Le féminisme en mouvements – Nancy Fraser

Par Mis en ligne le 27 janvier 2013

L’ouvrage de Nancy Fraser n’est pas une his­toire des mou­ve­ments fémi­nistes aux États Unis mais un recueil d’articles de l’auteure, écrits entre les années 1980 et les années 2000[1]. Dans l’introduction, N. Fraser pré­sente l’évolution des théo­ries fémi­nistes aux États Unis depuis les années 1970 comme « un drame en trois actes » : il y aurait eu tout d’abord le « fémi­nisme insur­rec­tion­nel » dans les années 1970, puis le « fémi­nisme dompté » dans les années 1980-1990, et enfin les années 2000 ver­raient s’ouvrir la pos­si­bi­lité d’un « fémi­nisme renais­sant ». N. Fraser en appelle à une sorte de syn­thèse des fémi­nismes « de la dis­tri­bu­tion » des années 1970 et « de la recon­nais­sance » des années 1980 pour éla­bo­rer une théo­rie fémi­niste cri­tique du néo­li­bé­ra­lisme. Bien que regrou­pant des articles écrits dans des contextes divers, l’ouvrage est cohé­rent, les cha­pitres se répon­dant les uns aux autres, les concepts déve­lop­pés dans l’un éclai­rant les autres. Je pré­sen­te­rai tout d’abord les trois « actes » du fémi­nisme état­su­nien par le prisme de deux thèmes récur­rents dans l’ouvrage, les concepts de redistribution/​reconnaissance et l’État-providence. Puis j’évoquerai trois points qui, selon moi, res­tent ambi­gus : l’interprétation de la dis­tinc­tion redistribution/​reconnaissance, le rôle à donner à l’État-providence, et les « liai­sons dan­ge­reuses » du fémi­nisme dit de la deuxième vague avec le néo­li­bé­ra­lisme.

Critique sociale fémi­niste, débats sur la signi­fi­ca­tion du « genre », et pers­pec­tives « post­in­dus­trielles »

Au long de l’ouvrage, N. Fraser expose et déve­loppe d’une part une théo­rie de la jus­tice for­mu­lée dans les termes d’une dis­tinc­tion entre redis­tri­bu­tion et reconnaissance[2], et d’autre part une théo­rie cri­tique de l’État-providence et de son rôle dans le capi­ta­lisme avancé. Je pré­sen­te­rai un résumé des trois par­ties du livre en me concen­trant sur ces deux pro­blé­ma­tiques. La pre­mière partie de l’ouvrage est inti­tu­lée « Le fémi­nisme insur­rec­tion­nel. La radi­ca­li­sa­tion de la cri­tique à l’ère de la social-démo­cra­tie ». N. Fraser dis­cute la Théorie Critique de J. Habermas en révé­lant« l’implicite de genre » des caté­go­ries employées. J. Habermas sou­tient que ce sont les rôles de tra­vailleur et de consom­ma­teur d’une part, de citoyen et de client (de pres­ta­tions sociales) d’autre part qui lient les dif­fé­rentes sphères sociales entre elles (res­pec­ti­ve­ment, famille et éco­no­mie (mar­chande) d’un côté, État et espace public de l’autre). Or N. Fraser montre que les sphères sociales ne sont pas reliées par des medias neutres, mais par des rôles genrés : les rôles mas­cu­lins du tra­vailleur et du citoyen, les rôles fémi­nins de consom­ma­trice et de cliente des pres­ta­tions sociales. N. Fraser met en avant la néces­sité d’une théo­rie sociale atten­tive aux rap­ports de genre.

