Le droit à la ville

Mis en ligne le 22 février 2010

Par David Harvey

Retraçant deux cent ans d’histoire de l’urbanisme, David Harvey met au jour le lien fon­da­men­tal exis­tant entre ville et capi­ta­lisme : de Haussmann à la crise des sub­primes, de Robert Moses aux expro­pria­tions de Mumbai, la ville a tou­jours été le lieu natu­rel de réin­ves­tis­se­ment du sur­pro­duit, et, par consé­quent, le pre­mier ter­rain des luttes poli­tiques entre le capi­tal et les classes labo­rieuses, avec pour enjeu le « droit à la ville » et à ses ressources.

Un droit pré­cieux et négligé

Les idéaux des droits humains sont aujourd’hui passés au centre de la scène éthique et poli­tique. On dépense une grande éner­gie poli­tique à défendre la place de ces droits dans la construc­tion d’un monde meilleur. Pour la plu­part, les concepts en cir­cu­la­tion sont indi­vi­dua­listes et fondés sur la pro­priété, et à ce titre, ils ne remettent nul­le­ment en ques­tion les fon­de­ments du néo­li­bé­ra­lisme, l’hégémonie des logiques mar­chandes ou les formes juri­diques et d’action de l’État. Après tout, dans le monde où nous vivons, les droits de la pro­priété privée et du taux de profit priment sur tous les autres. Il est pour­tant des moments où l’idéal des droits humains prend une tour­nure col­lec­tive, lorsque par exemple les droits des tra­vailleurs, des femmes, des gays et des mino­ri­tés passent au pre­mier plan (héri­tage du mou­ve­ment des tra­vailleurs et du mou­ve­ment pour les droits civiques aux États-Unis, qui fut de nature col­lec­tive et de portée mon­diale). Ces luttes pour les droits col­lec­tifs ont, à l’occasion, porté leurs fruits (si bien qu’aujourd’hui une femme et un Noir peuvent deve­nir des can­di­dats sérieux dans la course à la Maison blanche). Mais c’est un autre genre de droit col­lec­tif que je vou­drais exa­mi­ner ici : le droit à la ville. Cette ques­tion me paraît impor­tante d’une part en raison de l’actuel regain d’intérêt pour les idées qu’Henri Lefebvre déve­loppa sur ce sujet, et d’autre part parce que dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux se sont récem­ment consti­tués autour de la reven­di­ca­tion d’un droit à la ville.

Que peut bien vou­loir dire « droit à la ville » ? Comme le disait jadis le socio­logue urbain Robert Park, la ville consti­tue « la ten­ta­tive la plus constante, et dans l’ensemble la plus réus­sie, faite par l’homme pour refaire le monde dans lequel il vit confor­mé­ment à son désir le plus cher. Mais, si la ville est le monde que l’homme a créé, elle est aussi le monde dans lequel il est doré­na­vant condamné à vivre. Ainsi, indi­rec­te­ment, et sans per­ce­voir clai­re­ment la nature de son entre­prise, en fai­sant la ville, l’homme s’est refait lui-même . »

Si Park a raison, alors la ques­tion « quelle ville vou­lons-nous ? » est indis­so­ciable d’une mul­ti­tude d’autres ques­tions : quel genre de per­sonnes vou­lons-nous être ? Quelles rela­tions sociales pour­sui­vons-nous ? Quels rap­ports à la nature défen­dons-nous ? Quelle vie quo­ti­dienne dési­rons-nous ? Quelles tech­no­lo­gies jugeons-nous appro­priées ? Quelles valeurs esthé­tiques défen­dons-nous ? Le droit à la ville ne se réduit donc pas à un droit d’accès indi­vi­duel aux res­sources incar­nées par la ville : c’est un droit à nous chan­ger nous-mêmes en chan­geant la ville de façon à la rendre plus conforme à notre désir le plus cher. Mais c’est en outre un droit col­lec­tif plus qu’individuel, puisque, pour chan­ger la ville, il faut néces­sai­re­ment exer­cer un pou­voir col­lec­tif sur les pro­ces­sus d’urbanisation. La liberté de nous faire et de nous refaire en façon­nant nos villes est à mon sens l’un de nos droits humains les plus pré­cieux mais aussi les plus négli­gés. Mais puisque, comme l’affirme Park, nous n’avons jusqu’ici pas perçu clai­re­ment la nature de notre entre­prise, il nous faut d’abord réflé­chir à la manière dont, au cours de l’histoire, nous avons sans cesse été façon­nés par un pro­ces­sus urbain animé par de puis­santes forces sociales. Au cours des cent der­nières années, à cause du rythme effréné de l’urbanisation, à cause de l’échelle immense sur laquelle elle s’est déve­lop­pée, nous avons été refa­çon­nés plu­sieurs fois de fond en comble sans même savoir pour­quoi, com­ment, ni au nom de quoi. Cela a-t-il contri­bué au bien-être des hommes ? Cela a-t-il fait de nous des êtres meilleurs, ou au contraire, cela nous a-t-il lais­sés là, pan­te­lants dans un monde d’anomie et d’aliénation, de colère et de frus­tra­tion ? Sommes-nous deve­nus de simples monades bal­lot­tées de droite et de gauche dans l’océan urbain ?

Capitalisme et urbanisation

Au XIXe siècle, ces ques­tions ont été au centre de nom­breuses ana­lyses, notam­ment celles d’Engels et de Simmel, qui ont pro­posé des cri­tiques péné­trantes des nou­velles « per­son­na­li­tés urbaines » appa­rues en réac­tion à la rapi­dité de l’urbanisation . À notre époque, il n’est pas dif­fi­cile d’énumérer les formes de mécon­ten­te­ment et d’angoisse sus­ci­tées par des trans­for­ma­tions urbaines dont la rapi­dité n’a cessé de s’accroître. Et pour­tant, il semble que nous n’ayons nulle envie de pro­cé­der à une cri­tique sys­té­ma­tique de ces phé­no­mènes. Que faire, par exemple, de l’immense concen­tra­tion de richesses, de pri­vi­lèges et de consom­ma­tion dans presque toutes les villes du monde, au beau milieu d’un « bidon­ville global » en pleine explosion ?

Revendiquer le droit à la ville tel que je l’entends ici, c’est pré­tendre à un pou­voir de façon­ne­ment fon­da­men­tal et radi­cal sur les pro­ces­sus d’urbanisation, c’est-à-dire sur les manières dont nos villes sont sans cesse trans­for­mées. Dès leur ori­gine, les villes se sont bâties grâce aux concen­tra­tions géo­gra­phiques et sociales de sur­pro­duit. L’urbanisation a donc tou­jours été, en un sens, un phé­no­mène de classe, puisque, d’une part, il faut bien que les sur­plus soient extraits de quelque part et de quelqu’un (le plus sou­vent, d’une pay­san­ne­rie oppri­mée), et que, d’autre part, seul un petit nombre contrôle géné­ra­le­ment l’utilisation des sur­plus. Cette situa­tion géné­rale se per­pé­tue sous le capi­ta­lisme, mais dans ce sys­tème, elle est inti­me­ment liée à la quête per­pé­tuelle de plus-value qui consti­tue le moteur de sa dyna­mique. Pour pro­duire de la plus-value, les capi­ta­listes doivent créer du sur­pro­duit. Puisque l’urbanisation dépend de la mobi­li­sa­tion du sur­pro­duit, un lien interne appa­raît entre le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme et l’urbanisation.

Examinons de plus près l’action des capi­ta­listes. Ils com­mencent la jour­née avec une cer­taine somme d’argent et la finissent avec une somme plus grande. Le len­de­main, au réveil, il leur faut déci­der de ce qu’ils vont faire de l’argent sup­plé­men­taire qu’ils ont gagné la veille. Les voilà face à un dilemme faus­tien : ou ils réin­ves­tissent cette somme pour gagner plus d’argent encore, ou ils dila­pident leur sur­plus dans leurs plai­sirs. Mais, accu­lés par les lois de la concur­rence, ils sont contraints de réin­ves­tir, parce que s’ils ne le font pas, d’autres s’en char­ge­ront. Pour demeu­rer un capi­ta­liste, il faut donc réin­ves­tir des sur­plus afin d’en créer plus encore. Les capi­ta­listes qui réus­sissent créent habi­tuel­le­ment suf­fi­sam­ment de sur­plus à la fois pour réin­ves­tir dans l’expansion et à la fois pour satis­faire leur appé­tit de jouis­sance. De ce réin­ves­tis­se­ment per­pé­tuel résulte une expan­sion de la pro­duc­tion excé­den­taire à un taux com­posé – d’où l’accroissement de toutes les courbes de crois­sance logis­tique (argent, capi­tal, pro­duc­tion, popu­la­tion), pro­ces­sus auquel cor­res­pond la crois­sance logis­tique de l’urbanisation sous le capitalisme.

