les ban­lieues fran­çaises et, depuis peu, en Angleterre. Ensuite, les pres­sions que vont exer­cer les réfu­giés cli­ma­tiques, qui sont esti­més par l’Organisation des Nations Unies à envi­ron 200 à 250 mil­lions à l’horizon 2050. Il va bien fal­loir accueillir quelque part les vic­times des séche­resses, inon­da­tions et autres aléas dûs aux dérè­gle­ments du climat que notre sys­tème éco­no­mique génère. Il n’y a qu’à se remé­mo­rer les der­nières inon­da­tions au Pakistan, ou encore la vague de séche­resse qui plonge dans la famine des mil­lions de per­sonnes dans la Corne de l’Afrique. Face à cette recon­fi­gu­ra­tion de la pro­blé­ma­tique migra­toire, l’attitude adop­tée par l’UE consti­tue une autre source des conflits à venir. Plutôt que de tra­vailler sur les causes éco­no­miques et envi­ron­ne­men­tales des migra­tions, l’Europe, tout comme l’Amérique du Nord d’ailleurs, se replie dans une obses­sion sécu­ri­taire et construit une Europe for­te­resse.

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à obser­ver le budget de l’Agence de l’Union euro­péenne char­gée d’en sur­veiller les fron­tières, nommée l’agence Frontex qui a été mul­ti­plié par 13 ces cinq der­nières années. Finalement, la der­nière source de conflit, qui est reliée à toutes les autres, ce sont les poli­tiques mises en œuvre par les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales dans les pays endet­tés qui ne se can­tonnent plus désor­mais aux pays du Sud. Les fameux pro­grammes d’ajustements struc­tu­rels, rebap­ti­sés cyni­que­ment Cadres stra­té­giques de lutte contre la pau­vreté (CSLP) par le FMI et la Banque mon­diale au tour­nant des années 2000, et aujourd’hui Plans d’austérité au Nord, conti­nuent à s’appliquer et à trans­for­mer les struc­tures éco­no­miques et pro­duc­tives des pays pour les rendre conformes aux impé­ra­tifs du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, sans aucunes consi­dé­ra­tions pour le bien-être des popu­la­tions et le res­pect de l’environnement. Devant un tel tableau, est-il encore pos­sible de voir la lumière au bout du tunnel ? « La plus haute forme d’espérance, c’est le déses­poir sur­monté », écri­vait Georges Bernanos33. Aussi, l’aiguillon du renou­veau de la contes­ta­tion sociale a surgit là encore où on l’attendait le moins, dans le monde arabe.

2011 fut l’année de l’indignation et de la révolte. Tout à com­mencé en Tunisie, à la fin décembre 2010, avec l’immolation volon­taire de Mohamed Bouazizi. Le jeune homme est devenu le sym­bole de toute une géné­ra­tion sacri­fiée, étouf­fée, bafouée, condam­née à l’exclusion sociale, peu importe ses com­pé­tences ou ses diplômes, pour la seule raison de ne pas faire partie du sérail. Comme le note très jus­te­ment Bertrand Badie :

au centre des mobi­li­sa­tions fon­da­trices se trouve bien sûr des reven­di­ca­tions maté­rielles, plus évi­dentes au sein d’une popu­la­tion jeune, sans emplois, béné­fi­ciant au mieux d’une édu­ca­tion qui ne mène à rien dans la vie active, comp­tant sur de faibles res­sources et même vic­time d’insécurité ali­men­taire. Mais il y avait plus pro­fond et plus déter­mi­nant : ces mobi­li­sa­tions étaient clai­re­ment axées autour du thème de la dignité, de l’honneur et de la volonté de mettre un terme à l’humiliation34.

