Le « décembre grec » comme action insurrectionnelle

Mis en ligne le 03 mai 2010

Entretien réa­lisé par Stathis Kouvélakis à Athènes, le 18 décembre 2009

Un an après la révolte de la jeu­nesse grecque de décembre 2008 s’est tenu à l’université Panteion d’Athènes un col­loque inter­na­tio­nal consa­cré aux « actions col­lec­tives insur­rec­tion­nelles dans une pers­pec­tive com­pa­ra­tive ».

Dans le cadre de ce col­loque – orga­nisé par le « cercle de poli­tique conflic­tuelle » (http://​conten​tious​po​li​tics​circle​.blog​spot​.com/ [1]), une ins­ti­tu­tion pion­nière dans l’étude des mou­ve­ments sociaux en Grèce – D, Seraphim Seferiadès, ensei­gnant dans le dépar­te­ment de sciences poli­tiques de l’université Panteion et coor­di­na­teur du « cercle » a pré­senté, avec Loukia Kotronaki, cher­cheur en sciences poli­tiques (thèse en cours sur le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste en Grèce), une com­mu­ni­ca­tion pas­sion­nante inti­tu­lée « Sur les sen­tiers de la rage. L’espace-temps d’une insur­rec­tion – Athènes 2008 ». Nous avons ren­con­tré le pre­mier pour dis­cu­ter avec lui de ce qui s’est passé en décembre 2008.

L’une des hypo­thèses essen­tielles que Loukia Kotronaki et toi pro­po­sez dans votre inter­ven­tion à ce col­loque est celle de l’« action col­lec­tive insur­rec­tion­nelle » en tant que modèle dis­tinct d’action conflic­tuelle. Cette notion implique, me semble-t-il, une double démar­ca­tion : d’un côté « par le bas », par rap­port à ce qui serait de l’ordre d’une simple « émeute », de l’autre « par le haut », par rap­port à quelque chose qui serait de l’ordre d’une révo­lu­tion. Peux-tu résu­mer les traits dis­tinc­tifs de cette forme inter­mé­diaire d’action col­lec­tive conflic­tuelle et les rai­sons pour les­quelles ce concept vous a paru néces­saire à la com­pré­hen­sion des évé­ne­ments de décembre 2008 en Grèce ?

Nous pou­vons en effet déga­ger un champ de signi­fi­ca­tions dans lequel, à une extré­mité, on trouve l’émeute, puis l’insurrection et, à l’autre bout, quelque chose de supé­rieur qui serait la révo­lu­tion, avec sans doute un éche­lon inter­mé­diaire sup­plé­men­taire, entre l’émeute et l’insurrection : une explo­sion en quelque sorte « intro­ver­tie », portée par cette « colère sans espoir » que nous men­tion­nons dans notre inter­ven­tion, une explo­sion syno­nyme de remise en cause vio­lente et sou­daine des valeurs éta­blies. C’est cela que nous nom­mons « action col­lec­tive insur­rec­tion­nelle ». A l’origine de ce type d’action se trouve un cas de vio­lence répres­sive « hors normes », en l’occurrence le meurtre du jeune Alexis Grigoropoulos, qui touche à un noyau fon­da­men­tal de valeurs par­ta­gées par celles et ceux qui se sentent affec­tés par l’événement. La dif­fé­rence avec l’action de type « émeute » se trouve dans le fait qu’ici il y a exten­sion et dif­fu­sion de l’action dans toute la société. A la dif­fé­rence de la révolte des ban­lieues fran­çaises de 2005 ou des émeutes de Watts aux Etats-Unis en 1965, le noyau actif ne coïn­cide pas ici avec le point de départ de l’action, qui a presque immé­dia­te­ment débordé des fron­tières du quar­tier d’Exarcheia, sans que per­sonne ne l’ait vrai­ment pla­ni­fié, même si cer­tains l’ont sou­haité et ont agi en ce sens.

