Syrie et Moyen-Orient

Le déplacement des plaques tectoniques au Moyen-Orient

Par Mis en ligne le 17 décembre 2012

Les jours du régime Bashar Al-Assad sont comp­tés en Syrie. Malgré la puis­sance de feu de l’armée syrienne, les rebelles avancent inexo­ra­ble­ment et ont atteint le point de non-retour. Il reste encore, peut-être, un petit espace pour une négo­cia­tion poli­tique qui per­met­trait au clan Al-Assad de sauver sa peau tout en fai­sant en sorte que ses alliés (la Russie et l’Iran notam­ment) ne perdent pas tota­le­ment la face, mais cela semble impro­bable. La coa­li­tion qui sou­tient la rébel­lion est confiante de sa force et veut en finir une fois pour toutes non seule­ment avec le dic­ta­teur, mais avec l’ensemble du dis­po­si­tif éta­tique qui le sou­tient.

La fin d’un régime

Comme point de départ, il faut com­prendre que le régime actuel est honni par une majo­rité de Syriens. Ces pra­tiques de pré­da­tion et de vio­lence consti­tuent une hor­rible chape de plomb sur à peu près tout le monde sauf un pré-carré res­treint qui béné­fi­cie de pri­vi­lèges. Le régime a su éga­le­ment inté­grer dans le cercle du pou­voir un cer­tain nombre de groupes mino­ri­sés, en exa­cer­bant les ten­sions inter­com­mu­nau­taires, ce qui en fait aux yeux de la majo­rité sun­nite un régime sec­taire. Les mino­ri­tés reli­gieuses comme les alaouites, les chi’ites et les chré­tiens et jusqu’à un cer­tain point les popu­la­tions kurdes et pales­ti­niennes ont été ins­tru­men­ta­li­sées. Malgré tout cela, le régime ne dis­pose plus d’une masse cri­tique capable de faire face à la rébel­lion.

Une rébellion qui ne mobilise pas la population

Pour autant, la majo­rité de la popu­la­tion ne se voit pas dans la rébel­lion. Elle craint le chan­ge­ment de régime violent qui est en train de se pro­duire. Elle ne par­ti­cipe pas aux com­bats sinon que de manière mar­gi­nale et locale (pour pro­té­ger son quar­tier, son vil­lage). Elle est plutôt hos­tile à la rébel­lion qui entraîne sur elle d’immenses des­truc­tions. La guerre est menée par des contin­gents mili­ta­ri­sés, où la pré­sence de com­bat­tants étran­gers est impor­tante, et où la rébel­lion béné­fi­cie d’appuis logis­tiques et mili­taires sub­stan­tiels. Ces appuis pro­viennent direc­te­ment des pétro­mo­nar­chies, mais en réa­lité, les appa­reils mili­taires des États-Unis et de leurs alliés-subal­ternes de l’OTAN sont éga­le­ment mobi­li­sés.

Qui sont les rebelles ?

Il serait cepen­dant erroné de sous-esti­mer la rébel­lion syrienne. Le noyau prin­ci­pal est com­posé de forces isla­mistes qui ont été long­temps répri­mées, et qui pensent main­te­nant que l’heure est venue de ren­ver­ser ce régime honni. Les isla­mistes cepen­dant ne sont pas homo­gènes. Les sala­fistes sont une puis­sance émer­gente, très mino­ri­taire sur le plan poli­tique, mais déter­mi­née et mili­tai­re­ment apte. Les Frères musul­mans ont comme prin­ci­pal atout l’appui des pétro­mo­nar­chies du Golfe et des États-Unis, ainsi qu’une implan­ta­tion dans cer­tains sec­teurs de la popu­la­tion. Entre les deux familles isla­mistes se pro­duit une lutte sourde, tem­po­rai­re­ment apai­sée par le conflit avec l’adversaire. Par ailleurs, les isla­mistes ne sont pas seuls sur le ter­rain. Des cou­rants libé­raux et de gauche sont éga­le­ment actifs, mais leur force poli­tique et sur­tout mili­taire est très réduite. Longtemps mar­gi­na­li­sés, plu­sieurs de ces cou­rants ont été coop­tés par le régime et n’ont pas beau­coup de cré­di­bi­lité d’autant plus que les per­son­na­li­tés qui les animent vivent à l’étranger depuis des années. L’atout de ces cou­rants est de per­mettre à la rébel­lion de bien paraître dans les offi­cines étran­gères et dans les confé­rences inter­na­tio­nales. Tout cela consti­tue une coa­li­tion bric-à-brac qui ne pour­rait sans doute pas résis­ter devant un régime déter­miné et capable de mobi­li­ser, mais cela n’est plus le cas avec le régime syrien.

