Le déclin à l’américaine dans un monde nouveau

Par Mis en ligne le 01 mars 2011

Nous vivons une époque sans pré­cé­dent de mémoire d’homme, et peut-être dans toute l’histoire. Certes, on peut faire des com­pa­rai­sons avec la vague de sou­lè­ve­ments popu­laires dans l’Europe de l’est lors de l’effondrement de l’Union Soviétique dans les années 89-91. Pour les plus vieux d’entre nous, l’année 1968 vient à l’esprit, ce jaillis­se­ment de masses popu­laires ins­pi­rées les unes par les autres qui ont pris d’assaut les rues aux Etats-Unis, en France, en Allemagne, au Japon, au Mexique, au Brésil et ailleurs, y com­pris dans Europe de l’est, pour clamer que le chan­ge­ment était en marche.

Pour ceux qui cher­che­raient dans les livres d’histoire, ils s’intéresseront peut-être à 1848, une époque où se côtoyaient comme aujourd’hui un pes­si­misme éco­no­mique et de nou­veaux moyens de dif­fu­sion de l’information, et où les vents de la liberté ont souf­flé briè­ve­ment à tra­vers l’Europe. Et, bien sûr, si suf­fi­sam­ment de régimes tombent et les troubles s’approfondissent, on pourra tou­jours faire réfé­rence à 1776, la Révolution amé­ri­caine, ou 1789, la Révolution fran­çaise. Tous les deux ont secoué le monde pen­dant les décen­nies qui ont suivi.

Mais la vérité est celle-ci : il est dif­fi­cile de faire entrer le phé­no­mène du Moyen-orient dans un para­digme connu alors que – du Wisconsin à la Chine – le phé­no­mène menace de débor­der du monde arabe et de se répandre à tra­vers la pla­nète. Jamais autant de diri­geants mépri­sables ne se sont sentis aussi ner­veux – ou tout sim­ple­ment impuis­sants (malgré toutes leurs armes) – devant une foule désar­mée. Et rien que pour ça, il y a matière à se réjouir et de l’espoir.

Sans com­prendre la nature du phé­no­mène, nous voyons un nombre épous­tou­flant de gens, dont de nom­breux jeunes et mécon­tents, sortir dans les rues du Maroc, de la Mauritanie, de Djibouti, d’Oman, d’Algérie, de Jordanie, d’Irak, d’Iran, du Soudan, du Yémen, et de la Libye, sans men­tion­ner le Barhein, la Tunisie et l’Egypte, et qui repré­sentent une source d’inspiration. Les voir affron­ter des forces de sécu­rité armées de matraques, de gaz lacry­mo­gènes, de balles en caou­tchouc, et dans de trop nom­breux cas de balles réelles (en Libye, même des avions et des héli­co­ptères) et réus­sir néan­moins à ren­for­cer leur mou­ve­ment est une chose incroyable. Voir des Arabes exiger quelque chose dont nous pen­sions être les héri­tiers et en avoir l’exclusivité ici en Occident, et aux Etats-Unis en par­ti­cu­lier, don­ne­rait des fris­sons à n’importe qui.

La nature de ce phé­no­mène qui pour­rait chan­ger le monde est encore incon­nue et, à ce stade, pro­ba­ble­ment impos­sible à connaître. La liberté et la démo­cra­tie écla­te­ront-elles par­tout ? Si oui, qu’en serait la signi­fi­ca­tion ? Si non, à quoi assis­tons-nous exac­te­ment ? Quel inter­rup­teur mys­té­rieux a sou­dai­ne­ment illu­miné des mil­lions d’esprits ali­men­tés par Twitter et Facebook – et pour­quoi main­te­nant ? Je doute que ceux qui pro­testent, et par­fois meurent, le sachent eux-mêmes. Et ça, c’est une bonne nou­velle. Que l’avenir demeure indé­cis – comme tou­jours – est une source d’espoir ne serait-ce que parce que les élites tentent tou­jours de le contrô­ler mais n’y arrivent jamais.

