Le désespoir et la résistance en Grèce

Mis en ligne le 07 mai 2010

ALMPANIS Yannis

15 mars 2010

Cette fois, la gauche radi­cale et les mou­ve­ments sociaux avaient prédit l’avenir. Lorsque la Grèce est entrée dans la zone euro lors des célé­bra­tions de triomphe, nous avions averti que les énormes inéga­li­tés entre les éco­no­mies déve­lop­pées d’Europe du Nord (comme en Allemagne) et les rela­ti­ve­ment faibles de l’ Europe du Sud (comme la Grèce), asso­ciées à un équi­libre des forces poli­tiques conser­va­trices, allaient inévi­ta­ble­ment conduire à une pres­sion énorme sur les salaires. Ne pou­vant plus déva­luer la mon­naie, et n’ayant pas de méca­nisme euro­péen pour com­pen­ser les dif­fé­rences énormes entre les dif­fé­rentes éco­no­mies euro­péennes, tous les efforts d’ajustement éco­no­mique allaient porter sur la « variable » du coût de la main-d’œuvre directe et indi­recte. Dix ans plus tard, notre pré­dic­tion sinistre (qui à cette époque était accu­sée d’être « de gauche » et « dog­ma­tique ») s’est avérée tout à fait juste.

Lorsque la Grèce a vécu son rêve gla­mour des Jeux olym­piques de 2004, nous étions peu nom­breux ceux qui ont résisté à la « nou­velle grande idée » de notre glo­rieuse et his­to­rique nation. Le résul­tat de la « de la puis­sante Grèce » était une véri­table catas­trophe : le coût entre 20 et 30milliards d’euros (per­sonne ne connaît le chiffre exact) pour des inves­tis­se­ments tout à fait contre-pro­duc­tifs. Athènes est main­te­nant plein d’ énormes stades fermés que per­sonne n’ utilise…

Néanmoins, quand le jour du Jugement est arrivé, presque per­sonne ne se sou­ve­nait de ce que furent les mots des hommes poli­tiques néo­li­bé­raux et les médias de masse il y a à peine quelques années. En consé­quence, le nou­veau gou­ver­ne­ment « socia­liste » a réussi à trou­ver des boucs émis­saires pour les diffi­cul­tés finan­cières natio­nales : D’une part, notre pays sans défense (qui a été si puis­sant il y a quelques années) a été pré­senté comme la vic­time de l’étranger « inter­na­tio­nal » spé­cu­la­teur. D’autre part, la crise serait le résul­tat de pro­blèmes struc­tu­rels chro­niques de l’économie grecque : trop grand sec­teur public, trop grand nombre (et bien payé) d’ employés du sec­teur public. La faillite aurait été inévi­table si le pays n’était pas en mesure de trou­ver 24 mil­liards d’euros sur Avril et Mai afin de finan­cer son déficit public ou si elle avait conti­nué à emprun­ter sur les mar­chés inter­na­tio­naux avec un inté­rêt de 6,3%. Pour éviter la faillite, le pays a dû rega­gner la confiance de l’Union euro­péenne et les mar­chés inter­na­tio­naux afin de trou­ver de l’argent à faible taux d’intérêt de sa dette publique. Et le meilleur moyen de rega­gner la confiance des « mar­chés »est de prendre des mesures dou­lou­reuses contre vous propre peuple. Il s’agit d’un véri­table chan­tage : si les tra­vailleurs n’acceptent pas les mesures d’austérité, le pays sera conduit à la faillite.

Le pacte de sta­bi­lité et de déve­lop­pe­ment du pro­gramme éla­boré par le gou­ver­ne­ment grec et l’UE est vrai­ment pénible : Environ 10% de réduc­tions des reve­nus des sala­riés du public, une aug­men­ta­tion de 2% de la TVA, 10% des réduc­tions dans les dépenses publiques, 2 ans de tra­vail de plus pour la retraite, 100 mil­lions d’euros de dimi­nu­tion dans le budget de l’éducation. L’objectif du gou­ver­ne­ment est de sauver plus de 4 mil­liards d’euros et d’envoyer le mes­sage à l’UE et les mar­chés inter­na­tio­naux qu’il est plei­ne­ment fidèle au dogme du fon­da­men­ta­lisme néo-libéral.

