Le déclin de l’Amérique a commencé (2002)

Depuis la guerre du Vietnam jusqu’à aujourd’hui, les États-Unis n’ont cessé de réduire leur avance économique et de dilapider leur crédit idéologique. Ils n’exercent plus leur domination que dans le domaine militaire, ce qui est le propre des superpuissances sur le déclin. À quand la relève ? Immanuel Wallerstein est sociologue, spécialiste du colonialisme et engagé dans le mouvement altermondialiste.
Par Mis en ligne le 05 octobre 2009

Nous publions ci-des­sous une ana­lyse de Wallerstein, datant certes de 2002, mais dont l’ampleur des vues deve­lop­pées alors conserve toute son actua­lité.

En déclin, les États-Unis ? Rares sont ceux qui croient aujourd’hui à cette thèse. Les seuls à en être fer­me­ment convain­cus sont les fau­cons de Washington, qui défendent avec véhé­mence des mesures des­ti­nées à enrayer ce déclin. Cette convic­tion que l’hégémonie amé­ri­caine touche à sa fin n’est pas née de la vul­né­ra­bi­lité appa­rue au reste du monde le 11 sep­tembre 2001. En fait, on assiste à un affai­blis­se­ment pro­gres­sif des États-Unis en tant que puis­sance pla­né­taire depuis les années 70, et la riposte amé­ri­caine aux atten­tats ter­ro­ristes n’a fait qu’accélérer cette ten­dance. Pour com­prendre pour­quoi la Pax ame­ri­cana est sur le déclin, il faut se pen­cher sur la géo­po­li­tique du XXe siècle, et plus par­ti­cu­liè­re­ment de ces trente der­nières années. On abou­tit à une conclu­sion aussi lim­pide qu’indéniable : les fac­teurs éco­no­miques, poli­tiques et mili­taires qui ont contri­bué à l’hégémonie de l’Amérique sont ceux-là même qui pro­vo­que­ront inexo­ra­ble­ment son déclin pro­chain.

L’accession des États-Unis au statut de puis­sance hégé­mo­nique mon­diale a résulté d’un long pro­ces­sus qui démarra véri­ta­ble­ment avec la réces­sion de 1873. C’est à cette époque que les États-Unis et l’Allemagne com­men­cèrent à s’emparer d’une part crois­sante des mar­chés mon­diaux, essen­tiel­le­ment au détri­ment de l’économie bri­tan­nique, en recul constant. Ces deux pays étaient par­ve­nus à sta­bi­li­ser leur base poli­tique – les États-Unis en réus­sis­sant à mettre un terme à la guerre civile, l’Allemagne en par­ache­vant son uni­fi­ca­tion avec la défaite de la France. De 1873 à 1914, les États-Unis et l’Allemagne devinrent les prin­ci­paux pro­duc­teurs dans cer­tains sec­teurs clés comme l’acier, puis l’industrie auto­mo­bile pour les États-Unis et la chimie pour l’Allemagne.

À en croire les manuels d’histoire, la Première Guerre mon­diale a débuté en 1914 et pris fin en 1918, tandis que la seconde a duré de 1939 à 1945. Il est tou­te­fois plus logique de consi­dé­rer les deux conflits comme une seule “guerre de trente ans” entre les États-Unis et l’Allemagne, entre­cou­pée de trêves et de crises locales. Cette com­pé­ti­tion pour l’hégémonie prit un tour idéo­lo­gique en 1933, quand les nazis arri­vèrent au pou­voir en Allemagne et entre­prirent non pas d’imposer leur domi­na­tion au sein du sys­tème exis­tant, mais d’établir une sorte d’empire mon­dial. En réponse, les États-Unis se firent les défen­seurs du libé­ra­lisme cen­triste et conclurent une alliance stra­té­gique avec l’Union sovié­tique, ce qui rendit pos­sible la vic­toire sur l’Allemagne et ses alliés.

