Le contrat social contre les femmes

Par Mis en ligne le 19 janvier 2011
Recensé : Carole Pateman, Le Contrat Sexuel, tra­duc­tion fran­çaise de Charlotte Nordmann, Paris, La Découverte, 2010 (Première publi­ca­tion : The Sexual Contract, Cambridge, Polity Press, 1988). 336 p.

Dans un ouvrage tra­duit plus de vingt ans après sa paru­tion, Carole Pateman s’interroge sur l’exclusion des femmes dans les théo­ries clas­siques du contrat social. Dévoilant le lien qu’il entre­tient avec le tra­vail, le mariage ou la pros­ti­tu­tion, elle montre que tout contrat fonc­tionne comme un ins­tru­ment de subor­di­na­tion des femmes, jusque dans leur appa­rente éman­ci­pa­tion moderne.

Le Contrat Sexuel, paru aux États-Unis en 1988, est une relec­ture cri­tique des théo­ries clas­siques du contrat social et entend inter­ro­ger les rai­sons et les impli­ca­tions, tant théo­riques que poli­tiques, de l’exclusion des femmes hors du contrat social ori­gi­nel. Cette relec­ture ne vise cepen­dant pas à com­plé­ter ou à amé­na­ger les théo­ries contrac­tua­listes de manière à en faire des outils théo­riques utiles dans la pers­pec­tive de l’inclusion ou de l’émancipation des femmes. Plus radi­ca­le­ment, Pateman cherche à mon­trer que le schème du contrat, tel qu’il a été ini­tia­le­ment éla­boré par Hobbes, Locke ou Rousseau pour penser l’instauration d’une asso­cia­tion poli­tique légi­time, et tel qu’il demeure pré­sent dans les socié­tés libé­rales contem­po­raines, comme outil de repré­sen­ta­tion de la société juste et comme une ins­ti­tu­tion sociale cen­trale régu­lant aussi bien le mariage que l’emploi, est un schème intrin­sè­que­ment patriar­cal, qui doit être aban­donné si l’enjeu est d’instaurer une société libé­rée de la domi­na­tion mas­cu­line.

Dans ce clas­sique de la pensée fémi­niste, la phi­lo­sophe Carole Pateman argu­mente en faveur d’une rup­ture avec l’une des tra­di­tions poli­tiques les plus influentes de la moder­nité, mais sa cri­tique ne prend pas sim­ple­ment pour cible le contrat social : elle vise plus lar­ge­ment le concept de contrat lui-même, et l’idée selon laquelle une société juste serait une société dans laquelle l’ensemble des rela­tions sociales seraient régu­lées par le biais de contrats entre indi­vi­dus libres et égaux. Comme elle le sou­ligne dans son Avant-propos (p. 17) en évo­quant la montée en puis­sance récente du lan­gage du contrat dans l’espace public, son tra­vail vise à mettre en évi­dence le lien exis­tant entre le contrat social et « les contrats réels » – tels que le contrat de tra­vail, le contrat de mariage ou le contrat de pros­ti­tu­tion – pour mon­trer que, quelle que soit la forme qu’il prenne, le contrat fonc­tionne sys­té­ma­ti­que­ment comme un ins­tru­ment de subor­di­na­tion des femmes. De ce point de vue, Le Contrat Sexuel se pré­sente comme une cri­tique his­to­ri­que­ment fondée du libé­ra­lisme contrac­tua­liste, clas­sique et contem­po­rain, mais il se veut éga­le­ment une mise en garde adres­sée aux fémi­nistes libé­rales, qui ver­raient dans le schème contrac­tua­liste un ins­tru­ment de lutte effi­cace contre la domi­na­tion mas­cu­line.