Les poli­tiques du capi­ta­lisme sont affec­tées par le besoin per­pé­tuel de trou­ver des ter­rains pro­fi­tables à la pro­duc­tion et à l’absorption des sur­plus de capi­tal. Le capi­ta­liste se heurte donc à un cer­tain nombre de bar­rières qui font obs­tacle à une expan­sion tran­quille et conti­nue. S’il existe une pénu­rie de force de tra­vail et que les salaires sont trop élevés, alors il faut soit dis­ci­pli­ner la force de tra­vail (la créa­tion de chô­mage par l’innovation tech­no­lo­gique ou l’attaque contre le pou­voir d’une classe ouvrière orga­ni­sée consti­tuent deux des prin­ci­pales méthodes pour dis­ci­pli­ner la force de tra­vail), soit trou­ver de nou­veaux tra­vailleurs (en jouant sur l’immigration, l’exportation de capi­taux ou la pro­lé­ta­ri­sa­tion d’éléments de la popu­la­tion jusqu’alors indé­pen­dants). Il faut éga­le­ment trou­ver de nou­veaux moyens de pro­duc­tion en géné­ral et de nou­velles res­sources natu­relles en par­ti­cu­lier. De fortes pres­sions s’exercent sur l’environnement natu­rel qui doit four­nir les matières pre­mières néces­saires tout en absor­bant les déchets inévi­ta­ble­ment pro­duits. Il est éga­le­ment néces­saire d’ouvrir des ter­rains d’extraction de matières pre­mières (c’est sou­vent l’objectif des entre­prises impé­ria­listes et néo­co­lo­niales). Les lois de la concur­rence obligent les capi­ta­listes à constam­ment déve­lop­per de nou­velles tech­no­lo­gies et de nou­velles formes d’organisation, car plus la pro­duc­ti­vité sera élevée, et plus il leur sera pos­sible d’éliminer les concur­rents qui emploient des méthodes moins effi­caces. Les inno­va­tions sus­citent de nou­veaux désirs et de nou­veaux besoins, réduisent le taux de rota­tion du capi­tal en l’accélérant et élar­gissent l’horizon géo­gra­phique dans lequel le capi­ta­liste peut libre­ment cher­cher de la main-d’oeuvre sup­plé­men­taire, une plus grande quan­tité de matières pre­mières, et ainsi de suite. Si le pou­voir d’achat dis­po­nible sur un marché ne suffit pas, alors il faut trou­ver de nou­veaux mar­chés, en déve­lop­pant le com­merce exté­rieur, en pro­mou­vant de nou­veaux pro­duits et styles de vie, en créant de nou­veaux ins­tru­ments de crédit ou en recou­rant à la dette pour déve­lop­per les dépenses publiques et pri­vées. Si, au final, le taux de profit demeure trop bas, la régu­la­tion éta­tique de l’« into­lé­rable concur­rence », la mono­po­li­sa­tion (fusions et acqui­si­tions) et l’exportation de capi­taux vers de nou­velles contrées per­met­tront de trou­ver des solutions.

Si une seule de ces bar­rières à la cir­cu­la­tion et à l’expansion conti­nues du capi­tal devient impos­sible à contour­ner, l’accumulation de capi­tal se trouve blo­quée : les capi­ta­listes sont confron­tés à une crise, car ils ne peuvent plus trou­ver de biais pro­fi­tables pour réin­ves­tir le capi­tal. L’accumulation de capi­tal stagne ou s’arrête, le capi­tal est déva­lué (perdu) et par­fois phy­si­que­ment détruit. Les sur­plus de mar­chan­dises peuvent être de la même manière déva­lués ou détruits, la capa­cité pro­duc­tive et les actifs peuvent perdre de leur valeur et demeu­rer inuti­li­sés et, en cas d’inflation, l’argent lui-même peut subir une déva­lua­tion. Et bien évi­dem­ment, lorsqu’une crise sur­vient, le tra­vail se trouve aussi déva­lué, en raison du chô­mage de masse. Comment la néces­sité de contour­ner ces bar­rières et d’étendre le champ des acti­vi­tés capi­ta­listes pro­fi­tables a-t-elle pu consti­tuer le moteur de l’urbanisation capi­ta­liste ? Je pose­rai que, à l’instar d’autres phé­no­mènes comme les dépenses mili­taires, l’urbanisation a joué un rôle par­ti­cu­liè­re­ment actif dans l’absorption du sur­pro­duit que, dans leur quête de plus-value, les capi­ta­listes n’ont de cesse de créer.

La « ville lumière » et New York : les ava­leuses de surproduit

Prenons tout d’abord l’exemple de Paris sous le Second Empire. En 1848 sur­vint l’une des pre­mières crises clai­re­ment mar­quées par la coexis­tence de sur­plus inuti­lisé de capi­tal et de sur­plus de forces de tra­vail. Cette crise eut une ampleur euro­péenne, mais sont impact fut par­ti­cu­liè­re­ment violent à Paris, où elle débou­cha sur une révo­lu­tion avor­tée menée par les tra­vailleurs au chô­mage et les uto­pistes bour­geois, qui voyaient dans une répu­blique sociale l’antidote à la cupi­dité capi­ta­liste ainsi qu’aux inéga­li­tés qui avaient marqué la monar­chie de Juillet. La bour­geoi­sie répu­bli­caine fut impi­toyable envers les révo­lu­tion­naires, mais elle s’avéra inca­pable de résoudre la crise, et porta au pou­voir Louis Napoléon (neveu de Bonaparte) qui, après son coup d’État de 1851, se pro­clama empe­reur l’année sui­vante. Afin d’assurer sa survie poli­tique, cet empe­reur auto­ri­taire réprima dure­ment les mou­ve­ments poli­tiques alter­na­tifs ; mais, comme il savait qu’il lui fal­lait aussi s’occuper du pro­blème des sur­plus de capi­tal, il lança un vaste pro­gramme d’investissement dans les infra­struc­tures, aussi bien en métro­pole qu’à l’étranger. À l’étranger : construc­tion de voies fer­rées dans l’Europe entière et jusqu’en Orient ou sou­tien à de grands tra­vaux comme ceux du canal de Suez. En métro­pole : conso­li­da­tion du réseau fer­ro­viaire, construc­tion de ports, assai­nis­se­ment des marais, et ainsi de suite. Mais sur­tout, cette poli­tique entraîna la recon­fi­gu­ra­tion de l’infrastructure de Paris, lorsqu’en 1853, Bonaparte appela Haussmann à Paris pour le char­ger des tra­vaux publics.

Haussmann savait très bien que sa mis­sion était de contri­buer à résoudre par le biais de l’urbanisation le pro­blème des sur­plus de capi­tal et de tra­vail. La recons­truc­tion de Paris absorba pour l’époque d’énormes quan­ti­tés de force de tra­vail et de capi­tal, et consti­tua, de pair avec l’annihilation auto­ri­taire des aspi­ra­tions des tra­vailleurs pari­siens, un ins­tru­ment fon­da­men­tal de sta­bi­li­sa­tion sociale. Haussmann s’inspira des plans uto­piques (fou­rié­ristes et saint-simo­niens) de recons­truc­tion de la ville qui avaient été débat­tus dans les années 1840, à une impor­tante dif­fé­rence près : il leur fit subir un chan­ge­ment d’échelle. Ainsi, lorsque l’architecte Hittorf lui pré­senta ses plans pour un nou­veau bou­le­vard, Haussmann les lui jeta au visage, en disant : « pas assez large… Votre bou­le­vard fait 40 mètres et je vou­drais qu’il en fasse 120. » Haussmann conce­vait la ville à une échelle plus large, annexant les bou­le­vards et redes­si­nant des quar­tiers entiers (comme les Halles) plutôt que des petites por­tions du tissu urbain. Il trans­forma la ville de fond en comble. Il lui fal­lait donc créer de nou­velles ins­ti­tu­tions finan­cières et de nou­veaux ins­tru­ments de crédit, les­quels furent bâtis sur des prin­cipes saint-simo­niens (le crédit mobi­lier et le crédit immo­bi­lier). Dans les faits, il contri­bua à résoudre le pro­blème d’écoulement des sur­plus de capi­tal en met­tant sur pied un sys­tème key­né­sien avant la lettre, fondé sur une amé­lio­ra­tion de l’infrastructure urbaine finan­cée par la dette.