Le prin­temps arabe était né et un vent de révolte ébranla les auto­cra­ties de la région, empor­tant quelques dic­ta­teurs (Ben Ali, Moubarak, Kadhafi), désta­bi­li­sant des régimes (Yémen, Jordanie, Bahreïn, Koweït) et pous­sant de nom­breux autres à concé­der des réformes (Maroc, Algérie, Oman, Arabie Saoudite). Le pro­ces­sus est tou­jours vivant au moment d’écrire ces lignes, notam­ment en Syrie. Les images de ces peuples arabes désta­bi­li­sant leurs oli­gar­chies ont fait le tour du monde, abreuvé les médias occi­den­taux et cou­vert tous les écrans. Au point où cer­tains, au Nord, ont com­mencé à se dire que s’ils sont capables dans le monde arabe de ren­ver­ser des dic­ta­tures éta­blies par la force des armes, alors pour­quoi ne pour­rions-nous pas ren­ver­ser chez nous la dic­ta­ture des banques et des mar­chés finan­ciers ? Le « prin­temps arabe » a ainsi pré­ci­pi­ter l’« été euro­péen », puis l’« automne amé­ri­cain ».

Reprenant le mot d’ordre lancé par Stéphane Hessel dans son opuscule35, les pre­miers Indignés sont appa­rus en Espagne, suite à l’appel du 15 mai 2011 lancé via Internet et les réseaux sociaux par l’organisation Democracia Real Ya !. L’Espagne se trou­vait alors dans un contexte élec­to­ral, puisque des élec­tions muni­ci­pales étaient pré­vues le 22 mai, et s’était vu impo­sée de pro­fondes mesures d’austérité. Le ter­rain était donc pro­pice pour un débat de fond sur les limites réelles de la démo­cra­tie dans ce pays for­te­ment touché par la crise éco­no­mique, subis­sant les dik­tats des mar­chés finan­ciers, mais aussi un pays où la jeu­nesse est frap­pée de plein fouet par le chô­mage (plus de 46 % des jeunes sont au chômage36) et qui s’installe dans une situa­tion précaire37. Suite à une mani­fes­ta­tion de plu­sieurs dizaines de mil­liers de per­sonnes orga­ni­sée à Madrid le 15 mai, les Indignés décident d’occuper l’espace public et s’installent sur la place Puerta del Sol. S’inspirant ainsi des occu­pa­tions spon­ta­nées des places publiques dans le monde arabe, dont le sym­bole demeure la place Tahrir, au Caire, les Indignés entendent démon­trer leur déter­mi­na­tion à reje­ter des élites diri­geantes qui ont, à leur yeux, perdu toute légi­ti­mité, et sur­tout à être eux-mêmes des arti­sans du chan­ge­ment. L’initiative fait des émules et le mou­ve­ment se répand en Europe (Portugal, France, Grèce, Grande-Bretagne, Italie, Belgique…) et au-delà [184] (notam­ment en Israël, puis en Amérique du Nord). La dimen­sion pla­né­taire de ce mou­ve­ment de contes­ta­tion se concré­tise, le 15 octobre 2011, lors de la jour­née mon­diale des indi­gnés, qui a donné lieu à des mani­fes­ta­tions dans plus de 950 villes répar­ties dans 82 pays, où réson­naient des slo­gans tels que « unis pour un chan­ge­ment global », « un autre monde est pos­sible » et, à l’égard de la classe poli­tique, « vous ne nous repré­sen­tez plus »38.

Ainsi, tout comme au moment de la créa­tion du FSM en 2001, la for­mule semble sus­ci­ter les mobi­li­sa­tions. En fait, la recette est assez simi­laire : éloge de l’ouverture, de l’horizontalité des rap­ports sociaux et de la diver­sité consti­tu­tive du mou­ve­ment, inno­va­tions et créa­ti­vité spon­ta­née des actions poli­tiques, rejet des formes tra­di­tion­nelles d’encadrement des mobi­li­sa­tions sociales (partis poli­tiques, syn­di­cats) et des lea­ders, impor­tance accor­dées aux débats col­lec­tifs et à la pra­tique d’une réelle démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive à l’intérieur du mou­ve­ment, etc. C’est cette proxi­mité dans la concep­tion du chan­ge­ment social qui nous permet d’insister sur le lien entre le mou­ve­ment des Indignés et la mou­vance alter­mon­dia­liste. Ils par­tagent une même vision du poli­tique qui nour­rie toute une géné­ra­tion de jeunes acti­vistes. Comme l’analysait très clai­re­ment, dès 2004, Geoffrey Pleyers :

