FSM Tunis 2015

Le forum de toutes les alternatives

Par Mis en ligne le 06 avril 2015

Un Forum Social Mondial repré­sente un kaléi­do­scope fas­ci­nant des inno­va­tions et alter­na­tives mises en œuvre dans le monde entier.

Le campus de l’université Farhat Hached El Manar de Tunis bruis­sait comme en 2013 des innom­brables conver­sa­tions, confé­rences, débats, assem­blées au cours des­quelles des mil­liers de par­ti­ci­pants démon­traient qu’un autre monde est pos­sible. Impossible de syn­thé­ti­ser cette masse d’informations, mais il est pos­sible d’en décrire les grandes orien­ta­tions.

En effet, le campus était divisé en espaces de mili­tan­tisme : « le car­re­four de la citoyen­neté », par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant pour les Tunisiens qui apprennent la tran­si­tion poli­tique (voir notre article pré­cé­dent). « Le car­re­four d’outre fron­tière » où se retrouvent les com­bats pour l’autodétermination de peuples comme celui des Palestiniens ou des Sahraouis ; « le quar­tier pla­nète », très couru, car le défi éco­lo­gique est gigan­tesque puisqu’il s’agit rien de moins de sauver la pla­nète, si c’est encore pos­sible !

« La place de la jus­tice sociale » est celle de l’éducation, de la santé, de la pro­tec­tion sociale, du droit au loge­ment, du droit à la terre, des droits éco­no­miques et sociaux… Tout ce qui fait rem­part à l’obscurantisme et aux extré­mismes poli­tiques et éco­no­miques. « Le quar­tier de l’Égalité, de la Dignité et des Droits », ceux des han­di­ca­pés, des immi­grés, des femmes, des per­sonnes LBGTI, les peuples autoch­tones. Et enfin « la place de l’Économie et des Alternatives » où se forgent les résis­tances au néo­li­bé­ra­lisme cri­mi­nel, aux dettes injustes, aux exploi­ta­tions inouïes per­pé­trées par des puis­santes firmes mul­ti­na­tio­nales, où se rêve une éco­no­mie au ser­vice de l’humanité.

Quelques exemples glanés au cours de mes migra­tions d’un ate­lier à un autre.

La terre et l’eau ne sont pas des mar­chan­dises

La terre et l’eau sont volées aux agri­cul­teurs, aux popu­la­tions autoch­tones, aux villes et vil­lages de pays moins déve­lop­pés, avec la com­pli­cité des pays riches au ser­vice d’entreprises sans scru­pules. Exemple d’Action Aid en Tanzanie qui dénonce l’accaparement de mil­liers d’hectares de terre par la firme sué­doise EcoEnergy en vue de pro­duire du sucre et de l’éthanol, au détri­ment des agri­cul­teurs locaux. Il s’agit d’un projet du G8 contre lequel les com­mu­nau­tés locales apprennent à se coa­li­ser et à affi­ner leur plai­doyer avec l’aide des ONG1.

Même scé­na­rio à Madagascar où des popu­la­tions locales s’opposent à la vente et à la loca­tion de terre et d’eau de rivières et tentent de sécu­ri­ser le fon­cier tout en por­tant des pro­jets agri­coles, miniers, fores­tiers, tou­ris­tiques et de pro­tec­tion de la nature. De plus, cette île magni­fique et si pauvre est deve­nue le nouvel eldo­rado des com­pa­gnies minières et pétro­lières, selon un rap­port très précis des Amis de la terre. Ce qui signi­fie de nom­breuses catas­trophes envi­ron­ne­men­tales et fort peu de retom­bées finan­cières pour les habi­tants.

Au Ghana, la pres­sion popu­laire a réussi à annu­ler la pri­va­ti­sa­tion de l’eau arran­gée en 2006 par la Banque Mondiale avec l’État qui n’avait pas les moyens de gérer le ser­vice public. À pré­sent, la menace de mar­chan­di­sa­tion du sec­teur revient avec un projet de la même Banque mon­diale de carte pré­payée pour accé­der à l’eau qui serait ainsi payée par les consom­ma­teurs.

L’Inde est un triste exemple d’accaparement des terres par des inves­tis­seurs privés : 92.000 vil­lages ont dis­paru en 10 ans ; par contre les bidon­villes aug­mentent : 54.000 en plus. En 2012, une marche de 350 km accom­plie par 50.000 sans terre vers Delhi a forcé le pou­voir à prendre deux mesures légis­la­tives impor­tantes : le droit pour chaque sans terre à un mini­mum de terre et un plan natio­nal de poli­tique fon­cière.

Le rap­port de force a été moins favo­rable pour les pay­sans maliens, soit 85 % de la popu­la­tion qui ont vu 900.000 hec­tares acca­pa­rés par des mul­ti­na­tio­nales ce qui a aussi pro­vo­qué l’accroissement de bidon­villes. Il semble qu’une nou­velle loi fon­cière sécu­ri­sant les petites pro­prié­tés agri­coles sera votée bien­tôt, mais les pay­sans demandent immé­dia­te­ment un mora­toire pour arrê­ter l’accaparement des terres.

On a entendu aussi des témoi­gnages du Sénégal, du Costa Rica, d’Italie avec défaites et vic­toires des pay­sans et des ONG diverses qui les sou­tiennent. Mais de plus en plus, ces cas sont connus, on s’échange les bons pro­cé­dés, on s’organise mieux afin que des alter­na­tives soient mises en œuvre.