Ce sys­tème fonc­tionna par­fai­te­ment pen­dant une quin­zaine d’années, entraî­nant non seule­ment une trans­for­ma­tion des infra­struc­tures urbaines, mais encore la construc­tion d’un nou­veau mode de vie urbain et l’émergence d’un nou­veau genre de per­son­na­lité urbaine. Paris devint la « ville lumière », le grand centre de la consom­ma­tion, du tou­risme et des plai­sirs : cafés, grands maga­sins, indus­trie de la mode, grandes expo­si­tions, tout cela trans­forma pro­fon­dé­ment le mode de vie urbain tout en per­met­tant d’absorber d’énormes sur­plus dans un consu­mé­risme fri­vole et outran­cier (ce qui n’était pas sans cho­quer les tra­di­tio­na­listes et les tra­vailleurs les plus dému­nis). Mais 1868 marqua l’effondrement de ce sys­tème finan­cier hyper­dé­ve­loppé et hyper­spé­cu­la­tif, ainsi que celui des struc­tures de crédit sur lequel il repo­sait. Haussmann fut des­ti­tué, Napoléon III, déses­péré, déclara la guerre à l’Allemagne de Bismarck et la perdit, et, dans le vide qui s’ensuivit sur­vint la Commune de Paris, l’un des plus grands épi­sodes révo­lu­tion­naires de toute l’histoire urbaine capi­ta­liste. La Commune naquit pour partie d’une nos­tal­gie du monde urbain détruit par Haussmann (échos de la révo­lu­tion de 1848) et du désir de revanche de ceux que les tra­vaux de Haussmann avaient dépos­sé­dés de leur ville. Mais la Commune fut aussi l’expression de moder­ni­tés socia­listes alter­na­tives (par oppo­si­tion à la moder­nité promue par le capi­ta­lisme mono­po­lis­tique), où l’idéal d’un contrôle hié­rar­chique cen­tra­lisé (le cou­rant jaco­bin) s’opposait à la vision anar­chiste d’une orga­ni­sa­tion popu­laire décen­tra­li­sée (les prou­dho­niens). Ce qui condui­sit, en 1872, dans le sillage de la débâcle de la Commune, à la regret­table rup­ture entre mar­xistes et anar­chistes qui conti­nue, aujourd’hui encore, de grever toutes les formes d’opposition de gauche au capitalisme .

Mais fai­sons un saut dans le temps et l’espace, et pro­je­tons-nous main­te­nant aux États-Unis en 1942. Le pro­blème d’écoulement des sur­plus de capi­tal, qui avait paru si inso­luble dans les années 1930 (ainsi que le chô­mage qui l’accompagnait) fut tem­po­rai­re­ment résolu par l’énorme mobi­li­sa­tion en vue de l’effort de guerre. Mais tout le monde redou­tait ce qui se pas­se­rait une fois la guerre ter­mi­née. Politiquement, la situa­tion était dan­ge­reuse. Le gou­ver­ne­ment fédé­ral diri­geait de fait une éco­no­mie natio­na­li­sée, il était un allié de l’Union sovié­tique, et de puis­sants mou­ve­ments sociaux de ten­dance socia­liste avaient émergé au cours des années 1930. Nous connais­sons tous l’issue de cette situa­tion : le mac­car­thysme et la Guerre froide (dont les signes étaient déjà net­te­ment per­cep­tibles en 1942). Comme sous Napoléon III, les classes domi­nantes en appe­lèrent à la plus sévère répres­sion poli­tique. Mais qu’en fut-il du pro­blème d’écoulement des sur­plus de capital ?

En 1942, une éva­lua­tion appro­fon­die de l’entreprise de Haussmann parut dans une revue d’architecture. L’article expo­sait son oeuvre en détail, ten­tait d’analyser ses erreurs tout en cher­chant à pré­ser­ver sa renom­mée : Haussmann était l’un des plus grands urba­nistes de tous les temps. L’auteur de ce texte n’était autre que Robert Moses, qui, après la seconde guerre mon­diale, fut pour New York ce que Haussmann avait été pour Paris . Moses, en un mot, fit lui aussi subir un chan­ge­ment d’échelle à l’appréhension du pro­ces­sus urbain : grâce au sys­tème des auto­routes et des trans­for­ma­tions infra­struc­tu­relles (finan­cées par la dette), grâce à la sub­ur­ba­ni­sa­tion et à la recon­fi­gu­ra­tion totale, non pas seule­ment de la ville, mais de l’ensemble de la région métro­po­li­taine, il put absor­ber le sur­pro­duit, et du même coup contri­buer à résoudre le pro­blème d’absorption des sur­plus de capi­tal. Pour ce faire, il lui fal­lait exploi­ter de nou­velles ins­ti­tu­tions finan­cières et de nou­veaux dis­po­si­tifs fis­caux (les aides à l’accès à la pro­priété) qui per­mirent de libé­rer le crédit néces­saire au finan­ce­ment par la dette de l’expansion urbaine.

À l’échelle de la nation, car le même schéma (autre chan­ge­ment d’échelle) fut appli­qué dans tous les grands centres métro­po­li­tains des États-Unis, ce pro­ces­sus joua un rôle cru­cial dans la sta­bi­li­sa­tion du capi­ta­lisme mon­dial d’après-guerre (période où les États-Unis pou­vaient se per­mettre d’impulser la dyna­mique éco­no­mique de l’ensemble des pays non com­mu­nistes grâce à l’augmentation des défi­cits com­mer­ciaux). La sub­ur­ba­ni­sa­tion des États-Unis n’était pas une simple affaire d’infrastructures nou­velles : comme le Paris du Second Empire, elle entraîna une trans­for­ma­tion radi­cale des styles de vie, et les nou­veaux pro­duits – loge­ments, réfri­gé­ra­teurs, air condi­tionné, achat de deux voi­tures par foyer, hausse colos­sale de la consom­ma­tion de pétrole – eurent une grande part dans l’absorption des surplus.

Mais la sub­ur­ba­ni­sa­tion eut aussi un impact sur le pay­sage poli­tique : l’aide à l’accès à la pro­priété pour les classes moyennes entraîna un déclin de l’action com­mu­nau­taire au profit d’une défense des valeurs de la pro­priété et des iden­ti­tés indi­vi­dua­li­sées (ainsi que le bas­cu­le­ment du vote ban­lieu­sard vers un répu­bli­ca­nisme conser­va­teur). Quoi qu’il en soit, on pré­ten­dait que des pro­prié­taires acca­blés de dettes étaient moins sus­cep­tibles de faire grève. Ce projet permit certes d’absorber les sur­plus et d’assurer une cer­taine sta­bi­lité sociale, mais il eut pour consé­quence de vider les centre-villes et d’engendrer ce qui fut appelé une « crise urbaine », c’est-à-dire, dans de nom­breuses villes des États-Unis, des révoltes des mino­ri­tés (sur­tout afro-amé­ri­caines) pri­vées de l’accès à cette nou­velle pros­pé­rité. Cette situa­tion dura jusqu’à la fin des années 1960, moment où un autre type de crise com­mença à se déployer. Moses (comme Haussmann avant lui) tomba en dis­grâce, ses solu­tions étant désor­mais per­çues comme inadé­quates et inac­cep­tables. Les révoltes dans les grandes villes suf­fi­saient à le prou­ver. Les tra­di­tio­na­listes ral­lièrent Jane Jacobs, qui, pour contrer le moder­nisme brutal des pro­jets de Moses, pro­po­sait une esthé­tique « de quar­tier ». Mais c’était trop tard, les ban­lieues étaient là et les trans­for­ma­tions radi­cales de style de vie dont ils étaient la mani­fes­ta­tion eurent toutes sortes de consé­quences sociales, condui­sant par exemple les fémi­nistes à faire de ces lieux et du mode de vie qu’ils incar­naient l’objet fon­da­men­tal de leur cri­tique. De plus, si l’haussmanisation de Paris permet d’expliquer en partie la dyna­mique de la Commune, on peut consi­dé­rer que l’absence d’âme de la vie des ban­lieues amé­ri­caines a joué un rôle essen­tiel dans les grands mou­ve­ments de 1968 aux Etats-Unis : les étu­diants blancs de classe moyenne entrèrent dans une phase de révolte, cher­chèrent à nouer des alliances avec les groupes mar­gi­na­li­sés en lutte pour les droits civiques dans les villes cen­trales et s’unirent contre l’impérialisme états-unien dans un mou­ve­ment qui visait à bâtir un autre monde, donc, aussi, une autre expé­rience urbaine.

À Paris, le mou­ve­ment pour empê­cher la construc­tion de la voie express de la rive gauche ainsi que la colo­ni­sa­tion du centre par d’envahissants immeubles géants, dont la place d’Italie et la tour Montparnasse étaient les para­digmes, ne fut pas sans impact sur la dyna­mique géné­rale de la révolte de 1968. C’est dans ce contexte que Lefebvre écri­vit un texte pro­phé­tique, dans lequel il décla­rait, d’une part, que le pro­ces­sus urbain était essen­tiel à la survie du capi­ta­lisme, donc qu’il devien­drait un point de foca­li­sa­tion cru­cial de la lutte poli­tique et de la lutte des classes, et, d’autre part, que ce pro­ces­sus effa­çait pro­gres­si­ve­ment les dis­tinc­tions entre ville et cam­pagne en pro­dui­sant des espaces inté­grés sur l’ensemble du ter­ri­toire natio­nal, sinon même au-delà . Le droit à la ville serait donc le droit à diri­ger un pro­ces­sus urbain dont la domi­na­tion ne ces­se­rait de s’étendre aux cam­pagnes (de l’agro-industrie aux rési­dences secon­daires, en pas­sant par le tou­risme rural).

