Le concret et le pensé

Par Mis en ligne le 20 avril 2012

Le concret est concret parce qu’il est la syn­thèse de mul­tiples déter­mi­na­tions, donc unité de la diver­sité. C’est pour­quoi il appa­raît dans la pensée comme procès de syn­thèse, comme résul­tat, non comme point de départ, bien qu’il soit le véri­table point de départ et par suite éga­le­ment le point de départ de la vue immé­diate et de la repré­sen­ta­tion. La pre­mière démarche a réduit la plé­ni­tude de la repré­sen­ta­tion à une déter­mi­na­tion abs­traite ; avec la seconde, les déter­mi­na­tions abs­traites conduisent à la repro­duc­tion du concret par la voie de la pensée. C’est pour­quoi Hegel est tombé dans l’illusion de conce­voir le réel comme le résul­tat de la pensée, qui se concentre en elle-même, s’approfondit en elle-même, se meut par elle-même, alors que la méthode qui consiste à s’élever de l’abstrait au concret n’est pour la pensée que la manière de s’approprier le concret, de le repro­duire sous la forme d’un concret pensé. Mais ce n’est nul­le­ment là le procès de la genèse du concret lui-même.

Par exemple, la caté­go­rie éco­no­mique la plus simple, met­tons la valeur d’échange, sup­pose la popu­la­tion, une popu­la­tion pro­dui­sant dans des condi­tions déter­mi­nées ; elle sup­pose aussi un cer­tain genre de famille, ou de com­mune, ou d’État, etc. Elle ne peut jamais exis­ter autre­ment que sous forme de rela­tion uni­la­té­rale et abs­traite d’un tout concret, vivant, déjà donné. Comme caté­go­rie, par contre, la valeur d’échange mène une exis­tence anté­di­lu­vienne. Pour la conscience – et la conscience phi­lo­so­phique est ainsi faite que pour elle la pensée qui conçoit consti­tue l’homme réel et, par suite, le monde n’apparaît comme réel qu’une fois conçu – pour la conscience, donc, le mou­ve­ment des caté­go­ries appa­raît comme l’acte de pro­duc­tion réel – qui reçoit une simple impul­sion du dehors et on le regrette – dont le résul­tat est le monde ; et ceci (mais c’est encore là une tau­to­lo­gie) est exact dans la mesure où la tota­lité concrète en tant que tota­lité pensée, en tant que repré­sen­ta­tion men­tale du concret, est en fait un pro­duit de la pensée, de la concep­tion ; il n’est par contre nul­le­ment le pro­duit du concept qui s’engendrerait lui-même, qui pen­se­rait en dehors et au-dessus de la vue immé­diate et de la repré­sen­ta­tion, mais un pro­duit de l’élaboration de concepts à partir de la vue immé­diate et de la repré­sen­ta­tion.

Extraits de Introduction à la cri­tique de l’économie poli­tique, 1859

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