Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Le devenir total de capital : l’université comme lieu d’accumulation du capital humai

Chantiers théoriques

Par Mis en ligne le 09 février 2020

Ainsi donc, cama­rades, si nous vou­lons remé­dier à la pénu­rie d’hommes et obte­nir que notre pays dis­pose de cadres suf­fi­sants, capables de faire pro­gres­ser la tech­nique et la mettre en action, nous devons savoir avant tout appré­cier les hommes, appré­cier les cadres, appré­cier chaque tra­vailleur pou­vant être utile

à l’œuvre com­mune. Il faut enfin com­prendre que de tous les capi­taux pré­cieux dans le monde, le plus pré­cieux et le plus déci­sif ce sont les hommes, les cadres.

Il faut com­prendre que dans les condi­tions actuelles, « les cadres décident de tout ».

Joseph Staline, L’homme, le capi­tal le plus pré­cieux, 1935.

Ce texte vise à ana­ly­ser les trans­for­ma­tions qui s’opèrent au sein des ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires dans le contexte de la crise struc­tu­relle dans laquelle le capi­ta­lisme est plongé depuis plus d’une qua­ran­taine d’années. Cette crise s’ins- crit au cœur même d’une des contra­dic­tions cen­trales du capi­ta­lisme qui repose sur le fait qu’en même temps que le Capital a besoin du tra­vail vivant pour se valo­ri­ser, la dyna­mique d’accumulation néces­site de rem­pla­cer le tra­vail humain par des machines. Dans ce texte, nous mon­tre­rons com­ment le Capital cherche à dépas­ser cette contra­dic­tion en modi­fiant la nature du savoir, de la connais­sance et de l’être humain, pour en faire un inves­tis­se­ment pro­duc­tif dont la ren­ta­bi­lité serait mesu­rable.

À tra­vers l’analyse de l’idéologie pro­pa­gée par l’une des prin­ci­pales ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE), il s’agira de voir en quoi celle-ci cherche à relan­cer le capi­ta­lisme en déployant un bagage concep­tuel visant à bran­cher direc­te­ment les uni­ver­si­tés sur la dyna­mique d’accumulation du capi­tal. Nous sou­te­nons que cette trans­for­ma­tion pilo­tée dans les offi­cines de l’OCDE a pour prin­ci­pal objec­tif de pro­duire un « Homme nou­veau », un indi­vidu se défi­nis­sant comme un entre­pre­neur de lui-même tel que décrit par la théo­rie néo­li­bé­rale du « capi­tal humain[1] ».

La trans­for­ma­tion tech­no­cra­tique de l’université et la sub­jec­ti­vité entre­pre­neu­riale qui l’accompagne s’inscrivent dans le pas­sage d’un capi­ta­lisme libé­ral vers un capi­ta­lisme orga­nisé où la pla­ni­fi­ca­tion conjointe de la part des entre- prises et de l’État vient rem­pla­cer la média­tion des rap­ports sociaux par le biais du marché. Comme le sou­li­gnait Ernest Mandel : « Ce n’est plus la pro­duc­tion d’honnêtes hommes”, de bour­geois culti­vés, c’est-à-dire d’individus aptes à juger et à tran­cher rai­son­na­ble­ment et rigou­reu­se­ment – ce qui cor­res­pond aux besoins du capi­ta­lisme de la libre concur­rence –, mais celle de sala­riés intel­lec­tuel­le­ment très qua­li­fiés, qui est deve­nus la tâche essen­tielle de l’enseignement supé­rieur dans le troi­sième âge du capi­ta­lisme[2]. »

Nous mon­tre­rons dans cet article com­ment les muta­tions du capi­ta­lisme contem­po­rain qui se carac­té­risent par la mon­dia­li­sa­tion, la finan­cia­ri­sa­tion et la mar­chan­di­sa­tion du savoir s’accompagnent d’une trans­for­ma­tion ins­ti­tu­tion- nelle au sein des uni­ver­si­tés. Suivant l’analyse déve­lop­pée par le théo­ri­cien de l’économie poli­tique inter­na­tio­nale Robert W. Cox, il est pos­sible de sou­te­nir que cette trans­for­ma­tion s’inscrit dans un pro­ces­sus de trans­na­tio­na­li­sa­tion de l’État. Cette notion vise à illus­trer com­ment, dans un contexte de mon­dia­lisa- tion de la pro­duc­tion, l’État devient une cour­roie de trans­mis­sion de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique[3]. Selon Cox, l’État se trans­na­tio­na­lise dans la mesure où les agences minis­té­rielles domi­nantes – finance, cabi­net du pre­mier ministre

– jouent un rôle majeur dans l’adaptation des poli­tiques inté­rieures aux condi­tions de fonc­tion­ne­ment de l’économie mon­diale. Si les théo­ri­ciens de l’économie poli­tique inter­na­tio­nale d’inspiration néo­gram­scienne ont ana­lysé le rôle des minis­tères à voca­tion éco­no­mique dans le pro­ces­sus de trans­na­tio­na­li­sa­tion de l’État, ils ont négligé cepen­dant les pro­fondes muta­tions des minis­tères de l’Éducation. Bien que leurs acti­vi­tés paraissent limi­tées à l’espace natio­nal, ces minis­tères se trans­na­tio­na­lisent éga­le­ment dans le contexte d’une « éco­no­mie glo­bale du savoir ». Plus pré­ci­sé­ment, nous ver­rons que c’est au sein de l’OCDE que la volonté de l’over­class[4] finan­cière et mana­gé­riale[5] de sou­mettre les sys­tèmes natio­naux d’éducation à la domi­na­tion de la raison de la valeur abs­traite est éla­bo­rée de la manière la plus cohé­rente.

L’OCDE et l’arrimage de l’éducation à l’économie

Les tra­vaux de l’historien des poli­tiques d’éducation de l’OCDE, George Papadopoulos[6], per­mettent d’illustrer com­ment la mas­si­fi­ca­tion de l’enseigne- ment supé­rieur, puis le déve­lop­pe­ment d’instruments de mesure et de contrôle de l’offre de pro­grammes sont moti­vés dès l’après-guerre par une volonté de tay­lo­ri­ser l’utilisation des res­sources humaines (capi­tal humain) pour maxi­mi­ser la crois­sance de la valeur. Ce pro­gramme, initié par une OCDE lar­ge­ment finan­cée par les États-Unis, a pour objec­tif d’utiliser la démo­cra­ti­sa­tion de l’enseignement supé­rieur comme levier de la pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique capi­ta­liste.

En aug­men­tant le nombre d’universitaires et en arri­mant la for­ma­tion, prin­ci­pa­le­ment dans les domaines tech­nos­cien­ti­fiques, aux exi­gences de la crois­sance, en déve­lop­pant des outils d’évaluation et de mesure, l’objectif est d’optimiser les pré­vi­sions quant à la for­ma­tion et à l’allocation des res­sources humaines[7] dans le but de maxi­mi­ser la crois­sance du Capital. Cela veut dire qu’on ne peut plus lais­ser le « fac­teur rési­duel[8] » qu’est l’éducation en dehors des plans et cal­culs qui anti­cipent sur la crois­sance : il faut l’intégrer entiè­re­ment dans la stra­té­gie d’accumulation.

L’OCDE pro­cède par ému­la­tion, c’est-à-dire qu’elle sol­li­cite la par­ti­ci­pa­tion volon­taire, puis pro­duit des ana­lyses qu’elle dif­fuse aux ministres de l’Éducation des pays membres tout en encou­ra­geant un climat d’opinion favo­rable dans les pays membres. L’OCDE par­ti­cipe insi­dieu­se­ment au cadrage des pro­blèmes que vivent les pays et à la défi­ni­tion de solu­tions qui per­colent depuis l’instance inter- natio­nale jusque dans les admi­nis­tra­tions locales.