Plutôt que par l’arrivée au pou­voir d’un autre parti ou de grands chan­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels, la trans­for­ma­tion du monde passe pour eux par une mul­ti­tude de voies cen­trées autour de la par­ti­ci­pa­tion, de la citoyen­neté active et de la vie quo­ti­dienne. […] Désenchantés face aux formes actuelles de la démo­cra­tie, les jeunes liber­taires et alter-acti­vistes créent de nou­veaux espaces per­met­tant davan­tage de par­ti­ci­pa­tion. Pour eux, l’« autre monde pos­sible » com­mence hic et nunc, dans la construc­tion même du mou­ve­ment. Très atta­chés à la [185] conti­nuité entre les moyens et les fins, ils entendent y créer des espaces qui per­mettent d’expérimenter d’autres formes de vie en commun et de rela­tions sociales, d’autres modes d’engagement et d’organisation davan­tage en phase avec le monde qu’ils sou­haitent : « Nous ne dis­so­cions pas nos pra­tiques de nos objec­tifs. Nous choi­sis­sons un fonc­tion­ne­ment hori­zon­tal, anti­sexiste, auto- et éco-ges­tion­naire à partir de regrou­pe­ments affi­ni­taires »39.

Le mou­ve­ment s’est pro­longé en Amérique du Nord, à partir des États-Unis, notam­ment autour de l’initiative Occupy Wall Street. S’inspirant des mobi­li­sa­tions euro­péennes, des mani­fes­tants occupent le parc Zuccotti à New York, proche de la bourse, à partir du 17 sep­tembre 2011. Le mou­ve­ment cible spé­ci­fi­que­ment « le pou­voir cor­ro­sif des grandes banques et des entre­prises mul­ti­na­tio­nales sur les pro­ces­sus démo­cra­tiques, ainsi que le rôle joué par Wall Street dans l’effondrement éco­no­mique mon­dial qui a causé la pire réces­sion depuis des géné­ra­tions ». Le mou­ve­ment se reven­dique expli­ci­te­ment des révoltes arabes et entend s’attaquer « au 1 % des per­sonnes les plus riches qui dictent les lois d’une éco­no­mie mon­diale injuste qui hypo­thèque notre avenir à tous »40. Le mou­ve­ment, né à New York, s’est ensuite pro­pagé à plus de 100 villes amé­ri­caines, mais aussi au Canada (Vancouver, Toronto, Ottawa, Montréal). À Montréal, le mou­ve­ment Occupons Montréal s’est ins­tallé au Square Victoria, en plein quar­tier finan­cier, durant plu­sieurs semaines. Même après avoir été délogé par les auto­ri­tés muni­ci­pales, le mou­ve­ment n’en conti­nue pas moins d’exister, de publier son jour­nal 99 %, de tenir des assem­blées popu­laires et d’appeler à des mobi­li­sa­tions en liens avec des luttes sociales en cours, notam­ment les grèves étudiantes41.

Quel avenir ?

On aurait tort d’interpréter le mou­ve­ment des indi­gnés comme un phé­no­mène conjonc­tu­rel sans grande pro­fon­deur. Certes, ce mou­ve­ment fut en grande partie spon­tané, mais cela ne veut pas dire qu’il ne s’inscrit pas dans la conti­nuité de luttes et de mobi­li­sa­tions qui se mani­festent à tra­vers la pla­nète depuis des décen­nies. Bien au contraire, le mou­ve­ment des indi­gnés ne consti­tue qu’une forme inno­vante de lutte contre le néo­li­bé­ra­lisme et, en ce sens, il par­ti­cipe de la mou­vance alter­mon­dia­liste dont il par­tage à la fois les valeurs et son combat pour un monde plus juste, soli­daire et durable.