Du contrat social au contrat sexuel

La pre­mière thèse défen­due par Pateman dans Le Contrat Sexuel est énon­cée dès les pre­mières pages du pre­mier cha­pitre :

Le contrat ori­gi­nel est un pacte indis­so­cia­ble­ment sexuel et social, mais l’histoire du contrat sexuel a été refou­lée. Les des­crip­tions cou­rantes de la théo­rie du contrat social ne traitent pas de toute l’histoire et les théo­ri­ciens contem­po­rains du contrat ne signalent pas que la moitié de l’accord manque. L’histoire du contrat sexuel concerne aussi la genèse du droit poli­tique, et elle explique pour­quoi l’exercice de ce droit est légi­time – mais cette his­toire concerne le droit poli­tique comme droit patriar­cal ou droit sexuel, c’est-à-dire comme pou­voir exercé par les hommes sur les femmes. La part man­quante de l’histoire explique com­ment s’est éta­blie une forme de patriar­cat spé­ci­fi­que­ment moderne. La nou­velle société civile créée par le contrat ori­gi­nel est un ordre social patriar­cal. (p. 21)

Dans ces quelques lignes, Pateman affirme d’abord que le contrat social tel qu’il a été décrit par les théo­ri­ciens clas­siques du contrat, et ce en dépit des dif­fé­rences impor­tantes qui existent entre leurs approches, est un contrat passé entre hommes. Ce fai­sant, elle fait sienne une cri­tique énon­cée par nombre de théo­ri­ciennes fémi­nistes, qui ont très tôt sou­li­gné que l’individu appa­rem­ment neutre de la théo­rie du contrat était un homme, et que les femmes, en dépit de l’idéal uni­ver­sa­liste auquel de telles théo­ries sem­blaient sous­crire, étaient de fait exclues de la par­ti­ci­pa­tion à l’accord ori­gi­nel. Mais Pateman ne s’en tient pas à cette cri­tique, en prin­cipe com­pa­tible avec la thèse selon laquelle l’exclusion des femmes du contrat ori­gi­nel consti­tue un fait his­to­rique, en tant quel contin­gent, et que l’inclusion des femmes dans la citoyen­neté et la sphère publique serait sus­cep­tible de cor­ri­ger. Elle l’approfondit en effet au tra­vers de deux thèses ori­gi­nales. La pre­mière est conte­nue dans le concept de contrat sexuel et consiste à inter­pré­ter le contrat social comme un contrat sexuel, soit un accord passé entre les hommes en tant que groupe pour assu­jet­tir les femmes en tant que groupe, et plus spé­ci­fi­que­ment pour se garan­tir un libre accès à leur corps. La seconde est que, si le contrat social est indis­so­cia­ble­ment un contrat sexuel, alors l’interprétation clas­sique, qui veut que les théo­ri­ciens du contrat aient éla­boré une cri­tique radi­cale de la concep­tion patriar­cale du pou­voir poli­tique, est erro­née.

La mise au jour du contrat sexuel dont est soli­daire le contrat social s’opère par le biais d’une relec­ture des théo­ries de Hobbes, Locke et Rousseau (chap. 3 et 4), qui pensent le contrat social comme un contrat entre hommes et posent une équa­tion – rendue invi­sible par l’usage du neutre – entre indi­vidu et indi­vidu de sexe mas­cu­lin. Chacun de ces auteurs pré­sup­pose l’existence d’un rap­port « natu­rel » de subor­di­na­tion entre hommes et femmes avant même l’acte du contrat. C’est un tel rap­port que le contrat social ins­ti­tue, et c’est un tel rap­port qu’il permet de mas­quer, d’une part en s’opérant au nom de l’égalité et de la liberté des contrac­tants, et d’autre part en excluant les femmes de la par­ti­ci­pa­tion au contrat, et corol­lai­re­ment, de la sphère privée de la juri­dic­tion du droit poli­tique. Ce der­nier appa­raît dès lors comme un droit sexuel mas­cu­lin, fondé sur l’assujettissement des femmes et des­tiné à le per­pé­tuer. Quant à la com­mu­nauté poli­tique, elle est redé­fi­nie par Pateman comme com­mu­nauté des frères, qui, ayant obtenu la remise en cause et la dis­tri­bu­tion du pou­voir pater­nel, s’accordent entre eux pour garan­tir la per­ma­nence de leur pou­voir sur les femmes, et plus par­ti­cu­liè­re­ment sur leur corps [1]. Car tel est selon Pateman l’enjeu prin­ci­pal du contrat sexuel : faire du corps des femmes, consi­déré comme corps sexuel­le­ment dis­po­nible, et comme corps tra­vaillant, la pro­priété des hommes. Le contrat sexuel est un contrat de subor­di­na­tion, par le biais duquel les femmes sont pla­cées en posi­tion d’obéir, et for­cées d’abdiquer aux hommes leur capa­cité à se gou­ver­ner elles-mêmes. Autant qu’à l’acte d’association fon­da­teur de la société patriar­cale, le concept de contrat sexuel ren­voie donc éga­le­ment à la manière dont la moder­nité poli­tique a, par le biais des théo­ries du contrat, défini la signi­fi­ca­tion de la mas­cu­li­nité et de la fémi­nité, la pre­mière étant pensée en réfé­rence à la figure du maître, la seconde à celle du sujet.