Dans le cas de l’éducation, le pro­blème sur­vient avec la néces­sité de recons­truire l’Europe de l’Ouest et d’y relan­cer l’économie après la Deuxième Guerre mon­diale. L’Organisation euro­péenne de coopé­ra­tion éco­no­mique (OECE) est mise en place pour dis­tri­buer l’aide four­nie par les États-Unis, notam­ment à

tra­vers le Plan Marshall (12 mil­liards de dol­lars). L’organisation dépasse bien vite son mandat ini­tial et cherche à aug­men­ter la pro­duc­tion, moder­ni­ser les équi­pe­ments indus­triels et ins­tau­rer le libre-échange. L’article 8 de sa Charte est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant : il incite les États à déve­lop­per une uti­li­sa­tion opti­male de leur force de tra­vail (man­po­wer)[9], spé­cia­le­ment le per­son­nel tech- nique et scien­ti­fique, le tout pour aug­men­ter la pro­duc­ti­vité. C’est à partir de ce moment que le « fac­teur humain » dans l’accroissement de la pro­duc­tion devien­dra l’une des pré­oc­cu­pa­tions cen­trales des déci­deurs occi­den­taux.

C’est ce qui explique que dans les décen­nies sub­sé­quentes l’emphase sera mise sur la for­ma­tion et la recherche dans les domaines liés au déve­lop­pe­ment tech­nos­cien­ti­fique, une visée que repren­dra l’OCDE lors de sa créa­tion en 1961. Pour atteindre cet objec­tif, il faudra mettre en branle « des chan­ge­ments majeurs dans l’éducation géné­rale et uni­ver­si­taire et dans la for­ma­tion[10] ». Le Sputnik shock vien­dra aiguillon­ner le pro­ces­sus : on craint que l’Union sovié­tique ne déve­loppe une qua­lité de per­son­nel tech­nique et scien­ti­fique et un sys­tème d’éducation capable de mettre en péril l’hégémonie état­su­nienne[11]. La pla­ni­fi­ca­tion de l’éducation de masse devient alors l’un des enjeux de la Guerre froide. Pour battre de vitesse les Soviétiques dans la pla­ni­fi­ca­tion de l’utilisation du capi­tal humain, émuler le modèle amé­ri­cain est rapi­de­ment « devenu une part de l’ordre du jour caché, et par­fois expli­cite des poli­tiques d’éducation et des poli­tiques scien­ti­fiques des pays les plus avan­cées d’Europe qui étaient membres de l’OCDE[12]».

La pla­ni­fi­ca­tion requiert le déve­lop­pe­ment d’instruments de mesures, de col­lectes de don­nées sur les besoins anti­ci­pés en res­sources humaines sur le long terme. Il faut pour cela culti­ver dans la popu­la­tion une sym­pa­thie et un inté­rêt pour les sta­tis­tiques com­pa­ra­tives en édu­ca­tion (c’est ce que font actuel­le­ment les clas­se­ments des écoles dédiés aux parents). Le champ de « l’économie de l’éducation », auquel on peut asso­cier des noms comme ceux d’Edward Denison ou Gary Becker, s’est déve­loppé autour de ces objets d’étude. Le constat géné­ral de départ est que la crois­sance démo­gra­phique limi­tée de la popu­la­tion active et le pla­fon­ne­ment de l’investissement dans le capi­tal fixe (ex : machi­ne­rie) néces­sitent le déve­lop­pe­ment d’un savoir per­met­tant une maî­trise et un contrôle plus serré des appren­tis­sages de la force de tra­vail afin de maxi­mi­ser la « crois­sance des out­puts[13] », c’est-à-dire d’accumuler le maxi­mum de sur­va­leur.

L’OCDE cherche aussi à déve­lop­per dans la popu­la­tion et chez les jeunes une culture favo­rable à l’enseignement des sciences et des tech­no­lo­gies, en les pré­sen­tant comme des ins­tru­ments de pros­pé­rité indi­vi­duelle et col­lec­tive. L’ob- jectif est d’augmenter la fré­quen­ta­tion de l’enseignement supé­rieur, ce qui en

retour exige des inves­tis­se­ments signi­fi­ca­tifs dans les infra­struc­tures (bâti­ments, labo­ra­toires, équi­pe­ments, etc.). C’est pour­quoi l’argument ini­tial selon lequel

« il sera impos­sible de rem­plir les besoins accrus en matière de force de tra­vail néces­saire à la crois­sance de l’économie sans étendre le bassin de recru­te­ment des talents[14] » a été refor­mulé sous forme d’un dis­cours vou­lant que « chaque indi­vidu ait le droit d’accéder à l’éducation »[15] et à des mesures pour concré­ti­ser la démo­cra­ti­sa­tion de l’accès. Pour com­bler les besoins en matière de « capi­tal humain » qua­li­fié, il fal­lait sus­ci­ter chez les popu­la­tions le désir d’accéder à la for­ma­tion supé­rieure en la pré­sen­tant comme un droit. Cette opé­ra­tion permet d’enrôler le désir[16] des classes popu­laires, et de leur faire inté­rio­ri­ser les impé­ra­tifs de la pour­suite de la valo­ri­sa­tion capi­ta­liste.

Une grande partie du tra­vail de l’OCDE a été de rendre dési­rable cette mas­si­fi­ca­tion ins­tru­men­ta­li­sa­tion de l’enseignement supé­rieur et le déve­lop­pe­ment d’outils de mesure en pré­sen­tant l’opération comme la concré­ti­sa­tion ou l’élargissement d’un « droit à l’éducation » pour les popu­la­tions, sans trop pré­ci­ser expli­ci­te­ment que le contenu et la fina­lité de l’éducation n’étaient plus la trans­mis­sion de la culture, mais la sti­mu­la­tion de la crois­sance au moyen de la tech­nique et de la science. Tout le pro­blème vien­dra par la suite du fait que l’université conser­vera malgré tout une rela­tive part d’autonomie et qu’on y trou­vera encore des dis­ci­plines tra­di­tion­nelles pour coha­bi­ter avec les nou­veaux pro­grammes au ser­vice du capi­tal. L’étape sui­vante, moti­vée par les chutes de pro­duc­ti­vité des années 1990[17], sera de par­ache­ver la muta­tion et d’inféoder tota­le­ment l’offre de pro­grammes aux injonc­tions des orga­ni­sa­tions éco­no­miques et des mar­chés, de telle sorte que plus aucune contra­dic­tion interne n’empêche la mise en boucle cyber­né­tique et fluide du sous-sys­tème de la for­ma­tion avec celui de la valo­ri­sa­tion.

Les tra­vaux de Papadopoulous nous per­mettent bien de mon­trer en quoi la défense de « l’accès » ou du « droit à l’éducation » ne suf­fisent pas : le véri­table pro­blème concerne la nature du savoir et la fina­lité que l’on cherche à impo­ser à l’université dans la société, c’est-à-dire servir d’auxiliaire pour la valo­ri­sa­tion du Capital. À moins de remettre en ques­tion cette fina­lité, le pro­blème res­tera entier.

La gou­ver­nance des uni­ver­si­tés à l’ère néo­li­bé­rale

Bien que l’idée de mettre en rela­tion l’éducation et l’économie che­mine tran­quille­ment entre les années 1945 et 1970, les sys­tèmes natio­naux d’éducation jouissent tout de même d’une auto­no­mie rela­tive vis-à-vis du marché[18]. C’est à partir des années 1970, dans la foulée de la contre-révo­lu­tion néo­li­bé­rale,

qu’apparaît la volonté de bran­cher direc­te­ment l’éducation sur l’économie en modi­fiant la nature même du savoir. À ce moment seule­ment, il sera pos­sible de trans­for­mer les ins­ti­tu­tions d’éducation post­se­con­daire en lieu d’accumula- tion du capi­tal. Afin de com­prendre le rôle cen­tral que jouera l’OCDE dans la pro­duc­tion d’un nou­veau régime nor­ma­tif concer­nant la gou­ver­nance des éta­blis­se­ments uni­ver­si­taires, il faut rap­pe­ler en quoi consistent les fon­de­ments épis­té­mo­lo­giques de la connais­sance dans l’optique néo­li­bé­rale.