Il existe cepen­dant une dif­fé­rence fon­da­men­tale entre les révoltes sociales des années 1980 dans les pays du Sud et ce que nous obser­vons actuel­le­ment à tra­vers le monde. Alors que les pre­mières appa­rais­saient comme des évé­ne­ments loca­li­sés, contex­tuels, sans lien entre elles, les secondes ont en revanche clai­re­ment une dimen­sion mon­diale. Le prin­temps arabe a ins­piré les indi­gna­dos espa­gnols, qui ont ins­pi­rés les pro­ta­go­nistes d’Occupy Wall Street, qui ont ins­pi­rés ceux d’Occupons Montréal, etc. Depuis trente ans, la pensée cri­tique a évolué et nous assis­tons à une prise de conscience géné­rale de ce que signi­fie le triomphe du capi­ta­lisme mon­dia­lisé. La nais­sance du FSM, il y a 10 ans, a for­te­ment contri­bué à cette com­pré­hen­sion col­lec­tive du monde dans lequel nous vivons, notam­ment en créant un espace de conver­gence pour toutes les forces sociales qui sou­haitent construire un monde durable, juste et soli­daire.

Véritable inno­va­tion poli­tique visant à faire pro­gres­ser la mou­vance alter­mon­dia­liste du stade de l’opposition à celui de la pro­po­si­tion en misant sur la diver­sité des ini­tia­tives, des tac­tiques, des acteurs et des pro­jets de société, le forum social s’est dis­sé­miné à tra­vers le monde por­teur d’une nou­velle culture poli­tique d’engagement citoyen. C’est un peu cela aussi que nous retrou­vons aujourd’hui dans le mou­ve­ment des indi­gnés, cette prise de conscience que nous sommes aussi des acteurs du chan­ge­ment social et que notre voix compte.

Il sem­ble­rait donc que la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale ait engen­dré une mon­dia­li­sa­tion de la résis­tance. C’est dans cette pers­pec­tive qu’il faut com­prendre le mou­ve­ment des indi­gnés. Il est l’héritier de l’insurrection zapa­tiste, de la lutte contre l’AMI, des marches contre la guerre et des mani­fes­ta­tions contre l’OMC, la ZLEA, le FMI, le G8, le G20 et autant de mobi­li­sa­tions popu­laires d’envergure, raillées par les médias et les élites éco­no­miques et poli­tiques, stig­ma­ti­sées comme des ano­ma­lies rétro­grades oppo­sées au pro­grès et à la marche inexo­rable de l’Histoire, mais qui pour­tant révèlent les dis­sen­sions crois­santes entou­rant le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion finan­cière à l’œuvre. Révoltés arabes, indi­gnés euro­péens ou occu­pants amé­ri­cains, tous se sont ras­sem­blés une fois de plus der­rière le même mes­sage d’espoir, contre la pensée unique néo­li­bé­rale, un autre monde est pos­sible ! Contre les élites poli­tiques et finan­cières qui n’ont aucune consi­dé­ra­tion pour leurs popu­la­tions et mono­po­lisent le pou­voir, indi­gnez-vous !

De 2001 à 2011, la mou­vance alter­mon­dia­liste, ali­men­tée par les mou­ve­ments de contes­ta­tion glo­bale, a aussi vu son dis­cours évo­luer pro­gres­si­ve­ment, deve­nir plus ciblé. De la cri­tique de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et de ses méca­nismes com­plexes, elle en est venue à dénon­cer la crise de civi­li­sa­tion et plus spé­ci­fi­que­ment les oli­gar­chies. Ainsi, au Maghreb, en Europe et en Amérique du Nord des gens se sont levés pour dire qu’ils ne sou­hai­taient plus vivre dans un monde d’injustice, d’oppression et de cor­rup­tion où le pou­voir est acca­paré par quelques-uns au détri­ment du plus grand nombre. En Tunisie, en Égypte, en Libye, en Espagne, en Grèce, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, au Sénégal, en Russie, les gens se sont réap­pro­priés le seul espace qui leur res­tait, la rue et les places publiques, pour crier « Kifaya, ça suffit ! », « Y’en a marre » ou, comme les Zapatistes il y a plus de 15 ans au Chiapas mexi­cain, « ya Basta ! ». Certains ont pris pour cible leur dic­ta­teur, d’autres leur gou­ver­ne­ment illé­gi­time, d’autres encore les bourses et la finance inter­na­tio­nale, mais tous ont dénoncé le pou­voir exor­bi­tant de l’oligarchie, ce 1 % qui ne cesse d’exploiter les humains et les res­sources pour leur unique profit. Ainsi, de la cri­tique de l’emprise des impé­ra­tifs éco­no­miques sur nos vies, le dis­cours et la pra­tique des luttes sociales se sont dépla­cés sur le ter­rain du poli­tique.

