POLITIQUE DE LA VILLE

Le droit à la ville à l’heure néolibérale

Par Mis en ligne le 11 octobre 2011

LE CAPITALISME CONTRE LE DROIT À LA VILLE. NÉOLIBÉRALISME, URBANISATION, RÉSISTANCES.

– David Harvey
– Éditeur : AMSTERDAM
– 93 pages / 7,13 €

Résumé : Un ouvrage éclai­rant sur la pro­duc­tion capi­ta­liste et inéga­li­taire des villes, mais dont la dimen­sion cri­tique masque cer­tains aspects posi­tifs des muta­tions à l’œuvre.

Longtemps inac­ces­sible au public fran­çais, l’œuvre de David Harvey fait enfin l’objet de plu­sieurs tra­duc­tions fran­çaises. Connu pour l’introduction des théo­ries mar­xistes dans la géo­gra­phie, l’auteur du clas­sique Social Justice and the City  pour­suit dans cet ouvrage son ana­lyse des liens entre le capi­ta­lisme et les inéga­li­tés urbaines. À l’heure où les centres-villes ne deviennent acces­sibles qu’à cer­taines per­sonnes mon­dia­li­sées et où la gen­tri­fi­ca­tion se géné­ra­lise à l’ensemble des métro­poles, les réflexions sur le « droit à la ville » reviennent avec force au sein des étude urbaines. Théorisé par Henri Lefebvre à la fin des années 1960, il ne s’agit pas seule­ment de l’accès à des res­sources urbaines ou à un loge­ment mais il doit sur­tout consti­tuer le droit « à nous chan­ger nous-mêmes en chan­geant la ville de façon à la rendre plus conforme à notre désir le plus cher » . S’inscrivant dans les pas de Lefebvre, David Harvey s’attache dans cet ouvrage à dénon­cer l’influence du capi­ta­lisme sur la pro­duc­tion urbaine et à énon­cer les élé­ments sus­cep­tibles de favo­ri­ser un déve­lop­pe­ment plus huma­niste et égalitaire.

Les dimen­sions inéga­li­taires de la pro­duc­tion urbaine capitaliste

Pour David Harvey, l’ensemble de la pro­duc­tion urbaine serait à l’heure actuelle contrô­lée par le pou­voir capi­ta­liste. Il s’attache en effet à démon­trer les liens par­ti­cu­liè­re­ment ténus qui existent entre ce modèle de déve­lop­pe­ment et les pro­ces­sus d’urbanisation. L’auteur rap­pelle dans un pre­mier temps avec clarté qu’en fonc­tion de ses propres carac­té­ris­tiques, le capi­ta­lisme doit pour se per­pé­tuer, être dans un pro­ces­sus de crois­sance conti­nue et la plus-value accu­mu­lée sans cesse réin­ves­tie. Le moindre blo­cage menace alors les acteurs capi­ta­listes de ne plus trou­ver de « biais pro­fi­table pour réin­ves­tir le capi­tal » et d’entrainer la déva­lua­tion des sur­plus de mar­chan­dises. De fait, « les poli­tiques du capi­ta­lisme sont affec­tées par le besoin per­pé­tuel de trou­ver des ter­rains pro­fi­tables à la pro­duc­tion et à l’absorption des sur­plus de capi­tal » . Or à l’instar des dépenses mili­taires, la ville joue selon l’auteur un rôle consi­dé­rable dans l’absorption du sur­pro­duit, ce qui l’amène à com­pa­rer le Paris de Haussmann et le New York de Moses à des « ava­leuses de pro­duit » , régu­la­trices des soucis posés par l’accumulation.

