Le déclin historique du Parti Libéral

Par Mis en ligne le 22 avril 2011

Le PLC est devenu au Québec et même dans plu­sieurs régions du Canada un tiers-parti. C’est toute une débâcle pour un parti qui a dominé la scène poli­tique cana­dienne pen­dant les 50 der­nières années. Comment expli­quer cela ?

Avant et sur­tout après la Deuxième Guerre mon­diale, le PLC est asso­cié à la mise en place des poli­tiques key­né­siennes, ce « grand com­pro­mis » entre des élites crain­tives de voir la crise per­du­rer et des domi­nés qui sentent leur force monter. On sait que ces poli­tiques contri­buent à la « moder­ni­sa­tion » de l’économie et de la société et éga­le­ment à une amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie et de tra­vail des classes popu­laires. Au Québec, ce pro­ces­sus est plus tardif mais émerge fina­le­ment avec la révo­lu­tion dite tran­quille.

À part un épi­sode où les « Progressistes-Conservateurs » de l’époque reprennent briè­ve­ment le pou­voir (sous Diefenbaker), le PLC conti­nue de domi­ner, encore plus au Québec qu’ailleurs. Mais à la fin des années 60, cet élan est ralenti, en partie avec l’essor du natio­na­lisme qué­bé­cois. Paradoxalement, cela permet au PLC de se main­te­nir au pou­voir sous l’égide de Pierre Trudeau qui se pré­sente à la fois comme le « défen­seur » des Canadiens-fran­çais à Ottawa et celui qui peut « mâter » le natio­na­lisme qué­bé­cois. Parmi les cartes dont dis­pose Trudeau est la poli­tique pour diluer le natio­na­lisme qué­bé­cois en le trans­for­mant en une reven­di­ca­tion « cultu­relle » et en se fai­sant le pro­mo­teur du « mul­ti­cul­tu­ra­lisme ».

Au bout de la ligne cepen­dant, ce projet échoue. Trudeau fait un rapide come­back en coa­li­sant les élites contre le projet de sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion (1980), mais il est fina­le­ment emporté par l’histoire en dépit (ou â cause) de ses entour­lou­pettes, de son arro­gance et de ses envo­lées ora­toires, mais non sans avoir réa­lisé son « rêve » de rapa­trier une consti­tu­tion qu’il pense être un solide rem­part contre le natio­na­lisme qué­bé­cois. C’est alors que le PLC entre dans une crise struc­tu­relle dont il paie encore les consé­quences.

Au milieu des années 1980, les « Progressistes-Conservateurs » sous Mulroney font une percée remar­quable. Au Québec, celle-ci est per­mise grâce à une alliance impli­cite avec le natio­na­lisme qué­bé­cois, alors dépité de la défaite de 1980 et tenté par la poli­tique du « beau risque » (alliance avec les Conservateurs pré­co­ni­sée par le PQ). Cette poli­tique permet à Mulroney de par­ti­ci­per à une cer­taine réor­ga­ni­sa­tion des élites et de l’État fédé­ral, qui faci­lite la coop­ta­tion de « Québec inc » (l’espèce de bour­geoi­sie qui pré­vaut au Québec) et d’entreprendre la démo­li­tion de l’héritage key­né­sien, ce qui passe entre autre par le grand réali­gne­ment avec les États-Unis (signa­ture de l’ALÉNA en 1994).

Les Libéraux sont gran­de­ment désar­çon­nés par cela car les élites cana­diennes (et qué­bé­coises) aux­quelles le PLC a été his­to­ri­que­ment asso­cié vont avec Mulroney. Mais celui-ci a un autre pro­blème. En vou­lant com­pro­mi­ser, il se met à dos les sec­teurs « ultra » qui font alors défec­tion (pour créer leur parti d’extrême droite). En 1993, Jean Chrétien revient au pou­voir, en bonne partie parce que le vote conser­va­teur est cassé en deux.

Aussitôt revenu à Ottawa, le PLC tourne sa veste. Il endosse rapi­de­ment l’ALENA et il met en place, sous l’égide du ministre des finances Paul Martin, un pro­gramme d’ « ajus­te­ment struc­tu­rel » qui consiste à mas­sa­crer les bud­gets sociaux, soit disant pour rééqui­li­brer les finances publiques. Les chô­meurs qué­bé­cois et cana­diens sont passés à la mou­li­nette pour per­mettre au sec­teur finan­cier, prin­ci­pa­le­ment à Toronto, de conso­li­der ses posi­tions. Entretemps, le PLC tente de pré­ser­ver quelques « pro­duits déri­vés » du key­né­sia­nisme tout en se pré­sen­tant comme le grand ennemi du natio­na­lisme qué­bé­cois. Mais cela tourne au vinaigre en 1995 (deuxième réfé­ren­dum). Le PLC comme stra­té­gie alter­na­tive se lance alors dans une opé­ra­tion à haut risque de patro­nage et de cor­rup­tion qui finit par écla­ter quelques années plus tard.

Les élites cana­diennes ne sont pas vrai­ment contentes. Elles pressent les « Progressistes Conservateurs » et l’Alliance de se fusion­ner. En 2004, l’idéologue de droite Stephen Harper est intro­nisé avec de gros appuis parmi les domi­nants cana­diens et qué­bé­cois, ainsi qu’une solide base parmi les couches moyennes de l’Ouest et de l’Ontario. Au Québec cepen­dant, ce projet ne passe pas, à part quelques beaux fleu­rons de Québec Inc (Pierre Karl Péladeau par exemple. En réa­lité, le projet « révo­lu­tion­naire » de Harper repré­sente une menace directe contre le Québec puisque les fon­da­tions de ce projet sont de réor­ga­ni­ser le capi­ta­lisme cana­dien autour de l’axe finan­cier (Toronto) et des res­sources (l’ouest et le nord).