Certes, l’indignation n’est pas une poli­tique. Mais elle appa­raît aujourd’hui comme un élé­ment essen­tiel pour le renou­vel­le­ment du poli­tique. Le mou­ve­ment des indi­gnés dénonce la dérive oli­gar­chique, réac­tion­naire et conser­va­trice qui déna­ture nos démo­cra­ties. Nos élites, la « classe de Davos » comme l’interpelle Susan George, se sont com­plè­te­ment cou­pées de la réa­lité des peuples. Plutôt que de recher­cher le dia­logue, elles choi­sissent la confron­ta­tion. L’impératif de soli­da­rité a cédé le pas devant l’obsession sécu­ri­taire. Dans un tel contexte, l’avenir semble annon­cer de nou­velles mobi­li­sa­tions sociales pour exiger le retour de la démo­cra­tie dans nos socié­tés, por­tées par l’espoir des peuples qui se ras­semblent pour refon­der un nou­veau contrat social qui fasse une place aux géné­ra­tions futures. Cela pas­sera sûre­ment par un renou­vel­le­ment com­plet de notre classe poli­tique et une mise au pas du monde de la finance. Certains gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes ont déjà, depuis plu­sieurs années, com­pris le mes­sage et tendu la main et l’oreille aux mou­ve­ments sociaux. Les exemples sont nom­breux en Amérique latine et se tra­duisent par l’adoption de consti­tu­tions très avant-gar­distes comme en Equateur et en Bolivie. Sur ce chemin de la com­pré­hen­sion des enjeux glo­baux et de notre nou­velle réa­lité socié­tale du XXI siècle, nous avons tout à apprendre du Sud.

Les solu­tions alter­na­tives au néo­li­bé­ra­lisme sont connues et la mou­vance alter­mon­dia­liste ne cesse de les mettre de l’avant depuis plus de dix ans. Ne manque que le cou­rage poli­tique de les mettre en appli­ca­tion. Cela passe par une rup­ture avec le régime oli­gar­chique qui nous gou­verne et la recon­nexion entre les gou­ver­ne­ments et les mou­ve­ments sociaux et citoyens, à l’instar de ce qui se passe depuis dix ans en Amérique latine. Espérons que l’énergie du mou­ve­ment des indi­gnés, de concert avec l’ensemble des luttes contre le néo­li­bé­ra­lisme qui se déve­loppent à tra­vers le monde, saura faire naître une réelle volonté poli­tique de chan­ge­ment chez des diri­geants qu’il nous reste encore à trou­ver. 2012 sera une année élec­to­rale dans bon nombre pays. Allons-nous voir éclore un nou­veau prin­temps des peuples ?

1 Richard Bergeron, L’anti-développement : le prix du libé­ra­lisme, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 131.

2 Sur ce thème, voir Collectif, Depuis les mon­tagnes du Sud Est mexi­cain : Textes rela­tifs à la guerre indienne au Chiapas, vol. 2, Paris, L’Insomniaque, 1996, 123 p.

3 Julien Duval et al, Le « décembre » des intel­lec­tuels fran­çais, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1998, 124 p.

4 Sur le phé­no­mène du zapa­tisme, voir Jérôme Baschet, L’étincelle zapa­tiste. Insurrection indienne et résis­tance pla­né­taire, Paris, Denoël, 2002, 286 p.

5 Lire l’article de Lori Wallach, « Le nou­veau mani­feste du capi­ta­lisme mon­dial » Le monde diplo­ma­tique, février 1998, p. 22.

6 Maude Barlow et Tony Clarke, La bataille de Seattle. Sociétés civiles contre mon­dia­li­sa­tion mar­chande¸ Paris, Fayard, 2002, 385 p. Il existe aussi désor­mais un long métrage qui relate, de manière roman­cée, ces évé­ne­ments : Stuart Townsend, Bataille à Seattle, 2008, Metropolitan FilmExport, 1h40min.