« La domi­na­tion mas­cu­line est intrin­sèque au capi­ta­lisme clas­sique, et non acci­den­telle, car la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle de cette for­ma­tion sociale est réa­li­sée au moyen de rôles genrés. Il s’ensuit qu’on ne peut com­prendre cor­rec­te­ment les formes de la domi­na­tion mas­cu­line en jeu ici si on les consi­dère comme des formes d’inégalités de statut pré­mo­derne qui per­sis­te­raient. Elles sont au contraire intrin­sè­que­ment modernes, au sens de Habermas, puisqu’elles reposent sur la dis­tinc­tion entre tra­vail rému­néré et l’État d’une part, et les tra­vaux domes­tiques et la tâche d’élever les enfants d’autre part [3]. Il s’ensuit en outre qu’une théo­rie cri­tique des socié­tés capi­ta­listes requiert des caté­go­ries sen­sibles au genre. » (p. 56)

N. Fraser s’attache à mon­trer que l’État-providence tel qu’il s’est ins­ti­tué dans le « capi­ta­lisme tardif » repose sur une divi­sion genrée de la société, entre d’une part des tra­vailleurs-citoyens mas­cu­lins pour qui l’assurance sociale est un droit, et d’autre part des mères-consom­ma­trices fémi­nines pour les­quelles l’aide sociale est, non pas un droit, mais une cha­rité. Dans le cadre d’un État-pro­vi­dence censé répondre à une partie des besoins des citoyen·ne·s, la dis­cus­sion sur l’interprétation des besoins devient selon N. Fraser un « idiome dans lequel est joué le conflit poli­tique, et avec lequel les inéga­li­tés sont éla­bo­rées et affron­tées sur le plan sym­bo­lique » (p. 76). L’auteure ébauche une théo­rie nor­ma­tive de l’interprétation des besoins : « Dire que les besoins sont cultu­rel­le­ment construits et dis­cur­si­ve­ment inter­pré­tés n’équivaut pas à dire que toutes les inter­pré­ta­tions se valent. Au contraire, cela sou­ligne l’importance d’une théo­rie de la jus­ti­fi­ca­tion de l’interprétation » (p. 109). Bien que les reven­di­ca­tions fémi­nistes aient porté notam­ment sur la prise en charge par l’État d’un cer­tain nombre de besoins des femmes, N. Fraser sou­ligne que la prise de contrôle de l’administration éta­tique implique que les clientes de l’État-providence sont dépos­sé­dées d’elles-mêmes et de l’interprétation de leurs propres besoins. Dans un cha­pitre éclai­rant, coécrit avec Linda Gordon (« Une généa­lo­gie de la »dépen­dance ». Enquête sur un concept clé de l’État-providence amé­ri­cain », 1994), elle explique com­ment la notion de « dépen­dance » a pris un sens indi­vi­duel et psy­cho­lo­gique une fois la dépen­dance juri­dique abolie, et com­ment cette signi­fi­ca­tion est à la fois fémi­ni­sée et racia­li­sée, la jeune mère céli­ba­taire noire deve­nant l’image sté­réo­ty­pée de la « dépen­dance à l’aide sociale » dans les débats poli­tiques. N. Fraser se penche éga­le­ment sur la défi­ni­tion d’un pos­sible État-pro­vi­dence « post­in­dus­triel ». Elle fait le constat que la norme du salaire fami­lial mas­cu­lin n’est plus valable, à la fois parce que les luttes fémi­nistes ont établi la légi­ti­mité du tra­vail sala­rié des femmes, et aussi parce que les évo­lu­tions du capi­ta­lisme ont rendu néces­saire le double revenu (du fait de la raré­fac­tion des emplois indus­triels mas­cu­lins et de la mul­ti­pli­ca­tion des emplois de ser­vice fémi­nins). Or N. Fraser semble sup­po­ser que les femmes dans leur majo­rité se sont por­tées sur le marché du tra­vail dans les années 1970-1980. Cependant, cela ne fut le cas que pour les femmes rela­ti­ve­ment aisées, les femmes de milieux ouvriers occu­pant des emplois sala­riés depuis long­temps. En par­ti­cu­lier, de nom­breuses femmes seules ont immi­gré aux Etats Unis pen­dant la deuxième moitié du XIXè siècle, for­mant une part non négli­geable de la main d’oeuvre domes­tique et indus­trielle. Si le tra­vail des femmes était géné­ra­le­ment beau­coup moins rému­néré que celui des hommes car consi­déré comme appor­tant un « salaire d’appoint », il n’en reste pas moins que de nom­breuses femmes sub­ve­naient à leurs besoin par leur propre salaire[4]. N. Fraser conclut que, pour que les femmes ne soient pas dou­ble­ment oppri­mées par le tra­vail domes­tique et le tra­vail sala­rié, il faut que l’État-providence favo­rise une plus grande impli­ca­tion des hommes dans le tra­vail de care.

