Le dogmatisme n’est pas un marxisme

L’un des enjeux de la crise actuelle est la refondation d’un anticapitalisme moderne, d’un double point de vue, théorique et politique. Il s’agit de montrer que cette crise touche aux fondements mêmes du capitalisme, qu’il est dans une impasse dont on ne peut sortir que par une remise en cause des rapports sociaux essentiels de ce système. C’est une tâche urgente et prioritaire dans la conjoncture actuelle : avec la crise, une course de vitesse est ouverte entre la barbarie et la transformation sociale et cette alternative est d’autant plus centrale que la crise écologique surplombe l’ensemble.
Par Mis en ligne le 27 août 2009

Malheureusement, parmi ses nom­breux dom­mages col­la­té­raux, la crise sus­cite depuis quelques mois une série de contri­bu­tions pla­cées sous le signe d’un dog­ma­tisme contre-pro­duc­tif et assez décou­ra­geant. Fidèle à un prin­cipe élé­men­taire d’économicité (l’allocation opti­male des res­sources rares) ce texte se dis­pen­sera d’une dis­cus­sion détaillée ; il cherche plutôt à déga­ger les prin­ci­paux points d’appui de ce nou­veau dog­ma­tisme et à mon­trer com­ment il débouche assez logi­que­ment sur une pos­ture poli­tique incantatoire.

Le taux de profit baisse, c’est dans Marx 

Le point commun des contri­bu­tions en dis­cus­sion (1) est de faire réfé­rence à l’interprétation ortho­doxe de la loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit. Plusieurs d’entre elles l’opposent fron­ta­le­ment à la thèse, bap­ti­sée « sous-consom­ma­tion­niste » selon laquelle la crise actuelle pro­vien­drait au contraire d’un excès de profit.

Commençons par le côté pra­tique des choses. Depuis plu­sieurs années, un pro­fond sen­ti­ment d’indignation monte chez les tra­vailleurs, face aux « salaires » indé­cents des patrons, aux béné­fices extra­va­gants des socié­tés du Cac40, au com­por­te­ment des entre­prises qui licen­cient même quand elles font des pro­fits. Que font les savants mar­xistes ? Ils leur expliquent doc­te­ment, œuvres com­plètes de Marx en ban­dou­lière, que la crise pro­vient de la baisse du taux de profit. Telle est la théo­rie qui per­met­trait aux tra­vailleurs de mieux com­prendre ce qui leur tombe dessus.

Si c’était vrai, il fau­drait évi­dem­ment le dire, quitte à aller à l’encontre des per­cep­tions spon­ta­nées. Mais, en l’occurrence, il y a plus de com­pré­hen­sion du capi­ta­lisme quo­ti­dien chez les sala­riés révol­tés par la rapa­cité des pos­sé­dants que chez les exé­gètes du Capital. Marx, Lénine ou Boukharine, pour prendre quelques noms fameux, pas­saient une bonne partie de leur temps à consul­ter les sta­tis­tiques « bour­geoises » de leur époque. Plus près de nous, Ernest Mandel avait pensé utile de batailler contre les dog­ma­tiques de l’époque qui s’obstinaient, contre toute évi­dence, à défendre et illus­trer la thèse de la « pau­pé­ri­sa­tion absolue ».

Aujourd’hui, l’évidence est fla­grante : le taux de profit aug­mente ten­dan­ciel­le­ment depuis le milieu des années 1980. Toutes les sources sta­tis­tiques conduisent à un constat iden­tique. Pour main­te­nir le dogme de la baisse ten­dan­cielle, il faut cor­ri­ger ces sta­tis­tiques de manière à res­ti­tuer le « vrai » taux de profit, celui qui baisse. Mais ceci n’est pos­sible qu’au prix d’erreurs concep­tuelles. Ainsi Alan Freeman (2) n’exhibe un taux de profit en baisse qu’en oubliant que le capi­tal constant trans­met sa valeur au pro­duit. Robert Brenner (3) liquide la théo­rie de la valeur à partir d’un modèle où les gains de pro­duc­ti­vité font bais­ser les prix et rognent le profit à pro­por­tion (4). Même Chris Harman (5), pour­tant dési­reux de réta­blir le dogme, est obligé d’admettre que « les taux de profit se sont réta­blis à partir envi­ron de 1982 – mais seule­ment d’environ la moitié du déclin qui avait eu lieu dans la période pré­cé­dente ». Cette réserve n’est même pas véri­fiée dans le cas de l’Europe, si l’on se réfère aux éva­lua­tions de Duménil et Lévy (6).