7 Sur ce point, voir Raphaël Canet et René Audet, « La société civile à l’OMC : vers une gou­ver­nance plus équi­table ? » Autrepart, 2005, vol. 35,no36,pp.161-76 René Audet, Raphaël Canet et Jules Duchastel, « Le dragon à plu­sieurs têtes : stra­té­gies de la société civile à l’OMC » dans Raphaël Canet et Jules Duchastel, dir, Crise de l’État, revanche des socié­tés, Montréal, Éditions Athéna, 2006, pp. 331-59.

8 Christian Deblock et Dorval Brunelle, « De l’ALE à la ZLEA : régio­na­lisme et sécu­rité éco­no­miques dans les Amériques » Études inter­na­tio­nales, 1997, vol. 28,no2, pp. 313-44.

9 Pour une chro­nique de ces années de mobi­li­sa­tion (1999-2001), voir Naomi Klein, Journal d’une com­bat­tante : nou­velles du front de la mon­dia­li­sa­tion, Paris, Actes Sud, coll. Babel, 2005, 223 p.

10 Jocelyn Coulon, L’agression : les États-Unis, l’Irak et le monde, Montréal, Éditions Athéna, 2004, 274 p.

11 Gérard Mauger, L’émeute de novembre 2005 : une révolte pro­to­po­li­tique, Broissieux, édi­tions du Croquant, 2006, 160 p.

12 Edgar Morin, « Au-delà de la glo­ba­li­sa­tion et du déve­lop­pe­ment, société-monde ou empire-monde ? » Revue du MAUSS, 2002, vol. 20no2, p. 47.

13 Le terme n’est cepen­dant pas nou­veau, il par­court la pensée poli­tique amé­ri­caine depuis le milieu des années 1960 pour qua­li­fier un cou­rant de pensée struc­turé autour du rejet d’une cer­taine forme de moder­nité héri­tée de l’État-providence. Voir Lizette Jalbert et Laurent Lepage, dir, Néo-conser­va­tisme et restruc­tu­ra­tion de l’État. Canada – États-Unis – Angleterre, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1986, 274 p.

14 Samuel Huntington, Le choc des civi­li­sa­tions, Paris, Odile Jacob, 1997, 545p

15 Pour pro­lon­ger l’analyse cri­tique, voir Christian Nadeau, Contre Harper : bref traité phi­lo­so­phique sur la révo­lu­tion conser­va­trice, Montréal, édi­tions du Boréal, 2010, 166 p.

16 Chico Withaker, Changer le monde : nou­veau mode d’emploi, Paris, Éditions de l’Atelier, 2006, 255 p. et Bernard Cassen, Tout a com­mencé à Porto Alegre, Paris, Mille et une nuits, 2003, 220 p.

17 Raphaël Canet, « L’intelligence en essaim. Stratégie d’internationalisation des forums sociaux et régio­na­li­sa­tion de la contes­ta­tion mon­diale » Culture et conflits, 2008, vol. 70 no 2, pp. 33-56.

18 Raphaël Canet, « Altermondialistes de tous les pays, unis­sez-vous ! Le Forum social mon­dial et le projet contre-hégé­mo­nique » Nouveaux Cahiers du socia­lisme, 2010,no3, pp. 216-28.

19 Pour bien com­prendre la logique des forums sociaux et la dyna­mique de l’altermondialisme, voir Pierre Beaudet, Raphaël Canet et Marie-Josée Massicotte, L’altermondialisme Forums sociaux, résis­tances et nou­velle culture poli­tique, Montréal, Écosociété, 2010, 478 p.

20 Centre tri­con­ti­nen­tal, « Mouvements et pou­voir de gauche en Amérique latine » Alternatives Sud, 2005, vol. 12no2 ; Observatoire des chan­ge­ments en Amérique latine/​Institut des hautes études de l’Amérique latine, Amérique latine : une Amérique latine tou­jours plus diverse, Paris, La Documentation fran­çaise, 2010, 206 p.

21 Antonio Negri et Giuseppe Cocco, GlobAL Luttes et bio­pou­voir à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion : le cas exem­plaire de l’Amérique latine, Paris, édi­tions Amsterdam, 2007, 217 p.

22 Raphaël Canet, « Le peuple contre la nation. Mobilisations sociales et démo­cra­tie au Mexique » Chronique des Amériques, jan­vier 2007,no 2. En ligne : www​.ieim​.uqam​.ca.