Malgré son carac­tère anti­so­cial, le plan ne semble pas convaincre les mar­chés inter­na­tio­naux et les taux d’intérêts de la Grèce sont encore trop élevés (plus de 6%). En consé­quence, un plan de sau­ve­tage de l’UE est ante portas. Pour l’instant, la forme exacte de ce plan de sau­ve­tage n’est pas encore connue. Mais nous sommes à peu près sûr que l’« Aide » Européenne, en plus des poli­tiques de notre gou­ver­ne­ment, conduira à une faillite sociale inévi­table. Les pré­vi­sions de la Deutsche Bank sont ter­rifiants : réces­sion de -7,5% du PNB d’ici 2012, 20% de chô­mage (envi­ron 1 mil­lion de per­sonnes). La seule chose qui va très cer­tai­ne­ment être sauvée par la sta­bi­lité et le déve­lop­pe­ment des pro­grammes sont les profits des spé­cu­la­teurs inter­na­tio­naux et des employeurs grecs (en réa­lité, le pro­gramme est la mise en œuvre de tout ce que la Fédération des employeurs grecs ont demandé depuis 20 ans).

Bien sûr, il y avait un autre chemin à prendre, et une poli­tique éco­no­mique alter­na­tive est tou­jours pos­sible. Bien que, la dette publique de la Grèce (113% du PNB) est plus grande que la dette publique du reste du groupe Euro, si on ajoute la dette privée, la somme est 173% du PNB, ce qui est bien infé­rieur au reste du groupe Euro (et même un pays très déve­loppé comme le Japon a une dette publique de 200%). Avant l’ère de l’euro, en 1993, la Grèce uti­li­sait 14% de son PNB pour le finan­ce­ment de sa dette, main­te­nant cela lui coûte 6%. Comme nous pou­vons le voir, la dette de la Grèce n’est pas si grande. Le vrai pro­blème est que la zone euro repose sur des règles extrê­me­ment rigides ,néo­li­bé­rales, qui exa­gèrent l’importance de la dette publique et rendent très diffi­cile son finan­ce­ment (par exemple, il n’est pas auto­risé à émettre un emprunt, adressé au marché intérieur).

En plus il y avait d’autres moyens pour le gou­ver­ne­ment grec pour trou­ver l’argent néces­saire. Par exemple, auprès des pro­prié­taires de navires com­mer­ciaux (la Grèce est le numéro 1 mon­diale) de véhi­cules com­mer­ciaux avec plus de 4.000 navires sous pavillon grec) en récu­pé­rant la TVA pour les biens qu’ils achètent dans les ports grecs, ce qui repré­sente d’environ 6 mil­liards d’euros perdus par l’Etat chaque année , tandis que les éco­no­mies du pro­gramme de sta­bi­lité sont esti­més à moins de 5 mil­liards d’euros. L’an der­nier, les arma­teurs grecs ont versé moins d’argent en impôts que l’argent payé par les immi­grés ( par les taxes pour obte­nir leur carte verte). Outre cela, la majo­rité des employeurs grecs ont trans­féré leurs actifs dans des socié­tés chy­priotes (taux d’imposition de 10%) ; l’église grecque ortho­doxe est exemp­tée d’impôts (nos guides spi­ri­tuels sont les cham­pions natio­naux dans l’immobilier : ils pos­sèdent des forêts, des champs, des lacs et des mil­liers des bâti­ments) ; chaque année, les employeurs laissent impayés, illé­ga­le­ment, plus de 8 mil­liards d’euros au sys­tème de sécu­rité sociale ; 800.000 petites et moyennes entre­prises payent les mêmes impôts que l’employé dont le salaire est d’environ 2.000 euros par mois ; les banques grecques ont reçu 28 mil­liards d’euros de fonds publics au début de la crise et main­te­nante elles spé­culent sur la dette publique (en réa­lité la majo­rité des spé­cu­la­teurs « inter­na­tio­naux » sont grecs, alle­mands et fran­çais) …), et chaque années 4% du PNB sont consa­crés aux dépenses mili­taires (c’est à dire, 10 mil­liards trans­fé­rés aux États-Unis et à l ’Union euro­péenne pour les indus­tries des armes).

