Le forum de toutes les alternatives

Un Forum Social Mondial représente un kaléidoscope fascinant des innovations et alternatives mises en œuvre dans le monde entier.

Le campus de l’université Farhat Hached El Manar de Tunis bruissait comme en 2013 des innombrables conversations, conférences, débats, assemblées au cours desquelles des milliers de participants démontraient qu’un autre monde est possible. Impossible de synthétiser cette masse d’informations, mais il est possible d’en décrire les grandes orientations.

En effet, le campus était divisé en espaces de militantisme : « le carrefour de la citoyenneté », particulièrement important pour les Tunisiens qui apprennent la transition politique (voir notre article précédent). « Le carrefour d’outre frontière » où se retrouvent les combats pour l’autodétermination de peuples comme celui des Palestiniens ou des Sahraouis; « le quartier planète », très couru, car le défi écologique est gigantesque puisqu’il s’agit rien de moins de sauver la planète, si c’est encore possible!

« La place de la justice sociale » est celle de l’éducation, de la santé, de la protection sociale, du droit au logement, du droit à la terre, des droits économiques et sociaux… Tout ce qui fait rempart à l’obscurantisme et aux extrémismes politiques et économiques. « Le quartier de l’Égalité, de la Dignité et des Droits », ceux des handicapés, des immigrés, des femmes, des personnes LBGTI, les peuples autochtones. Et enfin « la place de l’Économie et des Alternatives » où se forgent les résistances au néolibéralisme criminel, aux dettes injustes, aux exploitations inouïes perpétrées par des puissantes firmes multinationales, où se rêve une économie au service de l’humanité.

Quelques exemples glanés au cours de mes migrations d’un atelier à un autre.

La terre et l’eau ne sont pas des marchandises

La terre et l’eau sont volées aux agriculteurs, aux populations autochtones, aux villes et villages de pays moins développés, avec la complicité des pays riches au service d’entreprises sans scrupules. Exemple d’Action Aid en Tanzanie qui dénonce l’accaparement de milliers d’hectares de terre par la firme suédoise EcoEnergy en vue de produire du sucre et de l’éthanol, au détriment des agriculteurs locaux. Il s’agit d’un projet du G8 contre lequel les communautés locales apprennent à se coaliser et à affiner leur plaidoyer avec l’aide des ONG1.

Même scénario à Madagascar où des populations locales s’opposent à la vente et à la location de terre et d’eau de rivières et tentent de sécuriser le foncier tout en portant des projets agricoles, miniers, forestiers, touristiques et de protection de la nature. De plus, cette île magnifique et si pauvre est devenue le nouvel eldorado des compagnies minières et pétrolières, selon un rapport très précis des Amis de la terre. Ce qui signifie de nombreuses catastrophes environnementales et fort peu de retombées financières pour les habitants.

Au Ghana, la pression populaire a réussi à annuler la privatisation de l’eau arrangée en 2006 par la Banque Mondiale avec l’État qui n’avait pas les moyens de gérer le service public. À présent, la menace de marchandisation du secteur revient avec un projet de la même Banque mondiale de carte prépayée pour accéder à l’eau qui serait ainsi payée par les consommateurs.

L’Inde est un triste exemple d’accaparement des terres par des investisseurs privés : 92.000 villages ont disparu en 10 ans; par contre les bidonvilles augmentent : 54.000 en plus. En 2012, une marche de 350 km accomplie par 50.000 sans terre vers Delhi a forcé le pouvoir à prendre deux mesures législatives importantes : le droit pour chaque sans terre à un minimum de terre et un plan national de politique foncière.

Le rapport de force a été moins favorable pour les paysans maliens, soit 85 % de la population qui ont vu 900.000 hectares accaparés par des multinationales ce qui a aussi provoqué l’accroissement de bidonvilles. Il semble qu’une nouvelle loi foncière sécurisant les petites propriétés agricoles sera votée bientôt, mais les paysans demandent immédiatement un moratoire pour arrêter l’accaparement des terres.

On a entendu aussi des témoignages du Sénégal, du Costa Rica, d’Italie avec défaites et victoires des paysans et des ONG diverses qui les soutiennent. Mais de plus en plus, ces cas sont connus, on s’échange les bons procédés, on s’organise mieux afin que des alternatives soient mises en œuvre.