Pourtant, les don­nées brutes dis­po­nibles livrent un constat sans ambigüité. Si on rap­porte l’excédent net d’exploitation au stock de capi­tal net, on fait appa­raître une très nette ten­dance à l’augmentation du taux de profit dans les prin­ci­paux pays capi­ta­listes. Cette évo­lu­tion est suf­fi­sam­ment pro­non­cée pour que l’on ne puisse pas espé­rer l’infléchir signi­fi­ca­ti­ve­ment par des cor­rec­tifs plus ou moins appro­priés (gra­phique 1).

dogmatisme-graphique-1

D’un point de vue plus théo­rique main­te­nant, et quitte à paraître ico­no­claste, force est de consta­ter que la ver­sion clas­sique de la loi de la baisse ten­dan­cielle pose pro­blème : il y a en effet une ten­dance mais aussi des contre-ten­dances. La ten­dance découle de l’augmentation du capi­tal par tête (de plus en plus de « machines » pour un nombre donné de sala­riés). Comme la plus-value est pro­por­tion­nelle au tra­vail exploité, elle tend à se réduire si on la rap­porte au volume de capi­tal engagé.

Mais, parmi les contre-ten­dances, il y a la pro­duc­ti­vité du tra­vail qui permet de réduire le coût des « machines ». Et cette contre-ten­dance peut com­pen­ser l’augmentation du nombre de « machines » de telle sorte que l’évolution de la com­po­si­tion orga­nique est indé­ter­mi­née. C’est exac­te­ment ce qu’écrit Marx quand il exa­mine les « causes qui contre­carrent la loi » : « La même évo­lu­tion qui fait s’accroître la masse du capi­tal constant par rap­port au capi­tal variable fait bais­ser la valeur de ses élé­ments par suite de l’accroissement de la pro­duc­ti­vité du tra­vail, et empêche ainsi que la valeur du capi­tal constant, qui pour­tant s’accroît sans cesse, n’augmente dans la même pro­por­tion que son volume maté­riel. Dans tel ou tel cas, la masse des élé­ments du capi­tal constant peut même aug­men­ter, tandis que sa valeur reste inchan­gée ou même dimi­nue » (7).

Marx pré­cise un peu plus loin que « les mêmes causes qui engendrent la ten­dance à la baisse du taux de profit modèrent éga­le­ment la réa­li­sa­tion de cette ten­dance ». Mais, pré­ci­sé­ment parce qu’il s’agit des « mêmes causes » (la pro­duc­ti­vité du tra­vail), il n’y a aucune raison a priori de penser que la ten­dance l’emporte sys­té­ma­ti­que­ment sur la contre-ten­dance. La pro­duc­ti­vité du tra­vail est sus­cep­tible de com­pen­ser à la fois, de manière par­fai­te­ment symé­trique, la pro­gres­sion du salaire réel et l’alourdissement du capi­tal phy­sique » (8). Ou bien, il fau­drait pos­tu­ler que la pro­duc­ti­vité du tra­vail pro­gresse sys­té­ma­ti­que­ment moins vite dans la sec­tion des biens de pro­duc­tion que dans celle des biens de consom­ma­tion, mais c’est la confi­gu­ra­tion inverse qui est la plus répandue.

Autrement dit, le numé­ra­teur et le déno­mi­na­teur du taux de profit peuvent rester constants, et par consé­quent le taux de profit lui-même. Il faut donc res­ti­tuer l’énoncé de Marx dans une ana­lyse de la dyna­mique longue du capi­ta­lisme et pré­sen­ter une ver­sion de long terme de la loi qui pour­rait s‘énoncer ainsi : « Les condi­tions de fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme peuvent être réunies pen­dant une période assez longue, mais les dis­po­si­tifs assu­rant leur obten­tion ne sont pas stables ou en tout cas ne peuvent être repro­duits dura­ble­ment » (9).

Une crise abso­lu­ment classique ? 