Mais, paral­lè­le­ment à la révolte de 1968, pour partie nos­tal­gie de la ville perdue, pour partie ten­ta­tive de construire un nou­veau genre d’expérience urbaine, sur­vint une crise finan­cière des ins­ti­tu­tions de crédit qui avaient consti­tué le moteur du boom immo­bi­lier des décen­nies pré­cé­dentes. Cette crise s’amplifia à la fin des années 1960 et culmina dans une crise mon­diale qui affecta l’ensemble du sys­tème capi­ta­liste, d’abord avec l’éclatement de la bulle immo­bi­lière mon­diale de 1973, puis avec la ban­que­route de la ville de New York en 1975. Comme de mul­tiples fois aupa­ra­vant, la ques­tion était de savoir com­ment sauver le capi­ta­lisme de ses propres contra­dic­tions. Le pro­ces­sus urbain allait là encore jouer un rôle de pre­mier plan. Comme l’a bien montré Bill Tabb, la réso­lu­tion de la crise des finances new-yor­kaises ouvrit la voie à la construc­tion d’une réponse néo­li­bé­rale aux pro­blèmes de la per­pé­tua­tion du pou­voir de classe et du renou­vel­le­ment d’une capa­cité d’absorption des sur­plus néces­saire à la survie du capitalisme .

Mais fai­sons un nou­veau saut jusqu’à la conjonc­ture dans laquelle nous sommes. Si le capi­ta­lisme inter­na­tio­nal a joué aux mon­tagnes russes (crises et effon­dre­ments régio­naux : Asie de l’Est et du Sud-Est en 1997-1998, Russie en 1998, Argentine en 2001, etc.), il a jusqu’ici évité un effon­dre­ment mon­dial, alors même qu’il souffre d’un pro­blème chro­nique d’écoulement des sur­plus de capi­tal. Quel rôle a joué l’urbanisation dans la sta­bi­li­sa­tion de cette situa­tion ? Aux États-Unis, il est évident que le marché immo­bi­lier a consi­dé­ra­ble­ment contri­bué à sta­bi­li­ser l’économie, par­ti­cu­liè­re­ment depuis l’an 2000 (après l’éclatement de la bulle des nou­velles tech­no­lo­gies de la fin des années 1990), bien qu’il ait aussi été une com­po­sante active de l’expansion des années 1990. Le marché immo­bi­lier a absorbé direc­te­ment une grande part des sur­plus de capi­tal dans de nou­velles construc­tions (loge­ments bâtis dans les centre-villes comme dans les ban­lieues, construc­tions de nou­veaux bureaux) tandis que l’inflation rapide des prix de l’immobilier, sou­te­nue par une vague déli­rante de refi­nan­ce­ment hypo­thé­caire à des taux d’intérêt his­to­ri­que­ment bas, sti­mu­lait le marché états-unien des biens de consom­ma­tion et des ser­vices. C’est en partie l’expansion urbaine des États-Unis qui a permis de sta­bi­li­ser le marché mon­dial, alors que le pays affiche des défi­cits com­mer­ciaux gigan­tesques à l’égard du reste du monde, emprun­tant envi­ron deux mil­liards de dol­lars par jour pour sou­te­nir son insa­tiable consu­mé­risme et la guerre finan­cée par la dette qu’il mène en Afghanistan et en Irak.

Vers une urba­ni­sa­tion mondiale

Mais le pro­ces­sus urbain a subi un autre chan­ge­ment d’échelle : pour le dire en un mot, il est devenu mon­dial. On ne peut donc pas se concen­trer uni­que­ment sur les États-Unis. Des booms immo­bi­liers simi­laires, en Grande-Bretagne, en Espagne et dans de nom­breux autres pays, ont permis d’alimenter la dyna­mique capi­ta­liste. L’urbanisation de la Chine au cours des vingt der­nières années a été de nature dif­fé­rente (très for­te­ment foca­li­sée sur la construc­tion d’infrastructures), mais bien plus impor­tante que celle des États-Unis. Son rythme s’est énor­mé­ment accé­léré après la courte réces­sion de 1997, à tel point que, depuis 2000, la Chine absorbe près de la moitié de la pro­duc­tion mon­diale de ciment. Depuis une ving­taine d’années, la Chine compte plus d’une cen­taine de villes dépas­sant le mil­lion d’habitants, et de petits vil­lages comme Shenzhen sont deve­nus d’énormes métro­poles de 6 à 10 mil­lions d’habitants. De gigan­tesques pro­grammes de construc­tion d’infrastructures, comme des pro­jets de bar­rages et d’autoroutes – là encore, finan­cés par la dette –, sont en train de trans­for­mer le pay­sage le fond en comble . Tout cela a eu des consé­quences impor­tantes sur l’économie mon­diale et l’absorption des sur­plus de capi­tal : le Chili est en plein boom du fait de la demande en cuivre, l’Australie pros­père, et même le Brésil et l’Argentine com­mencent à se refaire une santé éco­no­mique, en partie grâce à la forte demande chi­noise en matières premières.

L’urbanisation de la Chine est-elle dès lors prin­ci­pa­le­ment res­pon­sable de la sta­bi­lité du capi­ta­lisme mon­dial ? Oui, dans une cer­taine mesure. Car la Chine n’est que l’épicentre d’un pro­ces­sus d’urbanisation devenu aujourd’hui mon­dial, en partie grâce à l’incroyable inté­gra­tion glo­bale des mar­chés finan­ciers qui jouent de leur flexi­bi­lité pour finan­cer grâce à la dette des méga­pro­jets urbains, de Dubaï à São Paulo, de Mumbai à Hong Kong en pas­sant par Londres. La banque cen­trale chi­noise, par exemple, pos­sède une part active sur le marché secon­daire du prêt hypo­thé­caire aux États-Unis, tandis que Goldman Sachs est for­te­ment impli­quée sur le marché immo­bi­lier en plein essor de Mumbai, et que des capi­taux de Hong Kong sont inves­tis à Baltimore. Il n’est pas une seule zone urbaine du monde qui ne connaisse un boom de la construc­tion, alors qu’arrive un afflux massif d’immigrés pauvres qui crée dans le même temps un bidon­ville global. Le boom dans le sec­teur de la construc­tion est par­ti­cu­liè­re­ment visible à Mexico, Santiago du Chili, Mumbai, Johannesburg, Séoul, Taipei, Moscou et dans toute l’Europe (l’Espagne étant le cas le plus spec­ta­cu­laire), ainsi que dans les villes des prin­ci­paux pays capi­ta­listes comme Londres, Los Angeles, San Diego et New York (où des pro­jets urbains sont déve­lop­pés sur une échelle plus gigan­tesque encore qu’auparavant, et où – signe qui en dit long sur l’époque – une expo­si­tion récente cher­chait à réha­bi­li­ter Moses comme arti­san de l’essor de la ville, et non plus, comme l’avait fait Robert Caro en 1974, à le dis­cré­di­ter comme le res­pon­sable de son déclin ). On a aussi vu appa­raître, au Moyen-Orient, à Dubaï ou Abou Dhabi, des pro­jets de méga-urba­ni­sa­tion ahu­ris­sants, et à cer­tains égards cri­mi­nels et absurdes, qui per­mettent d’éponger les sur­plus engen­drés par la richesse pétro­lière de la façon la plus tape-à-l’oeil, socia­le­ment injuste et envi­ron­ne­men­ta­le­ment irres­pon­sable (une piste de ski inté­rieure, par exemple). Nous sommes ici face à un autre chan­ge­ment d’échelle, qui rend dif­fi­cile à per­ce­voir le fait que ce qui se passe aujourd’hui sur le plan mon­dial est dans son prin­cipe simi­laire aux muta­tions que, au moins pen­dant un temps, Haussmann a su impo­ser de main de maître sous le Second Empire.

