Le Droit de Rêver – Notre Combat pour la Justice

Par Mis en ligne le 26 novembre 2011


« Plaignons le pays qui réduit au silence ses écri­vains quand ils disent ce qu’ils pensent… Plaignons le pays qui jette en prison ceux qui réclament la jus­tice, tandis que des tueurs à grande échelle, des mas­sa­creurs, des arna­queurs orga­ni­sés, des pillards, des vio­leurs, et tous ceux qui s’attaquent aux plus pauvres des pauvres se pro­mènent en toute liberté. » – Arundhati Roy

18 novembre 2011, “ Information Clearing House ” (« site d’informations qu’on ne trouve pas sur CNN ou Fox News »), Assemblée de “L’Université popu­laire ” qui s’est tenue en l’Église com­mé­mo­ra­tive de Judson, le 16 novembre 2011.

Mardi matin, la police a évacué Zucotti Park, mais aujourd’hui le peuple est de retour. La police devrait savoir que cette mani­fes­ta­tion n’est pas une bataille pour un ter­ri­toire. Nous ne lut­tons pas pour occu­per un parc, ici ou là. Nous nous bat­tons pour la jus­tice. Pas seule­ment pour le peuple des États-Unis, mais pour tout le monde.

Ce que vous avez réussi depuis le 17 sep­tembre, lorsque le mou­ve­ment Occupation a débuté dans tous les États-Unis, c’est d’introduire un nouvel ima­gi­naire, un nou­veau dis­cours poli­tique au cœur de l’Empire. Vous avez réin­tro­duit le droit de rêver dans un sys­tème qui s’efforce de trans­for­mer les gens en des zom­bies qui, par l’hypnose, assi­milent le consu­mé­risme abru­tis­sant au bon­heur et à l’épanouissement.

En tant qu’écrivain, je me per­mets de vous dire que vous avez réussi quelque chose d’extraordinaire et que je ne sau­rais vous remer­cier comme vous le méri­tez.

Nous par­lons de jus­tice. Aujourd’hui, au moment où nous nous expri­mons, l’armée des États-Unis mène une guerre d’occupation en Irak et en Afghanistan. Des drones état­su­niens tuent des civils au Pakistan et au-delà. Des dizaines de mil­liers de sol­dats état­su­niens, ainsi que des esca­drons de la mort, pénètrent en Afrique. Si dépen­ser des bil­lions de dol­lars pris dans vos poches pour occu­per et admi­nis­trer l’Irak et l’Afghanistan ne suffit pas, alors on vous vante les mérites d’une guerre contre l’Iran.

Depuis la Grande Dépression des années trente, la pro­duc­tion d’armements, ainsi que des guerres menées à l’étranger ont été pour les États-Unis le meilleur moyen de sti­mu­ler leur éco­no­mie. Tout récem­ment, sous la pré­si­dence d’Obama, ce pays a conclu une vente d’armes de 60 mil­liards de dol­lars avec l’Arabie saou­dite – peuplé de musul­mans modé­rés, n’est-ce pas ? Les États-Unis espèrent vendre des mil­liers de bombes à charge péné­trante (http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​S​u​n​i​K​s​BxZ10) aux Émirats Arabes Unis. Les États-Unis ont vendu pour 5 mil­liards de dol­lars d’avions mili­taires à mon pays, l’Inde, qui compte plus de pauvres que tous les pays afri­cains les plus pauvres réunis. Toutes ces guerres, des bom­bar­de­ments d’Hiroshima et Nagasaki, jusqu’au Vietnam, la Corée, l’Amérique latine, ont fait des mil­liers de vic­times, alors qu’elles étaient toutes menées pour garan­tir le « mode de vie amé­ri­cain ».

Nous savons aujourd’hui que l’ « American way of life », ce modèle auquel le reste du monde est censé aspi­rer, signi­fie que 400 per­sonnes pos­sèdent la moitié de la richesse des États-Unis. En consé­quence, des mil­liers de gens ont été expul­sés de leur habi­ta­tion et ont perdu leur emploi tandis que le gou­ver­ne­ment ren­flouait des banques et des grandes socié­tés (à elle seule, American International Group, pre­mière société mon­diale d’assurance et de ser­vices finan­ciers, a reçu 182 mil­liards de dol­lars).