En insis­tant sur le côté « clas­sique » de cette crise de sur­pro­duc­tion, les ortho­doxes passent à côté de son carac­tère sys­té­mique. Le terme de crise est d’ailleurs trom­peur parce qu’il désigne plu­sieurs niveaux qu’il faut en réa­lité bien dis­tin­guer. Pour sim­pli­fier, on peut repé­rer dans l’histoire du capi­ta­lisme – et dans l’analyse de Marx – trois types de crises :

les crises cycliques qui cor­res­pondent au fonc­tion­ne­ment normal du capi­ta­lisme et dont l’on sort par le jeu de méca­nismes « endo­gènes », autre­ment dit internes au système ;

les grandes crises (pour reprendre l’image de Robert Boyer) qui marquent la fin d’une onde longue expan­sive (pour reprendre le concept de Mandel) : pour sortir de ces crises, il faut redé­fi­nir, de manière « exo­gène » (non auto­ma­tiques), les condi­tions de l’exploitation et de repro­duc­tion du système ;

les crises sys­té­miques, quand ce sont les prin­cipes mêmes de fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme qui sont en cause.

Passer de l’un à l’autre de ces niveaux, c’est passer d’un mar­xisme simple voire sim­pliste à un mar­xisme com­plexe et radi­cal. Au fond, les ana­lyses ici qua­li­fiées (sans doute à tort) d’orthodoxes ne dépassent pas le niveau de la crise cyclique et rape­tissent la dimen­sion de cette crise en la rédui­sant aux déter­mi­nants habi­tuels du cycle, qui s’appliquent par exemple à la baisse du taux de profit aux Etats-Unis entre 1997 et 2000.

Pour fran­chir la seconde étape, il faut inté­grer l’apport de la théo­rie des ondes longues et accé­der à une com­pré­hen­sion his­to­ri­ci­sée du capi­ta­lisme, bref à une concep­tua­li­sa­tion concrète. Elle fait la plu­part du temps défaut aux « ortho­doxes » qui accu­mulent les cita­tions de Marx, comme si les chan­ge­ments inter­ve­nus dans le capi­ta­lisme étaient pure­ment acces­soires. Ou bien, ils se réfèrent plus ou moins expli­ci­te­ment à une pério­di­sa­tion « trots­kiste » où, selon la for­mule fameuse, « les forces pro­duc­tives ont cessé de croître » depuis que Trotsky l’a dit.

Dans une polé­mique déjà ancienne mais très révé­la­trice, François Chesnais rap­pe­lait que, pour Marx, « l’élévation du taux géné­ral de plus-value est une pro­priété géné­rale du sys­tème capi­ta­liste pris comme tel ». Il en tirait argu­ment pour sou­te­nir que la réces­sion de 1974-75 n’avait intro­duit aucune rup­ture dans l’évolution de la pro­duc­ti­vité et du taux de plus-value (10). Pourtant l’analyse du capi­ta­lisme contem­po­rain doit inté­grer, parmi d’autres, ces deux rup­tures : à partir des années 80, les gains de pro­duc­ti­vité ralen­tissent et le taux d’exploitation se met à aug­men­ter ten­dan­ciel­le­ment. Cette double rup­ture cor­res­pond au pas­sage du capi­ta­lisme « for­diste » au capi­ta­lisme néo-libé­ral, autre­ment dit la fin de l’onde longue expan­sive d’après-guerre.

Toute ana­lyse rele­vant d’un mar­xisme vivant est bien vite taxée de « régu­la­tion­niste », dès lors qu’il cherche à déga­ger une pério­di­sa­tion fondée sur un agen­ce­ment dif­fé­rent des sché­mas de repro­duc­tion. A ses débuts, l’école de la régu­la­tion avait pour­tant apporté beau­coup quant à la com­pré­hen­sion du capi­ta­lisme contem­po­rain, mais elle a ensuite bifur­qué vers une sorte de recherche sys­té­ma­tique d’harmonie (11).