La Seconde Guerre mon­diale pro­vo­qua des dégâts consi­dé­rables en termes d’infrastructures et de popu­la­tions en Europe et en Asie, aucun pays ou presque n’ayant été épar­gné. La seule grande puis­sance indus­trielle à en sortir intacte, voire ren­for­cée d’un point de vue éco­no­mique, ce furent les États-Unis, qui s’empressèrent de conso­li­der leur posi­tion.

Mais le can­di­dat au statut de nou­velle super­puis­sance se heurta à des obs­tacles poli­tiques. Ce n’est pas tant la créa­tion des Nations unies, en avril 1945, qui déter­mina les contraintes géo­po­li­tiques de la deuxième moitié du XXe siècle, mais la confé­rence de Yalta, qui avait réuni deux mois plus tôt le pré­sident amé­ri­cain Franklin D. Roosevelt, le Premier ministre bri­tan­nique Winston Churchill et le diri­geant sovié­tique Joseph Staline. Le pacte offi­ciel conclu à Yalta était du reste moins impor­tant que les accords offi­cieux, tacites, dont on saisit toute la portée quand on observe le com­por­te­ment des États-Unis et de l’Union sovié­tique dans les années qui sui­virent.

Quand la guerre prit fin en Europe, le 8 mai 1945, les troupes sovié­tiques et occi­den­tales (autre­ment dit amé­ri­caines, bri­tan­niques et fran­çaises) furent déployées à des empla­ce­ments précis, essen­tiel­le­ment le long d’une ligne qui par­cou­rait le centre de l’Europe et qui finit par être connue sous le nom de ligne Oder-Neisse. À l’exception de quelques dépla­ce­ments mineurs, ces troupes ne bou­gèrent plus. Avec le recul, on com­prend que lors de la confé­rence de Yalta, cha­cune des deux par­ties s’était enga­gée à lais­ser l’autre conser­ver ses posi­tions et à ne pas la chas­ser de son domaine par la force. Cet accord tacite s’appliquait éga­le­ment à l’Asie, comme le prouvent l’occupation amé­ri­caine du Japon et la par­ti­tion de la Corée. D’un point de vue poli­tique donc, Yalta était un accord visant à garan­tir le statu quo en vertu duquel l’Union sovié­tique contrô­lait envi­ron un tiers du monde, les deux autres tiers reve­nant aux États-Unis.

Jusqu’en 1991, Washington et Moscou coexis­tèrent ainsi en appli­quant “l’équilibre de la ter­reur” de la guerre froide. Équilibre qui fut mis à rude épreuve en trois occa­sions : le blocus de Berlin en 1948-1949, la guerre de Corée en 1950-1953 et la crise des mis­siles à Cuba en 1962. Dans chacun de ces cas, on abou­tit au réta­blis­se­ment du statu quo. De plus, chaque fois que l’Union sovié­tique s’est trou­vée confron­tée à une crise poli­tique concer­nant ses régimes satel­lites, l’Allemagne de l’Est en 1953, la Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968 et la Pologne en 1981, les États-Unis ne se livrèrent à guère plus que de la pro­pa­gande, lais­sant, grosso modo, l’URSS agir comme bon lui sem­blait.

Bien sûr, cette pas­si­vité n’était pas de mise dans le domaine éco­no­mique. Washington tira parti du climat de la guerre froide pour entre­prendre des efforts de recons­truc­tion mas­sifs, d’abord en Europe de l’Ouest puis au Japon. Le rai­son­ne­ment était clair : à quoi bon dis­po­ser d’une supé­rio­rité aussi écra­sante en termes de pro­duc­ti­vité si le reste du monde était inca­pable d’assurer une demande digne de ce nom ? La recons­truc­tion éco­no­mique contri­bua, qui plus est, à ins­tau­rer des rela­tions clien­té­listes avec les pays béné­fi­ciaires de l’aide amé­ri­caine. Le sen­ti­ment d’être rede­vables aux États-Unis incita ces pays à inté­grer des alliances mili­taires et, ce qui est plus impor­tant encore, à se sou­mettre poli­ti­que­ment.