C’est Friedrich Hayek, dans un article inti­tulé « The use of know­ledge in socie­ties [19]», qui posera les jalons du nou­veau statut de la connais­sance dans la société de marché. Selon Hayek, le pro­blème éco­no­mique fon­da­men­tal n’est pas, comme chez les auteurs libé­raux clas­siques, celui de l’équilibre du marché dans un contexte d’adéquation par­faite entre l’offre et la demande, mais plutôt celui de l’utilisation de l’information dans un contexte d’incertitude. La thèse de Hayek vise prin­ci­pa­le­ment à dis­cré­di­ter toute pos­si­bi­lité de pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique en mon­trant qu’il est impos­sible pour une ins­ti­tu­tion cen­tra­li­sée, un État, de connaître l’ensemble des infor­ma­tions déte­nues par les divers agents éco­no­miques, qui sont ici conçus comme des entre­pre­neurs d’eux-mêmes. La révo­lu­tion épis­té­mo­lo­gique engen­drée par le néo­li­bé­ra­lisme a ainsi consisté à modi­fier la repré­sen­ta­tion sym­bo­lique du marché : d’un lieu de dis­tri­bu­tion de la richesse dans la société, le marché devient un lieu de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion de l’information. Dans ce contexte, la seule infor­ma­tion per­ti­nente est celle qui trouve une appli­ca­tion pra­tique dans le marché. Plus pré­ci­sé­ment, si la concep­tion moderne du savoir était asso­ciée à la capa­cité de com­pré­hen­sion syn- thé­tique des phé­no­mènes sociaux, le néo­li­bé­ra­lisme réduit le savoir à une infor­ma­tion et évacue sa dimen­sion cultu­relle au profit de sa dimen­sion « tacite ». Le savoir « tacite » consiste en la capa­cité ins­tinc­tive des indi­vi­dus à trans­for­mer leurs com­por­te­ments en fonc­tion des infor­ma­tions com­mu­ni­quées par leur envi­ron­ne­ment, c’est-à-dire par le sys­tème des prix. Par le biais d’un pro­ces­sus d’abstraction, la dimen­sion cultu­relle du savoir consti­tu­tif de la réflexi­vité humaine est ampu­tée, ce qui rend pos­sible son échange mar­chand. Le fétiche de la valeur- savoir réduit ainsi le savoir au statut d’information-marchandise. Sa valeur se mesure désor­mais par sa capa­cité à réduire les incer­ti­tudes qui découlent du fait que le marché est en constant dés­équi­libre. Pour le for­mu­ler autre­ment, seules les infor­ma­tions qui réduisent les incer­ti­tudes sont com­mu­ni­quées, donc valo­ri­sées. Ces trans­for­ma­tions épis­té­mo­lo­giques asso­ciées au régime nor­ma­tif néo­li­bé­ral induisent une nou­velle ratio­na­lité cyber­né­tico-com­mu­ni­ca­tion­nelle qui s’ancre dans la pra­tique de la gou­ver­nance des uni­ver­si­tés. Les réflexions de l’OCDE sur la gou­ver­nance des uni­ver­si­tés s’inspireront notam­ment des thèses néo­li­bé­rales sur la nou­velle ges­tion publique[20]. Dans la nou­velle ges­tion publique

s’opère une conver­gence entre les théo­ries de la gou­ver­nance et la nou­velle concep­tion néo­li­bé­rale du savoir. Selon le néo­li­bé­ra­lisme, c’est la com­plexité

– qui pro­vient de la divi­sion sociale du tra­vail et de la dis­per­sion des connais­sances – qui empêche toute forme d’intervention poli­tique col­lec­tive visant à régu­ler les inter­ac­tions sociales. Hayek appré­hende ainsi le marché comme une orga­ni­sa­tion auto­ré­gu­lée qui pro­duit de l’ordre grâce à l’ajustement mutuel des diverses enti­tés éco­no­miques indi­vi­duelles dans un réseau d’interactions nommé catal­laxie[21]. Selon cette pers­pec­tive cyber­né­tique, l’ordre ne dépend plus d’uni- tés fixes dont les inté­rêts sont défi­nis par des iden­ti­tés qui existent de manière aprio­rique. Il résulte plutôt d’un pro­ces­sus com­plexe impli­quant une trans­for­ma­tion conti­nuelle des sujets qui se connectent/​déconnectent constam­ment des réseaux sociaux et du pou­voir. Reprenant les prin­cipes cyber­né­tiques issus de la doc­trine néo­li­bé­rale, la pra­tique de la gou­ver­nance vise à implan­ter des méca­nismes de pilo­tage, de contrôle et de rétro­ac­tion afin d’assurer l’ordre auto­ré­gulé. Ces méca­nismes garan­ti­raient le main­tien de l’autorité de manière plus flexible que les méca­nismes rigides du modèle bureau­cra­tique et hié­rar­chique propre à la moder­nité poli­tique[22].

La théo­rie de la gou­ver­nance vise jus­te­ment à éli­mi­ner les anciennes contraintes ins­ti­tu­tion­nelles qui empê­chaient les uni­ver­si­tés de deve­nir un lieu d’accumulation du capi­tal. Comme aux pre­miers stades de déploie­ment de la logique d’accumulation, notam­ment celui de l’accumulation pri­mi­tive décrite par Marx[23], il s’agit d’une part de dis­soudre les ins­ti­tu­tions hié­rar­chiques qui pro­té­geaient l’individu des aléas du marché (les cor­po­ra­tions de métiers, par exemple), et d’autre part de dis­soudre l’ancien régime « com­mu­niste »[24] de pro­duc­tion du savoir fondé sur le modèle de la « science ouverte », pour le rem- placer par un régime d’appropriation privée du savoir. La théo­rie de la nou­velle ges­tion publique vise ainsi à cal­quer le mode de gou­ver­nance des uni­ver­si­tés sur celui des entre­prises finan­cia­ri­sées. C’est le para­digme de la finance orga­ni­sa­tion­nelle, qui se fonde sur la théo­rie des mar­chés effi­cients qu’on retrouve au cœur du mode de fonc­tion­ne­ment des mar­chés bour­siers, qui ser­vira d’assise théo­rique pour trans­for­mer la gou­ver­nance des uni­ver­si­tés. Le noyau concep­tuel de la gou­ver­nance finan­cia­ri­sée repose sur la théo­rie de l’agence qui consiste à légi­ti­mer le retour en force du contrôle des action­naires dans la ges­tion des firmes.

Dans ce nou­veau para­digme, la firme n’est plus repré­sen­tée par la figure clas­sique de l’entrepreneur. Elle est plutôt décom­po­sée en un ensemble de contrats liant les dif­fé­rentes par­ties pre­nantes (four­nis­seurs de capi­taux, sala­riés, clients, four­nis­seurs) regrou­pés sous la fic­tion juri­dique qu’est la société ano­nyme par actions. La théo­rie de l’agence vise ainsi à reva­lo­ri­ser l’actionnaire comme acteur prin­ci­pal contre les diri­geants dans le contexte de la montée en puis­sance des inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels dont la fonc­tion est de maxi­mi­ser les béné­fices pro- venant de l’épargne sala­riale. Elle pos­tule qu’étant donné que les diri­geants pos­sèdent un poste de contrôle au sein de l’organisation, ceux-ci détiennent des infor­ma­tions pri­vi­lé­giées qui les poussent néces­sai­re­ment à prendre des déci­sions en leur faveur contre celle des action­naires. Les action­naires quant à eux sont consi­dé­rés comme les prin­ci­paux [25] dans cette rela­tion d’agence, puisqu’ils mettent à la dis­po­si­tion de la firme de la liqui­dité, ce serait donc sur eux qu’en prin­cipe repo­se­rait le risque finan­cier[26].