Pateman peut alors mon­trer que l’émergence des théo­ries du contrat n’a pas signé la fin du patriar­cat, mais seule­ment la trans­for­ma­tion du patriar­cat clas­sique en patriar­cat moderne (p. 48-51). Tandis que le pre­mier, dont la théo­rie a été éla­bo­rée par Robert Filmer, consi­dé­rait que le pou­voir poli­tique trou­vait sa source et son modèle dans le pou­voir pater­nel, le patriar­cat moderne est défini par Pateman comme un patriar­cat fra­ter­nel. Dans ce der­nier,

les indi­vi­dus civils forment une fra­ter­nité, car ils sont liés ensemble en tant qu’hommes. Ils ont un inté­rêt commun à défendre le contrat ori­gi­nel qui légi­time le droit mas­cu­lin et les auto­rise à tirer des béné­fices maté­riels et psy­cho­lo­giques de la sou­mis­sion des femmes. (p. 165)

Comme le laisse entendre la cri­tique radi­cale que Pateman fait du concept de fra­ter­nité (voir éga­le­ment p. 117-124), qu’elle com­prend comme le nom d’une rela­tion pri­vi­lé­giée entre hommes et non comme celui d’une rela­tion com­mu­nau­taire uni­ver­selle, la mise au jour du contrat sexuel comme envers refoulé du contrat social débouche sur un scep­ti­cisme géné­ra­lisé rela­ti­ve­ment aux concepts issus de la tra­di­tion contrac­tua­liste : le concept de contrat, mais éga­le­ment ceux d’individu ou de citoyen­neté, doivent être inter­ro­gés à la lumière du contrat sexuel, lequel conduit à les envi­sa­ger comme les élé­ments d’un sys­tème théo­rique visant prin­ci­pa­le­ment à ins­tau­rer des rela­tions de subor­di­na­tion sous cou­vert de liberté.

C’est en ce point que s’articulent la pre­mière et la seconde thèse de Pateman, et que s’entrelacent sa démarche de relec­ture des textes clas­siques et son tra­vail de théo­ri­cienne poli­tique. Pateman repense le contrat en géné­ral, et non seule­ment le contrat social, comme un vec­teur de rela­tions de subor­di­na­tion, ou encore comme un opé­ra­teur de conver­sion quasi magique de l’obéissance en liberté. Cette cri­tique des contrats pour­suit elle-même un double objec­tif. Pateman cherche d’abord, comme elle l’a fait avec le contrat social, à mettre au jour le contrat sexuel impli­cite à l’œuvre der­rière les contrats réels. Mais elle cherche éga­le­ment à pro­duire une cri­tique fémi­niste du contrat qui pro­longe et dépasse la cri­tique socia­liste qui lui est clas­si­que­ment adressé.