On s’attendrait néan­moins à ce que l’élite diri­geante, devant de tels évé­ne­ments, remette en ques­tion ses ana­lyses, comme nous devrions tous le faire. Après tout, si l’humanité est capable de se lever de la sorte face à des forces armées, d’un état à l’autre, alors tout devient pos­sible sur cette planète.

A voir ces scènes se répé­ter, qui ne serait pas tenté de remettre en cause ses cer­ti­tudes ? Qui ne res­sen­ti­rait pas le besoin de ré-ana­ly­ser le monde ?

La vie dans une chambre acoustique

Une bonne partie des pré­vi­sions de Washington de ces der­nières années se sont révé­lées risibles, avant même d’être balayées par les évé­ne­ments en cours. Choisissez n’importe quelle phrase des années Bush. Que penser de « Vous êtes avec nous ou contre nous » ? Il est frap­pant de voir à quel point ces phrases sonnent creux aujourd’hui. A revoir les hypo­thèses déses­pé­ré­ment erro­nées de Washington sur la marche du monde, le moment est peut-être venu de faire preuve d’un mini­mum de modes­tie devant des évé­ne­ments que per­sonne n’avait prédits.

Ce serait le bon moment pour Washington – qui depuis le 11 sep­tembre 2001 s’est montré inca­pable de com­prendre l’évolution réelle du monde et s’est entêté à se méprendre sur la nature du pou­voir global – de faire une pause et de réflé­chir un peu.

Il se trouve que ça n’a pas l’air d’être le cas. En fait, il se peut tout sim­ple­ment que Washington en soit inca­pable, malgré ses mil­liards de dol­lars dépen­sés en « ren­sei­gne­ments ». Et par « Washington », je n’entends pas uni­que­ment l’administration d’Obama, ou le Pentagone, ou nos com­man­dants mili­taires, ou la vaste bureau­cra­tie du ren­sei­gne­ment, j’entends aussi tous ces experts et membres des groupes de réflexion qui pul­lulent dans la capi­tale ainsi que tous les médias qui nous rap­portent leurs faits et gestes. C’est comme si tout l’éventail de per­son­nages qui com­posent « Washington » vivaient dans une sorte de chambre acous­tique, isolés de l’extérieur, où ils n’entendraient plus qu’eux-mêmes.

Il en résulte que Washington semble déter­miné à enton­ner ses refrains habi­tuels alors même que la musique a évolué à grande vitesse pour entrer dans les livres d’histoire. Beaucoup ont remar­qué les efforts mal­heu­reux de l’administration Obama qui tente de ne pas se lais­ser dépas­ser par les évé­ne­ments au Moyen orient, tout en se rac­cro­chant à l’habituelle cote­rie sor­dide d’autocrates et de chei­khs du pétrole. Permettez-moi d’illustrer mon propos par un exemple pris dans une autre région, la guerre lar­ge­ment oubliée en Afghanistan. Après tout, alors qu’on la remarque à peine, noyée qu’elle est sous les infor­ma­tions dif­fu­sées 24/​24h en pro­ve­nance d’Egypte, de Barhein, de Libye et d’ailleurs, la guerre là-bas se pour­suit sans dévier de son chemin meur­trier et ruineux.

Cinq manières d’être sour­dingue à Washington

Alors que de vastes zones du Moyen orient sont en feu, on pour­rait penser que quelqu’un à Washington se serait avisé qu’il fal­lait peut-être repen­ser la guerre afghano-Pakistanaise et se deman­der si c’était encore une bonne idée. Mais ce n’est pas le cas, comme le montrent les cinq exemples qui suivent et qui ont attiré mon atten­tion. Considérez-les comme autant de preuves du confort que l’on peut res­sen­tir dans la chambre acous­tique amé­ri­caine et de l’incapacité de Washington à remettre en cause sa guerre la plus longue, la plus futile, et la plus étrange.

