La situation au Brésil

Le coup

Par Mis en ligne le 06 mai 2016

Crise-politique-BrésilLa pré­si­dente bré­si­lienne Dilma Rousseff sera déchue de son poste d’ici quelques jours puisque le Sénat vientd ‘approu­ver la pro­po­si­tion de l’impeachment adop­tée par le Congrès (par­le­ment) à la fin du mois pass. Réélue à la pré­si­dence en 2014 pour un deuxième mandat, Dilma (au Brésil, on appelle les res­pon­sables poli­tiques par leur prénom) avait suc­cédé à Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, le fon­da­teur his­to­rique du Parti des tra­vailleurs (PT). Rapidement, après cette vic­toire cepen­dant, la pré­si­dente a dû faire face à un bar­rage de pro­tes­ta­tions qui l’ont menée très bas dans les son­dages. L’opposition de droite, de même que cer­tains des partis alliés au PT et membres de la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale, ont alors décidé de ren­ver­ser Dilma sans attendre les pro­chaines élec­tions (pré­vues en 2018). Cette déci­sion s’explique sans doute par la rumeur à l’effet que Lula, qui béné­fi­cie encore de l’appui de la majo­rité de la popu­la­tion, vou­lait se pré­sen­ter à la pré­si­dence (au Brésil, on ne peut pas se pré­sen­ter plus de deux fois de suite à une élec­tion, mais rien n’empêche de reve­nir plus tard). Cette situa­tion dra­ma­tique résulte de plu­sieurs fac­teurs.

L’économie, de l’embellie à la panne

Depuis 2002 sous Lula, puis durant le pre­mier mandat de Dilma, le Brésil a connu une assez bonne période du point de vue éco­no­mique. Le gou­ver­ne­ment était stable et la poli­tique finan­cière adop­tée par Lula a été très pru­dente, voire conser­va­trice, ce qui a ras­suré les inves­tis­seurs locaux et étran­gers. D’une part, l’économie a connu une embel­lie à cause de l’augmentation des prix des matières pre­mières dont le Brésil est un grand expor­ta­teur, tant les pro­duits agri­coles que miniers. D’autre part, le gou­ver­ne­ment du PT a pro­cédé à d’importantes poli­tiques de redis­tri­bu­tion, ce qui a permis aux couches moyennes et pauvres d’avoir des reve­nus sup­plé­men­taires et l’accès au crédit, d’où la crois­sance du marché inté­rieur. De plus, le gou­ver­ne­ment a entre­pris de grands tra­vaux d’infrastructure, ce qui a éga­le­ment sti­mulé l’économie. Mais ces avan­cées posi­tives ont atteint leurs limites depuis deux ans.

Le boom des res­sources causé en partie par l’augmentation de la demande de la Chine s’est essouf­flé, d’où d’importantes baisses de prix, et donc de reve­nus. L’industrie manu­fac­tu­rière a connu éga­le­ment une décrois­sance, due en partie à la tié­deur des inves­tis­seurs et en partie à la non-com­pé­ti­ti­vité des manu­fac­tu­riers bré­si­liens mis à part de quelques sec­teurs (l’avionnerie notam­ment). Le chô­mage a aug­menté tandis que le niveau de pau­vreté a rebondi, en dépit des pro­grammes de redis­tri­bu­tion (dont la fameuse « bourse fami­liale », bolsa fami­lia). Cette dété­rio­ra­tion a été for­te­ment res­sen­tie dans les fave­las (bidon­villes) où les coûts de loge­ment et de trans­port ont aug­menté consi­dé­ra­ble­ment. En 2014, de puis­santes mani­fes­ta­tions contre ces hausses se sont dérou­lées, fai­sant sortir dans la rue des couches popu­laires qui avaient été tra­di­tion­nel­le­ment du côté du PT. Depuis, la dété­rio­ra­tion de la situa­tion éco­no­mique s’est aggra­vée, au point où en 2015, le PIB a connu une chute de plus de 3,7%.

Un sys­tème poli­tique dys­fonc­tion­nel

Ce n’est cepen­dant pas la pre­mière fois dans l’histoire du Brésil moderne que des périodes de crois­sance sont sui­vies de réces­sions. En effet, l’économie bré­si­lienne reste fra­gile, en dépit de son impor­tance. Les struc­tures qu’on pour­rait appe­ler « fon­da­men­tales » coincent l’économie dans le cré­neau étroit des res­sources natu­relles, tou­jours sujettes aux pres­sions exté­rieures. En outre, la struc­ture des reve­nus est for­te­ment pola­ri­sée, où la mino­rité très riche et la majo­rité très pauvre font du Brésil un des pays les plus inéga­li­taires au monde.