Le contrat sexuel et ses avatars

La lec­ture que Pateman éla­bore des théo­ries du contrat rend déjà visible le ren­ver­se­ment des repré­sen­ta­tions tra­di­tion­nelles du contrat qu’elle cherche à pro­duire : le contrat n’est pas un pro­cédé d’instauration et de garan­tie de la liberté, il est le pro­cédé par le biais duquel cer­tains peuvent en assu­jet­tir d’autres. La liberté qu’il rend pos­sible est indis­so­ciable de la subor­di­na­tion, et celle-ci n’est pas une simple scorie mal­en­con­treuse qu’il serait pos­sible de cor­ri­ger. Le fonc­tion­ne­ment du contrat implique néces­sai­re­ment un par­tage entre ceux aux­quels il assure une liberté, et ceux qui s’en voient ainsi privés. Mais il y a plus selon Pateman : le par­tage entre liberté et subor­di­na­tion que le contrat rend pos­sible n’est pas sexuel­le­ment neutre. Il suit les lignes de la dif­fé­rence des sexes, à laquelle il confère une inter­pré­ta­tion sin­gu­lière. Pour éta­blir ces deux points, Pateman pro­cède à une ana­lyse du concept de contrat et de ses pré­sup­po­si­tions, qu’elle met en regard de l’étude de formes his­to­riques de contrat impli­quant des femmes, ana­ly­sant suc­ces­si­ve­ment le contrat de mariage, le contrat de tra­vail, le contrat de pros­ti­tu­tion et le contrat de mater­nité de sub­sti­tu­tion.

L’analyse du concept de contrat que pro­pose Pateman se démarque de la cri­tique socia­liste clas­sique selon laquelle le prin­ci­pal pro­blème du contrat réside dans le fait que les pré­sup­po­si­tions éga­li­taires qu’il inclut sont rare­ment satis­faites dans les faits. Pateman ne met pas en ques­tion le fait que les inéga­li­tés réelles de pou­voir entre les contrac­tants conduisent ceux qui sont dans une posi­tion de fai­blesse à se sou­mettre aux termes du contrat sans avoir la pos­si­bi­lité de les négo­cier. Mais elle sou­ligne qu’une telle cri­tique est fondée sur une mécom­pré­hen­sion pro­fonde du rap­port ins­tauré par le contrat. Elle conduit en effet à faire d’un contrat passé entre indi­vi­dus occu­pant des posi­tions de pou­voir égales, la pers­pec­tive vers laquelle tendre, et manque ainsi le fait que la plu­part des contrats visent néces­sai­re­ment, et non pas de manière contin­gente, à ins­tau­rer une rela­tion de subor­di­na­tion entre les contrac­tants. Ce qui conduit à mécon­naître ce point est le fait qu’on pense tra­di­tion­nel­le­ment le contrat comme un méca­nisme d’échange. Or, comme le sou­ligne Pateman, les contrats qu’elle ana­lyse, tels que le contrat de tra­vail ou le contrat de mariage, ne décrivent pas fon­da­men­ta­le­ment des formes d’échanges ; ou plutôt, s’ils en décrivent, il s’agit d’échanges de biens tout à fait par­ti­cu­liers :

En prin­cipe, l’échange peut prendre des formes diverses et toutes sortes de biens peuvent être échan­gés, mais les contrats mis en avant dans la théo­rie du contrat clas­sique ne concernent pas seule­ment les biens maté­riels, mais des pro­prié­tés au sens par­ti­cu­lier de pro­priété de la per­sonne, et ils impliquent l’échange d’obéissance contre pro­tec­tion. (p. 92-93)

Le concept impor­tant ici est le concept de pro­priété de la per­sonne [2]. Par là, Pateman désigne le fait que la théo­rie du contrat social, de même que les contrats réels qu’elle étudie, pré­sup­posent une concep­tion de la per­sonne selon laquelle celle-ci étant pro­prié­taire de son corps, de ses pou­voirs, capa­ci­tés, talents, etc. peut se com­por­ter vis-à-vis d’eux de la même manière qu’un pro­prié­taire vis-à-vis de ses biens maté­riels, notam­ment les alié­ner volon­tai­re­ment à un tiers, de manière tem­po­raire ou défi­ni­tive, de sorte qu’une telle alié­na­tion exprime sa liberté. Or, selon Pateman, une telle concep­tion de l’individu – déjà décrite par MacPherson dans La théo­rie poli­tique de l’individualisme pos­ses­sif [3] – est tout à la fois réelle et illu­soire. Elle est réelle au sens où c’est elle qui rend pos­sible la com­pré­hen­sion du contrat de tra­vail et du contrat de mariage comme des expres­sions de la liberté des contrac­tants ; de ce point de vue, il s’agit d’une concep­tion effec­ti­ve­ment agis­sante dans les socié­tés libé­rales modernes. Mais elle est illu­soire car elle repose sur la fic­tion poli­tique selon laquelle céder à un tiers, tem­po­rai­re­ment ou défi­ni­ti­ve­ment, l’usage de son corps, de ses capa­ci­tés ou de ses pou­voirs, ne signi­fie­rait pas placer sa per­sonne sous la subor­di­na­tion, tem­po­raire ou défi­ni­tive, de la volonté de ce tiers (p. 212-214). Une fois que cette fic­tion est recon­nue comme telle, et que la pos­si­bi­lité de sépa­rer la per­sonne de ses capa­ci­tés et de ses pou­voirs est contes­tée au nom du fait que la per­sonne n’est pas un indi­vidu dés­in­carné dont la liberté se rédui­rait à une liberté morale abs­traite, le contrat cesse de se pré­sen­ter comme un échange libre pour appa­raître comme le pro­cédé par le biais duquel une rela­tion de subor­di­na­tion peut être ins­tau­rée.