Ainsi à l’heure actuelle, l’urbanisation, notam­ment à tra­vers les booms immo­bi­liers, per­met­trait de résoudre cer­tains pro­blèmes d’écoulement des sur­plus de capi­taux. Au point que pour David Harvey, c’est en partie l’expansion urbaine des États-Unis qui aurait permis de sta­bi­li­ser le marché mon­dial lors de la crise des années 2000. Ces booms immo­bi­liers, pré­sents aujourd’hui sur l’ensemble des conti­nents et par­ti­cu­liè­re­ment en Chine, reposent sur la construc­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions finan­cières et de dis­po­si­tifs des­ti­nés à orga­ni­ser le crédit néces­saire à l’achat par les pro­prié­taires et à la construc­tion par les pro­mo­teurs. S’étalant aujourd’hui sur une échelle mon­diale réti­cu­laire et désar­ti­cu­lée, le pro­ces­sus d’urbanisation favo­rise cer­taines conduites tou­jours plus ris­quées de titri­sa­tion ou de prêt à des per­sonnes non sol­vables, ren­dant le marché actuel du prêt hypo­thé­caire incon­trô­lable. Et ce serait cette néces­sité impo­sée par le capi­ta­lisme d’écouler les sur­plus et de tou­jours plus inves­tir qui serait à la base d’effets socia­le­ment per­vers. Puisque lorsque des crises éclatent, leur impact est par­ti­cu­liè­re­ment fort au niveau local sur les infra­struc­tures et spé­ci­fi­que­ment sur les ménages les plus pauvres, à l’instar de la récente crise des « sub­primes ». Résultant de dyna­miques métro­po­li­taines et se réper­cu­tant en pre­mier lieu sur les villes, la crise actuelle serait donc pour David Harvey, une crise pro­fon­dé­ment urbaine.

Par ailleurs, l’absorption de sur­plus par les trans­for­ma­tions urbaines implique un accrois­se­ment des inéga­li­tés et des phé­no­mènes crois­sants de pau­vreté, par­ti­cu­liè­re­ment à tra­vers « l’accumulation par dépos­ses­sion ». Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer la géné­ra­li­sa­tion des dyna­miques d’expropriation des per­sonnes les plus dému­nies que l’on observe dans cer­tains espaces urbains en Chine, en Inde, en Turquie, au Brésil, etc., qui se font dans la pers­pec­tive de valo­ri­ser ces lieux et l’image attrac­tive de la ville. Selon Harvey, les citoyens n’auraient donc pas d’influence sur les pro­ces­sus d’urbanisation en cours et seraient même les pre­mières vic­times d’une dyna­mique d’accumulation ordon­née par les acteurs capi­ta­listes au pouvoir.

Tous ces constats sur les pro­fondes inéga­li­tés qui sont au cœur du pro­ces­sus d’urbanisation sou­lignent la néces­sité d’une reprise citoyenne du contrôle de la pro­duc­tion urbaine. Ce contrôle passe notam­ment par l’établissement d’un droit à la ville, qu’Harvey défi­nit comme la pré­ten­tion à un « pou­voir de façon­ne­ment fon­da­men­tal et radi­cal sur les pro­ces­sus d’urbanisation, c’est à dire sur les manières dont nos villes sont sans cesse trans­for­mées » . L’obtention du « droit à la ville comme slogan opé­ra­toire et comme idéal poli­tique – pré­ci­sé­ment parce qu’il se concentre sur qui gou­verne les liens unis­sant, depuis des temps immé­mo­riaux, l’urbanisation à la pro­duc­tion et à l’utilisation des sur­plus »  serait une manière de favo­ri­ser la réap­pro­pria­tion de la ville par ses habi­tants. Fidèle à la tra­di­tion mar­xiste, l’auteur sug­gère que seule la révo­lu­tion per­met­tra d’y parvenir.

La révo­lu­tion sera urbaine ou ne sera pas

Comme Lefebvre avant lui, David Harvey estime que la « classe ouvrière révo­lu­tion­naire (est) consti­tuée de tra­vailleurs urbains plutôt qu’exclusivement d’ouvriers à l’usine » . L’auteur ne se prive alors pas pour vili­pen­der les cher­cheurs mar­xistes qui conti­nuent de foca­li­ser leur atten­tion sur des rap­ports de classes a-ter­ri­to­riaux, en main­te­nant une dis­so­cia­tion entre la ville et les enjeux macroé­co­no­miques. C’est de cette scis­sion, récur­rente au sein de la recherche, que décou­le­rait une mécon­nais­sance des condi­tions ayant abouti à la crise de 2007-2009, en l’occurrence parce qu’ « aucune ten­ta­tive sérieuse n’a été entre­prise pour inté­grer l’étude des pro­ces­sus d’urbanisation et de for­ma­tion de l’environnement bâti dans la théo­rie géné­rale sur les lois de la cir­cu­la­tion du capital » .