La ques­tion qui se pose donc est de savoir par quels méca­nismes et pour quelles rai­sons cela se passe ainsi. Du point de vue du dérou­le­ment tem­po­rel, nous consta­tons que le moment du fran­chis­se­ment par les acteurs d’un pas sup­plé­men­taire, qui cla­ri­fie­rait les buts et pose­rait des objec­tifs, fussent-ils ambi­tieux ou non-ins­tru­men­taux, ce moment d’une poli­ti­sa­tion venant de la situa­tion elle-même ne se pro­duit pas. C’est un point d’inflexion, à partir duquel on note un reflux de l’action. Ce qui aurait pu se situer au-delà contient des élé­ments qui sont, qu’on le veuille ou non, d’ordre stra­té­gique et qui relèvent même, pour le dire dans des termes déva­lo­ri­sants aux yeux de cer­tains spé­cia­listes de l’action col­lec­tive comme Melucci[1] [2], d’une forme d’instrumentalité poli­tique. Pour des actions de l’ampleur de celles du décembre grec, qui remettent en cause non seule­ment les équi­libres poli­tiques mais éga­le­ment les règles du fonc­tion­ne­ment social normal, le pro­blème qui se pose est celui de l’expression (et de la mise en valeur) de cette éner­gie mobi­li­sa­trice, qui est une condi­tion pour la montée en puis­sance de l’« action col­lec­tive insur­rec­tion­nelle » et sa trans­for­ma­tion en « insur­rec­tion ».

L’expérience des révo­lu­tions du 20ème siècle (avant tout celle de la révo­lu­tion russe), et des actions stra­té­giques qui s’en sont ins­pi­rées, illustre cette posi­tion. Toutefois, il ne s’agit pas de décrire une stra­té­gie en exté­rio­rité, mais de com­prendre sa fonc­tion. Quand celle-ci n’est pas assu­mée, les formes d’action en ques­tion n’arrivent pas à se trans­for­mer qua­li­ta­ti­ve­ment ; elles res­tent à l’état d’« action col­lec­tive insur­rec­tion­nelle », sans deve­nir « insur­rec­tion ». Il nous arrive certes, dans notre inter­ven­tion, de parler d’« insur­rec­tion » à propos du décembre grec, mais c’est une méta­phore. Au sens strict, il s’agit de quelque chose qui com­mence comme une émeute, et qui, en s’étendant et en se dif­fu­sant, devient « action col­lec­tive insur­rec­tion­nelle » sans aller au-delà. L’un de nos pro­chains objec­tifs pour­rait être de parler jus­te­ment de cet au-delà.

Tu connais natu­rel­le­ment la défi­ni­tion clas­sique de l’insurrection comme « art », que Lénine reprend dans les textes qui pré­cèdent octobre 1917 des écrits de Marx datant des révo­lu­tions de 1848. D’un art qui s’exerce certes dans des condi­tions très pré­cises et obéit à des règles, mais qui n’est pas une « science ».

Exactement. La notion de temps, de tem­po­ra­lité, est ici cru­ciale. Tel mot d’ordre est juste à tel moment et erroné à tel autre ; au qua­trième mois c’est trop tôt, au neu­vième trop tard. Le temps devient très dense dans ces situa­tions et cela concerne aussi bien les émeutes et les insur­rec­tions que les révo­lu­tions. Ce sont des moments de rup­ture des cadres éta­blis, de créa­tion de nou­velles orga­ni­sa­tions, de nou­veaux réper­toires d’action. On peut faire la com­pa­rai­son avec la musique : pour un musi­cien, le temps de l’exécution d’une pièce n’est pas celui de la répé­ti­tion, ou de son trajet vers le conser­va­toire, c’est un temps d’une grande den­sité, pen­dant lequel, dans une frac­tion de seconde, il don­nera une expres­sion sin­gu­lière à telle note ou à tel pas­sage.

Tu ana­lyses, avec Loukia Kotronaki, l’action col­lec­tive insur­rec­tion­nelle du décembre grec sous un angle triple : émo­tion­nel, spa­tial et tem­po­rel. Je vou­drais reve­nir sur la pre­mière de ces dimen­sions, qui com­porte, si je saisis cor­rec­te­ment votre posi­tion, une ambi­va­lence essen­tielle : d’un côté, c’est une force, car de cette éco­no­mie émo­tion­nelle se dégage une éner­gie énorme, qui contri­bue de façon déci­sive à la dif­fu­sion de l’action col­lec­tive insur­rec­tion­nelle dans de larges sec­teurs de la société grecque. Mais, d’u autre côté, c’est aussi une fai­blesse, car les jour­nées de décembre en sont res­tées à l’expression de cette colère, sans aller plus loin, ce qui condui­sit, comme vous le sou­li­gnez, à un arrêt de la dif­fu­sion de l’action, à une inver­sion de ten­dance et au reflux gra­duel.