Le titre de la deuxième partie est signi­fi­ca­tif : « Le fémi­nisme dompté. Le pas­sage de la redis­tri­bu­tion à la recon­nais­sance à l’âge iden­ti­taire ». L’enjeu prin­ci­pal est de s’opposer à ce que N. Fraser nomme le « fémi­nisme iden­ti­taire » ou la « poli­tique de l’identité ». D’après N. Fraser, les théo­ri­ciennes fémi­nistes ont délaissé le mar­xisme pour se lancer dans le tour­nant cultu­rel.

« A l’exception de quelques irré­duc­tibles, mêmes celles qui reje­taient la psy­cha­na­lyse finirent par accep­ter le genre comme iden­tité ou « construc­tion cultu­relle » ; d’où le fait qu’on retrouve essen­tiel­le­ment la théo­rie du genre aujourd’hui dans le champ des études cultu­relles. Ses liens his­to­riques avec le mar­xisme, et avec la théo­rie de la société et l’économie poli­tique de manière plus géné­rale, se sont encore relâ­chés, s’ils ne se sont pas com­plè­te­ment dis­sous. » (p. 218)

Les fémi­nistes « iden­ti­taires » se donnent des objec­tifs moins maté­riels que la trans­for­ma­tion de la divi­sion du tra­vail ou la lutte contre les vio­lences faites aux femmes, elles se concentrent sur des ques­tions de repré­sen­ta­tions. La consé­quence est que « les luttes sociales s’en sont trou­vées subor­don­nées aux luttes cultu­relles, et la poli­tique de la redis­tri­bu­tion à la poli­tique de la recon­nais­sance » (p. 218). Ici, il n’est pas clair si ce sont les éla­bo­ra­tions théo­riques qui donnent une cer­taine direc­tion aux mou­ve­ments sociaux, ou si à l’inverse les théo­ri­ciennes fémi­nistes réagissent aux luttes poli­tiques contem­po­raines. Les for­mu­la­tions de N. Fraser laissent penser que les théo­ri­ciennes de l’identité auraient en quelque sorte dévoyé les luttes fémi­nistes. Or il semble que les théo­ries de l’identité de genre, comme celle de J. Butler[5], ou les théo­ries queer, font écho à des luttes sociales au moins autant qu’elles ne les ins­pirent. Dans ce débat sur « l’identité », N. Fraser s’oppose à l’utilisation par cer­taines fémi­nistes des théo­ries du lan­gage ins­pi­rées par Lacan (en par­ti­cu­lier celles de Derrida et Kristeva), qui d’après elle iden­ti­fient lan­gage et ordre sym­bo­lique nor­ma­tif ; un ordre sym­bo­lique qui défi­nit des iden­ti­tés figées et que les sujets par­lant ne peuvent pas contes­ter. Par contraste, elle met en avant une approche prag­ma­tique du lan­gage, qui com­prend la signi­fi­ca­tion comme une situa­tion plutôt que comme une repré­sen­ta­tion. Dans cette pers­pec­tive, il y a une plu­ra­lité de dis­cours pos­sibles, et des signi­fi­ca­tions peuvent être contes­tées et modi­fiées. C’est sous cet angle que N. Fraser évoque la manière dont les fémi­nistes ont inventé de nou­veaux termes pour dési­gner et poli­ti­ser l’oppression des femmes : « viol conju­gal », « har­cè­le­ment sexuel », « tra­vail domes­tique », etc. Contre une vision « iden­ti­taire » du genre, N. Fraser se fait l’avocate d’une concep­tua­li­sa­tion « bidi­men­sion­nelle » du genre : le genre en tant que struc­tu­ra­tion sociale peut être consi­déré à la fois comme une struc­tu­ra­tion en classes et comme une dif­fé­ren­cia­tion de sta­tuts. Du point de vue de la classe, le genre orga­nise des injus­tices de dis­tri­bu­tion, c’est-à-dire qu’il défi­nit une divi­sion sexuelle du tra­vail et une dis­tri­bu­tion de res­sources éco­no­miques. Du point de vue du statut, le genre est un sys­tème d’évaluation et d’interprétation qui pose cer­taines caté­go­ries de per­sonnes comme infé­rieures (femmes, homo­sexuel ·le·s). Fraser se fait l’avocate d’une « poli­tique fémi­niste non iden­ti­taire » (p. 229), en par­ti­cu­lier dans le cadre de débats avec J. Butler.