Mais le plus grave est sans doute l’incompréhension de la nature de la crise qui peut s’expliquer par une lec­ture par­tielle de Marx. Quitte à sim­pli­fier, c’est dans les Grundrisse, et assez peu dans Le Capital, qu’on trouve les élé­ments d’une ana­lyse de la crise sys­té­mique, celle qui sur­vient non pas seule­ment parce que le profit bais­se­rait, mais parce que le mode d’efficacité éco­no­mique propre au capi­ta­lisme appa­raît comme « étri­qué », compte tenu des pro­grès de la pro­duc­ti­vité. Le capi­ta­lisme, écrit Marx,

« pré­tend mesu­rer les gigan­tesques forces sociales ainsi créées d’après l’étalon du temps de tra­vail, et les enser­rer dans des limites étroites, néces­saires au main­tien, en tant que valeur, de la valeur déjà pro­duite. Les forces pro­duc­tives et les rap­ports sociaux – simples faces dif­fé­rentes du déve­lop­pe­ment de l’individu social – appa­raissent uni­que­ment au capi­tal comme des moyens pour pro­duire à partie de sa base étri­quée » (12)

Du point de vue de la cri­tique du capi­ta­lisme, l’un de ses traits les plus signi­fi­ca­tifs, et qui est à la racine de la finan­cia­ri­sa­tion, est que le taux de profit monte, mais que le taux d’accumulation ne suit pas. Pour aller vite : le capi­ta­lisme pré­fère ne pas répondre aux besoins sociaux dès lors que cela ne lui garan­ti­rait pas une hyper-rentabilité.

Cette expli­ca­tion est balayée d’un revers de main par Isaac Johsua : « Au total, la thèse des pro­fits aban­don­nant l’investissement pour la finance ne paraît pas très assu­rée. Celle d’une crise des débou­chés non plus. Je crois plus juste d’attribuer la crise actuelle à l’instabilité chro­nique du capi­ta­lisme » (13). La tau­to­lo­gie est ici élevée au rang de théo­rie : il y a crise, en raison de la « fon­cière insta­bi­lité du capi­ta­lisme » et « la sur­ve­nue d’une crise [me] paraît logique ».

Patrick Artus, un éco­no­miste peu sus­pect de radi­ca­lisme ou de mar­xisme, est fina­le­ment plus proche de la com­pré­hen­sion de cette contra­dic­tion entre logique de profit et satis­fac­tion des besoins sociaux quand il explique que le capi­ta­lisme devrait « accep­ter un ren­de­ment plus faible des pla­ce­ments, une ren­ta­bi­lité plus faible du capi­tal » (Flash Natixis n°42, 29 jan­vier 2008), et la finance renon­cer aux « actifs arti­fi­ciels dont le sous­jacent n’aboutit pas au finan­ce­ment d’investissements utiles » (Flash Natixis n°87, 29 février 2008). C’est au fond très juste, et en même temps extrê­me­ment naïf puisque, par nature, le capi­ta­lisme ne peut accep­ter une telle recommandation.

Surproduction ou sous-consom­ma­tion : il faut choisir 

Cette dis­cus­sion démontre sur­tout que le dog­ma­tisme est irré­con­ci­liable avec la dia­lec­tique et que là où Marx arti­cu­lait de manière lumi­neuse la créa­tion de la plus-value et la néces­sité de sa réa­li­sa­tion, nos mar­xistes arrivent très vite à un ulti­ma­tum. Soit vous affir­mez que cette crise est une crise clas­sique de sur­pro­duc­tion et de sur­ac­cu­mu­la­tion, et vous êtes en droit de vous récla­mer du mar­xisme ; soit vous insis­tez sur les dif­fi­cul­tés de la réa­li­sa­tion, et vous n’êtes que de pauvres key­né­siens. Il est las­sant de répondre à ce déluge argu­men­taire fait de « copier-coller » de cita­tions du Capital, très sou­vent inter­pré­tées à contre-sens, et on se bor­nera ici à ren­voyer à un texte d’Ernest Mandel où il insiste sur le fait que les crises com­binent tou­jours ces dif­fé­rents fac­teurs qu’il est absurde de sépa­rer et sur­tout de hié­rar­chi­ser (14).

Tout récem­ment, deux textes d’Alain Bihr (15) et de Marcel Roelandts (16) plaident de manière convain­cante et docu­men­tée pour une approche mul­ti­di­men­sion­nelle des crises, sans pour autant rien renier du cadre d’analyse mar­xiste, qu’ils contri­buent au contraire à res­ti­tuer dans toute sa richesse.