Le PLC devant cette évo­lu­tion est désem­paré. L’intermède sous Paul Martin est un échec reten­tis­sant. En effet, Martin ne peut convaincre les élites cana­diennes qu’il sera mieux en mesure que Harper de gérer la « réor­ga­ni­sa­tion ». Il perd une partie impor­tante des classes moyennes et popu­laires qui avaient appuyé le PLC à la belle époque de l’État fédé­ral key­né­sien. Il ne peut effa­cer dans la conscience qué­bé­coise l’idée que le mandat fon­da­men­tal du PLC est de « mâter » le natio­na­lisme qué­bé­cois, bien qu’il s’efforce de se dis­tan­cier de l’héritage tru­deauiste.

Les élec­tions de 2006 confirment cette pola­ri­sa­tion. Harper dis­pose d’une majo­rité réelle au Canada anglais, mais il ne peut deve­nir majo­ri­taire à cause de l’opposition très majo­ri­taire du Québec struc­tu­rée autour du Bloc Québécois.

Après le départ de Martin, le PLC tombe encore plus bas. Stéphane Dion est intro­nisé « par défaut » devant un parti divisé et émietté. Lui-aussi tente de repein­tu­rer le parti avec l’environnement et la défense des pro­grammes sociaux, mais il n’est pas convain­quant ! Après une autre défaite en 2008, il est éli­miné dans la confu­sion géné­rale pour lais­ser la place à un intel­lec­tuel plus ou moins connu, Michael Ignatieff.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Comme en 2006 et en 2008, le PLC a « gauchi » son image pour faire la cam­pagne élec­to­rale, copiant de larges pans du pro­gramme du NPD. Il mise sur l’électorat des classes moyennes et popu­laires, sur­tout en Ontario et en Colombie bri­tan­nique en insis­tant sur le danger que repré­sente le projet « révo­lu­tion­naire » de Harper. Cela est une tac­tique intel­li­gente, dans les cir­cons­tances. Mais est ce suf­fi­sant ? Sur le fond, l’orientation du PLC reste davan­tage en ligne avec les Conservateurs qu’avec le NPD (à moins d’un virage spec­ta­cu­laire, qui pour­rait sur­ve­nir si le PLC est encore plus mal­mené au scru­tin qui s’en vient). Attaché aux « valeurs cana­diennes » de l’État fédé­ral fort, il ne peut pas com­pro­mi­ser avec le natio­na­lisme qué­bé­cois, du moins sur l’essentiel (Ignatieff, contre les tru­deauistes, peut comme Harper dire que le Québec est une « nation »). Le PLC peut parler de l’importance pour le Canada de « bien paraître » dans le monde (c’est dif­fi­cile de faire pire qu’Harper), mais il res­tera aligné sur Washington.

Bref, ni d’un côté (les élites) ni de l’autre (les classes moyennes et popu­laires), le PLC est une alter­na­tive cré­dible. Son seul argu­ment est que le projet de Harper est dan­ge­reux, ce qui est vrai par ailleurs.

Au Québec, le dilemme est encore plus dra­ma­tique pour le PLC. Depuis le départ de Chrétien, une sorte de « guerre civile » déchire le parti entre les tru­deauistes intran­si­geants, ali­men­tés en douce par leur « par­rain » Paul Desmarais, d’une part, et ceux qui vou­draient sortir de cette obses­sion contre le Québec et donc « moder­ni­ser » le parti en l’alignant vers une sorte de centre-droit dont le mes­sage pour le Québec est simple : venez avec nous et déta­chez-vous du Bloc Québécois qui ne mène à rien. Ignatieff, asso­cié à ce clan, risque son avenir poli­tique actuel­le­ment, et ce fai­sant, celui des « moder­ni­sa­teurs » regrou­pés autour de cer­tains dépu­tés comme Denis Coderre. Dans l’éventualité d’un gros échec le 2 mai, les tru­deauistes pour­raient faire un come­back, sur­tout si Martin Cauchon est élu dans Outremont, ce qui lui per­met­tra par la suite de tenter sa chance au lea­der­ship du PLC.

Quoiqu’il en soit, les pers­pec­tives ne sont pas trop réjouis­santes pour le PLC. Il ne peut, comme les partis de centre-droit par­tout dans le monde, faire autre­ment que de s’adapter aux « néces­si­tés » de la ges­tion néo­li­bé­rale de la crise, ce qui signi­fie, en clair, déman­te­ler l’héritage key­né­sien. Sur cela, il n’y a pra­ti­que­ment pas de marge de manœuvre. Mais cette inflexi­bi­lité est même temps un ter­rible carcan. La droite « dure », qu’elle se pré­sente sous un visage « moderne » (en Allemagne ou en Angleterre), ou encore dans une alliance avec l’extrême droite (USA, France, Italie) a davan­tage la cote auprès d’élites convain­cues que l’heure de la « revenge » a sonné contre les classes popu­laires.

Celles-ci par ailleurs sont de moins en moins enclines à conti­nuer d’appuyer ce « centre-droit » comme la solu­tion la « moins pire », d’où les phé­no­mènes de l’éparpillement du vote et de l’abstentionnisme. Cela ne donne pas néces­sai­re­ment une majo­rité à la droite dure (on le constate un peu par­tout), mais lui permet de gou­ver­ner avec des tac­tiques de plus en plus glis­santes (alliances impli­cites avec l’extrême droite, gros­sières mani­pu­la­tions des médias, dérives anti-démo­cra­tiques, etc.).

C’est cela qui se pro­file main­te­nant au Canada. On verra quel sera l’alignement des astres le 2 mai pro­chain.

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