On assiste ainsi à un détour­ne­ment du pou­voir au sein de l’entreprise en faveur des action­naires. La gou­ver­nance mana­gé­riale était asso­ciée au modèle d’entreprise de type stake­hol­der, qui résul­tait d’une confron­ta­tion négo­ciée et ins­ti­tu­tion­na­li­sée entre les diverses par­ties pre­nantes (les action­naires, les mana­gers sala­riés, les repré­sen­tants des sala­riés et l’État). Au contraire, la nou­velle gou­ver­nance action­na­riale, de type sha­re­hol­der, repose sur l’absence de contre- pou­voir interne au sein de l’entreprise.

Ce nou­veau mode de gou­ver­nance fonc­tionne selon les « normes de la valeur action­na­riale », qui répondent à la pro­pen­sion des action­naires à recher­cher la liqui­dité et les ren­de­ments maxi­maux à court terme[27]. Les action­naires cherchent à aug­men­ter leur emprise sur les acti­vi­tés des firmes afin d’assurer l’augmentation maxi­male de la valeur action­na­riale. Cela implique une « exté­rio­ri­sa­tion du contrôle », c’est-à-dire que ce sont les action­naires qui sont consi­dé­rés comme les prin­ci­paux pro­prié­taires de la firme, et non les diverses par­ties pre­nantes (les mana­gers et les sala­riés). C’est pour­quoi le para­digme de la gou­ver­nance uni­ver­si­taire, qui se veut un calque du modèle action­na­rial, insiste sur la mise en place

de conseils d’administration dont les membres seraient indé­pen­dants : la fonc­tion et l’objectif de l’université, tout comme celle de l’entreprise, ne sont plus de pro­duire une valeur d’usage, ou du savoir pour le savoir, mais visent plutôt la maxi­mi­sa­tion de la valeur bour­sière.

L’économie fondée sur le savoir est direc­te­ment reliée au régime d’accumulation finan­cia­risé puisqu’il s’agit essen­tiel­le­ment d’une éco­no­mie fondée sur les actifs imma­té­riels, c’est-à-dire sur la pro­duc­tion de bre­vets, la ges­tion des marques de com­merce et la recherche et déve­lop­pe­ment[28]. Les nou­velles formes d’accumulation fon­dées sur les actifs intan­gibles ont eu des effets impor­tants sur la restruc­tu­ra­tion des uni­ver­si­tés. De fait, les entre­prises sou­mises à la contrainte des normes de la valeur action­na­riale sont inci­tées à réduire leurs inves­tisse- ments ris­qués, comme les dépenses en recherche et déve­lop­pe­ment. On assiste depuis le début des années 1990 à un pro­ces­sus d’externalisation des inves­tis­se­ments en R et D, qui a notam­ment pris la forme d’ententes par­te­na­riales entre les entre­prises pri­vées et les uni­ver­si­tés. Le pro­ces­sus est appuyé par l’État, qui met en place des mesures légis­la­tives sur la pro­priété intel­lec­tuelle. Par exemple, aux États-Unis, le Bay-Dohle Act, mis en place afin de sti­mu­ler la pro­duc­tion de savoirs com­mer­cia­li­sables, a notam­ment permis de com­mer­cia­li­ser et de pri­va­ti­ser les résul­tats de recherches qui ont été finan­cées publi­que­ment[29].

Soucieux de demeu­rer com­pé­ti­tifs au sein d’une éco­no­mie du savoir glo­ba­li­sée, la plu­part des États, dont ceux du Canada et du Québec, ont forte- ment incité les uni­ver­si­tés à pro­duire des recherches qui pour­raient inté­res­ser les entre­prises pri­vées et géné­rer des bre­vets. Les poli­tiques publiques en matière de finan­ce­ment de la recherche se sont direc­te­ment ins­pi­rées des tra­vaux d’un consul­tant de la Banque mon­diale, Michael Gibbons, qui pré­tend que, dans l’économie du savoir, le « mode de pro­duc­tion » [sic] de la connais­sance doit être trans­formé. Le savoir tra­di­tion­nel était pro­duit dans les uni­ver­si­tés selon un modèle qua­li­fié de « hié­rar­chique », repo­sant sur le débat au sein de la com­mu­nauté scien­ti­fique qui déter­mi­nait la vali­dité des connais­sances en vertu d’un cri­tère de vérité. Le nou­veau « mode de pro­duc­tion du savoir » pré­co­nise de déhié­rar­chi­ser la pro­duc­tion du savoir dans la mesure où ce n’est plus la com­mu­nauté scien­ti­fique qui doit juger de la vali­dité des connais­sances. C’est plutôt la capa­cité des connais­sances à trou­ver une appli­ca­tion pra­tique dans l’environnement exté­rieur (l’économie) qui devient le cri­tère déter­mi­nant leur vali­da­tion[30]. Michael Gibbons, dans un rap­port inti­tulé Higher Education Relevance in the 21st Century sou­tient notam­ment que les uni­ver­si­tés, pour demeu­rer per­ti­nentes au xxie siècle, devront se sou­mettre aux besoins du déve­lop­pe­ment

éco­no­mique : « La per­ti­nence devien­dra quelque chose qui devra être démon­tré, non seule­ment une fois, mais sur une base conti­nuelle. Les impé­ra­tifs éco­no­miques vont tout balayer sur leur pas­sage et si les uni­ver­si­tés ne s’adaptent pas, elles seront sur­pas­sées[31]. »

Dans le contexte d’une éco­no­mie du savoir, l’OCDE favo­rise l’application du mode de ges­tion des entre­prises finan­cia­ri­sées au sein des uni­ver­si­tés. L’entreprise devient alors le sha­re­hol­der prin­ci­pal qui exerce un pou­voir externe sur l’université afin de la sou­mettre à ses fina­li­tés propres. Selon l’OCDE : « L’introduction de repré­sen­tants du monde exté­rieur dans les ins­tances char­gées d’assurer la gou­ver­nance de l’enseignement supé­rieur avait en partie pour but d’intégrer un plus grand nombre de per­son­na­li­tés ayant une expé­rience dans le monde de l’industrie ou du com­merce et, par là même, de ren­for­cer les liens avec l’économie et amé­lio­rer l’efficience interne[32]. » Pour ce faire, il s’agit de dis­soudre l’ancien mode de fonc­tion­ne­ment col­lé­gial sur lequel repo­sait his­to­ri­que­ment la gou­ver­nance des uni­ver­si­tés en trans­fé­rant les pou­voirs qui rési­daient ini­tia­le­ment au sein des dépar­te­ments vers l’appareil bureau­cra­tique. Ce modèle de gou­ver­nance uni­ver­si­taire sup­pose un appa­reil com­plexe de contrôle, de mesures (audits) de sur­veillance et de ges­tion de la pro­priété intel­lec­tuelle, qui exige l’embauche d’un grand nombre de sala­riés et de ges­tion­naires, for­mant ainsi une nou­velle bureau­cra­tie de contrôle qui entraîne des coûts sup­plé­men- taires pour l’institution[33].