« Cela implique de théo­ri­ser en même temps la dimen­sion genrée de l’économie poli­tique et l’androcentrisme de l’ordre cultu­rel, sans réduire l’une à l’autre. » (p. 221)

Pour N. Fraser, la poli­tique fémi­niste devrait allier des consi­dé­ra­tions de redis­tri­bu­tion (éco­no­miques) et des consi­dé­ra­tions de recon­nais­sance ou d’identité (cultu­relles), en pre­nant garde de conser­ver des reven­di­ca­tions éco­no­miques pour ne pas prêter le flanc au néo­li­bé­ra­lisme. Elle pose en effet que le fémi­nisme iden­ti­taire entre­tient des affi­ni­tés avec le néo­li­bé­ra­lisme en tant qu’il met de côté les aspects de redis­tri­bu­tion au profit d’une dis­cus­sion sur la flui­dité des iden­ti­tés sociales.

La troi­sième partie de l’ouvrage : « Le fémi­nisme renais­sant ? La confron­ta­tion avec la crise capi­ta­liste à l’ère néo­li­bé­rale » déve­loppe cette thèse des « liai­sons dan­ge­reuses » du fémi­nisme de la deuxième vague et du néo­li­bé­ra­lisme (en par­ti­cu­lier l’article inti­tulé « Le fémi­nisme, le capi­ta­lisme et la ruse de l’Histoire »). Pour N. Fraser, l’essor du néo­li­bé­ra­lisme a resi­gni­fié les idéaux fémi­nistes : le glis­se­ment de la redis­tri­bu­tion à la recon­nais­sance aurait permis aux néo­li­bé­raux de mettre de côté les ques­tions de jus­tice sociale. Le ques­tion­ne­ment des iden­ti­tés serait en phase avec un tour­nant du capi­ta­lisme qui rompt avec la sta­bi­lité des emplois et des reve­nus, et avec l’État-providence. S’appuyant sur la concep­tion du néo­li­bé­ra­lisme avan­cée par L. Boltanski et E. Chiapello[6], et trai­tant le fémi­nisme comme un bloc homo­gène, N. Fraser pos­tule que les reven­di­ca­tions fémi­nistes ont servi à jus­ti­fier les attaques néo­li­bé­rales contre le droit du tra­vail et les assu­rances et pres­ta­tions sociales.

« Si déran­geant que cela puisse paraître, j’estime que le fémi­nisme de la deuxième vague a invo­lon­tai­re­ment fourni un des ingré­dients essen­tiels du nouvel esprit du néo­li­bé­ra­lisme : aujourd’hui, notre cri­tique du salaire fami­lial mas­cu­lin ali­mente en grande partie la romance qui inves­tit le capi­ta­lisme flexible d’un sens supé­rieur et d’une visée morale. [Dans le cas des femmes cadres déter­mi­nées à casser le pla­fond de verre, comme dans celui des femmes pauvres qui ont besoin de reve­nus mais aspirent en même temps à une libé­ra­tion de l’autorité mas­cu­line], le rêve d’émancipation des femmes est le moteur de l’accumulation capi­ta­liste. » (p. 299)

