Attentats de Paris

Le cul-de-sac de la guerre

Comment combatre le groupe EI autrement qu'avec des bombes?

Par Mis en ligne le 21 novembre 2015

Le mas­sacre à Paris va cer­tai­ne­ment rester dans nos mémoires. En espé­rant que cela nous fasse réflé­chir sur ce qui se passe dans un monde à la dérive. En espé­rant aussi que cela ne nous fasse pas oublier les cen­taines de vic­times qui sont tuées chaque jour en Syrie, en Irak, en Palestine, au Yémen et ailleurs. Il faut le dire, les médias les oublient et nous aussi, jusqu’à ce que la photo d’un bébé mort sur la plage vienne nous cher­cher. La semaine passée, l’ONU a rap­pelé que plu­sieurs mil­lions de per­sonnes sont à risque au Yémen dans une guerre atroce qui bloque l’aide huma­ni­taire. Qui en a parlé ?

On ne peut pas mini­mi­ser les atten­tats de Paris, mais pour com­prendre ce qui se passe, il faut reve­nir à cer­tains faits.

Le groupe armé État isla­mique et les autres groupes dans la mou­vance radi­cale sont des enne­mis redou­tables des peuples et de la démo­cra­tie. Leur « révo­lu­tion » isla­mique est une mas­ca­rade qui jus­ti­fie l’injustifiable. Ces groupes visent les fémi­nistes, les syn­di­ca­listes, les jour­na­listes, les mili­tants de gauche. Ils pra­tiquent la ter­reur contre les mino­ri­tés reli­gieuses et com­mu­nau­taires. Ils sont aux anti­podes de toutes les luttes d’émancipation qui existent dans ce vaste « arc des crises » qui tra­verse l’Asie en pas­sant par le Moyen-Orient jusqu’en Afrique. Et donc, dit sim­ple­ment, il faut les com­battre.

Cependant, on ne peut pas les com­battre si on ne com­prend pas pour­quoi ils sont là. Cela fait plus de 70 ans que les peuples en ques­tion luttent pour la liberté dans cet « arc des crises ». Presque tou­jours, ces élans sont brisés, d’une part parce que les régimes dic­ta­to­riaux en place sont solides, d’autre part, parce qu’ils sont appuyés par les grandes puis­sances qui ont tenté de les ins­tru­men­ta­li­ser.

De l’utile au mons­trueux

Parallèlement, les forces isla­mistes, autour des Frères musul­mans à l’origine, ont été « utiles » pour blo­quer l’ascendant des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale et la gauche. Le grand « labo­ra­toire » de cette stra­té­gie, si on peut dire, a été l’Afghanistan dans les années 1980, où les fac­tions isla­mistes ont pu s’imposer avec les arme­ments amé­ri­cains et l’appui des régimes relais dans la région, comme en Arabie saou­dite et au Pakistan.

Ce n’est pas une « théo­rie de la conspi­ra­tion », car l’analyse des faits mène à cette ter­rible conclu­sion : pour s’opposer aux mou­ve­ments de libé­ra­tion, les puis­sances mon­diales, dont les États-Unis, se sont retrou­vées à géné­rer une force ter­ro­riste redou­table. À une autre échelle, c’est aussi ce qu’Israël a fait à l’époque où les mou­ve­ments isla­mistes qui sont deve­nus Hamas com­bat­taient davan­tage l’Organisation de la libé­ra­tion de la Palestine plutôt que l’occupation.

Encore là, il faut faire des nuances. Tous les mou­ve­ments isla­mistes ne se sont pas déve­lop­pés de la même manière. Ils ne sont pas autre­ment des « créa­tures » fomen­tées de toutes pièces par les puis­sances externes, puisqu’ils ont des racines dans ces socié­tés. Une des sources impor­tantes de l’islamisme, notam­ment, est l’idéologie réac­tion­naire dite wah­ha­bite, asso­ciée au régime pétro-monar­chique de l’Arabie saou­dite.

Encore aujourd’hui, la force du groupe EI et des autres groupes ter­ro­ristes ne peut s’expliquer sans l’appui immense qui par­vient des Saoudiens, mais aussi d’autres régimes réac­tion­naires dans la région, notam­ment la Turquie.

François Burgat, un spé­cia­liste fran­çais de l’islamisme, qu’on ne peut pas soup­çon­ner d’être com­plai­sant, vient de répé­ter que les opé­ra­tions mili­taires en cours sont non seule­ment inutiles, mais jettent de sur­croît de l’huile sur le feu. Les États-Unis et ses alliés subal­ternes de l’OTAN (dont le Canada) pié­tinent dans ce qui a été amorcé il y a 14 ans avec la « guerre sans fin » du pré­sident Bush. On a voulu casser des régimes « récal­ci­trants », pas tel­le­ment parce qu’ils étaient dic­ta­to­riaux, mais parce qu’ils s’opposaient au rêve d’établir une « pax ame­ri­cana » dans la région. À la place des dic­ta­tures comme celles de Saddam Hussein (lui-même appuyé pen­dant des décen­nies par les États-Unis), on a mis en place des régimes sans foi ni loi qui ont pra­ti­qué les mêmes pré­da­tions et la même ter­reur, avec l’appui des armées de l’OTAN.

L’opposition dans ces pays s’est levée, mais au lieu d’aller vers des mou­ve­ments d’émancipation, elle a été captée par ceux qui étaient les « enne­mis des enne­mis » des puis­sances et de leurs alliés locaux comme l’Arabie et la Turquie.

Mettre fin à la poli­tique en cours

Revenons à la ques­tion : com­ment com­battre le groupe EI ?

La pre­mière chose qu’il faut faire est de mettre fin à la poli­tique en cours. Cela com­men­ce­rait par de sévères sanc­tions contre l’Arabie saou­dite, la Turquie, Israël et les autres régimes et forces qui briment les droits. Cela inclu­rait d’appuyer sérieu­se­ment les cou­rants démo­cra­tiques qui sur­vivent parmi les Kurdes, les Palestiniens et les mou­ve­ments d’émancipation en Irak, en Syrie et ailleurs.

Également, cela implique l’arrêt immé­diat des inter­ven­tions mili­taires et des bom­bar­de­ments, dont le prin­ci­pal impact est de recru­ter des mil­liers de com­bat­tants isla­mistes par­tout dans le monde.

Cela implique d’apporter une aide huma­ni­taire de très grande enver­gure sur place au lieu de se conten­ter de l’appui au compte-gouttes qui explique pour­quoi des mil­lions de per­sonnes crou­pissent dans des camps immondes ou prennent la route de l’exil.

Enfin, les États-Unis et leurs alliés subal­ternes doivent mettre de côté leur rêve de « pax ame­ri­cana », ce qui implique de tra­vailler avec les puis­sances dites « émer­gentes », comme la Chine, la Russie, l’Inde et d’autres, pour réta­blir un monde mul­ti­po­laire avec l’ONU au centre et pro­cé­der à une démi­li­ta­ri­sa­tion sans équi­voque dans l’arc des crises.

On se sou­haite bonne chance.

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