Enfin, il ne faut pas sous-esti­mer la com­po­sante idéo­lo­gique et cultu­relle de l’hégémonie amé­ri­caine. C’est sans doute dans la période de l’immédiat après-guerre que l’idéologie com­mu­niste connut sa plus forte popu­la­rité. On a ten­dance à oublier aujourd’hui les scores consi­dé­rables engran­gés par les com­mu­nistes lors d’élections libres en Belgique, en France, en Italie, en Tchécoslovaquie et en Finlande, et le capi­tal de sym­pa­thie dont ils béné­fi­ciaient en Asie et dans toute l’Amérique latine. Sans parler de la Chine, de la Grèce et de l’Iran, où il n’y avait pas d’élections libres, mais où les partis com­mu­nistes étaient extrê­me­ment popu­laires. En réac­tion, les États-Unis déclen­chèrent une vaste offen­sive anti­com­mu­niste. Rétrospectivement, il semble que cette der­nière ait atteint ses objec­tifs : Washington a tenu son rôle de chef de file du “monde libre” avec autant de succès que l’Union sovié­tique tenait celui de leader du camp “pro­gres­siste” et “anti-impé­ria­liste”.

La réus­site de l’Amérique en tant que puis­sance hégé­mo­nique de l’après-guerre por­tait déjà en germe son déclin. Quatre évé­ne­ments sym­bo­liques illus­trent ce pro­ces­sus : la guerre du Vietnam, les révo­lu­tions de 1968, la chute du mur de Berlin en 1989 et les atten­tats ter­ro­ristes de sep­tembre 2001. Chacun de ces évé­ne­ments est venu s’ajouter au pré­cé­dent pour abou­tir à la situa­tion dans laquelle se trouvent aujourd’hui les États-Unis : super­puis­sance unique mais dépour­vue de véri­table pou­voir, leader mon­dial que bien peu res­pectent et que per­sonne ne suit, pays déri­vant dan­ge­reu­se­ment au milieu d’un chaos pla­né­taire qu’il est inca­pable de maî­tri­ser.

Que fut la guerre du Vietnam ? Essentiellement, la ten­ta­tive du peuple viet­na­mien pour mettre fin au pou­voir colo­nial et créer son propre État. D’un point de vue géo­po­li­tique, tou­te­fois, cette guerre signi­fiait un rejet du statu quo imposé par Yalta de la part des popu­la­tions dites du tiers-monde. Si le Vietnam est devenu un sym­bole aussi puis­sant, c’est parce que Washington a été assez bête pour enga­ger toute sa puis­sance mili­taire dans le conflit, ce qui ne l’a pas empê­ché de perdre.

Mais le Vietnam n’a pas été qu’une défaite mili­taire, un camou­flet cui­sant pour le pres­tige amé­ri­cain. La guerre a porté un coup ter­rible à la domi­na­tion éco­no­mique des États-Unis. Le conflit fut extrê­me­ment coû­teux, et il épuisa plus ou moins les réserves d’or amé­ri­caines, si abon­dantes depuis 1945. De plus, les États-Unis durent sup­por­ter ces dépenses au moment même où l’Europe occi­den­tale et le Japon connais­saient une expan­sion éco­no­mique ful­gu­rante. C’en était fini de la supé­rio­rité éco­no­mique amé­ri­caine. Depuis la fin des années 60, les trois blocs ont tou­jours été à peu près à éga­lité.

