Le fantastique succès d’ « Occuper Wall Street »

Par Mis en ligne le 20 octobre 2011

Le mou­ve­ment « Occuper Wall Street » – car c’est aujourd’hui devenu un mou­ve­ment – est le plus impor­tant évé­ne­ment poli­tique inter­venu aux Etats-Unis depuis les sou­lè­ve­ments de 1968 dont il est un pro­lon­ge­ment, sinon le des­cen­dant direct.

Pourquoi ce mou­ve­ment a-t-il démarré aux Etats-Unis à ce moment-là, et pas trois jours, trois mois ou trois ans plus tôt ou plus tard ? Nous ne le sau­rons sans doute vrai­ment jamais. Les condi­tions étaient réunies : des dif­fi­cul­tés éco­no­miques de plus en plus dou­lou­reuses non seule­ment pour les per­sonnes extrê­me­ment pauvres, mais aussi pour des seg­ments de plus en plus impor­tants des tra­vailleurs pauvres (éga­le­ment connus sous le nom de « classe moyenne ») ; une extra­or­di­naire indé­cence (exploi­ta­tion, cupi­dité) du 1% des plus riches de la popu­la­tion amé­ri­caine (« Wall Street ») ; l’exemple donné par les pous­sées de colère à tra­vers le monde (le « prin­temps arabe », les « Indignados » espa­gnols, les étu­diants chi­liens, les syn­di­cats du Wisconsin… la liste est longue). Au fond, ce n’est fina­le­ment pas si impor­tant de savoir quelle est l’étincelle qui a mis le feu : le fait est que le feu a pris .

Etape n°1, les pre­miers jours : le mou­ve­ment a consisté en une poi­gnée d’audacieux, des jeunes gens prin­ci­pa­le­ment, qui cher­chaient à mani­fes­ter. La presse les a igno­rés super­be­ment. Puis, quelques poli­ciers imbé­ciles ont eu la fai­blesse de penser qu’un peu de bru­ta­lité met­trait fin aux mani­fes­ta­tions : la vidéo de leurs vio­lences est deve­nue un succès immé­diat sur YouTube.

Ce qui nous amène à l’Etape n°2 : la publi­cité. La presse ne pou­vait désor­mais igno­rer plus long­temps et aussi com­plè­te­ment les mani­fes­tants. Elle a alors versé dans la condes­cen­dance : qu’est-ce que ces jeunes décé­ré­brés (et quelques femmes plus âgées) pou­vaient-ils bien connaître à l’économie ? Avaient-ils un pro­gramme à pro­po­ser ? Etaient-ils « dis­ci­pli­nés » ? Les mani­fes­ta­tions, nous disait-on, allaient bien­tôt s’essouffler. Ce à quoi la presse et les puis­sances éta­blies ne s’attendaient pas (elles semblent ne jamais rien apprendre), c’est que la thé­ma­tique des pro­tes­ta­tions aurait un aussi large écho, et que la dyna­mique pren­drait aussi rapi­de­ment. Ville après ville, des « occu­pa­tions » du même type ont démarré. Des chô­meurs de plus de cin­quante ans ont com­mencé à ral­lier le mou­ve­ment. Des célé­bri­tés éga­le­ment. Et des syn­di­cats, y com­pris rien de moins que le pré­sident de l’AFL-CIO. La presse inter­na­tio­nale s’est mise à suivre les évé­ne­ments. A la ques­tion : « que voulez-vous ? », les mani­fes­tants répon­daient : « la jus­tice ». C’est une réponse qui, semble-t-il, a com­mencé à avoir du sens pour de plus en plus de gens.