Les sché­mas étri­qués de la mono-cau­sa­lité conduisent à une ana­lyse inver­sée de la finance. Elle serait para­si­taire, pré­da­trice, etc. autre­ment dit ponc­tion­ne­rait indû­ment la plus-value, empê­chant ainsi le capi­ta­lisme d’accumuler du capi­tal. Si l’on vou­lait être polé­mique, on dirait que cette ana­lyse ne se dif­fé­ren­cie pas clai­re­ment du fier slogan de Sarkozy : « Au capi­ta­lisme finan­cier il faut oppo­ser le capi­ta­lisme des entre­pre­neurs » (17).

Cela donne lieu en tout cas à des déve­lop­pe­ments théo­riques éton­nants dont on peut donner quelques exemples. Duménil et Lévy expliquent que « le taux d’accumulation est com­mandé par le taux de profit retenu » et que « la remon­tée du taux de profit, avant ver­se­ment des inté­rêts et divi­dendes, fut confis­quée par la finance »(18). Certes, le ciseau entre profit et accu­mu­la­tion dis­pa­raît si l’on rai­sonne sur ce taux de profit retenu par les entre­prises. Mais c’est une expli­ca­tion tau­to­lo­gique, et c’est une curieuse concep­tion de la dyna­mique du capi­tal et du taux géné­ral de profit qui est nor­ma­le­ment le déter­mi­nant de l’accumulation, indé­pen­dam­ment de sa répar­ti­tion entre les dif­fé­rentes caté­go­ries de capitalisme.

On peut ici convo­quer Marx qui expli­quait très clai­re­ment pour­quoi c’est pré­ci­sé­ment ce qu’il ne fal­lait pas faire : « C’est à des­sein que nous pré­sen­tons cette loi [la baisse ten­dan­cielle du taux de profit] avant d’aborder la divi­sion du profit en diverses caté­go­ries indé­pen­dantes. Que l’on puisse expo­ser cette loi indé­pen­dam­ment de cette répar­ti­tion du profit entre diverses caté­go­ries de per­sonnes prouve d’emblée qu’elle est, dans sa géné­ra­lité, indé­pen­dante de cette divi­sion et des rela­tions mutuelles entre les caté­go­ries de profit qui en découlent. (…) La baisse du taux de profit tra­duit donc le rap­port décrois­sant entre la plus-value elle-même et la tota­lité du capi­tal engagé ; elle est donc indé­pen­dante de toute espèce de répar­ti­tion de cette plus-value entre les diverses caté­go­ries. » (19)

C’est en tout cas passer à côté de la véri­table ques­tion : pour­quoi le capi­ta­lisme contem­po­rain n’investit plus à pro­por­tion de la plus-value qu’il dégage ? La réponse ne se trouve pas non plus du côté de la théo­rie mar­xiste du « capi­tal fictif » que François Chesnais pré­sente comme un concept essen­tiel à la com­pré­hen­sion du capi­ta­lisme finan­cia­risé. Là encore, déluge de cita­tions à l’appui, il est fait à cer­tains (dont l’auteur de ces lignes) le reproche de ne pas saisir l’importance de ce concept. Or, il est inté­gré depuis long­temps aux ana­lyses – dont les miennes – mon­trant que la valo­ri­sa­tion des actifs finan­ciers est une forme vir­tuelle de richesse, fic­tive si l’on tient à ce terme, dont la réa­lité n’est confir­mée qu’au moment où s’effectue le grand saut périlleux dans la sphère réelle (20). De ce point de vue, les crises finan­cières doivent être com­prises comme autant de rap­pels à l’ordre de la loi de la valeur. Il ne devrait y avoir, et il n’y a, aucune diver­gence sur ce point entre marxistes.

La rup­ture, sinon rien 

Il est des polé­miques dont on aime­rait se dis­pen­ser. Ainsi, dans un texte soumis au Groupe de tra­vail éco­no­mique du NPA, Robert Rollinat sou­ligne une erreur que j’aurais com­mise en écri­vant que : « A partir du moment où le taux de profit aug­mente grâce au recul sala­rial sans repro­duire des occa­sions d’accumulation ren­table, la finance se met à jouer un rôle fonc­tion­nel dans la repro­duc­tion en pro­cu­rant des débou­chés alter­na­tifs à la demande sala­riale » (21). On voit mal, explique Rollinat, « com­ment la « demande sala­riale », en baisse rela­tive (et même abso­lue), compte tenu des pro­ces­sus décrits ci-dessus, pour­rait consti­tuer un « débou­ché » de la finance. Cette vision se rap­proche en fait de celle déve­lop­pée pen­dant un temps par Michel Aglietta et d’autres sur le « capi­ta­lisme patri­mo­nial » (on par­lait aussi de « capi­ta­lisme action­na­rial ») : les sala­riés pour­raient accé­der, eux aussi, en ache­tant des actions, au marché bour­sier ».