Comme tous ceux qui l’ont pré­cédé, ce boom mon­dial de l’urbanisation repose sur la construc­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions finan­cières et de nou­veaux dis­po­si­tifs des­ti­nés à orga­ni­ser le crédit néces­saire pour le sou­te­nir. Les inno­va­tions finan­cières mises en place au cours des années 1980, en par­ti­cu­lier la titri­sa­tion et la vente de prêts hypo­thé­caires locaux à des inves­tis­seurs du monde entier, ainsi que la créa­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions finan­cières des­ti­nées à sou­te­nir les CDO , ont joué un rôle essen­tiel. Ce sys­tème pré­sen­tait quan­tité d’avantages : il éta­lait les risques et per­met­tait aux sur­plus de fonds d’épargne d’accéder plus faci­le­ment aux sur­plus de demande immo­bi­lière, mais en outre, en vertu de ses inter­con­nexions, il fai­sait bais­ser les taux d’intérêt glo­baux (tout en géné­rant un consi­dé­rable pac­tole pour les inter­mé­diaires finan­ciers res­pon­sables de ces mer­veilles). Mais étaler les risques, ce n’est pas les éli­mi­ner. Et de plus, le fait que le risque puisse être étalé sur une si grande échelle encou­rage loca­le­ment l’adoption de conduites encore plus ris­quées. À défaut d’instances adé­quates d’évaluation des risques, le marché du prêt hypo­thé­caire est devenu incon­trô­lable, et la situa­tion dans laquelle se sont trou­vés les frères Pereire en 1867-1868, ou la ville de New York pour sa ges­tion déli­rante au début des années 1970, prend aujourd’hui la forme d’une crise dite des « sub­primes » et du marché immo­bi­lier. La crise se concentre pour com­men­cer dans et autour des villes états-uniennes, et frappe très lour­de­ment les Africains-Américains à bas reve­nus et les mères céli­ba­taires vivant en centre-ville. Elle affecte aussi ceux qui, inca­pables de payer les prix exor­bi­tants du loge­ment dans les centres urbains, sur­tout dans le Sud-Ouest du pays, ont été forcés de migrer vers la semi-péri­phé­rie des zones métro­po­li­taines pour ache­ter à des taux d’abord bas des mai­sons dans des lotis­se­ments bâtis par des spé­cu­la­teurs, et qui se trouvent aujourd’hui confron­tés à l’augmentation des coûts de trans­port du fait de la hausse des prix du pétrole en même temps qu’à l’explosion du taux de rem­bour­se­ment de leur prêt consé­cu­tive à celle des taux du marché. Cette crise, qui sur le plan local pos­sède un impact per­vers sur la vie et les infra­struc­tures urbaines, menace éga­le­ment l’architecture même du sys­tème finan­cier mon­dial car elle pour­rait déclen­cher une réces­sion de grande ampleur. Les paral­lé­lismes avec les années 1970 sont à tout le moins curieux (la poli­tique de prêt facile adop­tée par la Réserve fédé­rale en 2007-2008 entraî­nera presque à coup sûr des ten­dances infla­tion­nistes, voire stag­fla­tion­nistes, qui devien­dront incon­trô­lables dans un avenir pas si loin­tain – exac­te­ment comme l’ont fait de sem­blables manoeuvres dans les années 1970).

Mais la situa­tion actuelle est bien plus com­plexe, et la ques­tion reste ouverte de savoir si un effon­dre­ment de l’économie amé­ri­caine peut être com­pensé ailleurs (notam­ment par la Chine, bien que même là l’urbanisation semble connaître un ralen­tis­se­ment). Mais le sys­tème est aussi bien plus for­te­ment inter­con­necté qu’il ne l’a jamais été . Lorsqu’il déraille, le com­merce infor­ma­tisé ins­tan­tané menace de créer une grande diver­gence sur le marché (il pro­duit déjà une vola­ti­lité incroyable sur le marché actions) qui pro­duira à son tour une crise mas­sive qui obli­gera à repen­ser tota­le­ment le fonc­tion­ne­ment du capi­tal finan­cier et des mar­chés moné­taires, y com­pris dans leurs rap­ports aux pro­ces­sus d’urbanisation.

Des villes et des vies en mutation

Comme toutes les phases qui l’ont pré­cé­dée, cette toute récente expan­sion du pro­ces­sus urbain a sus­cité d’énormes muta­tions de style de vie. La qua­lité de vie urbaine, de même que la ville elle-même, est désor­mais une mar­chan­dise réser­vée aux plus for­tu­nés, dans un monde où le consu­mé­risme, le tou­risme, les indus­tries de la culture et de la connais­sance sont deve­nus des aspects majeurs de l’économie poli­tique urbaine. Le pen­chant post­mo­der­niste pour la for­ma­tion de niches, tant dans les choix de style de vie urbain que dans les habi­tudes de consom­ma­tion et les formes cultu­relles, pare l’expérience urbaine contem­po­raine de l’aura de la liberté de choix – à condi­tion que vous ayez de l’argent. Centres com­mer­ciaux, mul­ti­plexes et grandes chaînes pro­li­fèrent, de même que les fast-foods, les mar­chés ven­dant des pro­duits arti­sa­naux, les petites bou­tiques, tout cela contri­buant à ce que Sharon Zukin a joli­ment appelé la « paci­fi­ca­tion par le capuc­cino ». Les lotis­se­ments les plus inco­hé­rents, les plus mono­tones, les plus fades, trouvent à pré­sent leur anti­dote dans un mou­ve­ment de « nouvel urba­nisme » qui nous vend de la com­mu­nauté et du style de vie, pro­duits grâce aux­quels les pro­mo­teurs pré­tendent réa­li­ser les rêves urbains. Dans ce monde, l’éthique néo­li­bé­rale de l’individualisme pos­ses­sif et son cor­ré­lat, la fin du sou­tien poli­tique à toute forme d’action col­lec­tive, pour­raient deve­nir le modèle de socia­li­sa­tion de la per­son­na­lité humaine . La défense des valeurs de la pro­priété revêt un si grand inté­rêt poli­tique que, comme le note Mike Davis, les asso­cia­tions de pro­prié­taires dans l’État de Californie sont deve­nues des bas­tions de la réac­tion, sinon même des fas­cismes frag­men­tés de quartier .

Mais les villes où nous vivons sont aussi de plus en plus divi­sées, frag­men­tées et conflic­tuelles. Notre vision du monde et des pos­sibles varie selon le côté de la bar­rière duquel nous nous trou­vons et selon le type de consom­ma­tion auquel nous avons accès. Au cours des der­nières décen­nies, le tour­nant néo­li­bé­ral a rendu aux élites riches leur pou­voir de classe . Par exemple, depuis la conver­sion du Mexique au néo­li­bé­ra­lisme, qua­torze mil­liar­daires sont appa­rus dans le pays, qui peut même se pré­va­loir de comp­ter parmi ses habi­tants l’homme le plus riche du monde, Carlos Slim, alors qu’au cours de la même période, les reve­nus des pauvres ont soit stagné, soit dimi­nué. Ces pro­ces­sus sont irré­mé­dia­ble­ment gravés dans les formes spa­tiales de nos villes, qui ont tou­jours plus ten­dance à se muer en agré­gats de frag­ments for­ti­fiés, de ghet­tos dorés et d’espaces publics pri­va­ti­sés constam­ment main­te­nus sous sur­veillance. Dans le monde en déve­lop­pe­ment, tout par­ti­cu­liè­re­ment, la ville « se scinde en dif­fé­rentes par­ties sépa­rées, et de mul­tiples « « micro-États » semblent s’y former. Des quar­tiers riches, dotés de toutes sortes de ser­vices (écoles exclu­sives, ter­rains de golf, cours de tennis, police privée patrouillant 24 heures sur 24), s’entrelacent avec des cam­pe­ments illé­gaux : pour eux, qui sont privés de sys­tème sani­taire, l’eau n’est dis­po­nible qu’aux fon­taines publiques, et seuls les quelques pri­vi­lé­giés qui savent la pira­ter ont accès à l’électricité ; les rues se trans­forment en flots de boue dès qu’il pleut, et l’habitat par­tagé est la règle. Chaque frag­ment paraît vivre et fonc­tion­ner en totale auto­no­mie, en s’accrochant de toutes ses forces à ce qu’il a pu obte­nir dans son combat quo­ti­dien pour la survie. »

Dans ces condi­tions, les idéaux d’identité, de citoyen­neté et d’appartenance urbaines, déjà mena­cés par le malaise gran­dis­sant sus­cité par l’éthique néo­li­bé­rale, sont encore plus dif­fi­ciles à sou­te­nir. La pri­va­ti­sa­tion de la redis­tri­bu­tion par l’activité cri­mi­nelle menace la sécu­rité indi­vi­duelle tout en pous­sant la popu­la­tion à en appe­ler la répres­sion poli­cière. La seule idée que la ville puisse fonc­tion­ner comme corps poli­tique col­lec­tif, comme lieu dans lequel et duquel pour­raient émaner des mou­ve­ments sociaux pro­gres­sistes, paraît perdre toute plau­si­bi­lité. Et pour­tant, il existe des mou­ve­ments sociaux urbains qui cherchent à vaincre les iso­la­tions et à refa­çon­ner la ville selon une image sociale dif­fé­rente de celle donnée par les forces des pro­mo­teurs sou­te­nus par la finance, du grand capi­tal et d’un appa­reil d’État local de plus en plus gagné à l’esprit d’entreprise.

Mais l’absorption de sur­plus par la trans­for­ma­tion urbaine pos­sède un aspect plus sombre encore : il s’agit des bru­tales phases de restruc­tu­ra­tion urbaine par « des­truc­tion créa­tive», laquelle pré­sente tou­jours une dimen­sion de classe puisque ce sont habi­tuel­le­ment les pauvres, les défa­vo­ri­sés et tous ceux qui sont tenus en marge du pou­voir poli­tique qui pâtissent le plus de ce type de processus.