1. Commençons par un édi­to­rial récent du New York Times, “The ‘Long War’ May Be Getting Shorter.” (« la longue guerre pour­rait durer moins long­temps »). Publié mardi der­nier alors que la Libye «  tra­ver­sait les portes de l’enfer », il s’agissait d’un compte-rendu enthou­siaste sur la stra­té­gie de contre-insur­rec­tion du Général Petraeus dans le sud de l’Afghanistan. Les auteurs, Nathaniel Fick et John Nagl, sont membres de d’une intel­li­gent­sia de plus en plus mili­ta­ri­sée et ils dirigent le Center for a New American Security à Washington. Nagl fai­sait partie de l’équipe qui a rédigé en 2006 la ver­sion révi­sée du manuel de contre-insur­rec­tion de l’armée que l’on attri­bue à Petraeus et fut conseiller du géné­ral en Irak. Fick, un ancien offi­cier de Marine qui a dirigé des troupes en Afghanistan et en Irak et fut ensuite conseiller civil auprès de l’académie de contre-insur­rec­tion afghane à Kaboul, s’est récem­ment rendu an Afghanistan (sans que l’on sache exac­te­ment dans quel cadre).

Tous les deux sont des exemples types de ces nom­breux experts mili­taires à Washington qui tendent à déve­lop­per une rela­tion inces­tueuse avec l’armée, qui aspirent à deve­nir des faci­li­ta­teurs et sont des sup­por­ters de nos com­man­dants mili­taires, et qui pour­tant gardent leur cré­di­bi­lité auprès des médias.

Dans toute autre société, leur article aurait tout sim­ple­ment été consi­déré comme de la pro­pa­gande. Voici un mor­ceau choisi :

« Dans une cam­pagne de contre-insur­rec­tion, il est dif­fi­cile de déter­mi­ner à partir de quel moment la situa­tion bas­cule. Mais il y a de plus en plus d’éléments qui indiquent que tel est bien le cas en Afghanistan et que les choses s’améliorent malgré l’opinion contraire de nom­breux ana­lystes. Il sem­ble­rait à pré­sent que le pays pour­rait connaître un niveau de sta­bi­lité et d’autonomie suf­fi­sante pour per­mettre aux Etats-Unis de réduire sans risques ses troupes de 100.000 à 25.000 hommes au cours des quatre pro­chaines années. »

Il s’agit là d’un exemple typique à Washington de « com­ment dépla­cer les poteaux du but ». Ce que ces experts sont réel­le­ment en train de nous dire c’est que même si tout va bien en Afghanistan, cette guerre ne pren­dra pas fin en 2014. Loin de là.

Bien sûr, c’est une posi­tion que Petraeus a défendu. D’ici quatre ans, notre nou­veau plan de « retrait », selon Nagl et Fick, main­tien­dra 25.000 hommes sur place. Mais si l’objectif de leur article était de dire la vérité, il aurait été inti­tulé « la longue guerre devient « encore plus longue » ».

Alors que le Moyen orient explose et que les Etats-Unis s’enfoncent dans un « débat » sur le budget plombé par des guerres incroya­ble­ment coû­teuses dont on ne voit pas la fin, ces deux experts pro­posent impli­ci­te­ment au Général Petraeus et à ses suc­ces­seurs de pro­lon­ger une guerre qui nous coûte plus de 100 mil­liards de dol­lars par an, comme si le monde n’avait pas changé. Ce qui pour­rait passer aujourd’hui pour de l’inadvertance paraî­tra sans aucune doute un jour comme un délire, mais c’est avec cette men­ta­lité de « rien à signa­ler » que Washington affronte le monde nouveau.