Démanteler les mul­ti­na­tio­nales

Cependant, le grand ennemi d’un déve­lop­pe­ment durable et au ser­vice des popu­la­tions est bien le néo­li­bé­ra­lisme incarné par les riches mul­ti­na­tio­nales qui pillent les matières pre­mières et les biens com­muns de la pla­nète à leur seul profit. La série d’ateliers consa­crée à ce thème ne pou­vait accueillir tous les par­ti­ci­pants tant ils étaient nom­breux et pro­ve­nant de tous les pays y com­pris Chine et Corée, Inde et États-Unis, en plus de par­ti­ci­pants de pays afri­cains et euro­péens… En vedette : le procès de Chevron devant la Cour pénale Internationale de La Haye pour crimes contre l’humanité. En effet, cette firme pétro­lière a racheté Texaco qui pen­dant trois décen­nies a ravagé plus de 480.000 hec­tares en Amazonie équa­to­rienne et gra­ve­ment porté atteinte à la santé, à la survie et au déve­lop­pe­ment de cinq peuples indi­gènes.

Autre grande vic­time : le Mozambique. Deux grands scan­dales ont été évo­qués2. Celui de l’exploitation minière par un géant bré­si­lien Vale qui s’est acca­paré du ter­ri­toire du vil­lage de Bagamoyo pré­tex­tant qu’il s’agit d’un ter­ri­toire aban­donné et donné en loca­tion par le gou­ver­ne­ment. Et la plan­ta­tion de soja sur 6 mil­lions d’ha au Mozambique, au profit de firmes bré­si­liennes… Ce qui pro­voque la des­truc­tion de l’environnement et des cultures locales au détri­ment prin­ci­pa­le­ment des femmes pay­sannes.

Un témoin dénonce aussi les agis­se­ments des mul­ti­na­tio­nales fran­çaises au Maroc, telle Veolia qui s’approprie le cap­tage et l’assainissement de l’eau contre la volonté des popu­la­tions locales, qui pro­voque des aug­men­ta­tions du prix de l’eau. Ou encore, la mul­ti­na­tio­nale suisse Syngenta qui expé­ri­mente des pes­ti­cides et des engrais sur de vastes zones concé­dées par le gou­ver­ne­ment, dans les envi­rons de Sousse. Les ouvriers qui se révoltent sont répri­més et même empri­son­nés.

D’autres dénoncent les agis­se­ments de G4S qui tire ses pro­fits de l’insécurité, de la guerre et de l’injustice avec comme exemple par­ti­cu­liè­re­ment dra­ma­tique l’aide appor­tée par cette firme à la colo­ni­sa­tion et à la répres­sion des Palestiniens. Et bien entendu, la finance inter­na­tio­nale est passée à la mou­li­nette avec en para­digme Goldman Sachs, tou­jours impuni malgré la crise des sub­primes et son rôle néfaste en Grèce.

Finalement, tous se retrouvent autour de la néces­sité de mettre fin à l’impunité des mul­ti­na­tio­nales par un Traité contrai­gnant pour elles. Pour cela, un mou­ve­ment inter­na­tio­nal « Treaty Alliance » regrou­pant plus de 600 ONG et 400 indi­vi­dua­li­tés du monde entier sou­tient le pro­ces­sus en cours au Conseil des Nations Unies pour les Droits humains. L‘enjeu : qu’une loi inter­na­tio­nale ne lie pas seule­ment des États et des entre­prises, mais qu’elle vienne aussi « du bas » : des peuples qui résistent et se battent pour leurs droits.

Sauver le climat

L’urgence est là, il est peut-être même trop tard, disaient cer­tains inter­ve­nants du méga-ate­lier Coalition cli­ma­tique COP21. Car cette confé­rence des Nations Unies pour le chan­ge­ment cli­ma­tique qui aura lieu à Paris (du 30 novembre au 11 décembre 2015) aura aussi un espace dédié à la société civile qui se mobi­lise depuis des années. Dès fin mai, des mani­fes­ta­tions diverses auront lieu en Europe et en France, en lien avec les luttes locales, visant à poin­ter les res­pon­sa­bi­li­tés des poli­tiques et des mul­ti­na­tio­nales dans le dérè­gle­ment cli­ma­tique. Des alter­na­tives sont pos­sibles, c’est ce que veut démon­trer le « Village mon­dial des alter­na­tives » : Alternatiba. Notons une ini­tia­tive belge, Climate Express lancée par le CNCD, mobi­li­sant ceux qui veulent « un monde socia­le­ment juste en équi­libre avec les capa­ci­tés de notre terre ».

C’est cela, le FSM : non pas un salon où l’on cause, mais où l’on agit, par l’échange, par la connais­sance par­ta­gée, par l’idéal d’un monde meilleur, par la mobi­li­sa­tion citoyenne.

2 avril 2015

1http://​www​.peuples​-soli​daires​.org/​a​p​p​e​l​-​u​r​g​e​n​t​-​t​a​n​z​a​n​i​e​-​d​e​s​-​m​i​l​l​i​e​r​s​-​d​e​-​p​a​y​s​a​n​-​n​e​-​s​-​c​h​a​s​s​e​-​e​-​s​-​p​a​r​-​u​n​-​p​r​o​j​e​t​-​d​u-g8/

2http://​rue89​.nou​ve​lobs​.com/​p​l​a​n​e​t​e​8​9​/​2​0​1​1​/​0​8​/​2​0​/​m​o​z​a​m​b​i​q​u​e​-​d​e​s​-​t​e​r​r​e​s​-​c​e​d​e​e​s​-​a​-​d​e​-​g​r​a​n​d​s​-​p​r​o​p​r​i​o​s​-​b​r​e​s​i​l​i​e​n​s​-​2​18504

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