Ce qui nous conduit à l’Etape n°3 : la légi­ti­mité. Des uni­ver­si­taires de répu­ta­tion ont com­mencé à lais­ser entendre que l’attaque contre « Wall Street » avait quelques jus­ti­fi­ca­tions. Soudainement, la prin­ci­pale voix de la res­pec­ta­bi­lité cen­triste, The New York Times, a publié un édi­to­rial le 8 octobre affir­mant que les mani­fes­tants avaient en effet « un mes­sage clair et des pro­po­si­tions poli­tiques pré­cises » et que le mou­ve­ment était « plus qu’un sou­lè­ve­ment juvé­nile ». Et le quo­ti­dien de pour­suivre : « Des inéga­li­tés extrêmes sont le sym­bole d’une éco­no­mie dys­fonc­tion­nelle domi­née par un sec­teur finan­cier motivé autant par la spé­cu­la­tion, la pré­da­tion et les finan­ce­ments publics que par les inves­tis­se­ments pro­duc­tifs ». Venant du New York Times, ce sont des mots forts. Enfin, le Comité de cam­pagne démo­crate pour le Congrès a mis en cir­cu­la­tion une péti­tion deman­dant aux mili­tants démo­crates de décla­rer : « Je suis avec les mani­fes­tants d’ « Occuper Wall Street  ».

Le mou­ve­ment est devenu res­pec­table. Et avec la res­pec­ta­bi­lité naît le danger : c’est l’Etape n° 4. Un grand mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion, quand il prend, fait géné­ra­le­ment face à deux grandes menaces. La pre­mière, c’est l’organisation d’importantes contre-mani­fes­ta­tions de rue par la droite. Eric Cantor, le très droi­tier (et astu­cieux) diri­geant répu­bli­cain du Congrès, a déjà lancé un tel appel. Ces contre-mani­fes­ta­tions peuvent deve­nir très féroces. Le mou­ve­ment « Occuper Wall Street  »doit se pré­pa­rer à une telle éven­tua­lité et réflé­chir à la façon dont il compte les gérer ou les conte­nir.

Mais la seconde et plus grande menace vient du succès même de ce mou­ve­ment. A mesure qu’il s’attire des sou­tiens, il aug­mente la diver­sité des opi­nions dans ses rangs. Le pro­blème est ici, comme tou­jours, de savoir com­ment éviter le Scylla d’un purisme voué à l’échec du fait d’une base de sou­tien trop étroite, et d’éviter le risque symé­trique du Charybde qui est de perdre la cohé­rence poli­tique du fait d’une base trop large. Il n’y pas de solu­tion simple pour éviter de tomber dans l’un ou l’autre de ces extrêmes. Il s’agit de quelque chose de dif­fi­cile à gérer.

Quant à l’avenir, il se pour­rait que le mou­ve­ment conti­nue de monter en puis­sance. Il pour­rait bien se mon­trer capable de réa­li­ser deux choses : obli­ger le gou­ver­ne­ment à une révi­sion de court terme sur ce qu’il pense faire pour réduire les souf­frances que res­sent dou­lou­reu­se­ment la popu­la­tion ; et pro­vo­quer une trans­for­ma­tion de long terme dans la façon dont de vastes seg­ments de la popu­la­tion amé­ri­caine envi­sagent la crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme et les trans­for­ma­tions géo­po­li­tiques majeures en train de se pro­duire du fait du carac­tère mul­ti­po­laire du monde dans lequel nous vivons désor­mais.

Et même si le mou­ve­ment « Occuper Wall Street » devait com­men­cer à s’essouffler, par fatigue ou à cause de la répres­sion, il a d’ores et déjà réussi. Il lais­sera un héri­tage durable, tout comme le firent les sou­lè­ve­ments de 1968. Les Etats-Unis auront changé, et ce, dans un sens posi­tif. Comme le dit le dicton, « Rome ne s’est pas faite en un jour ». Construire un sys­tème-monde nou­veau et meilleur, des Etats-Unis nou­veaux et meilleurs est une tâche qui exige des efforts, encore et tou­jours, géné­ra­tion après géné­ra­tion. Mais un autre monde est en effet pos­sible (bien que pas iné­luc­table). Et nous pou­vons faire la dif­fé­rence. « Occuper Wall Street » est en train de faire la dif­fé­rence, une grosse dif­fé­rence.

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