Ne pour­rait-on pas objec­ter à cela que cette insis­tance sur la dimen­sion émo­tion­nelle recon­duit la concep­tion selon laquelle l’action insur­rec­tion­nelle échappe aux conduites ration­nelles, qu’elle relève avant tout de la « pas­sion des foules » ? On trouve par exemple dans le texte de votre inter­ven­tion l’expression de « cadre émo­tion­nel d’interprétation ». Pourquoi « émo­tion­nel » ? Tout cadre inter­pré­ta­tif n’est-il pas poli­ti­que­ment sur­dé­ter­miné ? Les don­nées de l’enquête menée par Xenia Chryssochoou et son équipe[2] [3] auprès des lycéens et pré­sen­tées dans leur inter­ven­tion au col­loque indiquent que la frac­tion la plus active de la popu­la­tion lycéenne, qui fût l’incontestable pro­ta­go­niste de cette action insur­rec­tion­nelle, est celle qui se carac­té­rise pré­ci­sé­ment par la pré­sence d’une grille de lec­ture poli­tique de la situa­tion et des évé­ne­ments. Une grille qui met en avant le rôle de la police, du gou­ver­ne­ment, du « sys­tème », pas celui de l’« acci­dent », de « l’opposition aux parents » ou du besoin de se « défou­ler ».

L’élément déci­sif de toute notre approche, et qui défi­nit je pense le sens de ce col­loque, est qu’en aucun cas nous n’avons affaire à des situa­tions irra­tion­nelles. Tant l’émeute que l’action col­lec­tive insur­rec­tion­nelle démarches poli­tiques ration­nelles, qui revêtent des formes par­ti­cu­lières pour des rai­sons qu’il convient de pré­ci­ser. Pour ce qui nous concerne, nous cher­chons à éviter toute approche dua­liste, qui met­trait la poli­tique d’un côté et les émo­tions, les affects, de l’autre. La poli­tique qui par­vient à expri­mer stra­té­gi­que­ment la dyna­mique insur­rec­tion­nelle est celle qui ins­crit en son sein tous les élé­ments émo­tion­nels conte­nus dans les actions insur­rec­tion­nelles. Il ne s’agit pas d’une oppo­si­tion mais, jus­te­ment, d’une syn­thèse. En se mou­vant sur le ter­rain poli­tique, et en y appor­tant leurs émo­tions, les agents ne deviennent pas « irra­tion­nels ». C’est au contraire parce qu’ils sont ration­nels qu’ils gèrent leurs émo­tions d’une cer­taine façon. Ce qui les émeut c’est la manière dont ils per­çoivent la réa­lité à tra­vers des caté­go­ries ration­nelles. Si un noyau fon­da­men­tal de règles, de valeurs etc. est touché, les réac­tions prennent une tour­nure explo­sive et posent la ques­tion du débou­ché poli­tique.

Notre posi­tion est que l’émotion était très pré­sente pen­dant les évé­ne­ments de décembre et qu’elle a conduit à des actions poli­tiques. Le manque de struc­tu­ra­tion de l’action insur­rec­tion­nelle n’est pas dû à l’émotion, mais à l’absence d’agents poli­tiques censés expri­mer ces actions. Par ailleurs, le fait qu’un tel évé­ne­ment, qui se passe dans un quar­tier par­ti­cu­lier (Exarcheia), lui-même por­teur d’une tra­di­tion, puisse déclen­cher une telle émo­tion sup­pose tout un tra­vail préa­lable qui est poli­tique et qui four­nit une grille de lec­ture poli­tique de cette bavure poli­cière laquelle, sans cela, aurait pu être perçue comme un acte isolé, dépourvu de signi­fi­ca­tion plus large.