Que le contrat puisse, en raison des pré­sup­po­sés anthro­po­lo­giques sur les­quels il repose, per­mettre l’instauration d’un rap­port de subor­di­na­tion radi­cal et cepen­dant perçu comme légi­time car fondé dans la volonté des contrac­tants, consti­tue la pre­mière objec­tion de Pateman au concept de contrat. Mais cette objec­tion n’épuise pas sa cri­tique, qui vise à mettre au jour la signi­fi­ca­tion sexuelle dif­fé­ren­ciée des contrats réels, le fait qu’ils fonc­tionnent prio­ri­tai­re­ment comme des ins­tru­ments de subor­di­na­tion des femmes, illus­trant ainsi le fait que le contrat sexuel et « le droit poli­tique patriar­cal [sont] conti­nuel­le­ment renouvelé[s] et réaffirmé[s] à tra­vers des contrats effec­ti­ve­ment conclus dans la vie quo­ti­dienne » (p. 166).

Pour démon­trer ce point, Pateman prend notam­ment appui sur une ana­lyse du contrat de mariage. À cette occa­sion, elle revient en détail sur la doc­trine de la cou­ver­ture (p. 171-178), qui valut en Grande-Bretagne jusqu’en 1882, mon­trant le point auquel la situa­tion de l’épouse s’avérait alors proche de celle de l’esclave : les femmes cou­vertes n’avaient rien en propre et devaient se sou­mettre en tout point à la volonté de leur mari ; comme les esclaves, elles pou­vaient être ven­dues aux enchères. Elles étaient, comme le sou­ligne Pateman en repre­nant une expres­sion uti­li­sée par Orlando Patterson [4] pour décrire la situa­tion des esclaves, « civi­le­ment mortes ». L’inclusion des femmes dans la citoyen­neté, de même que la modi­fi­ca­tion du régime juri­dique du mariage, acquises par le biais des luttes menées tout au long des XIXe et XXe siècles, ont certes mis fin à cette situa­tion juri­dique proche de l’esclavage. Mais elles n’ont pas pour autant rompu le rap­port de subor­di­na­tion des femmes à l’égard des hommes, dont le contrat de mariage reste le prin­ci­pal vec­teur : non seule­ment les femmes conti­nuent de deve­nir, par le biais du contrat de mariage, des ser­vantes obli­gées d’effectuer le tra­vail domes­tique gra­tui­te­ment pour leur mari ; mais, quand elles pénètrent dans la sphère publique par le biais de l’accès à l’emploi, elles y sont d’abord consi­dé­rées comme des femmes, c’est-à-dire comme des épouses et des subor­don­nées, et non comme des tra­vailleurs (p. 179-203).

Les femmes qui tra­vaillent sont donc pri­son­nières de la fic­tion poli­tique sur laquelle repose tout contrat de tra­vail, qui permet de mas­quer le fait que, par le biais du contrat de tra­vail, l’employeur soumet le tra­vailleur, quel que soit son sexe ; mais elles sont éga­le­ment pri­son­nières de la construc­tion patriar­cale de la caté­go­rie de tra­vailleur, dont les attri­buts et les acti­vi­tés sont pen­sées en oppo­si­tion avec celles que les femmes mettent en œuvre dans la sphère domes­tique, et pré­sup­posent une dis­jonc­tion entre la per­sonne du tra­vailleur et celle de son épouse. Ici, Pateman rejoint les ana­lyses fémi­nistes qui ont sou­li­gné que la caté­go­rie de tra­vailleur, comme celle d’individu ou de citoyen, a été construite en réfé­rence à des expé­riences typi­que­ment mas­cu­lines, et à partir d’une déné­ga­tion du tra­vail domes­tique fémi­nin.