Le sou­tien au peuple viet­na­mien fut l’un des élé­ments majeurs qui sus­ci­tèrent des révo­lu­tions un peu par­tout dans le monde en 1968. Mais les soixante-hui­tards ne condam­naient pas seule­ment l’hégémonie amé­ri­caine, ils condam­naient aussi la col­lu­sion de l’URSS avec les États-Unis. Ils reje­taient Yalta. Cette dénon­cia­tion les poussa en toute logique à dénon­cer aussi les for­ma­tions poli­tiques qui étaient étroi­te­ment liées à l’Union sovié­tique, autre­ment dit, dans la plu­part des cas, les partis com­mu­nistes tra­di­tion­nels. Mais les révo­lu­tion­naires de 1968 s’attaquèrent aussi à d’autres com­po­santes de la vieille gauche – les mou­ve­ments de libé­ra­tion dans le tiers-monde, les partis sociaux-démo­crates en Europe occi­den­tale et les démo­crates du New Deal aux États-Unis -, les accu­sant eux aussi de col­lu­sion avec ce qu’ils englo­baient sous le terme d’“impérialisme amé­ri­cain”.

En s’en pre­nant éga­le­ment à l’entente entre Moscou et Washington et à la vieille gauche, le mou­ve­ment de 68 sapa encore un peu plus la légi­ti­mité des accords de Yalta, sur les­quels les États-Unis avaient bâti l’ordre mon­dial. Du même coup, cela fra­gi­lisa le statut du libé­ra­lisme cen­triste en tant que seule idéo­lo­gie mon­diale légi­time. Si les révo­lu­tions de 1968 n’ont eu que très peu de consé­quences poli­tiques directes, elles ont eu en revanche des réper­cus­sions géo­po­li­tiques et intel­lec­tuelles immenses et irré­vo­cables. Le libé­ra­lisme cen­triste dégrin­gola du trône qu’il occu­pait depuis les révo­lu­tions euro­péennes de 1848 et qui lui avait permis de récu­pé­rer tant les conser­va­teurs que les radi­caux. Ce fai­sant, la posi­tion idéo­lo­gique offi­cielle des États-Unis – à la fois anti­fas­ciste, anti­com­mu­niste et anti­co­lo­nia­liste – devint de moins en moins convain­cante aux yeux du monde.

La crise éco­no­mique mon­diale des années 70 eut deux consé­quences impor­tantes pour la puis­sance amé­ri­caine. La stag­na­tion entraîna un effon­dre­ment du “déve­lop­pe­men­ta­lisme” – idée selon laquelle tout pays peut rat­tra­per son retard éco­no­mique si l’État prend les mesures appro­priées -, qui était la base idéo­lo­gique des mou­ve­ments de la vieille gauche alors au pou­voir. Un par un, ces régimes se retrou­vèrent confron­tés à des troubles sociaux, à la baisse du niveau de vie, à leur endet­te­ment crois­sant vis-à-vis des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales et à l’érosion de leur cré­di­bi­lité. Dans les années 60, les États-Unis don­naient l’impression d’avoir su gérer la déco­lo­ni­sa­tion du tiers-monde, limi­tant les troubles et trans­fé­rant le pou­voir en dou­ceur à des régimes déve­lop­pe­men­ta­listes mais rare­ment révo­lu­tion­naires. Désormais, on assis­tait à une dés­in­té­gra­tion de l’ordre établi, à la montée des mécon­ten­te­ments, à une radi­ca­li­sa­tion des posi­tions. Chaque fois que les États-Unis ten­tèrent d’intervenir, cela se solda par un échec : Liban, Grenade, Panama, Somalie.

Pendant que les États-Unis avaient la tête ailleurs, l’Union sovié­tique s’effondrait. Certes, Ronald Reagan avait qua­li­fié l’Union sovié­tique d’“empire du mal”, et, dans son embal­le­ment, il avait appelé à la des­truc­tion du mur de Berlin. Mais en fait, ce n’était que pure rhé­to­rique, et les États-Unis ne sont assu­ré­ment pour rien dans la chute de l’Union sovié­tique. À vrai dire, si l’URSS et son empire d’Europe de l’Est se sont effon­drés, c’est autant parce que la vieille gauche avait perdu tout appui popu­laire que parce que Mikhaïl Gorbatchev avait entre­pris de sauver son régime en liqui­dant Yalta et en entre­pre­nant une libé­ra­li­sa­tion interne (per­es­troïka et glas­nost). Gorbatchev réus­sit à liqui­der Yalta, mais pas à sauver l’Union sovié­tique.