Dans ce tra­vail poli­tique anté­rieur aux évé­ne­ments de décembre ne faut-il pas prendre en compte que ces évé­ne­ments sur­viennent après un cycle de mobi­li­sa­tions intenses de la jeu­nesse, plus par­ti­cu­liè­re­ment de la jeu­nesse étudiante[3] [4], qui ont réussi à faire recu­ler le gou­ver­ne­ment de droite sur la ques­tion de la réforme consti­tu­tion­nelle néces­saire à la créa­tion d’un sys­tème uni­ver­si­taire privé ? Certes, ce ne sont pas les mêmes caté­go­ries de jeunes qui se retrou­ve­ront en pre­mière ligne en décembre, les étu­diants seront plutôt en retrait au profit des lycéens. Le mou­ve­ment étu­diant a néan­moins pola­risé la scène poli­tique cen­trale pen­dant la période qui pré­cède les évé­ne­ments et il a montré la vita­lité d’un mou­ve­ment étu­diant clas­sique, soli­de­ment ancré dans le registre reven­di­ca­tif anti­néo­li­bé­ral.

Tout dépend du niveau d’analyse où se pose cette ques­tion. D’un point de vue plus macro­sco­pique, il fau­drait même remon­ter plus loin et inclure dans le tableau la struc­ture du marché du tra­vail en Grèce, le sys­tème édu­ca­tif, les rap­ports de repré­sen­ta­tion etc. A un niveau inter­mé­diaire, il convient de prendre en compte bien sûr le mou­ve­ment étu­diant de 2006-2007 mais aussi l’existence d’une culture de contes­ta­tion plus large, qui concerne à la fois Athènes et le reste du ter­ri­toire et qui fait l’objet du mépris des bien-pen­sants. Si on regarde tou­te­fois de plus près, l’image change : ce qui se dégage d’Exarcheia donne un rythme et une inten­sité à l’action dans son ensemble et la déplace vers d’autres tâches, vers un autre cadre, d’autres réfé­rences. Attaquer un bâti­ment public, par exemple, ne fait pas partie de la culture du mou­ve­ment étu­diant. D’ailleurs, en décembre 2008, d’autres caté­go­ries ont éga­le­ment par­ti­cipé à l’action comme les tra­vailleurs pré­caires ou les jeunes issus de l’immigration. Je ne pense pas qu’on puisse dire que décembre 2008 se situe en ce sens dans le pro­lon­ge­ment des mobi­li­sa­tions étu­diantes qui l’ont pré­cédé. Il consti­tue une autre strate d’action col­lec­tive, qui prend appui sur ce qui pré­cède, se situe dans le même envi­ron­ne­ment, mais qui résulte d’un autre pro­ces­sus.

La révolte de décembre touche à un noyau plus fon­da­men­tal de l’Etat. L’insurrection sur­vient parce que l’Etat réprime et exploite, pas parce qu’il pro­meut telle loi par­ti­cu­lière de pri­va­ti­sa­tion de l’université. Il y a une charge explo­sive dans cela, qu’aucun agent poli­tique de la gauche qui a tenté d’intervenir dans le mou­ve­ment (car une partie de la gauche, le PC grec, l’a rejeté en bloc) n’était prêt, ou pré­paré, à inté­grer dans son pro­gramme ou sa démarche. Pendant la révolte de décembre les agents ont dit « lais­sons de côté les pro­jets de loi, nous sommes contre la répres­sion éta­tique ; il fait faire quelque chose à ce sujet ». Personne n’avait la moindre idée de quoi, mais les reven­di­ca­tions, les enjeux poli­tiques n’en étaient pas moins réels. Ce que la gauche radi­cale (par­le­men­taire et extra-par­le­men­taire) a de ce fait tenté de faire était de rame­ner les choses vers le cadre anté­rieur, habi­tuel. C’était bien sûr une impasse, une situa­tion ne peut être rame­née vers le bas. Du fait de cette fai­blesse, on a vu se répandre le point de vue bien connu, et néan­moins absurde, selon lequel « il n’y avait pas de reven­di­ca­tions », « c’était du nihi­lisme » etc. En fait c’est le lan­gage anté­rieur qui était inapte à rendre compte de la situa­tion. Et aucun lan­gage stra­té­gique n’est apparu que l’on puisse décrire de l’extérieur. Ce qui ne veut pas dire que la pro­duc­tion d’un tel lan­gage soit impos­sible, bien au contraire. Mais cela ne peut rele­ver, par exemple, de la poli­tique par­le­men­taire, il faut se placer à un autre niveau.