Si le contrat de mariage scelle le destin des femmes en les pla­çant, aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère publique, dans une posi­tion de subor­don­née, la solu­tion ne passe-t-elle pas par la trans­for­ma­tion du mariage en contrat authen­tique, et corol­lai­re­ment, par la recon­nais­sance des femmes en tant qu’individus libres et égales ? Comme le lais­sait pré­sa­ger la cri­tique que Pateman adresse au concept de contrat, et non seule­ment à ses condi­tions empi­riques, sa réponse à ces ques­tions est clai­re­ment néga­tive : le contrat ne peut consti­tuer un ins­tru­ment d’émancipation des femmes, et toute alliance entre le fémi­nisme et le contrac­tua­lisme est des­ti­née à per­pé­tuer l’ordre patriar­cal et la subor­di­na­tion des femmes qu’il permet.

Au-delà de la société du contrat : comment défaire le contrat sexuel ?

Dans une dis­cus­sion du livre de Pateman, Mitchell Dean [5] met en paral­lèle le dilemme de Mary Wollstonecraft et ce qu’elle appelle le dilemme de Pateman. Dans sa Défense du droit des femmes, Wollstonecraft met­tait en évi­dence le point auquel la construc­tion de la citoyen­neté selon des para­mètres mas­cu­lins pla­çait les femmes dans une situa­tion para­doxale – celle-là même dont Joan W. Scott a ana­lysé la logique et retracé les ori­gines dans le dis­cours fémi­niste fran­çais moderne dans son livre La Citoyenne Paradoxale [6] : en deman­dant à être incluses dans la citoyen­neté, les femmes risquent de perdre leur iden­tité fémi­nine ; en défen­dant leur iden­tité fémi­nine, elles risquent de se voir attri­buer une citoyen­neté de seconde zone. Ni une stra­té­gie d’émancipation d’inspiration uni­ver­sa­liste, ni non plus une stra­té­gie d’inspiration dif­fé­ren­tia­liste ne seraient par consé­quent plei­ne­ment satis­fai­santes dans l’optique de mettre un terme à la domi­na­tion mas­cu­line. Or, selon Dean, c’est face à un dilemme ana­logue que se trouve Pateman au terme de son ana­lyse : tout en en appe­lant à la fin de la subor­di­na­tion des femmes, elle porte un regard cri­tique sur les réformes qui, depuis la fin du XIXe siècle, ont permis aux femmes d’acquérir des formes de liberté nou­velles et à l’égalité homme-femme de pro­gres­ser. Ces réformes se sont en effet for­mu­lées dans le lan­gage mas­cu­lin du contrat et de la liberté indi­vi­duelle ; par consé­quent, tout en per­met­tant aux femmes de deve­nir des indi­vi­dus, elles ont simul­ta­né­ment conduit les femmes à abdi­quer leur fémi­nité, et laissé in-inter­ro­gée la construc­tion patriar­cale de la dif­fé­rence sexuelle, qui consti­tue le cœur de la domi­na­tion mas­cu­line selon Pateman. Comme elle l’écrit :

Lorsque le contrat et l’individu dominent entiè­re­ment sous la ban­nière de la liberté civile, les femmes n’ont plus d’autres choix que de (tenter de) deve­nir des repro­duc­tions des hommes. Dans le triomphe du contrat, la construc­tion patriar­cale de la dif­fé­rence sexuelle comme domi­na­tion et assu­jet­tis­se­ment reste intacte, mais est refou­lée. (p. 260)