Les pro­phé­ties d’Engels

La créa­tion du nou­veau monde urbain sur les ruines de l’ancien sup­pose la vio­lence. C’est ainsi que Haussmann sac­ca­gea les anciens quar­tiers pauvres de Paris, usant de l’expropriation au nom de ce qu’il appe­lait le bien public. Il pla­ni­fia l’éradication d’une bonne part de la classe ouvrière et des élé­ments rebelles du centre de Paris, où ils consti­tuaient une menace pour l’ordre public et le pou­voir poli­tique. Il créa une forme urbaine dans les quar­tiers où le pou­voir croyait (à tort, comme on l’a vu en 1871) que la sur­veillance et le contrôle mili­taire suf­fi­raient à endi­guer faci­le­ment les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires. Mais, comme le sou­li­gnait Engels en 1872 : « En réa­lité, la bour­geoi­sie n’a qu’une méthode pour résoudre la ques­tion du loge­ment à sa manière – ce qui veut dire : la résoudre de telle façon que la solu­tion engendre tou­jours à nou­veau la ques­tion. Cette méthode porte un nom, celui de « Haussmann ». Par là j’entends ici non pas seule­ment la manière spé­ci­fi­que­ment bona­par­tiste du Haussmann pari­sien de percer de longues artères droites et larges à tra­vers les quar­tiers ouvriers aux rues étroites, et de les border de chaque côté de grandes et luxueuses construc­tions ; le but pour­suivi – outre leur uti­lité stra­té­gique, les com­bats de bar­ri­cades étant rendus plus dif­fi­ciles –, était la consti­tu­tion d’un pro­lé­ta­riat du bâti­ment, spé­ci­fi­que­ment bona­par­tiste, dépen­dant du gou­ver­ne­ment, et la trans­for­ma­tion de la ville en une cité de luxe. J’entends ici par « Haussmann » la pra­tique qui s’est géné­ra­li­sée d’ouvrir des brèches dans les arron­dis­se­ments ouvriers, sur­tout dans ceux situés au centre de nos grandes villes, que ceci réponde à un souci de la santé publique, à un désir d’embellissement, à une demande de grands locaux com­mer­ciaux dans le centre, ou aux exi­gences de la cir­cu­la­tion – pose d’installations fer­ro­viaires, rues, etc. Quel qu’en soit le motif, le résul­tat est par­tout le même : les ruelles et les impasses les plus scan­da­leuses dis­pa­raissent et la bour­geoi­sie se glo­ri­fie hau­te­ment de cet immense succès – mais ruelles et impasses resur­gissent aus­si­tôt ailleurs et sou­vent dans le voi­si­nage immé­diat. […] Les foyers d’épidémies, les caves les plus immondes, dans les­quelles nuit après nuit le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste enferme nos tra­vailleurs, ne sont pas éli­mi­nés, mais seule­ment… dépla­cés ! La même néces­sité éco­no­mique les fait naître ici comme là . »

Il fallut en fait plus de cent ans pour par­ache­ver l’embourgeoisement du centre de Paris, avec les consé­quences que l’on a vues récem­ment – sou­lè­ve­ment et chaos dans ces ban­lieues iso­lées où sont pris au piège immi­grés mar­gi­na­li­sés, jeunes et ouvriers au chô­mage. Malheureusement, les pro­ces­sus décrits par Engels n’ont cessé de se répé­ter tout au long de l’histoire urbaine capi­ta­liste. Robert Moses « passa le Bronx au hachoir » (pour reprendre sa for­mule tris­te­ment célèbre) ; les lamen­ta­tions des groupes et mou­ve­ments de quar­tier n’en finis­saient pas de se faire entendre, pour fina­le­ment s’agréger autour de la rhé­to­rique de Jane Jacobs, contre l’inimaginable des­truc­tion d’un pré­cieux tissu urbain, et celle de com­mu­nau­tés entières de rési­dents qui pos­sé­daient des réseaux d’intégration sociale éta­blis depuis long­temps . Mais à New York comme à Paris, l’endiguement des expro­pria­tions bru­tales menées sous la hou­lette de l’État a entraîné un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion infi­ni­ment plus sour­nois, pas­sant par la dis­ci­pli­na­ri­sa­tion finan­cière des gou­ver­ne­ments urbains démo­cra­tiques, des mar­chés fon­ciers, de la spé­cu­la­tion immo­bi­lière, et par une exploi­ta­tion per­met­tant de géné­rer le taux de retour le plus élevé pos­sible sur l’«usage supé­rieur et opti­mal » des ter­rains. Encore une fois, Engels n’avait que trop bien com­pris ce pro­ces­sus : « L’extension des grandes villes modernes confère au ter­rain, dans cer­tains quar­tiers, sur­tout dans ceux situés au centre, une valeur arti­fi­cielle, crois­sant par­fois dans d’énormes pro­por­tions ; les construc­tions qui y sont édi­fiées, au lieu de rehaus­ser cette valeur, l’abaissent plutôt, parce qu’elles ne répondent plus aux condi­tions nou­velles ; on les démo­lit donc et on les rem­place par d’autres. Ceci a lieu sur­tout pour les loge­ments ouvriers qui sont situés au centre et dont le loyer, même dans les mai­sons sur­peu­plées, ne peut jamais ou du moins qu’avec une extrême len­teur, dépas­ser un cer­tain maxi­mum. On les démo­lit et à leur place on construit des bou­tiques, de grands maga­sins, des bâti­ments publics . » Il est dépri­mant de lire ces phrases, quand on pense que ce texte écrit en 1872 peut s’appliquer direc­te­ment à la gen­tri­fi­ca­tion de Harlem ou aux pro­ces­sus urbains qui ont actuel­le­ment cours dans de vastes par­ties de l’Asie (Delhi, Séoul, Mumbai). Un pro­ces­sus de dépla­ce­ment et de ce que j’appelle l’« accu­mu­la­tion par dépos­ses­sion » se trouve éga­le­ment au coeur du pro­ces­sus urbain capitaliste .

Prenons le cas de Mumbai, où, selon les chiffres offi­ciels, six mil­lions de per­sonnes habitent des taudis ins­tal­lés sur des ter­rains pour les­quels ils ne pos­sèdent aucun titre de pro­priété (ces lieux sont repré­sen­tés par des blancs sur toutes les cartes de la ville). Avec la ten­ta­tive de faire de Mumbai un centre finan­cier sus­cep­tible de riva­li­ser avec Shanghaï, le boom immo­bi­lier s’est accé­léré, confé­rant aux yeux des spé­cu­la­teurs une valeur crois­sante aux ter­rains occu­pés par les habi­tants des bidon­villes. La valeur du ter­rain sur lequel est implanté l’un des plus grands bidon­villes de Mumbai, Dharavi, a atteint deux mil­liards de dol­lars, et les pres­sions pour le vider (au nom de pré­textes envi­ron­ne­men­taux et sociaux des­ti­nés à dis­si­mu­ler cette entre­prise d’appropriation sau­vage) se font chaque jour plus fortes. Avec le sou­tien de l’État, les puis­sances finan­cières entendent uti­li­ser la force pour faire place nette, pre­nant dans cer­tains cas pos­ses­sion d’un ter­rain occupé par ses habi­tants depuis plus d’une géné­ra­tion. L’accumulation de capi­tal sur le fon­cier grâce à l’activité immo­bi­lière connaît un boom et les ter­rains sont acquis pour une bou­chée de pain. Les popu­la­tions dépla­cées obtien­dront-elles une quel­conque com­pen­sa­tion ? Les plus chan­ceux auront un petit quelque chose. Mais alors même que la consti­tu­tion indienne pré­cise que l’État est dans l’obligation de pro­té­ger la vie et le bien-être de l’ensemble de ses citoyens, quelle que soit leur caste ou leur classe, mais aussi de garan­tir leur droit à un toit, la Cour suprême a émis des juge­ments qui font fi de cette exi­gence consti­tu­tion­nelle. Puisque les habi­tants des bidon­villes sont des occu­pants illé­gaux, et que beau­coup d’entre eux ne peuvent prou­ver qu’ils résident depuis long­temps sur le même ter­rain, ils n’ont droit à aucune com­pen­sa­tion. Selon la Cour suprême, leur concé­der ce droit équi­vau­drait à récom­pen­ser des pick­po­ckets pour leurs for­faits. Les habi­tants des bidon­villes n’ont donc guère d’autre choix que de résis­ter et se battre, ou de prendre leurs maigres pos­ses­sions et démé­na­ger vers les bords d’autoroute ou par­tout où il pour­ront trou­ver un peu d’espace . On trouve de sem­blables exemples de dépos­ses­sion (dans des ver­sions moins bru­tales et plus léga­listes) aux États-Unis, où abondent les abus du droit d’expropriation dans le but de dépla­cer, au nom d’un « usage supé­rieur et opti­mal » des ter­rains (pour bâtir des com­plexes immo­bi­liers ou des centres com­mer­ciaux), ceux qui habitent de longue date des loge­ments tout à fait décents. Les répu­bli­cains por­tèrent l’affaire devant la Cour suprême, où les juges libé­raux décla­rèrent qu’il était tout à fait conforme à la consti­tu­tion que les juri­dic­tions locales agissent ainsi pour déga­ger des recettes fon­cières supplémentaires.