Dans une optique d’économie d’entreprise, la gou­ver­nance action­na­riale pos­tule que dans un monde où pré­valent des infor­ma­tions impar­faites et des contrats incom­plets, le conseil d’administration, agis­sant au nom de la défense des inté­rêts des action­naires, pour­rait enca­drer la direc­tion et contrô­ler les frais de ges­tion au moyen de contrats basant la rému­né­ra­tion des diri­geants sur les résul­tats[34]. L’application de ce modèle entraîne une trans­for­ma­tion du rôle des rec­teurs. Ceux-ci ne sont plus appe­lés à défendre l’intégrité de l’institution publique[35], mais à défendre le posi­tion­ne­ment stra­té­gique des uni­ver­si­tés dans le marché concur­ren­tiel. Comme le remarque Christian Laval : « Les pré­si­dents d’université, dont le rôle s’apparente à celui d’un voya­geur de com­merce, sont jugés avant tout en fonc­tion de leur capa­cité à lever des fonds[36]. » La mise en concur­rence des uni­ver­si­tés, pré­co­ni­sée par le modèle de la gou­ver­nance, qui

prend la forme d’une concur­rence pour atti­rer les clien­tèles des inves­tis­se­ments publics et privés, est au centre de cette recon­ver­sion majeure du rôle des rec­teurs. Les tenants de cette restruc­tu­ra­tion ins­ti­tu­tion­nelle pré­tendent recon­naître la volonté d’autonomie des uni­ver­si­tés et des indi­vi­dus (les clients), bien qu’ils l’instrumentalisent pour les objec­tifs pré­dé­ter­mi­nés par la logique de valo­ri­sa­tion du Capital. D’une part, les uni­ver­si­tés sont de plus en plus sou­mises à la dis­ci­pline du marché pour assu­rer leur fi et d’autre part, le sujet est conçu comme un entre­pre­neur de lui-même qui s’autorégule en fonc­tion des infor­ma­tions trans- mises par son envi­ron­ne­ment. Dans un lan­gage fon­da­men­ta­le­ment orwel­lien qui confond liberté et adap­ta­tion, l’OCDE sou­tient que « dans des socié­tés axées sur le savoir […] il est néces­saire que les éta­blis­se­ments jouissent d’une cer­taine auto­no­mie de fonc­tion­ne­ment, les méca­nismes du marché étant par ailleurs sou­vent plus effi­cace que les admi­nis­tra­teurs pour régu­ler l’off e et la demande de divers types de for­ma­tion assu­rés à une variété de groupes de clients[37]. »

Dans l’« éco­no­mie du savoir », on assiste donc à une restruc­tu­ra­tion de l’en- semble des ins­ti­tu­tions sociales sous la forme d’une rela­tion par­te­na­riale qui se tisse ainsi entre l’État, l’entreprise et l’université. Les socio­logues de l’innovation Leydesdorf et Etkowitz[38] nomment « triple hélice » ce modèle d’interrelations réti­cu­lées. Le modèle de la triple hélice s’appuie sur le constat selon lequel dans le nou­veau mode de pro­duc­tion de la connais­sance, le mode 2, la connais­sance et la recherche sont cru­ciales dans le déve­lop­pe­ment éco­no­mique. Selon ces socio­logues, ces diverses ins­ti­tu­tions sociales (État, uni­ver­sité, indus­trie) doivent se restruc­tu­rer pour faire en sorte que les fron­tières qui les séparent s’estompent. L’État devient de plus en plus comme une entre­prise, l’entreprise comme un État, et l’université se trans­forme en une uni­ver­sité entre­pre­neu­riale dont le rôle passe « de la valo­ri­sa­tion de la connais­sance à la créa­tion de la valeur[39] ».

Dans ce pro­ces­sus de dé-dif­fen­tia­tion fonc­tion­nelle, les diverses ins­ti­tu­tions sociales adoptent les mêmes normes de prises de déci­sions fon­dées sur l’efficacité tech­nique induite par la logique de valo­ri­sa­tion du Capital. Il s’avère de moins en moins per­ti­nent d’envisager ces struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles comme si elles étaient auto­nomes, cha­cune d’elles pre­nant une forme orga­ni­sa­tion­nelle. Cette muta­tion des ins­ti­tu­tions en orga­ni­sa­tions[40] implique que les fron­tières entre le public et le privé dis­pa­raissent : chaque orga­ni­sa­tion peut assu­mer le rôle de l’autre. En valo- risant la com­mer­cia­li­sa­tion des résul­tats des recherches fi par des deniers publics et en par­ti­ci­pant à la créa­tion de spin-off [41], l’université joue un rôle de

sous-trai­tance pour l’industrie et devient un lieu pri­vi­lé­gié de l’accumulation du capi­tal. L’État se subor­donne aux objec­tifs de l’industrie et se consti­tue comme un pôle pri­vi­lé­gié néces­saire à l’accumulation du capi­tal. Il sou­tient le déve­lop­pe­ment tech­nos­cien­ti­fique en créant des pro­grammes de fi et des poli­tiques de déré­gle­men­ta­tion en matière de fi et de pro­priété intel­lec­tuelle[42]. Pour sa part, l’industrie joue de plus en plus le rôle des uni­ver­si­tés en pro­dui­sant de nou­veaux savoirs en vue de les exploi­ter. Les entre­prises pri­vées dési­rent éga­le­ment que leurs employés se recyclent conti­nuel­le­ment afin de pal­lier l’obsolescence pro­gram­mée de leur savoir, ce qui per­met­tra aux uni­ver­si­tés de déve­lop­per des pro- grammes de for­ma­tion conti­nue. L’industrie entre­tient de plus en plus de rela­tions par­te­na­riales avec les uni­ver­si­tés afin qu’elles se trans­forment en usines de pro­duc­tion de bre­vets et de capi­tal humain. L’entreprise extrait de manière plus inten­sive le savoir et la connais­sance des tra­vailleurs et trans­forme ses pra­tiques pour deve­nir une « orga­ni­sa­tion appre­nante[43] ». En somme, les entre­prises deviennent de plus en plus comme des uni­ver­si­tés et les uni­ver­si­tés de plus en plus comme des entre­prises, et les États s’apparentent éga­le­ment aux entre­prises, et vice versa.

Assurance-qua­lité : mesu­rer le capi­tal humain

Le projet de l’OCDE d’arrimer par la pla­ni­fi­ca­tion l’off e de « capi­tal humain » (main-d’œuvre) à la demande des entre­prises et aux impé­ra­tifs de la crois­sance de la valeur sera remis en ques­tion par la crise du mode de pro­duc­tion for­diste. La dif­fi­culté d’anticiper les besoins rapi­de­ment chan­geants des mar­chés, le pla­fon­ne­ment des pro­fits, la baisse de pro­duc­ti­vité obser­vée à partir des années 1970, et radi­ca­li­sée dans les années 1990, pous­se­ront les tech­no­crates de l’OCDE à révi­ser leur posi­tion et à vou­loir réfor­mer l’enseignement pour venir au secours d’une accu­mu­la­tion en essouf­fle­ment.

À cette fin, l’ancien cadre qui sou­met­tait la pro­duc­tion de capi­tal humain à un mono­pole d’État déter­miné par une ratio­na­lité légale devait, selon l’OCDE, être rem­placé par un méca­nisme de quasi-marché décen­tra­lisé axé sur la flexi­bi­lité des tra­vailleurs, la trans­fé­ra­bi­lité des com­pé­tences et la for­ma­tion conti­nue tout au long de la vie. Afin d’arrimer adé­qua­te­ment la for­ma­tion des appren­tis­sages de la nou­velle force de tra­vail post­for­diste et poly­va­lente, il conve­nait de bran­cher cyber­né­ti­que­ment l’offre de for­ma­tion sur les fluc­tua­tions des mar­chés. C’est le concept de « qua­lité » et les méca­nismes « d’assurance-qualité » qui vien­dront rem­plir ce rôle.

Pour remé­dier aux contra­dic­tions du for­disme, l’objectif de l’OCDE est de réfor­mer les « sys­tèmes d’information et de prise de déci­sion sur le capi­tal humain »[44]. L’éducation ne doit plus être conçue comme un « mono­pole » d’État où l’offre de pro­grammes est déter­mi­née par la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée. C’est main­te­nant à un méca­nisme de marché, arti­culé autour de l’indicateur de signal-prix qu’est le salaire, que l’on confie le soin de déter­mi­ner ce qu’est une for­ma­tion « per­ti­nente » (rele­vant) et de « qua­lité ».