Nous revien­drons dans un ins­tant sur la ques­tion de la tra­duc­tion poli­tique. Je vou­drais aupa­ra­vant poser une ques­tion qui me semble déci­sive pour la com­pré­hen­sion de la révolte de décembre, c’est le rôle pré­do­mi­nant de la jeu­nesse lycéenne. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’un mou­ve­ment lycéen clas­sique, c’est une explo­sion sociale plus large mais ce sont les lycéens qui donnent le ton de la mobi­li­sa­tion, ce sont eux qui impriment leur marque aux formes et au rythme des actions. De fait, quand la mobi­li­sa­tion lycéenne s’essouffle, l’ensemble du mou­ve­ment entre dans une phase de repli.

On peut dire la même chose sur le mode de la néga­tion : dans l’histoire grecque, décembre 2008 est le pre­mier mou­ve­ment social large consti­tué prin­ci­pa­le­ment, même si c’est de façon non exclu­sive, de jeunes et dont les étu­diants n’ont pas été la force diri­geante. Mon impres­sion est que les ini­tia­tives étu­diantes venaient quasi-exclu­si­ve­ment des milieux mili­tants de la gauche radi­cale, elles n’avaient pas de carac­tère de masse et ten­taient sur­tout de cana­li­ser la mobi­li­sa­tion vers des cadres plus tra­di­tion­nels et de faire contre­poids à l’influence des milieux auto­nomes et anar­chistes. Comment rendre compte de ce fait ?

Il y a ici une notion qui ne semble néces­saire pour construire une inter­pré­ta­tion c’est celle de l’« attri­bu­tion de simi­la­ri­tés ». En ce qui concerne les lycéens, sans nier le rôle des fac­teurs d’ordre struc­tu­rel, la tem­po­ra­lité des évé­ne­ments est d’une impor­tance déci­sive : la réac­tion au meurtre d’Alexis Grigoropoulos est immé­diate, à Exarcheia puis dans d’autres centres urbains, dès la nuit du samedi 6 décembre et, à une échelle bien plus large, dès dimanche. Les lycéens entrent en scène à partir de lundi et on observe une attri­bu­tion de simi­la­ri­tés entre leurs actions et ce qui se passe à Exarcheia à l’initiative du milieu auto­nome et anar­chiste : occu­pa­tion de bâti­ments, com­mis­sa­riats de police assié­gés et sym­bo­li­que­ment atta­qués etc.

Nous sommes dans une situa­tion géné­rale où les lycéens étouffent à un niveau social, per­son­nel et aussi poli­tique, même si cela reste impli­cite. Ils ne disent pas « je suis en accord ou en désac­cord avec tel ou tel parti ou diri­geant », ce monde leur est sim­ple­ment étran­ger. Et là sur­vient quelque chose qui crée un envi­ron­ne­ment qui rend impé­ra­tif le pas­sage à l’action. Dans ce contexte, la poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle, celle de la gauche tout par­ti­cu­liè­re­ment, ne peut fonc­tion­ner, elle est inca­pable d’exprimer ce qui se passe. Par le biais de cette attri­bu­tion de simi­la­ri­tés, les lycéens deviennent le milieu qui rompt avec le cadre tra­di­tion­nel, par­ti­daire, des mobi­li­sa­tions, avec sa syn­taxe propre, qui est fami­lière aux étu­diants et à une partie réduite des lycéens, essen­tiel­le­ment ceux qui sont proches du PC grec. L’attitude de ce parti, par excel­lence exté­rieur et hos­tile aux actions spon­ta­nées et non-conven­tion­nelles, a du reste tra­duit et accen­tué cette cou­pure.