On retrouve dans ce diag­nos­tic la conjonc­tion des deux lignes argu­men­ta­tives déve­lop­pées par Pateman : la cri­tique du contrat comme ins­tru­ment de subor­di­na­tion d’un côté, son iden­ti­fi­ca­tion comme ins­tru­ment de subor­di­na­tion typique du patriar­cat moderne de l’autre. Dès lors, l’instauration d’une société libre et l’émancipation des femmes ne peuvent passer que par une rup­ture avec les repré­sen­ta­tions contrac­tua­listes de l’association poli­tique, et par un dépas­se­ment du méca­nisme contrac­tuel comme opé­ra­teur de lien social. Toute ten­ta­tive de trans­for­ma­tion sociale et poli­tique qui repo­se­rait sur le lan­gage du contrat ne ferait qu’étendre le patriar­cat, sous cou­vert d’un appel à la liberté de l’individu (mas­cu­lin). Apparaît ainsi, dans la syn­thèse de cette double cri­tique, l’horizon nor­ma­tif des ana­lyses de Pateman : l’enjeu est certes de par­ve­nir à penser une citoyen­neté non contrac­tuelle, mais il est éga­le­ment d’instaurer une citoyen­neté ouverte à la dif­fé­rence des sexes. Comme elle le note dans son cha­pitre conclu­sif, « prendre au sérieux l’identité incar­née sup­pose l’abandon de l’individu mas­cu­lin et uni­taire et exige d’ouvrir un espace pour deux figures : l’une mas­cu­line, l’autre fémi­nine » (p. 307). C’est ce second enjeu qu’aurait omis de prendre en compte les fémi­nistes réfor­mistes et libé­rales, faute de per­ce­voir l’articulation interne exis­tant entre le lan­gage du contrat, la défi­ni­tion mas­cu­line de l’individu et du citoyen, et la subor­di­na­tion des femmes. C’est pour­quoi elles auraient œuvré à l’extension du patriar­cat au moment même où elles lut­taient pour l’émancipation des femmes.

Un tel juge­ment tra­duit sans doute le pes­si­misme poli­tique de Pateman. Selon Dean, ce der­nier découle direc­te­ment du dilemme qui habite sa réflexion et se tra­duit dans la quasi-absence de pers­pec­tives posi­tives ouvertes par Pateman. Pour penser une sortie hors de « la société contrac­tuelle », celle-ci se contente d’en appe­ler à la « créa­ti­vité poli­tique » et de sou­li­gner qu’ « il existe d’autres formes d’accord libre­ment consenti à tra­vers les­quels les hommes et les femmes peuvent nouer des rela­tions poli­tiques » (p. 316). Cependant ce pes­si­misme, ou même l’indétermination des pers­pec­tives poli­tiques esquis­sées par Pateman à la fin de son ouvrage, ne consti­tuent pas le pro­blème prin­ci­pal de son tra­vail, qu’il serait sans doute pos­sible de pro­lon­ger, par exemple en la met­tant en regard de cri­tiques contem­po­raines du schème contrac­tua­liste, qui ont été éla­bo­rées par des auteurs néo-répu­bli­cains au nom d’un idéal poli­tique dis­tinct de l’idéal libé­ral : l’idéal de non-domi­na­tion [7]. Ce qui en revanche méri­te­rait d’être dis­cuté est la seconde idée que ce diag­nos­tic rend mani­feste, selon laquelle la domi­na­tion mas­cu­line serait soluble dans le contrat.

Cette thèse fait l’objet d’une amorce de dis­cus­sion dans l’article de Dean, qui sou­ligne que Pateman, dans Le Contrat Sexuel, n’est pas loin de tomber dans ce qu’elle appelle un « essen­tia­lisme tex­tuel », en raison duquel elle ne saisit la réa­lité sociale et poli­tique contem­po­raine qu’au prisme exclu­sif, et défor­mant selon Dean, des textes clas­siques. Ainsi, Dean met en cause la thèse de Pateman selon laquelle tout contrat rejoue­rait néces­sai­re­ment le contrat sexuel ori­gi­nel et s’avèrerait par consé­quent intrin­sè­que­ment oppres­sif. Or, une telle thèse semble trop mas­sive pour deux rai­sons. Comme le remarque Dean, elle ne permet pas de mettre en évi­dence la portée effec­ti­ve­ment éman­ci­pa­trice de cer­taines réformes d’inspiration contrac­tua­liste, telles que les réformes du contrat de mariage. Mais sur­tout, comme le sou­ligne cette fois Nancy Fraser [8], l’équation qu’elle conduit à poser entre contrat et patriar­cat laisse hors de la portée de l’analyse les formes de domi­na­tion qui ne tran­sitent pas direc­te­ment par le contrat et opèrent à un niveau irré­duc­tible à celui des rela­tions inter­per­son­nelles ou dya­diques.