Le gou­ver­ne­ment indien est en ado­ra­tion devant la poli­tique éco­no­mique des États-Unis. Après 20 années d’économie de marché, les 100 Indiens les plus riches pos­sèdent un quart du PNB du pays tandis que 80% de la popu­la­tion vit avec moins d’un demi dollar par jour. 250000 pay­sans, pous­sés dans une spi­rale de mort, se sont sui­ci­dés. On appelle ça le pro­grès, et nous nous consi­dé­rons désor­mais comme une super­puis­sance. Comme vous, nous avons tous les titres requis : des bombes ato­miques et des inéga­li­tés indé­centes.

La bonne nou­velle est que les gens en ont assez et ne vont pas en sup­por­ter davan­tage. Le mou­ve­ment Occupation a rejoint des mil­liers d’autres mou­ve­ments de résis­tance dans le monde entier. Les plus pauvres se lèvent et bloquent les grandes socié­tés dans leur tra­jec­toire. Peu d’entre nous rêvaient que vous seriez, vous le peuple des États-Unis, à nos côtés, ten­tant le même combat au cœur de l’Empire. Les mots me manquent pour rendre compte de l’énormité de ce que cela signi­fie.

Le 1% qui domine le monde affirme que nous n’avons aucune reven­di­ca­tion. Peut-être ne savent-ils pas que notre colère, à elle seule, pour­rait les anéan­tir. Je vous pro­pose quelques petites choses – quelques pen­sées « pré-révo­lu­tion­naires » qui me sont venues à l’esprit – pour que nous réflé­chis­sions ensemble.

Nous vou­lons poser un cou­vercle sur ce sys­tème qui pro­duit de l’inégalité. Nous vou­lons pla­fon­ner l’accumulation sans limites de richesses et de biens par des indi­vi­dus comme par des socié­tés. En tant que « cou­ver­cleux » et « pla­fon­neux », nous exi­geons :

Premièrement : la fin des pro­prié­tés croi­sées dans le monde des affaires. Ainsi, des mar­chands d’armes ne pour­ront pas pos­sé­der des chaînes de télé­vi­sion ; des socié­tés minières ne pour­ront pas pos­sé­der des jour­naux. Des com­pa­gnies pri­vées ne pour­ront pas finan­cer des uni­ver­si­tés ; des labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques ne pour­ront pas contrô­ler des caisses natio­nales de santé.

Deuxièmement : les res­sources natu­relles et les infra­struc­tures indis­pen­sables (l’eau, le gaz, la santé, l’éducation) ne pour­ront pas être pri­va­ti­sées.

Troisièmement : toute per­sonne a un droit au loge­ment, à l’éducation et aux soins médi­caux.

Quatrièmement : les enfants des riches ne pour­ront pas héri­ter de leurs parents.
Ce combat a réveillé nos ima­gi­na­tions. Au fil des ans, le capi­ta­lisme avait réduit l’idée de jus­tice au concept de « droits de la per­sonne », tandis que l’idée, le rêve d’égalité étaient deve­nus blas­phé­ma­toires. Nous ne nous bat­tons pas sim­ple­ment pour rafis­to­ler un sys­tème qui doit être rem­placé.

En tant que « cou­ver­cleuse » et « pla­fon­neuse », je salue votre combat.

Salaam and Zindabad.

Arundhati Roy

SOURCE : http://​www​.infor​ma​tion​clea​rin​ghouse​.info/​a​r​t​i​c​l​e​2​9​7​6​6.htm

Arundhati Roy a obtenu le Booker prize en 1997 pour son roman Le dieu des petits riens. Parmi ses essais, on pourra lire en fran­çais : La Démocratie : notes de cam­pagne, Éditions Gallimard, Paris, 2011.

Parmi ses articles en fran­çais : “Assiéger l’Empire” (http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​2​0​0​3​/​0​3​/​R​O​Y​/​10013), “Les périls du tout huma­ni­taire” (http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​2​0​0​4​/​1​0​/​R​O​Y​/​11569), “Le monstre dans le miroir”, (http://​anti​.mythes​.voila​.net/​e​v​e​n​e​m​e​n​t​s​_​h​i​s​t​o​i​r​e​/​i​n​d​e​/​a​rundh…) et (http://​diver​gences​.be). Critique lucide du néo-impé­ria­lisme, des occu­pa­tions mili­taires, des modèles vio­lents de ‘ déve­lop­pe­ment éco­no­mique ’, Arundhati Roy a reçu le Sydney Peace Prize en 2004. Sa dénon­cia­tion inlas­sable des poli­tiques répres­sives de l’État indien l’a conduite à être trai­tée, au choix, de sédi­tieuse, de séces­sion­niste, de maoïste et de fau­teuse de troubles anti­pa­trio­tique.

Traduction : Bernard Gensane

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