Dans la nou­velle « éco­no­mie du savoir », donc, la dis­tinc­tion entre ins­ti­tu­tions publiques et entre­prises se brouille. Le savoir est réduit à la for­ma­tion de la main-d’œuvre dans le but d’optimiser la pro­duc­tion de la valeur. Ce n’est plus le minis­tère de l’Éducation qui déter­mine la per­ti­nence et la qua­lité des pro- grammes sur une base his­to­rique. C’est main­te­nant le marché qui attri­bue une valeur élevée à cer­taines for­ma­tions et com­pé­tences pour les­quelles il y a une demande à court terme. Cette « valeur » impu­tée se tra­duit par le « prix de loca­tion » de la force de tra­vail (le salaire).

C’est pour­quoi, par exemple, on a récem­ment choisi en Angleterre de publier le salaire des diplô­més. On estime que les étu­diants, qui paient des frais de sco­la­rité élevés et qui sont lour­de­ment endet­tés, réagi­ront tout natu­rel­le­ment à ce signal-prix com­mu­ni­ca­tion­nel-infor­ma­tion­nel en se diri­geant vers les domaines les plus ren­tables parce que plus « per­ti­nents » du point de vue du pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion. En effet, plus il en coûte cher d’étudier, à la suite des hausses de frais de sco­la­rité mas­sives, et plus le choix de la for­ma­tion et des com­pé­tences dans les­quelles on va « inves­tir » devient un pla­ce­ment risqué. Ce type de

« méca­nisme inci­ta­tif » est com­plé­menté par l’instauration de sys­tèmes d’évaluation en continu de la « per­ti­nence » et de la qua­lité des pro­grammes.

Pour que l’offre de pro­grammes, les choix des indi­vi­dus et la demande des employeurs soient bien arri­més, on ins­talle, en s’inspirant du mana­ge­ment de

« qua­lité totale », des méca­nismes d’assurance-qualité (ana­logues aux pra­tiques d’évaluation et de cer­ti­fi­ca­tion qui pré­valent dans le sec­teur privé). Des pou­voirs d’expertise externe éva­luent en per­ma­nence les retom­bées éco­no­miques liées à l’acquisition de cer­taines com­pé­tences. Ensuite, dans une opé­ra­tion de feed­back, un signal est envoyé pour ajus­ter l’offre de pro­grammes et pour diri­ger les indi­vi­dus vers les domaines jugés plus ren­tables. C’est ainsi que fonc­tionne le « marché du capi­tal humain ».

Il s’agit de mettre en place « des normes et ins­ti­tu­tions d’un type nou­veau ». La nou­velle norme s’attaque laté­ra­le­ment et ver­ti­ca­le­ment aux anciennes formes héri­tées des cor­po­ra­tions médié­vales, sou­mises à la norme du res­pect de la tra­di­tion et du patri­moine, pour sou­mettre la pro­duc­tion et la dif­fu­sion du savoir, la

recherche et la for­ma­tion à un nou­veau cri­tère hété­ro­nome : la nou­velle norme pro­duite par l’appel d’air de la média­tion auto­suf­fi­sante de la valeur qui aspire dans son trou noir toute forme d’activité pour se main­te­nir comme abs­trac­tion. L’objectif est d’ouvrir les ins­ti­tu­tions tra­di­tion­nelles, de décloi­son­ner la « prise de déci­sion » sur le « capi­tal humain » et de la bran­cher en boucle sur le sys­tème de la valo­ri­sa­tion.

Pour les indi­vi­dus, cela veut dire qu’ils n’auront plus de statut pro­fes­sion­nel basé sur la recon­nais­sance d’une auto­rité : le « prix de loca­tion » de leur force de tra­vail se mesu­rera à la somme des com­pé­tences acquises anté­rieu­re­ment dans leurs « anté­cé­dents de for­ma­tion » (EAF), constam­ment renou­ve­lés à tra­vers la for­ma­tion conti­nue. L’homologie rela­tive entre ces com­pé­tences, sur les­quelles le sala­rié détient un « droit de pro­priété », et les besoins immé­diats de la production/​valorisation déter­mi­ne­ront le mon­tant du prix de loca­tion de la force de tra­vail qui sera fixé par contrat, après quoi le sala­rié sera lâché dans le vide comme une res­source consom­mée. L’instauration de la comp­ta­bi­lité du savoir et de méca­nismes d’assurance-qualité est ainsi insé­pa­rable d’une flexi­bi­li­sa­tion du marché du tra­vail et d’une ato­mi­sa­tion et déqua­li­fi­ca­tion radi­cale des sujets

« pro­duc­teurs » pour en faire des enti­tés poly­morphes infi­ni­ment adap­tables.

Ce sont les gou­ver­ne­ments eux-mêmes qui déve­loppent une comp­ta­bi­lité de la valeur du savoir et des « actifs incor­po­rels » ou imma­té­riels : un gou­ver­ne­ment ne « sub­ven­tionne » plus l’éducation, il « inves­tit » dans un « stock de capi­tal humain » en vertu de bilans et de signaux pro­duits par des pro­cé­dures d’évaluation et de contrôle de la « qua­lité » mar­chande. C’est la « connais­sance de l’investissement » qui le déter­mine nor­ma­ti­ve­ment. Corollaire : un pro­gramme jugé non per­ti­nent et de mau­vaise qua­lité, c’est-à-dire inca­pable de servir mimé­ti­que­ment dans la com­pé­ti­ti­vité éco­no­mique natio­nale, sera aboli[45]. C’est cette

« com­pé­ti­ti­vité » qui fait en sorte que les nations du monde se font la guerre par uni­ver­si­tés inter­po­sées pour avoir le pri­vi­lège d’être en avance sur les autres dans la guerre éco­no­mique. Mais au final, c’est le maître Capital qui gagne dans cette lutte à mort des peuples esclaves ; la course au savoir est une sorte de course à l’armement où les idées ont rem­placé les mis­siles, et où le seul vain­queur est le Sujet auto­mate jouis­seur qu’est le Capital.

Ce « capi­ta­lisme aca­dé­mique[46] » n’est pas nou­veau. Déjà, dans l’après-guerre, la for­ma­tion orien­tée par la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée incul­quait des apti­tudes qui cor­res­pon­daient aux besoins de la pro­duc­tion de masse. C’est la ten­ta­tive de sur­mon­ter la contra­dic­tion interne du Capital qui pousse à trans­for­mer les ins­ti­tu­tions pour les orien­ter vers l’innovation sys­té­ma­tique en vue de retar­der

l’effondrement du sys­tème. Cela exige de favo­ri­ser la « flexi­bi­lité du sys­tème ins­ti­tu­tion­nel », de telle sorte qu’il s’harmonise au nou­veau régime post­mo­derne d’accumulation flexible. On va alors « éli­mi­ner cer­taines des connais­sances héri­tées du modèle tech­no­lo­gique de Ford » et ne plus s’intéresser qu’aux infor­ma­tions per­ti­nentes à court terme dans le pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion. Le nou­veau rôle de l’État n’est plus de pal­lier les défaillances sociales des mar­chés, mais de garan­tir pour tous la pos­si­bi­lité d’être exploi­tés, moyen­nant endet­te­ment, dans le mou­ve­ment de valo­ri­sa­tion du capi­tal à tra­vers la cré­ti­ni­sa­tion de l’humain[47].