Une guerre pleine d’opportunités

Pour les États-Unis mal­me­nés par leurs déboires en Irak et en Afghanistan et ridi­cu­li­sés par leur inca­pa­cité à pro­té­ger leurs pan­tins comme Moubarak et Ben Ali, la guerre en Syrie est une for­mi­dable oppor­tu­nité, un peu d’ailleurs comme celle qui a conduit au ren­ver­se­ment du régime Kadhafi en Libye. Bien que rela­ti­ve­ment docile et stable, le régime d’El Assad n’a jamais été consi­déré comme « fiable » par les États-Unis, un peu comme celui de Saddam Hussein en Irak. Sans s’opposer à l’hégémonie états-unienne sur la région, la Syrie était en mesure, jusqu’à un cer­tain point, de négo­cier les termes de son inser­tion dans le dis­po­si­tif impé­ria­liste. Ses alliances avec l’Iran, ses portes d’entrée auprès de la résis­tance liba­naise et pales­ti­nienne, ses liens avec la Russie, en fai­saient un régime à « sur­veiller ». Aujourd’hui, il y a un dépla­ce­ment stra­té­gique. Avec l’implication directe des pétro­mo­nar­chies, les États-Unis peuvent avec un inves­tis­se­ment rela­ti­ve­ment mineur pro­vo­quer la chute. En plus de se débar­ras­ser d’un régime non « fiable », les États-Unis vont ainsi affai­blir l’Iran qui consti­tue pro­ba­ble­ment la plus grande menace pour son hégé­mo­nie dans la région.

Le virage pro-islamiste

Entre-temps, les États-Unis effec­tuent un virage en faveur des isla­mistes, ce qui est notable en Égypte. Un peu par « real poli­tic », un peu sous l’influence des puis­sances régio­nales (la Turquie notam­ment), Washington estime que les isla­mistes seuls sont en mesure de resta­bi­li­ser la région et d’éviter les « déra­pages » qui se sont pro­fi­lés dans les mobi­li­sa­tions du prin­temps arabe. Pour autant, il y a un prix à payer pour ce virage, car les Frères musul­mans, aussi réac­tion­naires et avides de pou­voir qu’ils le sont, ne sont pas assez stu­pides pour appa­raître comme des lar­bins des Américains. Le prix à payer a un nom et il s’appelle la Palestine.

Négociations en catimini

La der­nière offen­sive israé­lienne de Gaza a révélé plu­sieurs frac­tures, si ce n’est que par la capa­cité de Hamas de tirer des mis­siles de plus grande portée. En réa­lité, Israël ne s’est pas remise de ses déboires des der­nières années. Malgré leur indé­niable supé­rio­rité mili­taire, les Israéliens ne peuvent pas éra­di­quer la résis­tance pales­ti­nienne (c’est la même chose au Liban). Avec les Frères musul­mans égyp­tiens et l’argent des pétro­mo­nar­chies, les États-Unis offrent aux Palestiniens de rené­go­cier les termes du soi disant pro­ces­sus de paix pour reve­nir plus ou moins au point de départ de 1994, qui per­met­trait à une nou­velle alliance recons­truite autour de Hamas de gérer les ter­ri­toires de Cisjordanie et de Gaza en pre­nant les appa­rences d’un État sou­ve­rain. Le prin­ci­pal mou­ve­ment isla­miste pales­ti­nien main­te­nant bien appuyé par les pétro­mo­nar­chies a la pos­si­bi­lité de deve­nir le prin­ci­pal inter­lo­cu­teur des États-Unis, si et seule­ment si cer­taines condi­tions sont rem­plies.

Redéploiement

Cette évo­lu­tion effraie la droite israé­lienne et ses sup­por­teurs amé­ri­cains autour du Parti répu­bli­cain notam­ment, car elle implique un com­pro­mis et la fin de la colo­ni­sa­tion des ter­ri­toires occu­pés. Pour les sec­teurs « éclai­rés » de l’establishment israé­lien et pour l’administration Obama cepen­dant, ce prix n’est pas plus élevé que celui qui a été payé lors des accords de Camp David (1978) qui avaient permis à l’Égypte de récu­pé­rer le Sinaï en échange du ver­rouillage de la résis­tance arabe dans la région. En opé­rant ce tour­nant, les États-Unis pour­raient espé­rer calmer le jeu, du moins tem­po­rai­re­ment, confier des res­pon­sa­bi­li­tés plus grandes aux alliés-subal­ternes locaux (l’Arabie saou­dite, la Turquie, l’Égypte) et main­te­nir la pres­sion contre l’Iran tout en mar­gi­na­li­sant la Russie et d’autres pays dits « émer­gents » qui sont assez impru­dents de venir jouer dans la cour des États-Unis.

Stratégies périlleuses

Tout en pro­vo­quant d’importants remous parmi les élites israé­liennes et amé­ri­caines, ce virage com­porte plu­sieurs autres dan­gers. Il n’est pas évident que les Frères vont pou­voir gérer la crise en Égypte qui ne cesse de s’aggraver et qui devient de plus en plus ouver­te­ment une crise sociale et éco­no­mique. Les couches popu­laires qui ont goûté à la liberté ne sont pas prêtes à accep­ter la per­pé­tua­tion du régime Moubarak sans Moubarak. Il ne va de même pour de larges seg­ments popu­laires dans la région, notam­ment en Palestine et au Liban, mais aussi en Jordanie, en Irak et même dans cer­taines pétro­mo­nar­chies. L’Iran et la Russie n’ont pas dit leur der­nier mot non plus.

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