Il y a aussi au-delà des hauts et des bas de l’économie des fac­teurs sys­té­miques qui se rap­portent à la struc­ture du pou­voir. Jusque dans les années 1980, le Brésil a été mené par des dic­ta­tures mili­taires dont la fonc­tion dont la fonc­tion était d’imposer ce sys­tème inéga­li­taire. À partir de 1985 avec la démo­cra­ti­sa­tion, le sys­tème poli­tique a été repensé pour assu­rer d’une manière plus sub­tile la domi­na­tion des élites. Par exemple, l’élection des dépu­tés repose sur un par­tage tota­le­ment inégal entre les régions. Une grande pro­por­tion des nom­breux partis (près de 30 au total) sont des éma­na­tions de petits clans locaux, sou­vent héri­tiers des grandes familles qui pos­sèdent la terre, et qui n’ont ni struc­ture ni pro­gramme. Les excep­tions sont peu nom­breuses, dont le PT, ainsi que le parti de centre droit PSDB. Aucune règle n’a été mise en place pour régu­ler ce fonc­tion­ne­ment erra­tique, notam­ment le finan­ce­ment. Ce qui fait que les petits partis qui sont presque tous de droite, de même que le PSDB (favori des élites éco­no­miques modernes de Sao Paulo) reçoivent d’énormes sub­sides des sec­teurs pri­vi­lé­giés et des entre­prises. Notons enfin l’influence énorme exer­cée par les grands conglo­mé­rats média­tiques, dont l’empire Globo, qui domine l’information et dont la pers­pec­tive est essen­tiel­le­ment de pro­té­ger le Brésil inéga­li­taire que l’on connaît jusqu’à aujourd’hui.

La réforme impos­sible

Quand Lula a été élu la pre­mière fois en 2002, il était ques­tion de réfor­mer une situa­tion qui favo­rise le patro­nage et la cor­rup­tion. Mais le pré­sident issu du PT a reculé. Le Congrès (le Parlement) dominé par les partis de droite (le PT ne dis­pose que d’environ 20% des sièges) ne vou­lait rien entendre. Pour faire adop­ter des pro­jets de loi, le gou­ver­ne­ment du PT a fait comme ses pré­dé­ces­seurs en ache­tant, lit­té­ra­le­ment, les votes des par­le­men­taires. Ce sys­tème de paie­ments clan­des­tins (men­salão), que tous connais­saient, a été révélé au grand public en 2005. D’autres pra­tiques nébu­leuses ont conti­nué, notam­ment dans l’allocation des contrats publics, la répar­ti­tion des postes et de manière géné­rale la cor­rup­tion géné­ra­li­sée pra­ti­quée depuis des décen­nies par la quasi-tota­lité de la classe poli­tique. Sans être aussi cor­rompu que ses adver­saires de droite, le PT a été inca­pable de se déga­ger de ce sys­tème dans lequel plu­sieurs de ses res­pon­sables se sont eux-mêmes engouf­frés. C’est ainsi qu’un autre scan­dale a été révélé en 2014 (lava jato) qui démon­trait la col­lu­sion entre des membres du gou­ver­ne­ment et des entre­prises tran­si­geant avec la grande entre­prise éner­gé­tique Petrobras. Certes, les membres du gou­ver­ne­ment et du PT n’ont pas été les seuls impli­qués, car ces pra­tiques ont atteint tous les partis, tant le PSDB (centre droit) que le PMDB, un parti sans défi­ni­tion qui avait d’ailleurs été inté­gré au gou­ver­ne­ment par Lula et plus tard par Dilma.

L’offensive de la droite

Avec la Lava Jato (scan­dale impli­quant des res­pon­sables du gou­ver­ne­ment dans l’échange de sommes d’argent pour l’obtention de contrats publics), la droite a pensé que le moment était venu de déclen­cher une grande offen­sive pour en finir avec l’hégémonie du PT, un parti hors du cercle tra­di­tion­nel du pou­voir et n’émanant pas des élites tra­di­tion­nelles. Le PSDB et le PMDB se sont alors appuyés sur des mou­ve­ments anti PT comme Vem Pra Rua et Movimento Brasil Livre, issus prin­ci­pa­le­ment des classes moyennes, qui ont orga­nisé d’importantes mani­fes­ta­tions, notam­ment grâce à l’utilisation des médias sociaux (la moitié de la popu­la­tion bré­si­lienne est bran­chée). Ces groupes ont par ailleurs reçu l’appui des puis­santes Églises évan­gé­liques (dont l’omniprésente Église uni­ver­selle de Dieu, très influente par ses postes de télé­vi­sion). Ce sec­teur reli­gieux est animé par Eduardo Cunha, par ailleurs leader du PMDB et éga­le­ment pré­sident de la chambre des dépu­tés. On sait main­te­nant que Cunha lui-même impli­qué dans des détour­ne­ments des fonds et l’utilisation de comptes cachés dans des para­dis fis­caux est sous enquête. Après avoir négo­cié avec Dilma l’arrêt des pro­cé­dures d’impeachment en échange de l’arrêt des enquêtes contre lui,