La bioé­co­no­mie : en route vers la bar­ba­rie avec l’OCDE

La plus récente crise éco­no­mique a montré les limites de la stra­té­gie d’accumulation néo­li­bé­rale qui repose sur l’endettement, la spé­cu­la­tion finan­cière et la mar­chan­di­sa­tion du savoir. Le Capital en crise cherche déses­pé­ré­ment de nou­veaux sec­teurs pour se valo­ri­ser. Dans le contexte de crise éco­no­mique, sociale et éco­lo­gique, l’OCDE envi­sage d’accumuler en trans­for­mant l’économie en bioé­co­no­mie[48]. Cette nou­velle stra­té­gie d’accumulation carac­té­rise essen­tiel­le­ment ce que Naomi Klein nomme le capi­ta­lisme du désastre[49] qui consiste à valo­ri­ser le capi­tal à partir de ce que la logique d’accumulation illi­mi­tée du capi­tal tend à détruire. Elle révèle l’une des contra­dic­tions fon­da­men­tales du capi­tal qui, au- delà de celle oppo­sant le capi­tal au tra­vail, repose sur le rap­port entre l’homme et la nature. Marx expli­ci­tait cette contra­dic­tion dans le cha­pitre du Capital por­tant sur le machi­nisme, où il sou­li­gnait que « […] la pro­duc­tion capi­ta­liste ne déve­loppe la tech­nique et la com­bi­nai­son du procès de pro­duc­tion sociale qu’en rui­nant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le tra­vailleur[50] ». Le Capital cherche à dépas­ser cette limite natu­relle en trans­for­mant l’essence même de l’humain et de la nature, notam­ment à tra­vers le projet de bioé­co­no­mie déve­loppé par l’OCDE.

La bioé­co­no­mie repose, selon l’OCDE, sur l’application des inno­va­tions bio- tech­no­lo­giques dans trois sec­teurs clés de l’économie : l’agriculture, la santé et l’industrie. En agri­cul­ture, l’application de la bio­tech­no­lo­gie devrait per­mettre d’améliorer géné­ti­que­ment les varié­tés de plantes et d’animaux afin de résoudre les pro­blèmes ali­men­taires dans les pays en déve­lop­pe­ment. Dans le domaine de la santé, les recherches dans le domaine de la géné­tique devraient per­mettre de décou­vrir de nou­veaux médi­ca­ments et d’ainsi pro­lon­ger la vie pour les classes de la popu­la­tion en mesure de se pro­cu­rer ces nou­veaux trai­te­ments. Dans le domaine indus­triel, la bio­tech­no­lo­gie vise à uti­li­ser de nou­veaux bio­car­bu­rants afin de rem­pla­cer les anciennes éner­gies fos­siles. L’Union euro­péenne a d’ailleurs

annoncé en février der­nier qu’elle allait miser sur la bioé­co­no­mie comme stra­té­gie de sortie de crise[51]. Le Canada sou­haite éga­le­ment se lancer dans le déve­lop­pe­ment de la bioé­co­no­mie. Dans le cadre du der­nier budget fédé­ral, plus de 60 mil­liards en trois ans ont notam­ment été alloués à Génome Canada afin qu’il lance un nou­veau concours de recherche appli­quée dans le domaine de la santé humaine.

Ce projet nous plonge dans la bar­ba­rie puisqu’il s’agit d’une néga­tion de l’humanité de l’homme, donc de la vie qui est au fon­de­ment de toute culture[52]. La crise du Capital nour­rit son deve­nir total, voire tota­li­taire, en ce que la logique d’accumulation du capi­tal en crise repose sur la pri­va­ti­sa­tion de la sub­stance même de notre être social, le commun. Selon le phi­lo­sophe slo­vène Slavoj Žižek, cette pri­va­ti­sa­tion est un acte de vio­lence auquel on doit résis­ter par la force, si néces­saire[53]. En clair, pour enrayer la bar­ba­rie vers laquelle nous pousse iné­luc­ta­ble­ment la logique de l’accumulation illi­mi­tée du capi­tal, la seule solu­tion envi­sa­geable demeure celle de la défense du commun, notion au fon­de­ment même de l’idée du com­mu­nisme[54].