Si des mou­ve­ments existent en faveur d’une démo­cra­ti­sa­tion des pra­tiques gou­ver­ne­men­tales ou de la ges­tion des res­sources, c’est par la ville que doit être mobi­lisé un mou­ve­ment pour la reprise du contrôle de l’utilisation des sur­plus. C’est en effet en ville que se confrontent avec le plus de vigueur « l’accumulation par dépos­ses­sion infli­gée aux plus pauvres et ce mou­ve­ment qui cherche à colo­ni­ser tou­jours plus d’espace pour la jouis­sance raf­fi­née et cos­mo­po­lite des plus riches » . Se réfé­rant à la Commune de Paris, l’auteur rap­pelle que ce n’était pas seule­ment les tra­vailleurs des usines qui étaient mobi­li­sés lors des sou­lè­ve­ments mais l’ensemble d’une popu­la­tion urbaine défa­vo­ri­sée. Il s’agissait fina­le­ment davan­tage d’un mou­ve­ment social pour le droit à la ville que d’un sou­lè­ve­ment pro­lé­ta­rien. Il prône alors une re-concep­tua­li­sa­tion de la ville comme « site de pro­duc­tion de la plus-value, plutôt que l’usine » . La révo­lu­tion, telle que la sou­haite David Harvey, ne passe plus par les seuls ouvriers mais par l’ensemble des pro­duc­teurs de la ville et ceux qui per­mettent la « repro­duc­tion de la vie quo­ti­dienne » , qu’il s’agisse des tra­vailleurs du bâti­ment et des trans­ports, de l’alimentation et de l’approvisionnement, des chauf­feurs de taxis et des arti­sans, etc. C’est en ce sens que la révo­lu­tion sera urbaine ou ne sera pas.

Dans cet ouvrage, David Harvey par­vient ainsi avec jus­tesse à mon­trer les voies par les­quelles se spa­tia­lise le capi­ta­lisme en fonc­tion de ses propres inté­rêts et à révé­ler la frag­men­ta­tion à l’œuvre des espaces urbains ainsi que la trans­for­ma­tion des conflits de classe. Dans un contexte de réces­sion et d’accroissement des inéga­li­tés, cette manière d’introduire les théo­ries éco­no­miques au sein de la géo­gra­phie ainsi que la clarté de ses démons­tra­tions consti­tuent cer­tai­ne­ment la source du succès actuel de David Harvey. Cependant, sous la plume de l’auteur, il semble que la struc­ture capi­ta­liste soit la seule à inter­ve­nir et à construire le cadre de vie de la popu­la­tion urbaine. La résis­tance à ce pro­ces­sus comp­te­rait alors seule­ment quelques grou­pus­cules épar­pillés sans influence. À se foca­li­ser sur une révo­lu­tion à venir et un ren­ver­se­ment de l’ordre établi, David Harvey semble aveugle aux dyna­miques huma­nistes qui guident cer­tains citoyens dans leur inter­ven­tion sur l’espace et à la reprise du pou­voir d’intervention urbaine qui se joue dans les espaces ordi­naires de la vie quo­ti­dienne. À tra­vers l’émergence de mou­ve­ments citoyens, d’institutions par­ti­ci­pa­tives, d’une archi­tec­ture éthique et sociale, une pro­duc­tion alter­na­tive de l’espace urbain émerge. Même si la plu­part de ces acteurs ne s’inscrivent pas dans une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire et que leur action reste modeste, leur mobi­li­sa­tion ne doit pas être négli­gée pour penser la ville contem­po­raine. C’est peut être même l’une des voies par les­quelles le « droit à la ville » pourra se dif­fu­ser à l’ensemble de ses résidents.

Titre du livre : Le capi­ta­lisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urba­ni­sa­tion, résistances.
Auteur : David Harvey
Éditeur : Amsterdam
Date de publi­ca­tion : 22/08/11
N° ISBN : 2354800959

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