Cet amal­game fondé sur un contre-sens est décou­ra­geant. Quand on explique que la finance pro­cure des débou­chés alter­na­tifs à une demande sala­riale dont on vient de mon­trer qu’elle est com­pres­sée, il se trou­vera donc tou­jours un Rollinat pour com­prendre que la finance va per­mettre aux sala­riés d’accéder à la Bourse pour com­pen­ser le gel de leurs salaires. Ce que je m’évertue à expli­quer depuis pas mal de temps, c’est que la consom­ma­tion de plus-value des ren­tiers contri­bue à assu­rer la repro­duc­tion du sys­tème. C’est par­fai­te­ment conforme aux sché­mas de la repro­duc­tion où Marx intro­duit la plus-value consom­mée comme débou­ché pour la sec­tion des biens de consom­ma­tion. Quant à la théo­rie du capi­ta­lisme patri­mo­nial, il se trouve que j’y ai consa­cré un cha­pitre cri­tique dans un livre paru en 2000 (22).

Peut-être dira-t-on que c’est consa­crer beau­coup de temps à un médiocre épi­gone. Mais Rollinat a le mérite de syn­thé­ti­ser une pos­ture mal­heu­reu­se­ment com­mune dans la gauche radi­cale. Dans une autre note en bas de page, il cite cette « règle des trois tiers » que j’opposais à la « pro­po­si­tion baroque » de Sarkozy : « un schéma de sortie de crise fondé sur une aug­men­ta­tion de la part sala­riale [qui] pour­rait obéir à une autre règle des trois tiers : 1/ reva­lo­ri­sa­tion des salaires ; 2/ res­sources nou­velles pour la pro­tec­tion sociale ; 3/ nou­veaux emplois créés par la réduc­tion du temps de tra­vail. La via­bi­lité d’un tel pro­gramme serait assu­rée par la baisse des divi­dendes et un recours accru au crédit pour le finan­ce­ment des entre­prises, sans tou­cher aux capa­ci­tés d’investissement, ni même à la sacro-sainte compétitivité ». 

Pour Rollinat, je « semble suc­com­ber dans [sic] les pires illu­sions » parce que « dans le contexte actuel de la crise, on voit mal com­ment ce « pro­gramme » pour­rait être mis en œuvre sauf à rompre tota­le­ment avec la logique du capi­tal ». C’est à peu près du niveau de Denis Clerc qui, dans une autre polé­mique, découvre, ou feint de décou­vrir, que je « pos­tule impli­ci­te­ment une société qui n’est plus capi­ta­liste du tout » (23). Cette posi­tion est très grave, y com­pris les guille­mets mis à pro­gramme. Imaginez un super-mar­xiste inter­ve­nant à la porte d’une entre­prise en train de licen­cier. Que dirait-il aux sala­riés ? D’abord la théo­rie : vous allez être licen­ciés parce que le taux de profit des capi­ta­listes baisse (ten­dan­ciel­le­ment) depuis 20 ans. On ima­gine l’air un peu effaré de l’assistance. Viennent ensuite les pro­po­si­tions qui tiennent en une for­mule magique : « rompre abso­lu­ment avec la logique du capi­tal ». On aime­rait être sûr qu’il s’agisse d’une caricature.

Les dog­ma­tiques sont déci­dé­ment les rois de la rup­ture : après avoir rompu avec la tra­di­tion d’un mar­xisme vivant, ils jettent par dessus bord toute réflexion stra­té­gique et en par­ti­cu­lier la logique tran­si­toire, pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie trots­kiste. De quoi s’agit­il ? C’est assez simple : toute la ques­tion est de mettre en avant des reven­di­ca­tions qui répondent aux besoins majo­ri­taires tout en por­tant en elles une remise en cause poten­tielle du capi­ta­lisme. Par exemple, l’idée de siphon­ner les divi­dendes pour finan­cer les emplois créés par réduc­tion du temps de tra­vail est une idée juste qui désigne un objec­tif pra­tique. La ques­tion de savoir a priori s’il peut être imposé au capi­ta­lisme ou implique son ren­ver­se­ment est d’une cer­taine façon secon­daire. Ce qui compte, c’est la capa­cité de mobi­li­sa­tion et d’intervention active des tra­vailleurs dont un tel mot d’ordre peut être porteur.