Bien que le diag­nos­tic de la récu­pé­ra­tion de cer­taines reven­di­ca­tions fémi­nistes, ainsi que de l’institutionnalisation d’une partie des mou­ve­ments fémi­nistes, soit dif­fi­ci­le­ment contes­table, il est tout de même dis­cu­table que le fémi­nisme soit en cause dans l’hégémonie du néo­li­bé­ra­lisme. N. Fraser conclut en arguant qu’il faut « rompre nos [les fémi­nistes] liai­sons dan­ge­reuses avec la mar­chan­di­sa­tion et […] forger une alliance nou­velle avec la pro­tec­tion sociale » (p. 327).

La divi­sion de l’ouvrage semble ainsi défi­nir trois temps de la théo­ri­sa­tion de N. Fraser : tout d’abord, une réflexion fémi­niste sur l’État-providence et sur la théo­rie cri­tique à mettre en oeuvre pour saisir la société du capi­ta­lisme avancé ; ensuite une prise de posi­tion en faveur d’une concep­tion éco­no­mique de l’injustice de genre, contre une vision « iden­ti­taire » (qui reste cepen­dant assez floue dans l’argumentation de N. Fraser), mais sans exclure les consi­dé­ra­tions cultu­relles ; et enfin une cri­tique de la manière dont le fémi­nisme a entre­tenu des affi­ni­tés avec le néo­li­bé­ra­lisme, en se détour­nant des reven­di­ca­tions « redis­tri­bu­tives ».
Quelle(s) injustice(s), et quelle(s) réponse(s) ?

Je vou­drais à pré­sent sou­li­gner trois élé­ments de la concep­tua­li­sa­tion de N. Fraser qui me semblent ambi­gus tels qu’ils sont abor­dés dans Le fémi­nisme en mou­ve­ments : le statut de la dis­tinc­tion entre redis­tri­bu­tion et recon­nais­sance ; le rôle de l’État-providence dans une ana­lyse fémi­niste ; et la res­pon­sa­bi­lité du fémi­nisme dans l’hégémonie du néo­li­bé­ra­lisme.

Tout d’abord, N. Fraser ne semble pas tran­cher entre deux concep­tua­li­sa­tions de la dis­tinc­tion redistribution/​reconnaissance : s’agit-il d’une dif­fé­rence de nature, les deux concepts ren­voyant à deux types d’injustices et de reven­di­ca­tions sépa­rés, ou s’agit-il de deux dimen­sions d’un même phé­no­mène d’injustice ? Selon les articles (et donc le moment de la rédac­tion), l’auteure penche plutôt pour l’une ou pour l’autre. Alors que, dans le cha­pitre 8, elle fait de l’injustice dis­tri­bu­tive et du déni de recon­nais­sance deux types dis­tincts de phé­no­mènes (le pre­mier ren­voyant à la struc­ture de classe et le second à l’ordre sta­tu­taire), elle évoque dans le cha­pitre 6 la pos­si­bi­lité « que pra­ti­que­ment toutes les formes d’injustices dans la vie réelle aient fina­le­ment deux dimen­sions. Pratiquement toutes, en effet, sont consti­tuées à la fois d’inégalités dis­tri­bu­tives et de dénis de recon­nais­sance qui ne peuvent être entiè­re­ment cor­ri­gés de manière indi­recte, mais qui requièrent dans chaque cas une atten­tion pra­tique » (p. 223-224). Il faut sou­li­gner que, dans le débat avec J. Butler sur la ques­tion des luttes homo­sexuelles (cha­pitre 7), que N. Fraser iden­ti­fie comme des luttes de recon­nais­sance, l’auteure défi­nit le déni de recon­nais­sance comme le fait de

« se voir refu­ser le statut de par­te­naire à part entière dans l’interaction sociale et être empê­ché de par­ti­ci­per en tant que pair à la vie sociale, et ce non en consé­quence d’une dis­tri­bu­tion inique (comme lorsque l’on ne reçoit pas sa part équi­table des res­sources et de biens »pre­miers »), mais en consé­quence de modèles ins­ti­tu­tion­na­li­sés d’interprétation et d’évaluation, qui rendent moins digne de res­pect ou d’estime que les autres » (p.214). « Le déni de recon­nais­sance est une rela­tion sociale ins­ti­tu­tion­na­li­sée, pas un état psy­cho­lo­gique » (p.241).