La situa­tion créée au cours du week-end du meurtre a ainsi mis de côté tout le jeu poli­tique ins­ti­tu­tion­nel. Ce qui suit est donc une page blanche, blanche et radi­cale. J’avance ce qui suit à titre d’hypothèse, car je n’ai pas récolté des don­nées ou mené les entre­tiens néces­saires. Le méca­nisme est à mon sens le sui­vant : les acteurs se disent « j’ai l’opportunité de m’engager dans une action poli­tique dense dans les termes qui sont les miens et cela dans un contexte où mon ini­tia­tive ne ren­con­trera aucune entrave de type par­ti­daire, c’est-à-dire bureau­cra­tique ». Bien sûr, comme nous le disions aupa­ra­vant, il y a tout un ensemble de caté­go­ries poli­tiques qui sont pré­sup­po­sées et sans les­quelles on ne sau­rait com­prendre pour­quoi cer­taines per­sonnes réagissent, de cette façon plutôt que d’une autre, à l’événement et d’autres pas. Ceci étant dit, je vou­drais avant tout sou­li­gner le fonc­tion­ne­ment en quelque sorte ori­gi­naire de la poli­tique : les indi­vi­dus ont des besoins poli­tiques, même s’ils ne les recon­naissent pas en tant que tels. Les lycéens disent par exemple : « je n’ai pas de temps libre », même s’ils en tirent la conclu­sion que ce qu’ils ont envie de faire c’est de traî­ner au café.

Certes, mais pour me réfé­rer une fois de plus aux enquêtes menées par Chryssochoou et son équipe, le lycéen-type qui s’est mobi­lisé en décembre est celui qui est capable de faire le lien entre ce manque de temps libre et « le sys­tème », édu­ca­tif ou, plus géné­ra­le­ment poli­tico-social, pas celui qui l’attribue à « papa-maman » ou aux « mau­vais ensei­gnants ». Je ne vois pas com­ment on peut contour­ner cet aspect de la poli­tique comme prise de posi­tion dans un champ conflic­tuel.

Oui, ça c’est le pro­duit d’une cer­tain niveau de poli­ti­sa­tion qui existe dans la société grecque. Un lien est établi entre les pro­blèmes ordi­naires des gens et un sys­tème social et poli­tique. Ce n’est pas le cas dans des socié­tés où pré­do­mine une indi­vi­dua­li­sa­tion plus grande et où les indi­vi­dus ont ten­dance à reje­ter sur eux-mêmes la res­pon­sa­bi­lité des pro­blèmes. Les lycéens vont donc dire en effet « com­ment pour­rais-je avoir du temps libre quand le sys­tème édu­ca­tif est sous-financé, parce que l’argent va ailleurs, quand les espaces publics manquent ou sont détruits » etc. Ce que je vou­lais sim­ple­ment sou­li­gner c’est que les lycéens actifs ne sont pas des mili­tants poli­tiques. Leur profil n’est pas celui des indi­vi­dus poli­ti­sés, qui suivent de près l’actualité, s’informent, lisent etc. Ils se situent donc à un niveau plus ori­gi­naire, où il s’agit d’abord d’articuler un besoin d’expression poli­tique. Et leur action revêt ces carac­té­ris­tiques, me semble-t-il, parce qu’elle se situe dans un espace où elle ne peut être confis­quée ou mani­pu­lée par un appa­reil poli­tique ou un cadre tra­di­tion­nel. Mais cela, je l’ai déjà relevé, n’est pas suf­fi­sant. Si cette démarche n’interagit pas avec un dis­cours poli­tique construit, avec des élé­ments de stra­té­gie, d’intervention, d’« art » au sens dont il était ques­tion aupa­ra­vant, elle s’épuise.

Ce que j’ai vu pour ma part, et qui m’a frappé, sans doute en tant qu’ancien mili­tant lycéen en Grèce, en décembre der­nier, c’est à quel point la gauche radi­cale (à l’exception par­tielle de la base lycéenne réduite du PC) est coupée du monde lycéen, ou, pour le dire autre­ment, à quel point elle s’est retran­chée dans le milieu étu­diant, où elle a pu main­te­nir les condi­tions de la repro­duc­tion de sa pré­sence orga­ni­sée à une échelle plus réduite que par le passé, certes, mais encore signi­fi­ca­tive et sans com­mune mesure avec ce qui se passe dans la quasi-tota­lité des autres pays euro­péens. Ce n’était pas le cas dans les années 1970-1980. A cette époque il y avait une pré­sence lycéenne mas­sive de la gauche et éga­le­ment une pré­sence plus limi­tée parmi les jeunes tra­vailleurs et dans la jeu­nesse rurale.

