Le deuxième souffle du mouvement planétaire pour la justice sociale

Par Mis en ligne le 19 décembre 2011

A un jour­na­liste qui lui deman­dait la raison de sa pré­sence sur la place Tahrir lors des pro­tes­ta­tions de novembre 2011, le jeune Mohamed Ali, vingt ans, a donné la réponse sui­vante : « nous vou­lons la jus­tice sociale. Rien de plus. C’est bien le moins que nous méritions ».

La pre­mière vague de mou­ve­ments a pris, à tra­vers le monde, de mul­tiples formes : le « prin­temps arabe », les mou­ve­ments « Occupy » – partis des Etats-Unis avant de se répandre à tra­vers un grand nombre de pays – , « Oxi » en Grèce et les indi­gnés espa­gnols, les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion des étu­diants chi­liens, et bien d’autres.

Leur succès a été fou­droyant. Ce degré de réus­site se mesure peut-être à l’aune de cet article extra­or­di­naire de Lawrence Summers dans leFinancial Times du 21 novembre : « la ques­tion des inéga­li­tés ne peut plus être lais­sée de côté dans le débat d’idée domi­nant » ». Ce n’était pas un thème sur lequel Summers s’était aupa­ra­vant fait remarquer.

De ce point de vue, Summers déve­loppe deux argu­ments remar­quables lorsque l’on sait à quel point il a lui-même été l’un des archi­tectes de la poli­tique éco­no­mique mon­diale de ces vingt der­nières années à l’origine de la crise déses­pé­rée dans laquelle le monde se trouve.

Le pre­mier concerne les chan­ge­ments fon­da­men­taux qui ont affecté les struc­tures éco­no­miques mon­diales : « le plus impor­tant [d’entre eux] s’observe dans le fait que les récom­penses pro­ve­nant de l’économie de marché ont net­te­ment été trans­fé­rées vers une petite mino­rité de citoyens au détri­ment de la grande majorité ».

Le second concerne les deux types de réac­tions de l’opinion publique face à cette réa­lité : celle des contes­ta­taires et celle – forte – des anti-contes­ta­taires. Summers se dit opposé à la « pola­ri­sa­tion »dans laquelle sont enga­gés selon lui les contes­ta­taires. Mais, ajoute-t-il immé­dia­te­ment, « dans le même temps, ceux qui s’empressent de qua­li­fier de ‘dépla­cée’ ou de ‘pro­duit d’une guerre de classes’ toute expres­sion d’inquiétude sur les inéga­li­tés crois­santes, ceux-là sont encore plus à côté de la plaque ».

Ce que cet article indique, ce n’est pas que Summers serait devenu l’avocat d’un chan­ge­ment social radi­cal, loin de là, mais bien plutôt qu’il se montre inquiet de l’impact poli­tique du mou­ve­ment pla­né­taire pour la jus­tice sociale, en par­ti­cu­lier dans ce qu’il appelle le monde indus­tria­lisé. Pour moi, il s’agit d’un succès du mou­ve­ment mon­dial pour la jus­tice sociale.

La réponse à ce succès a consisté en quelques conces­sions mineures ici et là, mais ensuite en une répres­sion géné­ra­li­sée gran­dis­sante. Aux Etats-Unis et au Canada, les « occu­pa­tions » ont été sys­té­ma­ti­que­ment éva­cuées. La quasi-simul­ta­néité de ces mesures poli­cières semble indi­quer une coor­di­na­tion de haut-niveau. En Egypte, les mili­taires résistent à toute dilu­tion de leur pou­voir. Les poli­tiques d’austérité ont été impo­sées en Grèce et en Italie par décret de l’Allemagne et de la France.

L’histoire, cepen­dant, est loin d’être ter­mi­née. Les mou­ve­ments sont en train de connaître leur deuxième souffle. Les contes­ta­taires réoc­cupent la place Tahrir et traitent le maré­chal Tantaoui avec le même mépris qu’ils trai­taient Hosni Moubarak. Au Portugal, l’appel à une jour­née de grève géné­rale a mis à l’arrêt tous les trans­ports. La grève annon­cée en Grande-Bretagne contre les coupes dans les retraites espé­rait réduire de 50% le trafic de l’aéroport de Heathrow, ce qui ne serait pas sans réper­cus­sions inter­na­tio­nales majeures dans les trans­ports compte tenu de la cen­tra­lité de cet aéro­port. En Grèce, le gou­ver­ne­ment a cher­ché à écra­ser les petits retrai­tés au moyen d’une taxe fon­cière mas­sive impo­sée via leurs fac­tures d’électricité et en mena­çant de leur couper l’électricité s’ils ne payaient pas. La résis­tance s’organise. Les élec­tri­ciens réta­blissent illé­ga­le­ment l’électricité en misant sur l’incapacité des per­son­nels com­mu­naux, dont les effec­tifs ont été réduits, à appli­quer la loi. C’est une tac­tique qui avait été uti­li­sée avec succès à Soweto, dans la ban­lieue de Johannesburg, il y a main­te­nant dix ans.

Aux Etats-Unis et au Canada, les mou­ve­ments d’occupation se sont répan­dus des centres-villes aux campus uni­ver­si­taires. Et les « occu­pants » dis­cutent d’autres lieux d’occupation pour les mois d’hiver. La rébel­lion des étu­diants chi­liens s’est répan­due aux collèges.

Deux choses méritent d’être notées sur la situa­tion actuelle. La pre­mière est que les syn­di­cats – comme partie pre­nante et comme résul­tante de ce qui se passe – sont deve­nus beau­coup plus mili­tants et bien plus ouverts à l’idée qu’ils devraient jouer un rôle actif dans ce mou­ve­ment pla­né­taire pour la jus­tice sociale. C’est vrai dans le monde arabe, en Europe, en Amérique du Nord, en Afrique aus­trale et même en Chine.

La seconde chose à rele­ver est la capa­cité que les mou­ve­ments ont par­tout démon­tré à conser­ver une stra­té­gie hori­zon­tale. Ces mou­ve­ments ne sont pas des struc­tures bureau­cra­tiques mais des coa­li­tions consti­tuées par de mul­tiples groupes, orga­ni­sa­tions et sec­teurs de la popu­la­tion. Ils s’efforcent de débattre en continu de leur tac­tique et de leurs prio­ri­tés tout en résis­tant aux ten­dances sec­taires. Cela fonc­tionne-t-il tou­jours bien ? Non, évi­dem­ment. Cela fonc­tionne-t-il mieux que la recons­truc­tion d’un nou­veau mou­ve­ment ver­ti­cal doté d’un lea­der­ship clair et d’une dis­ci­pline col­lec­tive ? Jusqu’à pré­sent, cela a en effet mieux fonctionné.

Il faut penser les luttes mon­diales comme une course de fond dans laquelle les cou­reurs doivent uti­li­ser leur éner­gie avec dis­cer­ne­ment afin de ne pas s’épuiser, tout en gar­dant tou­jours en vue l’objectif final : bâtir un autre type de sys­tème-monde, bien plus démo­cra­tique, bien plus éga­li­taire que tout ce que nous connais­sons actuellement.

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