2. Examinons aussi deux com­men­taires éton­nants du Général Petraeus qui illus­trent ce moment his­to­rique. Lors d’une réunion le 19 jan­vier, selon le jour­na­liste du New York Times Rod Nordland, le géné­ral était d’une humeur exu­bé­rante, et même triom­phante, au sujet de sa guerre. C’était quelques jours avant les pre­mières mani­fes­ta­tions en Egypte, et quelques jours seule­ment après la fuite de l’autocrate tuni­sien Zine Ben Ali suite à de puis­santes mani­fes­ta­tions paci­fiques. Et voici ce qu’a dit l’exubérant Petraeus à son équipe : « Nous avons planté nos crocs dans la jugu­laire de l’ennemi, et nous n’allons pas le lâcher. »

Il est vrai que le géné­ral, depuis des mois, non seule­ment envoyait de nou­velles troupes amé­ri­caines au sud, mais aug­men­tait aussi les frappes aériennes, les expé­di­tions noc­turnes des forces spé­ciales et d’une manière géné­rale inten­si­fiait la guerre dans les ter­ri­toires des Talibans. Cependant, même dans le scé­na­rio le plus favo­rable, le tableau qu’il bros­sait était étran­ge­ment opti­miste. L’image d’un pré­da­teur plon­geant ses crocs dans la gorge d’une proie était à l’évidence celle qu’il vou­lait trans­mettre, mais il y avait cer­tai­ne­ment quelque part dans l’inconscient du mili­taire l’image plus cou­rante dans la pop-culture amé­ri­caine – celle du loup-garou ou du vam­pire. A l’évidence, l’idée que se fai­sait le géné­ral d’un avenir à l’américaine com­por­tait, dans une sorte de ver­sion afghane de la Transylvanie, un ban­quet de sang car, à l’instar de Nagl et Fick, il a clai­re­ment prévu de plan­ter ses crocs-là dans cette jugu­laire-là pen­dant encore un bon bout de temps.

Un mois plus tard, le 19 février, alors que les évé­ne­ments se déchaî­naient à Bahreïn et en Libye, le géné­ral visi­tait le palais pré­si­den­tiel afghan à Kaboul et, balayant les affir­ma­tions des afghans selon les­quelles les raids aériens amé­ri­cains dans le nord-est du pays tuaient de nom­breux civiles, dont des enfants, il a fait un com­men­taire qui a choqué les aides du pré­sident Hamid Karzai. Nous n’avons pas la retrans­crip­tion de ses propos, mais le Washington Post raconte que, selon des « par­ti­ci­pants » à la réunion, Petraeus a laissé entendre que « les Afghans pris dans l’attaque de la coa­li­tion dans le nord-est du pays auraient brûlé eux-mêmes leurs enfants pour exa­gé­rer le nombre de vic­times civiles. »

Un Afghan pré­sent à la réunion a réagi : « J’en avais le ver­tige. Ma tête tour­nait. C’était cho­quant. Quel père ferait ça à ses enfants ? C’est absurde. »

Dans la chambre acous­tique amé­ri­caine, les com­men­taires du géné­ral peuvent ainsi paraître sinon rai­son­nables, du moins enthou­siastes : l’ennemi est pris à la gorge ! Nous ne fai­sons pas de vic­times ; ils les font eux-mêmes ! En tout autre lieu, de tels propos paraî­traient comme ceux d’un sour­dingue ou tout sim­ple­ment d’un vam­pire, ce qui prouve que les rési­dents de la chambre acous­tique sont tota­le­ment incons­cients de com­ment ils sont perçus dans un monde en évolution.

3. A pré­sent, tra­ver­sons la fron­tière floue entre l’Afghanistan et le Pakistan, encore un autre monde où règne la stu­pi­dité amé­ri­caine. Le 15 février, seule­ment quatre jours après la des­ti­tu­tion de Moubarak, Barack Obama a décidé d’aborder le pro­blème du Pakistan. Raymond Davis, un ancien soldat des forces spé­ciales US, armé d’un pis­to­let semi-auto­ma­tique Glock et seul dans un véhi­cule en train de rouler dans un quar­tier pauvre de la deuxième ville du pays, Lahore, a abattu deux Pakistanais qui, selon lui, le mena­çaient d’une arme. (Un d’entre eux a reçu des balles dans le dos).