N. Fraser sou­tient que les injus­tices liées à la recon­nais­sance sont tout aussi maté­rielles et tout aussi sérieuses que celles liées à la dis­tri­bu­tion. Cependant elle oppose un fémi­nisme « radi­cal » pré­oc­cupé de la redis­tri­bu­tion (on notera qu’elle ne parle pas de pro­duc­tion, mais fait appel à l’État pour redis­tri­buer les res­sources) à un fémi­nisme iden­ti­taire pré­oc­cupé de recon­nais­sance, lequel aurait dévoyé les luttes fémi­nistes et aurait prêté le flanc à la récu­pé­ra­tion par le néo­li­bé­ra­lisme.

Tout en se reven­di­quant du fémi­nisme radi­cal, voire socia­liste, N. Fraser ne remet pas en ques­tion l’État en tant qu’institution régu­la­trice de la société. Elle opère certes une cri­tique des moda­li­tés par les­quelles l’État-providence pré­tend répondre à un cer­tain nombre de besoins des citoyen·ne·s, mais elle éla­bore une théo­rie de la jus­tice ados­sée à l’action d’un État-pro­vi­dence « post­in­dus­triel ». Les reven­di­ca­tions d’une redis­tri­bu­tion plus juste en termes de genre s’adressent à l’État, il n’est jamais ques­tion d’un ren­ver­se­ment de l’État. Or le projet d’une divi­sion du tra­vail radi­ca­le­ment dif­fé­rente, dans laquelle le temps de tra­vail sala­rié serait consi­dé­ra­ble­ment réduit, et les tâches de care effec­tuées équi­ta­ble­ment voire col­lec­ti­ve­ment, semble dif­fi­ci­le­ment soluble dans le capi­ta­lisme, même géré par un État « social ». N. Fraser ne fait pas une ana­lyse mar­xiste de la crise du capi­ta­lisme, mais dans une vision ins­pi­rée de l’oeuvre de K. Polanyi[7], argue en faveur d’une régu­la­tion des mar­chés pour empê­cher que ceux-ci détruisent le lien social. Enfin, bien qu’ayant elle-même pro­duit une cri­tique de l’État-providence, N. Fraser semble attri­buer aux cri­tiques fémi­nistes de l’État-providence une influence sur le déman­tè­le­ment des droits sociaux par les gou­ver­ne­ments néo­li­bé­raux.

La partie de l’ouvrage de N. Fraser qui me semble la plus sujette à cau­tion est l’attribution aux fémi­nistes d’une res­pon­sa­bi­lité dans l’essor du néo­li­bé­ra­lisme. N. Fraser ne dis­tingue pas entre cou­rants libé­raux, radi­caux ou mar­xistes du fémi­nisme, pas plus qu’elle ne dif­fé­ren­cie les mou­ve­ments et théo­ri­ciennes selon leur degré d’institutionnalisation. Elle ne semble pas s’inclure cepen­dant dans « les fémi­nistes » de la deuxième vague en tant qu’elles ont fourni des argu­ments au néo­li­bé­ra­lisme.