Relisons Rollinat pour bien com­prendre ce qu’il énonce : « dans le contexte actuel de la crise, on voit mal com­ment ce « pro­gramme » pour­rait être mis en œuvre ». On peut retour­ner cette phrase dans tous les sens : elle veut dire que « dans le contexte actuel de la crise » on ne peut rien deman­der d’autre que l’éradication du capi­ta­lisme. Mais on tourne en rond chaque fois que l’on en revient ainsi à la pure incan­ta­tion (« A bas la pro­priété ! A bas le capitalisme ! »).

On retrouve de manière sous-jacente une cri­tique récur­rente, déve­lop­pée notam­ment par Chesnais, selon lequel la pers­pec­tive d’une autre répar­ti­tion des richesses serait au fond la ver­sion moderne des illu­sions réfor­mistes les plus clas­siques. Seuls les mots d’ordre met­tant en cause la pro­priété capi­ta­liste auraient un véri­table contenu anti­ca­pi­ta­liste. Il y a évi­dem­ment un lien avec la lec­ture théo­rique de la crise, comme si, en dehors de la vul­gate « ortho­doxe » (baisse ten­dan­cielle du taux de profit et sur­ac­cu­mu­la­tion), les autres ana­lyses en res­taient can­ton­nées – dans la sphère de la réa­li­sa­tion – à un simple pro­blème de répar­ti­tion des revenus.

C’est, encore une fois, ne pas com­prendre que le refus de répondre aux besoins sociaux parce qu’ils ne sont pas suf­fi­sam­ment ren­tables consti­tue l’essence de cette crise et cor­res­pond à un dys­fonc­tion­ne­ment fon­da­men­tal du sys­tème. Le poin­ter ne débouche pas sur un pro­gramme « key­né­sien » de relance sala­riale, mais sur la remise en cause de la logique de profit à partir de l’affirmation de droits élé­men­taires. L’explication qu’il faut mettre en avant est assez simple : « nos vies valent mieux que leurs pro­fits » et il faut orga­ni­ser autre­ment l’économie et donc la société.

La stra­té­gie doit consis­ter ensuite à mettre en avant des reven­di­ca­tions justes, à mon­trer que c’est éco­no­mi­que­ment pos­sible et que ce sont des inté­rêts sociaux mino­ri­taires qui s’y opposent. C’est une méthode en somme expé­ri­men­tale : deman­dons ce qui est légi­time et pos­sible, mais deman­dons le jusqu’au bout et avec éner­gie. On verra bien si le capi­ta­lisme est capable de répondre à nos reven­di­ca­tions (nous nous pen­sons que non).

Pour sortir du cercle vicieux (le capi­ta­lisme n’a rien à offrir, mais com­ment s’en débar­ras­ser ?), il faut mettre en avant l’idée de contrôle. Comment de toute manière ima­gi­ner une irrup­tion dans la pro­priété sans l’auto-activité des tra­vailleurs déci­dant de contrô­ler sur le ter­rain les licen­cie­ments et les embauches ? Comment inter­dire les licen­cie­ments : par une loi tombée du ciel ou arra­chée sous la pres­sion des luttes sociales ? Seule la mobi­li­sa­tion peut décro­cher une telle avan­cée, mais penser qu’on peut l’enclencher à partir de mots d’ordre abs­traits dénués de tout objec­tif concret est une véri­table régres­sion qui redouble l’ossification théo­rique, tout en s’appuyant évi­de­ment sur elle. Tel est peut-être le fond du débat : faut-il s’attacher au purisme du mot d’ordre, plutôt qu’à sa capa­cité à enclen­cher aux luttes sociales et à leur donner un sens et une cible ? Bref, comme le pro­po­saient Marx et Engels dans L’idéologie alle­mande, il faut déci­dé­ment appe­ler « com­mu­nisme le mou­ve­ment réel qui abolit l’ordre actuel ».