Davis serait sorti du véhi­cule en tirant avec son arme, puis il a pho­to­gra­phié les cadavres et appelé pour obte­nir du sou­tien. Le véhi­cule est arrivé en fon­çant dans un sens inter­dit, tuant au pas­sage un motard, avant de prendre la fuite. (Plus tard, l’épouse d’une des vic­times s’est sui­ci­dée en ava­lant de la mort-aux-rats).

Lorsque la police pakis­ta­naise a arrêté Davis, elle a trouvé dans sa voi­ture un équi­pe­ment pour le moins étrange. Personne ne sera étonné d’apprendre que l’incident n’a pas amé­lioré l’image des Etats-Unis auprès d’une popu­la­tion déjà hos­tile à ses sup­po­sés alliés. En fait, il a déclen­ché une fureur publique. Les Pakistanais ont réagi à ce qui leur parais­sait un acte d’impunité impé­riale, sur­tout lorsque le gou­ver­ne­ment US, en affir­mant que Davis était « un fonc­tion­naire tech­nique et admi­nis­tra­tif » rat­ta­ché à son consu­lat à Lahore, a demandé sa libé­ra­tion pour cause d’immunité diplo­ma­tique et a com­mencé à faire pres­sion sur un gou­ver­ne­ment déjà affai­bli et impopulaire.

Le Sénateur John Kerry s’est rendu sur place, des appels télé­pho­niques ont été passés, des menaces de couper les aides finan­cières ont été for­mu­lées dans les cou­loirs du Congrès. Malgré les évé­ne­ments en cours ailleurs et dans un Pakistan agité, les offi­ciels amé­ri­cains n’arrivaient pas à ima­gi­ner que les Pakistanais refusent de céder.

Le 15 février, alors que le Moyen orient était la proie des flammes, le Président Obama est inter­venu per­son­nel­le­ment, ce qui à l’évidence n’a fait qu’envenimer les choses. « En ce qui concerne M. Davis, notre diplo­mate au Pakistan, » a-t-il dit, « nous avons un prin­cipe très simple selon lequel tout pays qui adhère à la Convention de Vienne sur les Relations Diplomatiques et l’a res­pecté dans le passé et la res­pec­tera dans l’avenir, si un de nos diplo­mates se trouve à l’étranger, alors il ne peut faire l’objet de pour­suites par la jus­tice locale. »

Les Pakistanais ont refusé de céder devant ce « prin­cipe très simple » et peu après, « notre diplo­mate au Pakistan » fut iden­ti­fié par le jour­nal bri­tan­nique The Guardian comme un ancien employé de Blackwater et employé de la CIA. Selon le jour­nal, il était impli­qué dans la guerre secrète de l’agence au Pakistan. La guerre, par­ti­cu­liè­re­ment les attaques « secrètes » par drones, tant van­tées et si coû­teuses, dans les zones fron­ta­lières tri­bales du Pakistan et dont les résul­tats sont lar­ge­ment exa­gé­rés par Washington, conti­nuent de pro­vo­quer une réac­tion de rejet que les Américains pré­fèrent ignorer.

Bien sûr, le pré­sident savait que Davis était un agent de la CIA, même lorsqu’il l’a appelé « notre diplo­mate ». Il se trouve que le New York Times et d’autres jour­naux US le savaient aussi, mais se sont abs­te­nus de le men­tion­ner à la demande de l’administration Obama, même lorsqu’ils publiaient quelques infor­ma­tions (rares, sinon car­ré­ment fausses) sur cette affaire.

