Le « détour irlandais »

Nations et prolétaires (1843-1912)

Par Mis en ligne le 23 janvier 2015

a54ab7_766eface74d74391a71a39dc14a91b1c.png_srz_p_327_425_75_22_0.50_1.20_0Depuis long­temps, les socia­listes s’interrogent sur les luttes natio­nales. Leur projet « fon­da­men­tal »reste social, l’émancipation des couches popu­laires et pro­lé­ta­riennes. On se sou­vient de la phrase lapi­daire de Marx, « les ouvriers n’ont pas de patrie ».

Au fil des luttes durant la pre­mière période du socia­lisme cepen­dant, il devient clair que le chemin de l’émancipation n’est pas aussi « droit » qu’on l’avait pensé au début. La com­plexité des sys­tèmes de domi­na­tion struc­tu­rés autour des États et de grands empires fait en sorte que toutes sortes de contra­dic­tions s’imbriquent les unes dans les autres. Même si la lutte des classes pro­duit un effet pola­ri­sant entre bour­geois et pro­lé­taires, d’autres frac­tures pro­li­fèrent entre la ville et la cam­pagne, entre les genres, les groupes eth­no­lin­guis­tiques et des pro­to­na­tions qui naissent avec les trans­for­ma­tions induites par le capi­ta­lisme.

Dans les grandes capi­tales euro­péennes dont Londres, Paris, Berlin et ailleurs, Marx radio­gra­phie ces luttes mul­ti­di­men­sion­nelles. Progressivement, il sort des sché­mas linéaires dont les socia­listes avaient hérité des phi­lo­sophes clas­siques. En réa­lité, il constate notam­ment qu’en Angleterre où il réside, le capi­ta­lisme dans ce pays, le plus avancé à cette époque, se main­tient malgré les assauts des pro­lé­taires. La classe domi­nante joue habi­le­ment sur les contra­dic­tions au sein des couches popu­laires. Elle réus­sit même à incul­quer à ces couches le sen­ti­ment qu’elles ont des inté­rêts « com­muns » et qu’elles doivent les pro­té­ger en s’associant aux domi­nants. C’est alors qu’apparaît au début, dans un débat sur la place de l’Irlande et du peuple irlan­dais dans les luttes pour l’émancipation, ce qui est une « ano­ma­lie » dans la pensée socia­liste.

En effet, l’Irlande, un petit pays pauvre colo­nisé par l’Angleterre, consti­tue une pièce essen­tielle dans le dis­po­si­tif du pou­voir de l’État. L’Irlande colo­niale, explique Marx, est la « for­te­resse » de la réac­tion, car les grandes pro­prié­tés fon­cières qui ont envahi l’espace et chassé les pay­sans sont un des socles impor­tants du capi­ta­lisme anglais. Par ailleurs, ces pay­sans irlan­dais affa­més affluent dans les villes anglaises pour s’engouffrer dans les manu­fac­tures où ils sont sur­ex­ploi­tés et dis­cri­mi­nés. Ouvriers irlan­dais et ouvriers anglais, au lieu de s’unir pour com­battre la bour­geoi­sie, se battent les uns contre les autres. Enfin en Irlande même, des mou­ve­ments d’émancipation natio­nale resur­gissent sans cesse contre la machine de l’État mili­ta­ri­sée, ce qui ren­force les capa­ci­tés de coer­ci­tion du pou­voir. En tout et pour tout, la sub­ju­ga­tion colo­niale de l’Irlande consti­tue un obs­tacle à l’élaboration d’un projet pro­lé­ta­rien et à son avan­cée à tra­vers les luttes sociales devant mener à un projet post-capi­ta­liste.

