Le cul-de-sac de la guerre

Le massacre à Paris va certainement rester dans nos mémoires. En espérant que cela nous fasse réfléchir sur ce qui se passe dans un monde à la dérive. En espérant aussi que cela ne nous fasse pas oublier les centaines de victimes qui sont tuées chaque jour en Syrie, en Irak, en Palestine, au Yémen et ailleurs. Il faut le dire, les médias les oublient et nous aussi, jusqu’à ce que la photo d’un bébé mort sur la plage vienne nous chercher. La semaine passée, l’ONU a rappelé que plusieurs millions de personnes sont à risque au Yémen dans une guerre atroce qui bloque l’aide humanitaire. Qui en a parlé ?

On ne peut pas minimiser les attentats de Paris, mais pour comprendre ce qui se passe, il faut revenir à certains faits.

Le groupe armé État islamique et les autres groupes dans la mouvance radicale sont des ennemis redoutables des peuples et de la démocratie. Leur « révolution » islamique est une mascarade qui justifie l’injustifiable. Ces groupes visent les féministes, les syndicalistes, les journalistes, les militants de gauche. Ils pratiquent la terreur contre les minorités religieuses et communautaires. Ils sont aux antipodes de toutes les luttes d’émancipation qui existent dans ce vaste « arc des crises » qui traverse l’Asie en passant par le Moyen-Orient jusqu’en Afrique. Et donc, dit simplement, il faut les combattre.

Cependant, on ne peut pas les combattre si on ne comprend pas pourquoi ils sont là. Cela fait plus de 70 ans que les peuples en question luttent pour la liberté dans cet « arc des crises ». Presque toujours, ces élans sont brisés, d’une part parce que les régimes dictatoriaux en place sont solides, d’autre part, parce qu’ils sont appuyés par les grandes puissances qui ont tenté de les instrumentaliser.

De l’utile au monstrueux

Parallèlement, les forces islamistes, autour des Frères musulmans à l’origine, ont été « utiles » pour bloquer l’ascendant des mouvements de libération nationale et la gauche. Le grand « laboratoire » de cette stratégie, si on peut dire, a été l’Afghanistan dans les années 1980, où les factions islamistes ont pu s’imposer avec les armements américains et l’appui des régimes relais dans la région, comme en Arabie saoudite et au Pakistan.

Ce n’est pas une « théorie de la conspiration », car l’analyse des faits mène à cette terrible conclusion : pour s’opposer aux mouvements de libération, les puissances mondiales, dont les États-Unis, se sont retrouvées à générer une force terroriste redoutable. À une autre échelle, c’est aussi ce qu’Israël a fait à l’époque où les mouvements islamistes qui sont devenus Hamas combattaient davantage l’Organisation de la libération de la Palestine plutôt que l’occupation.

Encore là, il faut faire des nuances. Tous les mouvements islamistes ne se sont pas développés de la même manière. Ils ne sont pas autrement des « créatures » fomentées de toutes pièces par les puissances externes, puisqu’ils ont des racines dans ces sociétés. Une des sources importantes de l’islamisme, notamment, est l’idéologie réactionnaire dite wahhabite, associée au régime pétro-monarchique de l’Arabie saoudite.

Encore aujourd’hui, la force du groupe EI et des autres groupes terroristes ne peut s’expliquer sans l’appui immense qui parvient des Saoudiens, mais aussi d’autres régimes réactionnaires dans la région, notamment la Turquie.

François Burgat, un spécialiste français de l’islamisme, qu’on ne peut pas soupçonner d’être complaisant, vient de répéter que les opérations militaires en cours sont non seulement inutiles, mais jettent de surcroît de l’huile sur le feu. Les États-Unis et ses alliés subalternes de l’OTAN (dont le Canada) piétinent dans ce qui a été amorcé il y a 14 ans avec la « guerre sans fin » du président Bush. On a voulu casser des régimes « récalcitrants », pas tellement parce qu’ils étaient dictatoriaux, mais parce qu’ils s’opposaient au rêve d’établir une « pax americana » dans la région. À la place des dictatures comme celles de Saddam Hussein (lui-même appuyé pendant des décennies par les États-Unis), on a mis en place des régimes sans foi ni loi qui ont pratiqué les mêmes prédations et la même terreur, avec l’appui des armées de l’OTAN.

L’opposition dans ces pays s’est levée, mais au lieu d’aller vers des mouvements d’émancipation, elle a été captée par ceux qui étaient les « ennemis des ennemis » des puissances et de leurs alliés locaux comme l’Arabie et la Turquie.

Mettre fin à la politique en cours

Revenons à la question : comment combattre le groupe EI ?

La première chose qu’il faut faire est de mettre fin à la politique en cours. Cela commencerait par de sévères sanctions contre l’Arabie saoudite, la Turquie, Israël et les autres régimes et forces qui briment les droits. Cela inclurait d’appuyer sérieusement les courants démocratiques qui survivent parmi les Kurdes, les Palestiniens et les mouvements d’émancipation en Irak, en Syrie et ailleurs.

Également, cela implique l’arrêt immédiat des interventions militaires et des bombardements, dont le principal impact est de recruter des milliers de combattants islamistes partout dans le monde.

Cela implique d’apporter une aide humanitaire de très grande envergure sur place au lieu de se contenter de l’appui au compte-gouttes qui explique pourquoi des millions de personnes croupissent dans des camps immondes ou prennent la route de l’exil.

Enfin, les États-Unis et leurs alliés subalternes doivent mettre de côté leur rêve de « pax americana », ce qui implique de travailler avec les puissances dites « émergentes », comme la Chine, la Russie, l’Inde et d’autres, pour rétablir un monde multipolaire avec l’ONU au centre et procéder à une démilitarisation sans équivoque dans l’arc des crises.

On se souhaite bonne chance.