Le sys­tème judi­ciaire au pre­mier plan

En mars, dans le contexte de nou­velles mani­fes­ta­tions contre Dilma, la pré­si­dente a tenté de sauver la mise en invi­tant Lula à se joindre au gou­ver­ne­ment. Quelques jours plus tard, Lula lui-même fai­sait l’objet d’une enquête judi­ciaire concer­nant des fonds reçus illé­ga­le­ment et sa nomi­na­tion a donc été empê­chée par une déci­sion d’un juge. Dans cette saga qui conti­nue, le centre de gra­vité s’est déplacé de la scène poli­tique vers l’institution judi­ciaire. Présentement, ce sont 316 poli­ti­ciens, majo­ri­tai­re­ment du PT, du PSDB et du PMDB, qui font l’objet d’une enquête. Juges et pro­cu­reurs viennent en grande majo­rité de l’élite, ce qui remet en doute l’impartialité de leurs juge­ments. Mais dans le contexte de la perte de cré­di­bi­lité des acteurs poli­tiques, les magis­trats appa­raissent au-dessus de la mêlée aux yeux de la popu­la­tion. Il s’agit en fin de compte d’une perte totale de cré­di­bi­lité des acteurs poli­tiques, aussi bien ceux du PT que de l’opposition, mais comme c’est le PT qui contrôle le gou­ver­ne­ment, c’est ce parti qui subit le choc le plus grave.

L’inévitable confron­ta­tion

La confron­ta­tion actuelle va sans doute conti­nuer pen­dant plu­sieurs mois, voire quelques années. Si Dilma est démise de ses fonc­tions, le vice-pré­sident actuel, Michel Temer, leader du PMDB, va héri­ter du pou­voir jusqu’aux pro­chaines élec­tions de 2018. Mais Temer est éga­le­ment accusé, comme son com­parse Cunha, de mal­ver­sa­tions et de cor­rup­tion. L’opinion est en fin de compte tota­le­ment désem­pa­rée, ce qui explique que les récentes mani­fes­ta­tions, pro-Dilma ou anti-Dilma, n’ont pas réuni les foules que les partis poli­tiques espé­raient. Des signaux semblent indi­quer la pos­si­bi­lité d’une radi­ca­li­sa­tion, car des sec­teurs de droite pro­clament la néces­sité d’une action mus­clée contre le PT dans son ensemble et font ouver­te­ment réfé­rence au coup d’État de 1964, lorsque les mili­taires avaient ren­versé le pré­sident de centre gauche João Goulart.

Du côté du PT et de ses alliés sociaux, notam­ment les syn­di­cats et le puis­sant Mouvement des pay­sans sans-terre (MST), on parle d’occupations, de blo­cages et d’actions de per­tur­ba­tion à grande échelle. Pour les mou­ve­ments sociaux, on craint le retour de la droite et des poli­tiques qui avaient aggravé le sort des couches moyennes et popu­laires dans les années 1980-90, dont la pri­va­ti­sa­tion d’une partie impor­tante du patri­moine public, des cou­pures dans les ser­vices publics et la cri­mi­na­li­sa­tion des actions de pro­tes­ta­tion sociale. La capa­cité de mobi­li­sa­tion des forces sociales de gauche reste cepen­dant ambi­guë, car à tra­vers les poli­tiques de Lula et de Dilma, les mou­ve­ments sociaux se sont sentis sou­vent aban­don­nés. Ils avaient réclamé un chan­ge­ment ainsi que des pra­tiques vigou­reuses pour assai­nir la ges­tion publique, mais en fin de compte, les chefs du PT ne les ont pas écou­tés. Aujourd’hui, plu­sieurs diri­geants du PT sont sous les ver­rous et il sera bien dif­fi­cile de rega­gner la confiance de la popu­la­tion.

L’avenir incer­tain de la démo­cra­tie bré­si­lienne

Du côté des par­ti­sans de la pré­si­dente et du PT, on estime que la des­ti­tu­tion de Dilma consti­tue, de facto sinon dans la loi, un coup d’État. Ce coup est de toute évi­dence « légal », puisqu’il suit les pres­crip­tions de la consti­tu­tion et est approuvé par les par­le­men­taires. Malgré cela, pour beau­coup de Brésiliens, il n’apparaît pas légi­time. Il est hors de tout doute rai­son­nable que l’opposition est plus propre que le gou­ver­ne­ment et il semble évident que le sys­tème en place a été pensé et mis en place par la droite bré­si­lienne bien avant l’arrivée au pou­voir du PT. Aussi, la « léga­lité » actuelle consti­tue un piètre rem­part pour défendre réel­le­ment les droits et liber­tés. Au-delà de ses graves erreurs, le PT a repré­senté l’espoir de chan­ge­ment. C’est cet espoir qu’on cherche à détruire aujourd’hui.

Crédit photo : http://www.soirinfo.com/wp-content/uploads/2016/03/Crise-politique-Bre%CC%81sil.jpg

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