Expropriations

Dans les années 1990 à Séoul, les entre­prises de construc­tion et les pro­mo­teurs immo­bi­liers embau­chèrent des escouades de nervis pour enva­hir cer­tains quar­tiers et détruire à coups de masse les mai­sons et les biens de ceux qui, dans les années 1950, avaient construit leur loge­ment sur les col­lines de la ville, deve­nues entre-temps des ter­rains for­te­ment valo­ri­sés. La plu­part de ces col­lines sont aujourd’hui cou­vertes de gratte-ciel et ne portent nulle trace de la bru­ta­lité des actions qui ont rendu pos­sible leur construc­tion. En Chine, des mil­lions de per­sonnes sont dépos­sé­dés des lieux qu’elles occu­paient depuis long­temps (trois mil­lions rien qu’à Pékin) : puisqu’il n’existe pas de droits de pro­priété privée, l’État peut tout sim­ple­ment décré­ter leur expro­pria­tion en échange d’une maigre somme d’argent (avant de vendre ces ter­rains aux pro­mo­teurs avec un très bon profit). Dans cer­tains cas, les habi­tants déguer­pissent sans faire de vagues, mais la résis­tance se déve­loppe, féro­ce­ment répri­mée par le Parti com­mu­niste. Dans le cas de la Chine, ce sont sou­vent les popu­la­tions vivant à la fron­tière du monde rural qui subissent ces dépla­ce­ments, ce qui montre la per­ti­nence de la thèse de Lefebvre, qui, dans les années 1960, posait que la dis­tinc­tion nette qui exis­tait jadis entre l’urbain et le rural s’était pro­gres­si­ve­ment estom­pée, pour conduire à la créa­tion d’un ensemble d’espaces poreux de déve­lop­pe­ment géo­gra­phique inégal placé sous la domi­na­tion hégé­mo­nique du capi­tal et de l’État. C’est éga­le­ment le cas en Inde, où la poli­tique des zones de déve­lop­pe­ment éco­no­mique spé­ciales promue par les auto­ri­tés implique de vio­lentes consé­quences pour les agri­cul­teurs : l’exemple le plus fla­grant en fut le mas­sacre de Nandigram au Bengale-Occidental, orches­tré par le parti com­mu­niste indien (mar­xiste) au pou­voir afin de faci­li­ter l’arrivée du grand capi­tal indo­né­sien, inté­ressé tout autant à la pro­mo­tion immo­bi­lière urbaine qu’au déve­lop­pe­ment indus­triel. Dans ce cas précis, les droits de pro­priété privée n’offrirent aucune protection.

Il en va de même de la pro­po­si­tion appa­rem­ment pro­gres­siste d’accorder des droits de pro­priété privée aux popu­la­tions occu­pant illé­ga­le­ment des ter­rains afin de leur per­mettre de sortir de la pau­vreté. Ce genre de pro­po­si­tion a été faite aux habi­tants des fave­las de Rio ; mais le pro­blème est qu’il n’est que trop facile de convaincre les pauvres, vivant de reve­nus incer­tains et acca­blés de dif­fi­cul­tés finan­cières, d’échanger ce qu’ils pos­sèdent contre une modeste rému­né­ra­tion (les riches refusent géné­ra­le­ment de céder leurs biens, fût-ce à un prix exor­bi­tant, et c’est pour­quoi Moses put passer le Bronx au hachoir, mais non Park Avenue). Si cette ten­dance se pour­suit, je suis prêt à parier que d’ici quinze ans toutes les col­lines aujourd’hui occu­pées par les fave­las seront cou­vertes de gratte-ciel dotés d’une vue impre­nable sur la mythique baie de Rio, tandis que leurs actuels habi­tants seront partis vivre dans quelque loin­taine péri­phé­rie . Sur le long terme, la poli­tique de pri­va­ti­sa­tion des loge­ments sociaux du centre de Londres déci­dée par Margaret Thatcher a eu pour effet de créer, dans l’ensemble de la zone métro­po­li­taine, une struc­ture de prix immo­bi­liers empê­chant les reve­nus les plus bas, et désor­mais les classes moyennes, d’accéder à la pro­priété à proxi­mité du centre urbain.

L’urbanisation a donc joué un rôle cru­cial dans l’absorption des sur­plus de capi­tal, et ce, sur des échelles géo­gra­phiques tou­jours plus larges ; mais elle est passée par des pro­ces­sus de des­truc­tion créa­tive qui ont dépos­sédé les masses urbaines de tout droit à la ville. Le bidon­ville global entre en col­li­sion avec le chan­tier de construc­tion global. Ce qui, pério­di­que­ment sus­cite des révoltes – comme celle, en 1871, des dépos­sé­dés pari­siens cher­chant à reprendre la ville perdue. De la même façon, les mou­ve­ments sociaux urbains des années 1960 (aux États-Unis après l’assassinat, en 1968, de Martin Luther King) vou­laient défi­nir un mode de vie urbain dif­fé­rent de celui qui leur était imposé par les pro­mo­teurs capi­ta­listes et par l’État. Si, comme c’est vrai­sem­blable, les actuelles dif­fi­cul­tés de la finance conti­nuent de s’accroître, si la phase néo­li­bé­rale, post­mo­der­niste et consu­mé­riste d’absorption capi­ta­liste des sur­plus par l’urbanisation, qui est jusqu’à pré­sent par­ve­nue à ses fins, touche à son terme, et s’il en résulte une crise de plus grande ampleur, la ques­tion se pose alors : où est notre 68 ? Ou, plus spec­ta­cu­laire, où est notre Commune ?

Concernant le sys­tème finan­cier, la réponse devra être plus com­plexe pré­ci­sé­ment parce que le pro­ces­sus urbain est désor­mais mon­dial. Les signes de révolte sont omni­pré­sents (l’agitation est chro­nique en Chine ou en Inde, les guerres civiles font rage en Afrique, l’Amérique latine est en ébul­li­tion, les mou­ve­ments auto­no­mistes émergent de par­tout, et, même aux États-Unis, des indices poli­tiques montrent que la popu­la­tion n’en peut plus des inéga­li­tés déli­rantes). N’importe laquelle de ces révoltes pour­rait faire tache d’huile. Toutefois, à la dif­fé­rence du sys­tème finan­cier, les nom­breux mou­ve­ments d’opposition urbains et péri­ur­bains sont loin d’être étroi­te­ment coor­don­nés. Mais si, d’une manière ou d’une autre, ils par­ve­naient à s’unir, que devraient-ils donc exiger ?

La réponse à cette ques­tion est assez simple en prin­cipe : un plus grand contrôle démo­cra­tique sur la pro­duc­tion et l’utilisation des sur­plus. Puisque le pro­ces­sus urbain est l’un des prin­ci­paux canaux de leur uti­li­sa­tion, alors le droit à la ville passe par l’établissement d’un contrôle démo­cra­tique sur l’emploi des sur­plus dans l’urbanisation. Avoir un excé­dent de pro­duc­tion n’est pas une mau­vaise chose : dans de nom­breuses situa­tions, les sur­plus sont essen­tiels à la survie. Tout au long de l’histoire capi­ta­liste, une partie de la plus-value créée a été pré­le­vée par l’État sous forme d’impôts, et cette pro­por­tion a for­te­ment aug­menté sous des gou­ver­ne­ments sociaux-démo­crates, qui ont placé une part signi­fi­ca­tive des sur­plus sous le contrôle de l’État. Au cours des trente der­nières années, le projet néo­li­bé­ral a cher­ché à pri­va­ti­ser ces sur­plus. Les don­nées concer­nant les pays de l’OCDE montrent tou­te­fois que la part de la pro­duc­tion brute taxée par l’État est demeu­rée à peu près constante depuis les années 1970. La prin­ci­pale réus­site de l’assaut néo­li­bé­ral a donc consisté à empê­cher la part de l’État de s’étendre comme elle l’avait fait au cours des années 1960. Une autre réus­site réside dans le fait que de nou­veaux sys­tèmes de gou­ver­nance ont été créés qui intègrent les inté­rêts éta­tiques et privés, et assurent que le contrôle de l’utilisation des sur­plus dans l’appareil d’État est favo­rable au grand capi­tal (comme Halliburton) et aux classes supé­rieures pour ce qui concerne l’orientation du pro­ces­sus urbain. L’accroissement de la part des sur­plus contrô­lée par l’État ne pourra donc fonc­tion­ner que si l’État est lui-même remis sous contrôle démocratique.