Abasourdis et décon­cer­tés par cet effon­dre­ment sou­dain, les États-Unis n’ont pas su en gérer les consé­quences. La chute du com­mu­nisme signi­fia aussi celle du libé­ra­lisme, fai­sant dis­pa­raître la seule jus­ti­fi­ca­tion idéo­lo­gique de l’hégémonie amé­ri­caine, une jus­ti­fi­ca­tion qui béné­fi­ciait de l’appui tacite du pré­tendu adver­saire du libé­ra­lisme. Cette perte de légi­ti­mité entraîna direc­te­ment l’invasion par l’armée ira­kienne du Koweït. Jamais Saddam Hussein n’aurait osé déclen­cher une telle action si les accords de Yalta avaient été encore en vigueur. Avec le recul, on constate que l’intervention amé­ri­caine pen­dant la guerre du Golfe a eu pour effet de reve­nir au statu quo ante. Mais une puis­sance hégé­mo­nique peut-elle se satis­faire d’un match nul dans un conflit avec une puis­sance régio­nale de moyenne impor­tance ? Saddam a démon­tré qu’on pou­vait cher­cher noise à Washington sans que cela porte à consé­quence. Plus encore que la défaite du Vietnam, la pro­vo­ca­tion de Saddam a ulcéré la droite amé­ri­caine, et plus par­ti­cu­liè­re­ment ceux que l’on appelle les fau­cons, ce qui explique qu’ils n’aient aujourd’hui qu’une idée en tête : enva­hir l’Irak et détruire son régime.

Puis vinrent le 11 sep­tembre, le choc et la réac­tion. Quoi qu’en disent les his­to­riens par la suite, les atten­tats du 11 sep­tembre 2001 ont ébranlé comme jamais la puis­sance amé­ri­caine. Les auteurs des atten­tats ne repré­sen­taient pas une grande puis­sance mili­taire. Membres d’une force non éta­tique, ils étaient extrê­me­ment moti­vés, dis­po­saient d’argent, de par­ti­sans dévoués et d’une base solide dans un État faible. En bref, mili­tai­re­ment, ils n’étaient rien, mais ils ont quand même réussi un coup auda­cieux sur le ter­ri­toire amé­ri­cain.

Lors de son arri­vée au pou­voir en jan­vier 2001, George W. Bush était extrê­me­ment cri­tique à l’égard de la poli­tique étran­gère de l’administration Clinton. Bush et ses conseillers refu­saient d’admettre – tout en le sachant par­fai­te­ment – que la voie emprun­tée par Clinton avait été celle de tous les pré­si­dents amé­ri­cains depuis Gerald Ford, y com­pris Ronald Reagan et Bush père. C’était aussi la ligne de l’administration Bush avant le 11 sep­tembre. Il suffit de voir com­ment l’équipe de la Maison-Blanche avait géré l’incident de l’avion-espion amé­ri­cain abattu en Chine en avril 2001 pour com­prendre que la pru­dence était le maître mot.

Après les atten­tats, Bush chan­gea de cap. Il déclara la guerre au ter­ro­risme, assura au peuple amé­ri­cain que “l’issue ne fai­sait aucun doute” et informa le reste du monde que désor­mais soit on était avec les États-Unis, soit on était contre eux. Longtemps tenus à l’écart, même par les admi­nis­tra­tions les plus conser­va­trices, les fau­cons domi­naient enfin la poli­tique amé­ri­caine. Leur posi­tion est claire : les États-Unis dis­posent d’une supé­rio­rité mili­taire écra­sante, et même si de nom­breux diri­geants étran­gers jugent peu judi­cieux que Washington fasse éta­lage de sa force, ceux-ci ne peuvent pas réagir, et ne réagi­ront d’ailleurs pas, si l’Amérique choi­sit d’imposer sa volonté aux autres. Les fau­cons pensent que les États-Unis doivent se com­por­ter en puis­sance impé­riale pour deux rai­sons : d’une part, per­sonne ne leur dira rien, et, d’autre part, s’ils ne font pas la démons­tra­tion de leur force, ils se retrou­ve­ront de plus en plus mar­gi­na­li­sés.