Je crois que c’est une ques­tion d’époque. En l’absence d’un dis­cours pro­gram­ma­tique avancé, qui pose la ques­tion de chan­ge­ments sys­té­miques, il est impos­sible de com­mu­ni­quer avec cette popu­la­tion. Il y a eu une longue période de mobi­li­sa­tions pour des « petites choses ». Il faut main­te­nant quelque chose de plus « grand », qui soit capable de faire le lien entre les actions par­tielles et les objec­tifs de fond. Jusqu’au début des années 1990, en gros, il y avait des forces qui étaient dotées d’un hori­zon large, qui « colo­rait » les reven­di­ca­tions par­tielles et consti­tuait des per­son­na­li­tés poli­tiques. Aujourd’hui il y a une très grande dis­tance entre les partis, les orga­ni­sa­tions de jeu­nesse et cette frac­tion de la popu­la­tion. Ce sont donc avant tout les demandes tran­si­toires qui font défaut, celles qui font la média­tion entre l’idéal et les tâches immé­diates.

Ce constat nous conduit jus­te­ment à ton éva­lua­tion de la gauche poli­tique qui s’est placée du côté de l’insurrection, en pre­mier lieu la Coalition de la Gauche Radicale (Syriza). Tu montres que, d’un côté, ce posi­tion­ne­ment a joué un rôle de cata­ly­seur, en légi­ti­mant l’insurrection auprès de larges sec­teurs de la société et en la pla­çant au centre de la scène poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle. D’un autre côté cepen­dant, cette gauche n’a pas été capable d’intervenir dans le cours des choses.

Ce para­mètre est en effet essen­tiel pour com­prendre pour­quoi nous n’avons pas eu en fin de compte quelque chose qui aille « au-delà » de ce qui s’est en fin de compte passé en décembre 2008. Il n’y a pas eu de dépas­se­ment poli­tique et stra­té­gique des coor­don­nées de la situa­tion.

Une der­nière ques­tion, tout à fait pré­vi­sible et qu’on a dû te poser sou­vent : un an après, et au-delà de ce beau col­loque, quelles sont les traces lais­sées par la révolte de décembre 2008 dans la société grecque ?

En réa­lité, c’est une ques­tion très dif­fi­cile. Pour y répondre, il s’agit tout d’abord de trou­ver un lan­gage adé­quat pour rendre compte de ce qui s’est passé. J’ai tenté de le faire, avec Loukia Kotronaki, dans le texte de notre inter­ven­tion. Je dirais que ce qui res­tera de décembre 2008 est une ques­tion ouverte, qui dépend de ce que nous fai­sons main­te­nant. Le débat que nous avons main­te­nant ren­voie à une guerre d’interprétations qui se déroule dans la société grecque et c’est d’elle dont dépend la façon dont cet évé­ne­ment s’inscrira dans la mémoire col­lec­tive. Est-ce qu’il sera par exemple consi­déré comme une série d’actes de pillage, de des­truc­tion, ou bien comme une autre moda­lité et un autre rythme de la poli­tique, à la recherche de son lan­gage, de sa stra­té­gie, de son art ?

Dans ce cadre, on peut faire quelques obser­va­tions d’ordre stra­té­gique. Le rap­port de forces qui se dégage de cette lutte autour de la manière dont décembre 2008 se consti­tue comme évé­ne­ment me semble très défa­vo­rable. Il y a eu par exemple quelques émis­sions télé­vi­sées qui, for­mel­le­ment, ont rendu hom­mage à la mémoire du jeune Alexis Grigoropoulos et à la jeu­nesse qui a res­senti l’obligation morale de pro­tes­ter. Mais c’était, à tra­vers divers stra­ta­gèmes, pour sépa­rer le bon grain de l’ivraie, les gen­tils lycéens des méchants cas­seurs cagou­lés, les mani­fes­tants paci­fiques de ceux qui ont commis des actes vio­lents, trans­gres­sifs etc. Ce qui est passé sous silence ce n’est pas tant la cri­tique du gou­ver­ne­ment pré­cé­dent de la droite, c’est la cri­tique qui a été menée de la façon dont l’opposition ins­ti­tu­tion­nelle cri­ti­quait ce gou­ver­ne­ment.