Notes

(1) voir les contri­bu­tions de François Chesnais et de Louis Gill ainsi que les réac­tions d’Alain Bihr sur le site A l’encontre : http://​tinyurl​.com/​a​l​encon ou sur cette page : http://​hus​so​net​.free​.fr/​c​a​p​i​c​o​l​a.htm

(2) Alan Freeman, « The Case for Simplicity : a Paradigm for the Political Economy of the 21st Century » dans A. Freeman, A. Kliman, J. Wells (Editors), The New Value Controversy and the Foundations of Economics , Edward Elgar, 2004.

(3) Robert Brenner, « The Economics of Global Turbulence », New Left Review n°229, 1998.

(4) Michel Husson, « En sur­fant sur l’onde longue », http://​hus​so​net​.free​.fr/​b​r​e​n​n​e​r​2.pdf ver­sion fran­çaise de « Riding the long wave » publié dans Historical mate­ria­lism n°5, 1999, http://​hus​so​net​.free​.fr/​s​u​r​f​i​n​g.pdf

(5) Chris Harman, « Le taux de profit et le monde d’aujourd’hui », tra­duit de International Socialism, n°115, 2007, http://​gesd​.free​.fr/​h​a​r​m​a​n​7.pdf

(6) Gérard Duménil et Dominique Lévy, Crise et sortie de crise, PUF, 2000, p.35

(7) Karl Marx, Le Capital, Livre 3, Tome 1, Editions sociales, 1957, p.248-249.

(8) pour une pré­sen­ta­tion syn­thé­tique, voir Michel Husson, Sur la baisse ten­dan­cielle du taux de profit, http://​hus​so​net​.free​.fr/​t​p​r​o​f​b​i​s.pdf 1996

(9) Michel Husson, Misère du Capital, Syros, 1996, http://​hus​so​net​.free​.fr/​m​d​k.pdf

(10) François Chesnais, « Quelques élé­ments de réponse aux remarques de Claude Serfati », Carré rouge n°3, 1996 ; voir aussi Michel Husson, « Contre le féti­chisme de la finance », Critique com­mu­niste n°149, 1997, http://​hus​so​net​.free​.fr/​f​i​n​a​n​c​e​9​7.pdf

(11) Michel Husson, « L’école de la régu­la­tion, de Marx à la Fondation Saint-Simon : un aller sans retour ? » dans J. Bidet et E. Kouvelakis, Dictionnaire Marx contem­po­rain, PUF, 2001, http://​hus​so​net​.free​.fr/​r​e​g​u​l​a​9​9.pdf

(12) Karl Marx, Fondements de la cri­tique de l’économie poli­tique [Grundrisse], Editions Anthropos, 1968, tome 2, p.223.

(13) Isaac Johsua, La grande crise du XXIe siècle, La Découverte, 2009.

(14) Ernest Mandel, « L’explication des crises capi­ta­listes », 1982, http://​gesd​.free​.fr/​m​a​n​d​e​l​8​2.pdf

(15) Alain Bihr, « Pour une approche mul­ti­di­men­sion­nelle des crises de la pro­duc­tion capi­ta­liste », site A l’encontre, juin 2009, http://​tinyurl​.com/​b​ihr69

(16) Marcel Roelandts, « Le cadre métho­do­lo­gique de la théo­rie des crises chez Marx et sa vali­da­tion empi­rique », juin 2009, http://​tinyurl​.com/​m​e​thodo.

(17) Nicolas Sarkozy, dis­cours de Toulon, 25 sep­tembre 2008, http://​gesd​.free​.fr/​s​a​r​k​o​t​o​u​l​o​n.pdf

(18) Gérard Duménil et Dominique Lévy, Crise et sortie de crise, Paris PUF, 2000.

(19) Karl Marx, Le Capital, Livre 3, Tome 2, Editions sociales, 1957, p.131.

(20) Michel Husson, « Pour une poi­gnée de tril­lions », Regards, décembre 2008, http://​hus​so​net​.free​.fr/​2​5​0​0​0.pdf

(21) Michel Husson, Un pur capi­ta­lisme, Editions Page Deux, Lausanne, 2008, p.20.

(22) Michel Husson, Le grand bluff capi­ta­liste, La Dispute, Paris, 2000, http://​hus​so​net​.free​.fr/​b​l​u​f​f.pdf

(23) Denis Clerc, « Réponse à Michel Husson » L’Economie poli­tique n°42, Avril 2009, http://​hus​so​net​.free​.fr/​d​c​2​m​h.pdf

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