À ce jour, la posi­tion des fau­cons s’exprime sur trois ter­rains : 1) l’offensive mili­taire en Afghanistan, 2) le sou­tien de fait apporté aux Israéliens dans leur ten­ta­tive de liqui­da­tion de l’Autorité pales­ti­nienne et 3) l’invasion de l’Irak, qui en serait au stade des pré­pa­ra­tifs. Les fau­cons voient dans les évé­ne­ments récents la preuve que l’opposition aux actions amé­ri­caines, si elle est incon­tes­table, demeure essen­tiel­le­ment ver­bale. Ni l’Europe de l’Ouest, ni la Russie, la Chine ou l’Arabie Saoudite ne semblent prêtes à rompre vrai­ment avec les États-Unis. Ce qui est la preuve, pour les fau­cons, que Washington peut effec­ti­ve­ment agir comme bon lui semble. Ils consi­dèrent qu’il en ira de même quand l’armée amé­ri­caine enva­hira l’Irak, puis quand elle inter­vien­dra ailleurs dans le monde. Paradoxalement, la concep­tion des fau­cons est deve­nue celle de la gauche inter­na­tio­nale, qui passe son temps à hurler contre la poli­tique amé­ri­caine parce qu’elle s’imagine que Washington a de grandes chances de réus­sir.

Mais les inter­pré­ta­tions des fau­cons sont erro­nées et ne feront que contri­buer au déclin de leur pays, trans­for­mant ce qui était un affai­blis­se­ment pro­gres­sif en une chute beau­coup plus rapide et mou­ve­men­tée. Plus pré­ci­sé­ment, l’action des bel­li­cistes va échouer pour des rai­sons mili­taires, éco­no­miques et idéo­lo­giques. Il ne fait aucun doute que la carte mili­taire reste l’atout majeur des États-Unis. En fait, c’est même le seul. Aujourd’hui, les États-Unis dis­posent des forces armées les plus impres­sion­nantes au monde. À en croire les der­nières décla­ra­tions au sujet de nou­velles tech­no­lo­gies de défense, l’avance des Américains dans ce domaine est net­te­ment supé­rieure aujourd’hui à ce qu’elle était il y a dix ans. Cela veut-il dire pour autant qu’ils peuvent enva­hir l’Irak, conqué­rir rapi­de­ment le pays et mettre en place un gou­ver­ne­ment ami et stable ? C’est peu pro­bable. N’oublions pas que sur les trois guerres impor­tantes livrées par l’armée amé­ri­caine depuis 1945 (Corée, Vietnam et Golfe), l’une s’est ter­mi­née par une défaite et les deux autres par un match nul. Rien de très glo­rieux.

Il faut aussi tenir compte de la capa­cité du peuple amé­ri­cain à tolé­rer des “non-vic­toires”. Les Américains oscil­lent entre une fer­veur patrio­tique, qui conforte tou­jours les pré­si­dents en temps de guerre, et un pro­fond désir iso­la­tion­niste. Depuis 1945, le sen­ti­ment patrio­tique a régressé chaque fois que les pertes humaines ont com­mencé à aug­men­ter. Pourquoi la réac­tion serait-elle aujourd’hui dif­fé­rente ? Et même si les fau­cons (qui sont presque tou­jours des civils) s’estiment indif­fé­rents à ce que pense l’opinion publique, ce n’est pas le cas des géné­raux, qui n’ont pas oublié le cui­sant échec du Vietnam.