Etant donné les évé­ne­ments en cours dans la région, ceci n’est ni une poli­tique sérieuse ni du jour­na­lisme sérieux. (…)

4. Entre-temps, le 18 février en Afghanistan, le dépar­te­ment du Trésor a imposé des sanc­tions à l’une des « plus grandes mai­sons de change » du pays, en l’accusant « d’utiliser les mil­liards de dol­lars qui entrent et sortent du pays pour tenter de blan­chir l’argent de la drogue ».

Voici com­ment Ginger Thompson et Alissa J. Rubun du New York Times ont expli­qué la chose : «  L’initiative fait partie d’un déli­cat numéro d’équilibriste de l’administration Obama qui veut lutter contre la cor­rup­tion qui touche le somment du gou­ver­ne­ment afghan sans gêner les efforts de la contre-insur­rec­tion qui requièrt la coopé­ra­tion de M . Karzai. »

Dans un monde où les propos de Washington sonnent de plus en plus creux et portent de moins en moins loin, et devant une telle des­crip­tion des faits – for­mu­lée dans le plus pur style en vigueur dans la chambre acous­tique amé­ri­caine – et par­ti­cu­liè­re­ment pour cette image d’un « déli­cat numéro d’équilibriste » – la réac­tion serait : non, abso­lu­ment pas.

En ce qui concerne un pays qui est le pre­mier narco-état de la pla­nète, qu’est qui pour­rait bien être « déli­cat » ? Si on vou­lait décrire l’étrange rela­tion nouée entre l’administration Obama et le Président Karzai et son peuple, alors des mots comme « tor­dues », « obs­cures » et « hypo­crites » viennent à l’esprit. Si le réa­lisme était de rigueur, alors le terme « numéro indé­cent de dés­équi­li­bré » serait pro­ba­ble­ment plus judicieux.

5. Pour finir, le jour­na­liste Dexter Filkins a récem­ment écrit un article éton­nant, « The Afghan Bank Heist » dans le maga­zine The New Yorker sur les com­bines qui ame­nèrent la Kabul Bank, une des prin­ci­pales ins­ti­tu­tions finan­cières d’Afghanistan, au bord de la faillite. Tout en ver­sant des sommes fara­mi­neux à Hamid Karzai et à ses par­ti­sans, les diri­geants de la banque se sont enfuis avec les dépôts des clients. (Pensez à la Kabul Bank comme d’une ver­sion locale de Bernie Madoff). Dans cet article, Filkin cite un offi­ciel amé­ri­cain ano­nyme sur les mal­ver­sa­tions qu’il a obser­vées : « Si nous étions en Amérique, cin­quante per­sonnes auraient déjà été arrê­tées. »

Cette phrase doit être com­prise comme un sketch comique pré­senté dans la chambre acous­tique, et aussi comme un rappel que seuls les chiens errants et les Américains s’exposent au soleil afghan. Comme de nom­breux amé­ri­cains en Afghanistan, ce pauvre diplo­mate devrait être rapa­trié d’urgence. Il a perdu tout contact avec la réa­lité de son propre pays. Alors que nous cla­mons que notre devoir est de « construire une nation » et d’apporter « une bonne gou­ver­nance » aux pauvres Afghans, chez nous les Etats-Unis sont en train d’être décons­truits, la démo­cra­tie a pour ainsi dire dis­pa­rue, les oli­gar­chies ont la voie libre, la Cour Suprême a garanti que les futures élec­tions seront déci­dées par des afflux mas­sifs d’argent et les plus grands voyous bran­dissent quand bon leur semble leur joker pour éviter de passer par la case prison. En réa­lité, le racket de Kabul Bank – une affaire énorme pour ce pays misé­rable – n’est rien en com­pa­rai­son de ce qu’ont accom­pli les banques amé­ri­caines, les éta­blis­se­ments de crédit et d’assurance et autres éta­blis­se­ments finan­ciers à tra­vers leurs « mon­tages pyra­mi­daux » en 2008 et qui ont ruiné l’économie US et mondiale.

