Nations et prolétaires (1843-1912)

a54ab7_766eface74d74391a71a39dc14a91b1c.png_srz_p_327_425_75_22_0.50_1.20_0Depuis longtemps, les socialistes s’interrogent sur les luttes nationales. Leur projet « fondamental »reste social, l’émancipation des couches populaires et prolétariennes. On se souvient de la phrase lapidaire de Marx, « les ouvriers n’ont pas de patrie ».

Au fil des luttes durant la première période du socialisme cependant, il devient clair que le chemin de l’émancipation n’est pas aussi « droit » qu’on l’avait pensé au début. La complexité des systèmes de domination structurés autour des États et de grands empires fait en sorte que toutes sortes de contradictions s’imbriquent les unes dans les autres. Même si la lutte des classes produit un effet polarisant entre bourgeois et prolétaires, d’autres fractures prolifèrent entre la ville et la campagne, entre les genres, les groupes ethnolinguistiques et des protonations qui naissent avec les transformations induites par le capitalisme.

Dans les grandes capitales européennes dont Londres, Paris, Berlin et ailleurs, Marx radiographie ces luttes multidimensionnelles. Progressivement, il sort des schémas linéaires dont les socialistes avaient hérité des philosophes classiques. En réalité, il constate notamment qu’en Angleterre où il réside, le capitalisme dans ce pays, le plus avancé à cette époque, se maintient malgré les assauts des prolétaires. La classe dominante joue habilement sur les contradictions au sein des couches populaires. Elle réussit même à inculquer à ces couches le sentiment qu’elles ont des intérêts « communs » et qu’elles doivent les protéger en s’associant aux dominants. C’est alors qu’apparaît au début, dans un débat sur la place de l’Irlande et du peuple irlandais dans les luttes pour l’émancipation, ce qui est une « anomalie » dans la pensée socialiste.

En effet, l’Irlande, un petit pays pauvre colonisé par l’Angleterre, constitue une pièce essentielle dans le dispositif du pouvoir de l’État. L’Irlande coloniale, explique Marx, est la « forteresse » de la réaction, car les grandes propriétés foncières qui ont envahi l’espace et chassé les paysans sont un des socles importants du capitalisme anglais. Par ailleurs, ces paysans irlandais affamés affluent dans les villes anglaises pour s’engouffrer dans les manufactures où ils sont surexploités et discriminés. Ouvriers irlandais et ouvriers anglais, au lieu de s’unir pour combattre la bourgeoisie, se battent les uns contre les autres. Enfin en Irlande même, des mouvements d’émancipation nationale resurgissent sans cesse contre la machine de l’État militarisée, ce qui renforce les capacités de coercition du pouvoir. En tout et pour tout, la subjugation coloniale de l’Irlande constitue un obstacle à l’élaboration d’un projet prolétarien et à son avancée à travers les luttes sociales devant mener à un projet post-capitaliste.

De cette conflictualité complexe, Marx conclut que le mouvement socialiste doit faire un « détour ». Sans laisser tomber les objectifs de l’émancipation sociale, il doit, dans le contexte anglais en tout cas, converger avec la lutte des Irlandais pour la libération nationale. Au début, ce détour semble une « diversion » pour plusieurs socialistes qui estiment que les luttes nationales sont plutôt un vestige du passé tout en étant une stratégie pour les bourgeoisies nationales de consolider leur pouvoir. Peu à peu cependant, la réflexion de Marx s’infiltre dans le mouvement. En fin de compte, le « problème national » n’est pas unique à l’Angleterre. Dans plusieurs pays d’Europe, des peuples se révoltent contre des États et des empires qui les oppriment. Les divisions nationales jouent un rôle fondamental dans l’articulation des luttes des classes. C’est évident notamment en Europe centrale où plusieurs empires (tsariste, austro-hongrois, ottoman) affrontent de multiples nationalités qui aspirent dans ce qu’ils considèrent comme un seul combat, l’émancipation sociale et l’émancipation nationale.

Au tournant du dix-neuvième siècle, ce débat s’approfondit. En effet, c’est à cette époque que le capitalisme devient impérialiste et réorganise le vaste monde colonial qui ne s’appelle pas encore le « tiers-monde ». Confrontés à ces nouvelles réalités, les socialistes européens sont interpelés davantage. Dans quelle mesure le mouvement socialiste peut-il intégrer la lutte des peuples dominés dans une perspective de transformation socialiste et démocratique? Comment faire converger l’émancipation sociale et les aspirations nationales dans un grand mouvement anticapitaliste?

Au vingtième siècle à l’ère des grands soulèvements prolétariens et populaires, les stratégies socialistes évoluent, notamment sous l’impact de la révolution soviétique. Le « détour irlandais » devient une grande affaire mondiale, au premier plan de l’agenda des mouvements. La révolution se déplace vers l’« est », constate Lénine et de ce fait, déplace le centre de gravité des luttes sociales vers les peuples dominés. Plus tard dans le siècle, les grandes luttes de libération nationale prennent leur envol et expriment un projet anti-impérialiste et anticapitaliste à géométrie variable.

De cette aventure époustouflante ressortent des débats contemporains. La nécessité de « relire » les explorations antérieures n’est donc pas simplement académique. C’est dans ce sens que vous trouverez trois compilations ou anthologies, qui constituent un ensemble et qui suivent en gros un ordre chronologique :

La première partie, Nations et prolétaires (1843-1912) présente les premières réflexions de Marx et des penseurs de l’époque regroupés autour de la Première et de la Deuxième Internationale. On y aborde évidemment les débats autour de l’Irlande et de la Pologne qui sont alors stratégiques pour le socialisme européen, de même que les premiers questionnements sur l’impérialisme et l’anti-impérialisme.

Révolutions et résistances (1913-1933), la deuxième partie de l’ouvrage, expose les discussions et les recherches impulsées par la vague révolutionnaire, à travers notamment la révolution soviétique et l’avènement de la Troisième Internationale, et où se produisent les premières convergences entre socialistes européens et luttes d’émancipation nationale dans le monde non européen.

Enfin, la troisième partie, L’heure des brasiers (1927-1978), se concentre sur l’essor des grandes révolutions anti-impérialistes du tiers-monde, desquelles s’inspirent plusieurs mouvements d’émancipation contemporains.

En fin de compte, le but de cet ouvrage est non pas de présenter des « recettes » ou des « formules », mais des méthodologies, des explorations théoriques et des élaborations stratégiques qui sont par ailleurs présentées dans leur contexte historique et qui aboutissent à la fin en un certain nombre d’éléments de réflexion permettent de situer ces débats à la lumière des recherches et des luttes contemporaines.