Et que dire du front éco­no­mique ? Dans les années 80, des légions d’experts amé­ri­cains tenaient des dis­cours hys­té­riques sur le miracle éco­no­mique japo­nais. Ils se sont calmés dans les années 90, étant donné les dif­fi­cul­tés finan­cières bien connues du Japon. Pourtant, après avoir sur­es­timé les pro­grès japo­nais, les auto­ri­tés amé­ri­caines semblent pécher aujourd’hui par excès de confiance, comme si elles étaient convain­cues que le Japon est désor­mais loin der­rière. Or rien ne jus­ti­fie vrai­ment un tel triom­pha­lisme. Prenons cet extrait du New York Times, daté du 20 avril 2002 : “Un labo­ra­toire japo­nais a mis au point l’ordinateur le plus rapide au monde, une machine si per­for­mante qu’elle équi­vaut, en puis­sance de calcul, à la com­bi­nai­son des vingt ordi­na­teurs amé­ri­cains les plus rapides et qu’elle dépasse de loin le pré­cé­dent cham­pion, une machine IBM. Cet exploit […] prouve que la course tech­no­lo­gique, que la plu­part des ingé­nieurs amé­ri­cains pen­saient être en train de rem­por­ter haut la main, est loin d’être gagnée.” L’article sou­ligne ensuite que les “prio­ri­tés scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques ne sont pas les mêmes” dans les deux pays. La machine japo­naise est conçue pour étu­dier les chan­ge­ments cli­ma­tiques, les ordi­na­teurs amé­ri­cains pour simu­ler des armes. Ce contraste résume l’une des plus anciennes réa­li­tés de l’histoire des hégé­mo­nies. La puis­sance domi­nante se concentre (à son détri­ment) sur le mili­taire, tandis que le can­di­dat à sa suc­ces­sion se concentre sur l’économie, sur ce qui a tou­jours créé de gros béné­fices. Auparavant, cela était le cas pour les États-Unis. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour le Japon, peut-être dans le cadre d’une alliance avec la Chine ?

Reste enfin la sphère idéo­lo­gique. À l’instant pré­sent, l’économie amé­ri­caine semble rela­ti­ve­ment faible, sur­tout si l’on consi­dère les dépenses mili­taires exor­bi­tantes qu’implique la stra­té­gie des fau­cons. De plus, Washington est tou­jours isolé sur le plan poli­tique. Personne ou presque (à l’exception d’Israël) ne consi­dère la posi­tion bel­li­ciste comme sensée ou digne d’être encou­ra­gée. Les autres pays craignent ou refusent de s’opposer direc­te­ment à la Maison-Blanche, mais le simple fait qu’ils traînent les pieds suffit à faire du tort aux États-Unis. En guise de réac­tion, ces der­niers se contentent d’imposer leurs vues avec arro­gance, et l’arrogance a des effets néfastes. À force d’user de son influence, on finit par en avoir de moins en moins et on sus­cite un res­sen­ti­ment crois­sant. Au cours des deux der­niers siècles, les États-Unis ont amassé un capi­tal idéo­lo­gique non négli­geable. Mais, ces temps-ci, ils le dila­pident encore plus vite que leur excé­dent d’or dans les années 60.

Au cours de la pro­chaine décen­nie, deux pos­si­bi­li­tés s’offrent à l’Amérique : soit elle emprunte la voie des fau­cons, avec des consé­quences néga­tives pour tous, mais sur­tout pour elle. Soit elle com­prend que cette atti­tude est par trop néfaste. Les choix du pré­sident Bush paraissent extrê­me­ment limi­tés, et les États-Unis vont pro­ba­ble­ment conti­nuer à décli­ner en tant que force motrice de la poli­tique inter­na­tio­nale. La véri­table ques­tion n’est pas de savoir si la super­puis­sance amé­ri­caine est en déclin, mais plutôt de voir si les États-Unis peuvent trou­ver un moyen de chuter digne­ment, sans trop de dom­mages pour la pla­nète et pour eux-mêmes.

Immanuel Wallerstein est direc­teur du Centre Fernand-Braudel, Binghamton, cher­cheur asso­cié à l’université Yale aux États-Unis et ex-pré­sident de l’Association inter­na­tio­nale de socio­lo­gie (AIS)]


Publication ori­gi­nale Université du Quebec à Chicoutimi

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