23 Voir tout le débat entou­rant la « troi­sième voie », théo­ri­sée par Anthony Giddens (La Troisième voie : Le renou­veau de la social-démo­cra­tie, Paris, Seuil, 2002, 266 p.) et qui a ins­piré de nom­breux gou­ver­ne­ments se pro­cla­mant de gauche, des tra­vaillistes bri­tan­niques aux socia­listes fran­çais, en pas­sant par les sociaux-démo­crates alle­mands. Pour une intro­duc­tion riche et inci­sive à ce débat, voir Philippe Marlière, « La social-démo­cra­tie telle qu’elle est », Contretemps, mai 2009. En ligne : www​.contre​temps​.eu.

24 Lire l’Appel des peuples indi­gènes face à la crise de civi­li­sa­tion, Forum social mon­dial, 1er février 2009, Brésil. En ligne.

25 Sur ce thème, il faut lire les riches réflexions issues du mou­ve­ment pour la décrois­sance, notam­ment Serge Latouche, Le pari de la décrois­sance, Paris, Fayard, 2006, 320p. ; Paul Ariès, Désobéir et gran­dir : vers une société de décrois­sance, Montréal, Écosociété, 2009, 211 p. Pour une approche per­cu­tante et moins spé­cia­li­sée de la pro­blé­ma­tique, consul­ter les livres d’Hervé Kempf, notam­ment Comment les riches détruisent la pla­nète, Paris, Seuil, 2007, 147 p. ; Pour sauver la pla­nète, sortez du capi­ta­lisme, Paris, Seuil, 2009, 168 p

26 Jean Ziegler, Les nou­veaux maîtres du monde, Paris, Fayard, 2002, 360p. Plus récem­ment Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démo­cra­tie, Paris, Seuil, 2011, 192 p.

27 Susan George, Leurs crises, nos solu­tions, Paris, Albin Michel, 2010, 368 p.

28 Paul Jorion, La crise : Des sub­primes au séisme finan­cier pla­né­taire, Paris, Fayard, 2008, 343 p. Voir aussi le docu­men­taire très bien construit et péda­go­gique pour com­prendre la crise de l’intérieur de Charles H. Ferguson, Inside Job, 2010, Sony Picture Classics, 108 min.

29 George, supra note 28, p. 113.

30 Ibid., p. 115.

31 Ibid., p. 137.

32 Ce chiffre outran­cier, cité par Susan George dans son livre, est tiré d’une étude menée par deux éco­no­mistes de la banque d’Angleterre.

33 Cette idée est déve­lop­pée dans George Bernanos, La liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, 1995, 244 p.

34 Bertrand Badie, « Quand le social défie le poli­tique et fait trem­bler l’international » dans Bertrand Badie et Dominique Vidal, L’état du monde 2012 : nou­veaux acteurs, nou­velle donne, Paris, La Découverte, 2011, pp. 18-19.

35 Stépane Hessel, Indignez-vous !, Montpellier, édi­tions Indigène, 2010, 32 p.

36 Anne Rodier, « La zone euro n’arrive pas à faire refluer le chô­mage » Le Monde, 1er sep­tembre 2011. En ligne : www.lemonde.f

37 Sur ce thème de plus en plus per­ti­nent pour rendre compte des rap­ports sociaux en recons­truc­tion, voir « Du pro­lé­ta­riat au pré­ca­riat : le tra­vail dans l’ombre du capi­ta­lisme contem­po­rain », Nouveaux Cahiers du Socialisme, hiver 2012,no7, 255 p.

38 Benoît Hopquin, « L’appel inter­na­tio­nal des indi­gnés à mani­fes­ter a été très diver­se­ment suivi », Le monde, 18 octobre 2011, p. 1

39 Geoffrey Pleyers, « Des black blocks aux alter-acti­vistes : pôles et formes d’engagement des jeunes alter­mon­dia­listes » Lien social et Politiques, 2004,no51, p.130.

40 Occupy Wall Street, « About Occupy Wall Street », 2002. En ligne : [tra­duc­tion libre].

41 Occupons Montréal, « À propos d’Occupons Montréal », 2002. En ligne.

Les commentaires sont fermés.