  1. Gary Becker, Human Capital. A Theoretical and Empirical Analysis, Chicago, Univer- sity of Chicago Press, 1964.
  2. Ernest Mandel, Le troi­sième âge du capi­ta­lisme, Tome 2, Paris, Union géné­rale d’édi- tions, 1976, p. 94.
  3. Robert W. Cox, Production, Power and World Order. Social Forces in the Making of His- tory, New York, Columbia University Press, 1987, p. 253-254.
  4. L’over­class cor­res­pond à la classe domi­nante dans le capi­ta­lisme post­li­bé­ral qui se carac- térise par la sépa­ra­tion entre la pro­priété et la ges­tion des moyens de pro­duc­tion. Selon Marx : « C’est alors que, per­son­nage super­flu, le capi­ta­liste dis­pa­raît du pro­ces­sus de pro­duc­tion et seul sub­siste le fonc­tion­naire ». Karl Marx, Le Capital, Livre III, Paris, Gallimard, 1968, p. 1711. Selon Jacques Mascotto, « … c’est ce qu’on appelle l’overclass. Il com­prend, outre ces héri­tiers des grandes familles et ces hauts diri­geants, les classes sala­riées supé­rieures exer­çant une fonc­tion diri­geante au sens large – avo­cats, experts, consul­tants, édi­to­ria­listes, etc. – gagnant entre 80 000 $ et 200 000 $ en moyenne par année et for­mant la constel­la­tion savoir-pou­voir-contrôle ». « L’overclass et son imagi- naire », Relations, n° 703, sep­tembre 2005.
  5. Au sujet des nou­velles classes mana­gé­riales trans­na­tio­nales, voir Kees van der Pijl,Transnational Classes and International Relations, London, New York, Routledge, 1998 ; et Leslie Sklair, Sociology of the Global System, Hertfordshire, Harvester Wheatsheaf, 1991.
  6. Ancien direc­teur adjoint res­pon­sable à l’éducation à la Direction des affaires sociales de l’OCDE.
  7. On décou­vrira qu’il est très dif­fi­cile d’anticiper réel­le­ment les besoins de for­ma­tion, ce qui conduira tout sim­ple­ment à valo­ri­ser le déve­lop­pe­ment de la poly­va­lence, de l’adap- tabi­lité, de la créa­ti­vité et le recy­clage continu. Cet « appren­tis­sage » permet de former des humains « sans qua­lité » (Robert Musil) qui n’ont pas de contenu, et sont donc poly­morphes et infi­ni­ment réusi­nables. George Papadopoulos, Education, 1960-1990, the OECD pers­pec­tive, OCDE, Paris, 1994.
  8. Le terme « rési­duel » ren­voie au fait qu’auparavant la for­ma­tion du capi­tal variable (main d’œuvre) n’était pas plei­ne­ment prise en compte dans les plans d’optimisation de la crois­sance. L’OCDE estime qu’il faut se saisir de ce « résidu » qu’est l’éducation et l’intégrer plei­ne­ment dans les cal­culs de ratio­na­li­sa­tion.
  9. Papadopoulos, op. cit., p. 21-22.
  10. 2. Ibid., p. 23.
  11. 11. Ibid
  12. . Ibid., p. 28.
  13. . Ibid., p. 32.
  14. 14. Ibid., p. 33.
  15. Ibid.
  16. Frédéric Lordon, Capitalisme, désir, ser­vi­tude, Paris, La Fabrique, 2010.
  17. Voir plus bas sur l’assurance qua­lité.
  18. Christian Laval et al., La nou­velle école capi­ta­liste, Paris, La Découverte, 2011, p. 216.
  19. Friedrich Hayek, « The use of know­ledge in socie­ties », American Economic Review,
  20. À ce sujet, voir OCDE, « Évolution des modes de gou­ver­nance dans l’enseignement supé­rieur », dans Analyse des poli­tiques d’ édu­ca­tion, édi­tion 2003.
  21. Friedrich Hayek, Droit, légis­la­tion et liberté. (vol 3) L’ordre poli­tique d’un peuple libre, Paris, Presses Universitaires de France, 1995 [1979].
  22. À ce sujet, voir Max Weber, « La domi­na­tion légale à direc­tion admi­nis­tra­tive bureau­cra­tique », dans Roger Tessier et Yvan Tellier, Théories de l’organisation. Personnes, groupes, sys­tèmes et envi­ron­ne­ment, Québec, Les Presses de l’Université du Québec, 1991,
  23. Karl Marx, Le Capital, Livre 1, Paris, PUF, 1993, p. 803-857.
  24. « Communisme » désigne ici le savoir en tant que « bien commun ». Robert Merton défi­nis­sait l’éthos de la science à l’ère for­diste à partir des prin­cipes sui­vant : commu- nisme (ges­tion de la connais­sance comme bien commun), uni­ver­sa­lisme, dés­in­té­resse- ment, inté­grité morale et scep­ti­cisme orga­nisé. Voir aussi Laval et al., op. cit, p. 58.
  25. Dans la théo­rie de l’économie de l’entreprise, le « prin­ci­pal » désigne celui envers qui est majo­ri­tai­re­ment rede­vable l’entreprise.
  26. À ce sujet, voir Roland Pérez, La gou­ver­nance de l’entreprise, Paris, La Découverte, 2003, et Michel Aglietta et Antoine Rébérioux, Dérives du capi­ta­lisme finan­cier, Paris, Albin Michel, 2004.
  27. Les inves­tis­seurs « consi­dèrent les entre­prises comme des actifs finan­ciers dont il faut opti­mi­ser le ren­de­ment, mesuré par le fameux ROE (return on equity). La rému­né­ra­tion du capi­tal exigée par les inves­tis­seurs est fonc­tion de normes inter­na­tio­nales de renta- bilité (bench­mar­king), géné­ra­le­ment fixées par les ana­lystes finan­ciers spé­cia­li­sés par branche d’activité. Ces normes dif­fèrent d’un sec­teur à l’autre ; elles cor­res­pondent très lar­ge­ment aux “conven­tions bour­sières” décrites par Keynes, c’est-à-dire à des croyances du marché à un moment donné sur le ren­de­ment finan­cier à attendre d’un domaine d’activité ». El Mouhoub Mouhoud et Dominique Plihon, Le savoir et la finance, Paris, La Découverte, 2009, p. 139.
  28. À ce sujet, voir Maxime Ouellet, « Le tra­vail en muta­tion », Nouveaux Cahiers du socia- lisme, n° 7, 2012.
  29. Fabienne Orsi et Benjamin Coriat, « The new role and status of intel­lec­tual pro­perty rights in contem­po­rary capi­ta­lism », Competition & Change, vol. 10, n° 2, juin 2006, p. 162-179.
  30. Michael Gibbons et al., The New Production of Knowledge, London, Sage, 1994.
  31. Traduction libre, Michael Gibbons, Higher Education Relevance in the 21st Century, Washington, World Bank, October 1997, p. 2.
  32. OCDE, « Évolution des modes de gou­ver­nance dans l’enseignement supé­rieur », dans Analyse des poli­tiques d’Éducation, édi­tion 2003, p.79.
  33. Eric Martin et Maxime Ouellet, La gou­ver­nance des uni­ver­si­tés dans l’ éco­no­mie du savoir, Montréal, IRIS, 2010.
  34. D’où la rému­né­ra­tion en stock options, qui est sensée lier l’intérêt du mana­ger à celui des action­naires.
  35. Le mot rec­teur vient de la for­mule latine Primus inter pares, qui signi­fie pre­mier parmi les égaux.
  36. Christian Laval, L’ école n’est pas une entre­prise, Paris, La Découverte, 2004, p. 55.
  37. OCDE, « Évolution des modes de gou­ver­nance dans l’enseignement supé­rieur », op. cit., p. 67.
  38. Loet Leydesdorf et Henry Etzkowitz, « Le Mode 2 et la glo­ba­li­sa­tion des sys­tèmes d’in– nova­tion natio­naux », Sociologie et Sociétés, vol. 32, n° 1, 2000, p. 135-156.
  39. Slogan du Bureau de la valo­ri­sa­tion de la recherche de l’Université d’Ottawa, < http:// www​.vrtt​.uot​tawa​.ca/​i​n​d​e​x.asp >.
  40. À ce sujet, voir Michel Freitag, Le nau­frage de l’université et autres essais d’ épis­té­mo­lo­gie poli­tique, Québec et Paris, Nuit blanche et La Découverte, 1995.
  41. Entreprises déri­vées.
  42. Le gou­ver­ne­ment du Canada a annoncé dans son der­nier budget que « le Conseil natio­nal de recherche réoriente ses acti­vi­tés vers la recherche diri­gée par l’entreprise et per­ti­nente pour l’industrie ». Pratiquement toutes les mesures qu’on y trouve sur la recherche (voir p. 57 et 58 du docu­ment) parlent de « par­te­na­riat avec l’industrie », de com­mer­cia­li­sa­tion, de « recherche diri­gée par l’entreprise », etc. Les trois orga­nismes sub­ven­tion­naires de la recherche devront éga­le­ment se serrer la cein­ture afin d’inves- tir davan­tage dans ce genre de recherche. Les IRSC (santé) et le CRSNG (sciences et génie) devront couper 15 mil­lions de dol­lars chacun cette année, et le CRSH (sciences humaines) 7 mil­lions de dol­lars, afin que « le gou­ver­ne­ment (réin­ves­tisse) la tota­lité des éco­no­mies réa­li­sées en 2012-2013 dans les enjeux prio­ri­taires des conseils subven- tion­naires, en par­ti­cu­lier, les par­te­na­riats entre l’industrie et les uni­ver­si­tés. » (p. 304). Jean-François Cliche, « Budget fédé­ral : la science au ser­vice de l’industrie », Le Soleil, le ven­dredi 30 mars 2012.
  43. Voir Dominique Foray, L’ éco­no­mie de la connais­sance, Paris, La Découverte, 2000.
  44. OCDE, Mesurer le capi­tal humain, Paris, 1996.
  45. C’est le cas du pro­gramme de phi­lo­so­phie de la Middlesex University en Angleterre qui a été aboli. À ce sujet voir, Nina Power, « A blow to phi­lo­so­phy, and mino­ri­ties », The Guardian, le jeudi 29 avril 2010, < http://​www​.guar​dian​.co​.uk/​c​o​m​m​e​n​t​i​s​f​r​e​e​/​2010/ apr/29/­phi­lo­so­phy-mino­ri­ties-midd­le­q­sex-uni­ver­sity-logic >.
  46. Sheila Slaughter et Larry L. Leslie, Academic Capitalism. Politics, Policies, and the Entre- pre­neu­rial University, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1999.
  47. À ce sujet, voir Gilles Chatelet, Vivre et penser comme des porcs. De l’envie à l’ennui dans les démo­cra­ties-mar­chés, Paris, Folio actuel, 1999.
  48. OCDE, The Bioeconomy to 2030. Designing a Policy Agenda, Paris, 2009.
  49. Naomi Klein, La Stratégie du choc. La montée d’un capi­ta­lisme du désastre, Paris, Actes Sud, 2008.
  50. Karl Marx, Le Capital, Livre 1, Paris, PUF, 1993 [1867], p. 567.
  51. Louis-Gilles Francoeur, « L’Europe mise sur la bioé­co­no­mie. La pro­duc­tion ali­men­taire et la consom­ma­tion sont à revoir », Le Devoir, 21 février 2012.
  52. Michel Henry, La bar­ba­rie, Paris, PUF, 1987.
  53. Slavoj Žižek, « How to begin from the begin­ning », New Left Review, n° 57, May-June 2009, p. 53.
  54. Alain Badiou et Slavoj Žižek, L’ idée du com­mu­nisme, Paris, Lignes, 2009.

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