De cette conflic­tua­lité com­plexe, Marx conclut que le mou­ve­ment socia­liste doit faire un « détour ». Sans lais­ser tomber les objec­tifs de l’émancipation sociale, il doit, dans le contexte anglais en tout cas, conver­ger avec la lutte des Irlandais pour la libé­ra­tion natio­nale. Au début, ce détour semble une « diver­sion » pour plu­sieurs socia­listes qui estiment que les luttes natio­nales sont plutôt un ves­tige du passé tout en étant une stra­té­gie pour les bour­geoi­sies natio­nales de conso­li­der leur pou­voir. Peu à peu cepen­dant, la réflexion de Marx s’infiltre dans le mou­ve­ment. En fin de compte, le « pro­blème natio­nal » n’est pas unique à l’Angleterre. Dans plu­sieurs pays d’Europe, des peuples se révoltent contre des États et des empires qui les oppriment. Les divi­sions natio­nales jouent un rôle fon­da­men­tal dans l’articulation des luttes des classes. C’est évident notam­ment en Europe cen­trale où plu­sieurs empires (tsa­riste, austro-hon­grois, otto­man) affrontent de mul­tiples natio­na­li­tés qui aspirent dans ce qu’ils consi­dèrent comme un seul combat, l’émancipation sociale et l’émancipation natio­nale.

Au tour­nant du dix-neu­vième siècle, ce débat s’approfondit. En effet, c’est à cette époque que le capi­ta­lisme devient impé­ria­liste et réor­ga­nise le vaste monde colo­nial qui ne s’appelle pas encore le « tiers-monde ». Confrontés à ces nou­velles réa­li­tés, les socia­listes euro­péens sont inter­pe­lés davan­tage. Dans quelle mesure le mou­ve­ment socia­liste peut-il inté­grer la lutte des peuples domi­nés dans une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion socia­liste et démo­cra­tique ? Comment faire conver­ger l’émancipation sociale et les aspi­ra­tions natio­nales dans un grand mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste ?

Au ving­tième siècle à l’ère des grands sou­lè­ve­ments pro­lé­ta­riens et popu­laires, les stra­té­gies socia­listes évo­luent, notam­ment sous l’impact de la révo­lu­tion sovié­tique. Le « détour irlan­dais » devient une grande affaire mon­diale, au pre­mier plan de l’agenda des mou­ve­ments. La révo­lu­tion se déplace vers l’« est », constate Lénine et de ce fait, déplace le centre de gra­vité des luttes sociales vers les peuples domi­nés. Plus tard dans le siècle, les grandes luttes de libé­ra­tion natio­nale prennent leur envol et expriment un projet anti-impé­ria­liste et anti­ca­pi­ta­liste à géo­mé­trie variable.

De cette aven­ture épous­tou­flante res­sortent des débats contem­po­rains. La néces­sité de « relire » les explo­ra­tions anté­rieures n’est donc pas sim­ple­ment aca­dé­mique. C’est dans ce sens que vous trou­ve­rez trois com­pi­la­tions ou antho­lo­gies, qui consti­tuent un ensemble et qui suivent en gros un ordre chro­no­lo­gique :

La pre­mière partie, Nations et pro­lé­taires (1843-1912) pré­sente les pre­mières réflexions de Marx et des pen­seurs de l’époque regrou­pés autour de la Première et de la Deuxième Internationale. On y aborde évi­dem­ment les débats autour de l’Irlande et de la Pologne qui sont alors stra­té­giques pour le socia­lisme euro­péen, de même que les pre­miers ques­tion­ne­ments sur l’impérialisme et l’anti-impérialisme.

Révolutions et résis­tances (1913-1933), la deuxième partie de l’ouvrage, expose les dis­cus­sions et les recherches impul­sées par la vague révo­lu­tion­naire, à tra­vers notam­ment la révo­lu­tion sovié­tique et l’avènement de la Troisième Internationale, et où se pro­duisent les pre­mières conver­gences entre socia­listes euro­péens et luttes d’émancipation natio­nale dans le monde non euro­péen.

Enfin, la troi­sième partie, L’heure des bra­siers (1927-1978), se concentre sur l’essor des grandes révo­lu­tions anti-impé­ria­listes du tiers-monde, des­quelles s’inspirent plu­sieurs mou­ve­ments d’émancipation contem­po­rains.

En fin de compte, le but de cet ouvrage est non pas de pré­sen­ter des « recettes » ou des « for­mules », mais des métho­do­lo­gies, des explo­ra­tions théo­riques et des éla­bo­ra­tions stra­té­giques qui sont par ailleurs pré­sen­tées dans leur contexte his­to­rique et qui abou­tissent à la fin en un cer­tain nombre d’éléments de réflexion per­mettent de situer ces débats à la lumière des recherches et des luttes contem­po­raines.

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