Tout cela indique que le gou­ver­ne­ment pour­rait prendre l’argent des riches, mais elle a pré­féré le prendre aux pauvres. Il s’agit d’un choix de classe au nom de l’urgence nationale.

Enfin, nous ne devons pas oublier le niveau euro­péen. La catas­trophe sociale dont le peuple grec souffre aujourd’hui est le pro­duit de la struc­ture néo-libé­rale de l’union moné­taire et finan­cière euro­péenne. Une mon­naie com­mune sans budget commun, un marché euro­péen unifié sans aucun méca­nisme de trans­fert des res­sources des riches vers les pauvres, un pacte de sta­bi­lité fondé sur le dogme néo­li­bé­ral le plus dure ,dont le seul inté­rêt est le profit et qui se fout pas mal du peuple. La crise montre qu’il est impos­sible de vivre sous les règles de Maastricht.

La Grèce a tou­jours été un pays d’inégalité sociale énorme. Il est carac­té­ris­tique que, bien que le pou­voir d’achat Grec est à 92% de la moyenne de la zone euro, les salaires ne sont qu’à envi­ron 70%. Mais main­te­nant, la réa­lité sociale créée par les nou­velles mesures n’est tout sim­ple­ment pas durable. Non seule­ment le peuple ne peut vivre avec une telle réduc­tion du revenu, non seule­ment le marché inté­rieur sera gelé pen­dant de nom­breuses années, mais sur­tout il n’y a aucun espoir que nous puis­sions sortir de cette misère. Ce sen­ti­ment de déses­poir s’aggrave par le sen­ti­ment amer que nous avons été lais­sés seuls par les Européens ; et ce qu’on appelle « l’aide de l’UE » est dans le style poli­tique du FMI et va conduire à un type de crise sociale tiers-mon­diste. Depuis la fin de la de la guerre civile à la fin des années 40, on n’ a pas connu un tel manque d’espoir dans la société grecque.

Bien sûr, le déses­poir ne conduit pas auto­ma­ti­que­ment à la résis­tance. Beaucoup de gens pensent que rien ne peut être fait. Il est déjà diffi­cile de battre le gou­ver­ne­ment, mais il semble vrai­ment impos­sible de battre en même temps, le gou­ver­ne­ment grec, de l’UE, le FMI, l’Allemagne, la France, les mar­chés mys­té­rieuse inter­na­tio­nale, le monde entier qui est unie contre la classe ouvrière grec. D’autre part, il y a de plus en plus du gens qui se retour­ner contre le gou­ver­ne­ment et les mobi­li­sa­tions sont de plus en plus grand. Deux très réus­sie des grèves géné­rales, des mani­fes­ta­tions monstres dans toutes les grandes villes, des actions et des évé­ne­ments, la for­ma­tion de base des syn­di­cats et des comi­tés locaux de coor­di­na­tion, de la résis­tance cou­ra­geuse à la poli­tique des pro­vo­ca­tions. Les travailleurs/​euses sont en mou­ve­ment, même contre la volonté des diri­geants de la Confédération Général des Travailleurs. Et pour l’instant, il semble que plus les gens vont res­sen­tir les effets des nou­velles mesures, plus la résis­tance sera plus forte.

Yannis Almpanis (membre du Réseau pour les droits poli­tiques et sociales),

* Paru dans le Courrier des mou­ve­ments sociaux n°2, avril 2010.

* yan­ni­salm­pa­nis hot​mail​.com

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