Aucun des indi­vi­dus res­pon­sables n’a connu la prison, à l’exception de quelques types un peu vieux-jeu comme Madoff. Aucun d’entre eux n’a été poursuivi.

Il y a quelques jours à peine, des pro­cu­reurs fédé­raux ont aban­donné les pour­suites dans une des der­nières affaires issues de la crise de 2008. Angelo R. Mozilo, ancien pré­sident de Countrywide Financial Corp., qui était le plus grand éta­blis­se­ment de prêts immo­bi­liers du pays, a obtenu un accord sur ses « gains mal acquis » d’un mon­tant de 67,5 mil­lions de dol­lars, mais comme pour ses col­lègues, aucune délit n’a été retenu contre lui.

Nous ne sommes pas les Bons

Imaginez ceci : pour la pre­mière fois dans l’histoire, un mou­ve­ment d’Arabes ins­pire les amé­ri­cains du Wisconsin et peut-être d’ailleurs. En ce moment même, il y a quelque chose de nou­veau sous le soleil et ce n’est pas nous qui l’avons inven­tée. Attention, res­pi­rez un bon coup avant de lire ce qui suit : nous ne sommes même pas les Bons de cette his­toire. Les Bons étaient ceux qui récla­maient la liberté et la démo­cra­tie dans les rues du Moyen orient, tandis que les Etats-Unis se livraient eux à des numé­ros indé­cents de « dés­équi­li­bristes » en faveur de ces voyous que nous avons sou­te­nus pen­dant si long­temps au Moyen orient.

L’histoire change avec une telle ampleur que tous les évé­ne­ments majeurs des der­nières années du siècle amé­ri­cain – la Guerre du Vietnam, la fin de la Guerre Froide, et même les atten­tats du 11/9 – risquent de se voir éclip­sés par les évé­ne­ments en cours. Pourtant, à l’intérieur de la chambre acous­tique de Washington, les esprits réagissent au ralenti. Pendant ce temps, notre pays mal­heu­reux, déso­rienté et dérangé, avec ses infra­struc­tures vieillis­santes qui tombent en ruines, repré­sente de moins en moins un modèle pour qui­conque dans le monde (mais ça, vous ne le sau­riez que de l’extérieur).

Insensible aux évé­ne­ments, Washington a clai­re­ment l’intention de pour­suivre ses guerres et for­ti­fier ses bases mili­taires per­ma­nentes, pro­vo­quant des rejets et des désta­bi­li­sa­tions encore plus forts et encore plus nom­breux, jusqu’à ce qu’il se consume de l’intérieur. C’est cela la défi­ni­tion du déclin à l’américaine dans un monde nou­veau et imprévu. Oui, les crocs sont peut-être plan­tés dans la jugu­laire mais n’en déplaise au géné­ral Petraeus, il reste encore à savoir quels crocs et dans quelle jugulaire.

Tandis que le soleil se lève sur le monde Arabe, l’obscurité tombe sur l’Amérique. Dans la pénombre, les Etats-Unis conti­nuent de jouer les cartes qu’ils se sont dis­tri­buées eux-mêmes, par­fois en tri­chant, alors même que les autres joueurs sont en train de quit­ter la table de jeu. Pendant ce temps, on entend au loin les hur­le­ments. L’heure du festin a sonné et l’odeur du sang plane dans l’air. Alors, gare !

Tom Engelhardt

Traduction « ca tombe, et même bien, comme dirait l’autre » par VD, avec pro­ba­ble­ment les fautes et coquilles habituelles

Notes, réfé­rences et liens : cf article ori­gi­nal.

Une réponse à “Le déclin à l’américaine dans un monde nouveau”

  1. chepamoi dit :

    Tant que des hommes auront du mépris pour d’autres hommes et qu’ils se com­plai­rons dans leurs men­songes et leurs arrogances….