De ces cri­tiques, deux hypo­thèses peuvent être tirées, qui conduisent à mettre en ques­tion la foca­li­sa­tion de Pateman sur le contrat pensé à l’aune de la tra­di­tion contrac­tua­liste : d’une part, il convien­drait peut-être de dis­tin­guer la forme du contrat de la signi­fi­ca­tion his­to­rique qu’elle a reçue, notam­ment dans la tra­di­tion contrac­tua­liste ; d’autre part, il fau­drait éviter de rabattre le patriar­cat ou la domi­na­tion mas­cu­line sur le concept de contrat lui-même. Ce que Fraser met en effet en évi­dence, c’est le fait que, pour convain­cante qu’elle soit, la cri­tique du contrat ne permet sans doute pas de res­sai­sir la com­plexité des formes que revêt la domi­na­tion mas­cu­line, qui ne se mani­feste pas sim­ple­ment dans l’instauration contrac­tuelle d’un rap­port de subor­di­na­tion entre un homme, occu­pant la posi­tion du maître, et une femme, occu­pant celle de la subor­don­née. Comme elle l’écrit, « les inéga­li­tés de genre sont aujourd’hui en cours de trans­for­ma­tion : alors qu’elles décou­laient de rap­ports dya­diques de maî­trise et de subor­di­na­tion, elles dérivent aujourd’hui de méca­nismes struc­tu­rels plus imper­son­nels, média­ti­sés par des formes cultu­relles plus fluides. » [9]

Mettre un terme aux rap­ports de subor­di­na­tion tels qu’ils sont ins­tau­rés par les dif­fé­rentes figures du contrat sexuel ne sau­rait donc consti­tuer un objec­tif suf­fi­sant du fémi­nisme. Si l’on accor­dera ce point à Fraser, on sou­li­gnera cepen­dant, qu’en éla­bo­rant une inter­pré­ta­tion ori­gi­nale et peu conven­tion­nelle de la domi­na­tion mas­cu­line, l’ouvrage de Pateman contri­bue sans conteste à nour­rir la dis­cus­sion sur les fina­li­tés théo­riques et poli­tiques du fémi­nisme, et sur les moyens de les atteindre.

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Notes

[1] C’est chez Freud, dans Moïse et le Monothéisme, que Pateman trouve le modèle de ce contrat sexuel/​fraternel qui n’apparaît qu’implicitement chez les théo­ri­ciens clas­siques du contrat. Voir Le Contrat Sexuel, p. 146-161.

[2] Sur ce concept et la manière dont il se dis­tingue du concept de pro­priété de soi, voir l’article de Carole Pateman, « Self Ownership and Property in the Person : Democratization and a Tale of Two Concepts », in The Journal of Political Philosophy, vol. 10, n°1, 2002, p. 20-53. [3] C. B. MacPherson, La théo­rie poli­tique de l’individualisme pos­ses­sif : de Hobbes à Locke, trad. fran­çaise de M. Fuchs, Paris, Folio Essais, 2004. [4] Orlando Patterson, Slavery and Social Death. A Comparative Study, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1982. [5] Mitchell Dean, « Pateman’s Dilemma. Women and Citizenship », Theory and Society, 21, 1992, p. 121-130. [6] Joan W. Scott, La Citoyenne Paradoxale. Les fémi­nistes fran­çaises et les droits de l’homme, Albin Michel, 1998. [7] Voir Philip Pettit, Républicanisme. Une théo­rie de la liberté et du gou­ver­ne­ment, trad. fran­çaise de P. Savidan, Paris, Gallimard, 2005. [8] Nancy Fraser, « Beyond the Subjet/​Master Model. On Carole Pateman’s The Sexual Contract », in Justice Interruptus. Critical Reflections of the Postsocialist Condition, New York, Routledge, 1997, p. 225-235. [9] Ibidem, p. 234.

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