En décembre der­nier, j’avais publié une tri­bune dans un quo­ti­dien de centre-gauche pour dire que c’était la gauche qui por­tait la res­pon­sa­bi­lité morale des actes de vio­lence, au sens où ces actes sont un cri contre son impuis­sance à expri­mer et donner un débou­ché à la révolte. La révolte de décembre vient d’ailleurs, d’un autre cadre d’exercice de la poli­tique, qui nous est étran­ger et qui fait peur. Elle bous­cule les équi­libres exis­tants et c’est pour­quoi on s’est efforcé de la réduire à quelque chose de fami­lier (par exemple à une ques­tion de mau­vaise ges­tion poli­cière), sans même parler des posi­tions ouver­te­ment hos­tiles. Du côté de la gauche, on a vu par exemple les accu­sa­tions vul­gaires lan­cées par le PC grec, mais aussi, au fil du temps, une atti­tude ambi­guë de Syriza, plus exac­te­ment d’une partie de celui-ci. Certes, c’était le fait d’une mino­rité, il faut le sou­li­gner, mais, à une cer­taine dis­tance, le mes­sage d’ensemble qui s’est dégagé est « nous sommes allés trop loin ».

La stra­té­gie sus­cep­tible de four­nir un débou­ché à une situa­tion insur­rec­tion­nelle en cours, et qui existe « objec­ti­ve­ment », et non parce qu’elle est le fruit d’un quel­conque plan ou d’une déci­sion, ne peut être celle qui consiste à dire « nor­ma­li­sons l’action et rame­nons-là dans les cadres anté­rieurs ». Il faut au contraire adap­ter les cadres aux éner­gies nou­velles qui ont émergé parce que ces formes d’action ont surgi pré­ci­sé­ment du fait de l’insuffisance des cadres en ques­tion. On peut éga­le­ment voir les choses sous un angle en quelque sorte inversé : ce qui légi­time ces formes d’action c’est jus­te­ment l’incapacité de l’espace poli­tique à expri­mer la révolte. En d’autres termes, les pro­blèmes posés par ce poten­tiel insur­rec­tion­nel demeurent. Et même si cer­tains ont pu dire que cette jeune géné­ra­tion —lycéenne, issue de l’immigration ou du sala­riat pré­caire (où on l’on note depuis décembre 2008 une remar­quable acti­vité de syn­di­ca­li­sa­tion) — est entrée en poli­tique dans les pires condi­tions, je pense que la den­sité de sa poli­ti­sa­tion laisse der­rière elle au mini­mum l’exigence d’une éla­bo­ra­tion d’autres caté­go­ries poli­tiques.

Entretien réa­lisé par Stathis Kouvélakis à Athènes, le 18 décembre 2009.

[1] [5] Cf. par exemple : Alberto Melucci, Challenging Codes : Collective Action in the Information Age, Cambridge, Cambridge University Press,1996. [2] [6] Cf. X. Chryssohoou, D. Barka, G. Panitsa, “Give us our Future Back : Motives, Representations and Identities in School Student Collective Action During December 2008”, com­mu­ni­ca­tion au col­loque « Actions col­lec­tives insur­rec­tion­nelles dans une pers­pec­tive com­pa­ra­tive », Université Panteion, Athènes, 9-11 décembre 2009. [3] [7] Il s’agit du mou­ve­ment étu­diant et ensei­gnant de 2005-2007 contre un projet de loi accé­lé­rant la mise en place de l’agenda de Bologne (“auto­no­mie” et mana­gé­ria­li­sa­tion des uni­ver­si­tés publiques) et contre un projet de réforme de la consti­tu­tion grecque (plus par­ti­cu­liè­re­ment de son article 16) visant à auto­ri­ser la mise en place d’un sys­tème d’enseignement supé­rieur privé. Ce der­nier projet a dû être aban­donné sous la pres­sion du mou­ve­ment. La dyna­mique créée s’est par­tiel­le­ment reflé­tée dans la forte pro­gres­sion de la gauche radi­cale en Grèce, plus par­ti­cu­liè­re­ment de Syriza, lors des élec­tions légis­la­tives de 2007. Sur ce mou­ve­ment cf. Spyros Sakellaropoulos, « Du récent mou­ve­ment étu­diant en Grèce », Critique com­mu­niste, n° 186, 2006, p. 27-34 (NdT).

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