On constate que le droit à la ville tombe de plus en plus dans les mains d’intérêts privés ou quasi privés. À New York par exemple, un maire mil­liar­daire, Michael Bloomberg, refa­çonne la ville confor­mé­ment à son désir le plus cher – et selon des axes favo­rables aux pro­mo­teurs, à Wall Street et à la classe capi­ta­liste trans­na­tio­nale. Il vend la ville comme lieu idéal pour les grandes entre­prises et comme une fan­tas­tique des­ti­na­tion pour les tou­ristes, et trans­forme Manhattan en un gigan­tesque ghetto doré. Il refuse de sub­ven­tion­ner les entre­prises pour leur per­mettre de s’implanter à New York, arguant que si des entre­prises ont besoin de sub­ven­tions pour s’installer dans cette ville fort coû­teuse mais de très haute qua­lité, alors New York ne veut pas d’elles. Bloomberg n’a certes pas étendu cette décla­ra­tion aux per­sonnes, mais le même prin­cipe s’applique en pra­tique. Seattle est de fait diri­gée par le mil­liar­daire Paul Allen, et, à Mexico, l’homme le plus riche du monde, Carlos Slim, fait repa­ver les rues pour qu’elles soient plus conformes au goût des tou­ristes. Et les riches indi­vi­dus ne sont pas seuls à exer­cer un pou­voir direct. Dans la ville de New Haven, à court de fonds à réin­ves­tir dans le déve­lop­pe­ment urbain, c’est Yale, l’une des plus riches uni­ver­si­tés du monde, qui décide dans une large mesure des trans­for­ma­tions du tissu urbain afin de mieux l’adapter à ses besoins. John Hopkins en fait de même à Baltimore Est et l’université de Columbia pro­jette de les imiter pour cer­taines par­ties de New York (ce qui a, dans les deux cas, sus­cité des mou­ve­ments de résis­tance). Le droit à la ville, tel qu’il est à pré­sent consti­tué, est beau­coup trop limité, et la plu­part du temps, seule une petite élite poli­tique et éco­no­mique dis­pose du droit de façon­ner la ville confor­mé­ment à son désir le plus cher.

Chaque année au mois de jan­vier est publiée une esti­ma­tion du total des primes tou­chées par les finan­ciers de Wall Street en récom­pense du dur labeur effec­tué l’année pré­cé­dente. En 2007, année catas­tro­phique s’il en fût pour les mar­chés finan­ciers, ces primes s’élevaient à 33,2 mil­liards de dol­lars, soit seule­ment 2 % de moins que l’année pré­cé­dente. Au milieu de l’été 2007, la Réserve fédé­rale et la Banque cen­trale euro­péenne injec­tèrent des mil­liards de dol­lars de crédit à court terme afin d’assurer la sta­bi­lité du sys­tème finan­cier ; puis la Réserve fédé­rale pro­céda à une baisse spec­ta­cu­laire de ses taux d’intérêt et injecta d’énormes quan­ti­tés de liqui­di­tés à chaque fois que Wall Street mena­çait de plon­ger. Pendant ce temps, quelque deux mil­lions de per­sonnes, prin­ci­pa­le­ment des mères céli­ba­taires et leur famille, des Afro-Américains vivant dans les grandes villes et des popu­la­tions blanches mar­gi­na­li­sées de la semi-péri­phé­rie urbaine, se sont vus saisir leur maison et se sont retrou­vés à la rue. C’est ainsi que de nom­breux quar­tiers des centre-villes et que des com­mu­nau­tés péri­ur­baines entières ont été dévas­tés à cause des prêts consen­tis par les pré­da­teurs des ins­ti­tu­tions finan­cières. Cette popu­la­tion-là ne rece­vra aucune prime. Et, puisque la saisie signi­fie que la dette est épon­gée et que l’État amé­ri­cain consi­dère cela comme un revenu, nombre de ceux qui en ont fait les frais devront payer une coquette somme d’impôts pour de l’argent qu’ils n’ont jamais eu en leur possession.

Cette atroce dis­sy­mé­trie ne peut être inter­pré­tée que comme une forme criante de confron­ta­tion de classe. Se pose alors la ques­tion : pour­quoi la Réserve fédé­rale ne pou­vait-elle étendre son aide en liqui­di­tés à moyen terme aux deux mil­lions de foyers mena­cés d’expulsion afin d’empêcher la plu­part des sai­sies jusqu’à ce que la restruc­tu­ra­tion des prêts hypo­thé­caires per­mette de résoudre une grande part du pro­blème ? Cela aurait eu pour effet d’atténuer la crise du crédit et de pro­té­ger les plus pauvres et leurs quar­tiers. Certes, la Réserve fédé­rale aurait outre­passé ses fonc­tions nor­males, ce qui aurait consti­tué une infrac­tion aux règles néo­li­bé­rales de la dis­tri­bu­tion des reve­nus et de la res­pon­sa­bi­lité per­son­nelle. Mais cela aurait éga­le­ment empê­ché un « Katrina finan­cier », qui menace, tout à l’avantage des pro­mo­teurs, de balayer, avec bien plus d’efficacité et de rapi­dité que n’aurait pu le faire la loi, des quar­tiers habi­tés par des popu­la­tions à bas reve­nus implan­tées dans les centre-villes sur des ter­rains à valeur poten­tiel­le­ment élevée.

Le prix que nous payons, sur le plan social (pour ne rien dire de l’aspect éco­no­mique), pour res­pec­ter des règles qui engendrent une des­truc­tion créa­tive insen­sée, est énorme.

La révo­lu­tion sera urbaine ou ne sera pas

Un mou­ve­ment oppo­si­tion­nel cohé­rent doit encore appa­raître au XXIe siècle. Bien sûr, une mul­ti­tude de mou­ve­ments sociaux se concentrent déjà sur la ques­tion urbaine – de l’Inde et du Brésil à la Chine, en pas­sant par l’Espagne, l’Argentine et les États-Unis –, et un mou­ve­ment reven­dique même le droit à la ville. Mais il leur faut encore se retrou­ver sur un objec­tif unique : acqué­rir un contrôle plus grand sur l’utilisation des sur­plus (sans parler des condi­tions de leur pro­duc­tion). À notre époque, il doit s’agir d’une lutte mon­diale prin­ci­pa­le­ment diri­gée contre le capi­tal finan­cier, car c’est désor­mais à cette échelle que s’effectuent les pro­ces­sus d’urbanisation. La tâche poli­tique d’organiser une telle confron­ta­tion est certes dif­fi­cile et inti­mi­dante. Mais les oppor­tu­ni­tés sont mul­tiples, en partie parce que, comme l’a montré cette courte his­toire de l’urbanisation capi­ta­liste, des crises liées au pro­ces­sus d’urbanisation ne cessent d’éclater, que ce soit loca­le­ment (comme au Japon, en 1989, avec la crise des mar­chés fon­cier et immo­bi­lier, ou aux États-Unis en 1987-1989, avec la crise de l’épargne) ou mon­dia­le­ment (comme en 1973 ou aujourd’hui), et en partie parce que l’urbain est désor­mais le point où se heurtent de plein fouet – ose­rons-nous parler de lutte des classes ? – l’accumulation par dépos­ses­sion infli­gée aux plus pauvres et ce mou­ve­ment qui cherche à colo­ni­ser tou­jours plus d’espace pour la jouis­sance raf­fi­née et cos­mo­po­lite des plus riches.

L’adoption du droit à la ville comme slogan opé­ra­toire et comme idéal poli­tique – pré­ci­sé­ment parce qu’il se concentre sur qui gou­verne les liens internes unis­sant, depuis des temps immé­mo­riaux, l’urbanisation à la pro­duc­tion et à l’utilisation des sur­plus – serait un pre­mier pas vers l’unification de ces luttes. Il est impé­ra­tif de tra­vailler à la démo­cra­ti­sa­tion du droit à la ville et à la construc­tion d’un large mou­ve­ment social pour que les dépos­sé­dés puissent reprendre le contrôle de cette ville dont ils sont exclus depuis si long­temps, et pour que puissent s’instituer de nou­veaux modes de contrôle des sur­plus de capi­tal qui façonnent les pro­ces­sus d’urbanisation. Lefebvre avait raison de sou­li­gner que la révo­lu­tion serait urbaine, au sens large du terme, ou ne serait pas.

David Harvey

David Harvey enseigne l’ anthro­po­lo­gie à l’université de New York. En 1969, il publie Explanation in Geography, qui devient rapi­de­ment un ouvrage cen­tral de la géo­gra­phie scien­ti­fique. Figure majeure de la théo­rie sociale, il est reconnu comme celui qui a inté­gré la dimen­sion géo­gra­phique à l’analyse mar­xiste du capi­ta­lisme, notam­ment à tra­vers des livres comme Social jus­tice and the city(1973),The Limits to Capital(1982), Spaces of Capital(2002), et Paris, Capital of Modernity (2003). Géographie de la domination(Les prai­ries ordi­naires, 2008) est l’unique ouvrage dis­po­nible en français.

Pour citer cet article : David Harvey, Le droit à la ville, in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 12/10/2009, url:http:www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=307

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