« Dans la »société en réseaux », le tour­nant pris par les fémi­nistes vers la pro­blé­ma­tique de la recon­nais­sance ne cadrait que trop bien avec le néo­li­bé­ra­lisme hégé­mo­nique qui ne sou­hai­tait rien tant que sup­pri­mer la mémoire socia­liste. » (p.218)

Homogénéiser les mou­ve­ments et théo­ries fémi­nistes a pour effet de rendre inau­dibles les cri­tiques les plus­ra­di­cales contre l’Etat, le capi­ta­lisme ou encore le néo­li­bé­ra­lisme. Plutôt que d’assigner à un fémi­nisme peu défini des affi­ni­tés avec le néo­li­bé­ra­lisme, il me semble plus per­ti­nent de cher­cher au sein des luttes et des débats fémi­nistes des res­sources pour s’attaquer à celui-ci. N. Fraser ana­lyse le néo­li­bé­ra­lisme comme une phase de finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme, accom­pa­gnée d’une désta­bi­li­sa­tion de ce que l’on pour­rait appe­ler « le consen­sus for­diste ». Elle opère un glis­se­ment de la décons­truc­tion des iden­ti­tés, en par­ti­cu­lier des iden­ti­tés de genre, par des théoricien·ne·s fémi­nistes et queer, à l’injonction néo­li­bé­rale à la flexi­bi­lité et au chan­ge­ment (soit la pré­ca­rité des travailleurs·euses et la contrainte à la « per­for­mance »). Et elle ana­lyse l’augmentation de la pro­por­tion de femmes sala­riées comme un fac­teur favo­rable au néo­li­bé­ra­lisme (par la trans­for­ma­tion du marché du tra­vail).

Il faut sou­li­gner tout d’abord que les femmes n’ont pas attendu le déman­tè­le­ment de la pro­tec­tion sociale pour occu­per des emplois sala­riés, et que ce sont avant tout les femmes de classe moyenne qui avaient le choix de tra­vailler ou non. Ensuite, on peut douter de l’assertion selon laquelle le néo­li­bé­ra­lisme serait un effet per­vers des luttes fémi­nistes. Il semble plus juste de poin­ter que le néo­li­bé­ra­lisme, en tant que forme par­ti­cu­lière du capi­ta­lisme, a su récu­pé­rer cer­tains thèmes fémi­nistes à son profit (comme la mise en avant du tra­vail sala­rié comme moyen d’émancipation), de la même manière qu’il a su récu­pé­rer des élé­ments de l’écologie poli­tique. Mais faire des « fémi­nistes » en bloc des alliées, même invo­lon­taires, du néo­li­bé­ra­lisme est une lec­ture quelque peu cari­ca­tu­rale de l’histoire des mou­ve­ments fémi­nistes état­su­niens. Dans le contexte de l’offensive réac­tion­naire du gou­ver­ne­ment Reagan, les théo­ri­sa­tions du lan­gage, de l’identité et de la décons­truc­tion ont pu servir à s’opposer aux argu­ments de la « dif­fé­rence » en faveur d’un aban­don des mesures de dis­cri­mi­na­tion posi­tive à l’égard des femmes (voir sur ce sujet l’excellent article de Joan Scott “Deconstructing equa­lity-versus-dif­fe­rence : Or, the uses, of post­struc­tu­ra­list theory for feminism”[8]). Par ailleurs, le dis­cours de l’identité a pu se révé­ler être une stra­té­gie de résis­tance effi­cace dans des luttes par­ti­cu­lières, ce qui n’implique pas de tran­cher entre « iden­tité » ou « éco­no­mie » pour éla­bo­rer une théo­rie fémi­niste englo­bante.