Démanteler les multinationales

Cependant, le grand ennemi d’un développement durable et au service des populations est bien le néolibéralisme incarné par les riches multinationales qui pillent les matières premières et les biens communs de la planète à leur seul profit. La série d’ateliers consacrée à ce thème ne pouvait accueillir tous les participants tant ils étaient nombreux et provenant de tous les pays y compris Chine et Corée, Inde et États-Unis, en plus de participants de pays africains et européens… En vedette : le procès de Chevron devant la Cour pénale Internationale de La Haye pour crimes contre l’humanité. En effet, cette firme pétrolière a racheté Texaco qui pendant trois décennies a ravagé plus de 480.000 hectares en Amazonie équatorienne et gravement porté atteinte à la santé, à la survie et au développement de cinq peuples indigènes.

Autre grande victime : le Mozambique. Deux grands scandales ont été évoqués2. Celui de l’exploitation minière par un géant brésilien Vale qui s’est accaparé du territoire du village de Bagamoyo prétextant qu’il s’agit d’un territoire abandonné et donné en location par le gouvernement. Et la plantation de soja sur 6 millions d’ha au Mozambique, au profit de firmes brésiliennes… Ce qui provoque la destruction de l’environnement et des cultures locales au détriment principalement des femmes paysannes.

Un témoin dénonce aussi les agissements des multinationales françaises au Maroc, telle Veolia qui s’approprie le captage et l’assainissement de l’eau contre la volonté des populations locales, qui provoque des augmentations du prix de l’eau. Ou encore, la multinationale suisse Syngenta qui expérimente des pesticides et des engrais sur de vastes zones concédées par le gouvernement, dans les environs de Sousse. Les ouvriers qui se révoltent sont réprimés et même emprisonnés.

D’autres dénoncent les agissements de G4S qui tire ses profits de l’insécurité, de la guerre et de l’injustice avec comme exemple particulièrement dramatique l’aide apportée par cette firme à la colonisation et à la répression des Palestiniens. Et bien entendu, la finance internationale est passée à la moulinette avec en paradigme Goldman Sachs, toujours impuni malgré la crise des subprimes et son rôle néfaste en Grèce.

Finalement, tous se retrouvent autour de la nécessité de mettre fin à l’impunité des multinationales par un Traité contraignant pour elles. Pour cela, un mouvement international « Treaty Alliance » regroupant plus de 600 ONG et 400 individualités du monde entier soutient le processus en cours au Conseil des Nations Unies pour les Droits humains. L‘enjeu : qu’une loi internationale ne lie pas seulement des États et des entreprises, mais qu’elle vienne aussi « du bas » : des peuples qui résistent et se battent pour leurs droits.

Sauver le climat

L’urgence est là, il est peut-être même trop tard, disaient certains intervenants du méga-atelier Coalition climatique COP21. Car cette conférence des Nations Unies pour le changement climatique qui aura lieu à Paris (du 30 novembre au 11 décembre 2015) aura aussi un espace dédié à la société civile qui se mobilise depuis des années. Dès fin mai, des manifestations diverses auront lieu en Europe et en France, en lien avec les luttes locales, visant à pointer les responsabilités des politiques et des multinationales dans le dérèglement climatique. Des alternatives sont possibles, c’est ce que veut démontrer le « Village mondial des alternatives » : Alternatiba. Notons une initiative belge, Climate Express lancée par le CNCD, mobilisant ceux qui veulent « un monde socialement juste en équilibre avec les capacités de notre terre ».

C’est cela, le FSM : non pas un salon où l’on cause, mais où l’on agit, par l’échange, par la connaissance partagée, par l’idéal d’un monde meilleur, par la mobilisation citoyenne.

 

2 avril 2015

1http://www.peuples-solidaires.org/appel-urgent-tanzanie-des-milliers-de-paysan-ne-s-chasse-e-s-par-un-projet-du-g8/

2http://rue89.nouvelobs.com/planete89/2011/08/20/mozambique-des-terres-cedees-a-de-grands-proprios-bresiliens-218504