« Genrer » la cri­tique sociale

N. Fraser fait la démons­tra­tion convain­cante de la néces­sité d’une atten­tion au genre pour la théo­rie sociale cri­tique. Ses déve­lop­pe­ment sur la Théorie cri­tique de J. Habermas et sur l’État-providence per­mettent de mettre en avant la manière dont la société est struc­tu­rée non pas seule­ment en dif­fé­rentes sphères d’activités, mais aussi en rôles genrés et hié­rar­chi­sés, qui à leur tour déli­mitent des domaines d’activités. N. Fraser met en oeuvre ses concepts de reconnaissance/​distribution pour s’intéresser aux luttes et reven­di­ca­tions fémi­nistes, mais aussi homo­sexuelles. Elle se fait l’avocate d’une concep­tua­li­sa­tion du genre dans les termes d’une double struc­tu­ra­tion de la société : une struc­tu­ra­tion de classe, qui déter­mine une divi­sion sexuelle du tra­vail ; et une divi­sion sta­tu­taire, qui hié­rar­chise les per­sonnes légi­times à prendre part aux débats et aux déci­sions poli­tiques. Le recueil a la qua­lité d’aborder des thèmes récur­rents (l’État-providence, la jus­tice de genre, les rela­tions entre cri­tique fémi­niste et cri­tique sociale glo­bale) sous dif­fé­rents angles, en arti­cu­lant des déve­lop­pe­ments théo­riques et des ana­lyses de cas empi­riques (par exemple les allo­ca­tions pour mères céli­ba­taires).

Cependant la cri­tique qu’offre N. Fraser reste enca­drée par les ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme : l’État (pro­vi­dence ou néo­li­bé­ral) et le sala­riat. La ques­tion de la redis­tri­bu­tion ne pose pas celle de la pro­priété et de la pro­duc­tion, ni l’articulation de ces der­nières avec la culture, ou en termes gram­sciens avec l’hégémonie. Par ailleurs, la lec­ture en « trois actes » a quelque chose de téléo­lo­gique, abou­tis­sant à un « renou­veau fémi­niste » qui revien­drait sur les éga­re­ments de la poli­tique de l’identité (c’est-à-dire les théo­ri­sa­tions et reven­di­ca­tions por­tant sur les iden­ti­tés de genre et les manières dont celles-ci struc­turent la société et les oppres­sions). N. Fraser tend à se poser en juge des reven­di­ca­tions et théo­ries plus qu’en actrice des mou­ve­ments fémi­nistes. Elle nous livre un récit en phases his­to­riques d’un fémi­nisme unifié, plutôt qu’elle ne mène une dis­cus­sion des débats entre cou­rants au sein des mou­ve­ments fémi­nistes. A une époque où le néo­li­bé­ra­lisme est devenu hégé­mo­nique, il me semble que les luttes et les théo­ri­sa­tions fémi­nistes, pour diverses voire diver­gentes qu’elles soient, peuvent consti­tuer des élé­ments pré­cieux de résis­tance.

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Notes

  1. Certains articles ont été publiés dans Justice Interruptus, Routledge, 1997.
  2. Conceptualisation déve­lop­pée par N. Fraser dans Qu’est-ce que la jus­tice sociale ? Reconnaissance et redis­tri­bu­tion, La Découverte, 2011.
  3. N. Fraser s’oppose ici à une vision de la domi­na­tion mas­cu­line comme une sur­vi­vance d’une époque loin­taine, un ana­chro­nisme. Loin d’être un phé­no­mène archaïque qui aurait résisté aux bou­le­ver­se­ments poli­tiques que sont l’avènement des droits de l’homme (sic) et l’élargissement de la citoyen­neté, l’oppression des femmes repose au contraire sur les ins­ti­tu­tions modernes du marché du tra­vail et de la famille nucléaire (c’est-à-dire com­posé d’un couple et d’enfants).
  4. Alice Kessler-Harris, Out to work. A his­tory of wage-ear­ning women in the United States, Oxford University Press 2003 [1982]
  5. Judith Butler, Trouble dans le genre. Le fémi­nisme et la sub­ver­sion de l’identité, La Découverte, 2006
  6. Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, Gallimard, coll. Tel, 2011 [1999]
  7. Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, coll. Tel, 2011 [1944 pour l’édition ori­gi­nale].
  8. Joan Scott, “Deconstructing equa­lity-versus-dif­fe­rence : Or, the uses, of post­struc­tu­ra­list theory for femi­nism”, in The Postmodern Turn. New pers­pec­tives on sociale theory, Steven Seidman (éd.), Cambridge University Press, 1994
Elsa Boulet, 

24/01/2013

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