Le concept d’aliénation est-il encore d’actualité ?

Mis en ligne le 05 décembre 2007

Europe soli­daire publie un extrait de l’introduction du der­nier livre de Stéphane Haber, L’aliénation, à paraître sous peu. Ce livre retrace l’histoire du concept d’aliénation, concept très uti­lisé en phi­lo­so­phie, psy­cha­na­lyse ou sciences sociales avant d’être congé­dié de la scène intel­lec­tuelle. L’ouvrage se veut aussi une invi­ta­tion à rééva­luer ce concept afin de mon­trer com­ment il pour­rait être aujourd’hui « réac­tivé ».

Par
26 novembre 2007.

Sauver un concept malade (1)

Les pages qui suivent trouvent leur ori­gine dans la per­plexité que fit naître chez leur futur auteur la relec­ture inopi­née de quelques para­graphes d’Althusser, main­te­nant vieux de plus de qua­rante ans. Sous pré­texte d’exégèse mar­xienne, ce pas­sage fameux est consa­cré à la place que la notion d’« alié­na­tion » (l’« Entfremdung » de l’allemand phi­lo­so­phique) mérite de rece­voir dans un maté­ria­lisme his­to­rique bien com­pris, et plus géné­ra­le­ment dans une pensée qui accepte de se lais­ser porter par l’impulsion de la cri­tique sociale. Althusser com­mence par y pas­ti­cher cruel­le­ment le dis­cours clas­sique de l’aliénation, tel qu’il fut selon lui relayé à la fois par les syn­thèses phi­lo­so­phiques du mar­xisme et de l’existentialisme qui ont marqué l’après-guerre en Occident et par les idées offi­cielles du régime sovié­tique qui, pen­dant et après la phase sta­li­nienne, se sont déve­lop­pées sous l’appellation d’« huma­nisme socia­liste ».

L’histoire, c’est l’aliénation et la pro­duc­tion de la raison dans la dérai­son, de l’homme vrai dans l’homme aliéné. Dans les pro­duits alié­nés de son tra­vail (mar­chan­dises, État, reli­gion), l’homme, sans le savoir, réa­lise l’essence de l’homme. Cette perte de l’homme, qui pro­duit l’histoire et l’homme, sup­pose bien une essence pré­exis­tante défi­nie. À la fin de l’histoire, cet homme, devenu objec­ti­vité inhu­maine, n’aura plus qu’à res­sai­sir, comme sujet, sa propre essence alié­née dans la pro­priété, la reli­gion et l’État, pour deve­nir homme total, homme vrai (2) .

L’intuition sous-jacente à l’usage de la caté­go­rie d’« alié­na­tion » serait donc, selon ce pas­sage, qu’il y a une ambi­va­lence essen­tielle du déve­lop­pe­ment his­to­rique pris dans son ensemble, plus par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible dans le cas des socié­tés « modernes », c’est-à-dire celles qui sont mar­quées de façon spé­ci­fique par l’emprise de l’économie mar­chande et du pou­voir d’un État fonc­tion­nel­le­ment dif­fé­ren­cié. Cette ambi­va­lence consis­te­rait en ce que les pro­grès dans l’affirmation des pos­si­bi­li­tés et des richesses dont l’humanité est por­teuse se tra­duisent en fait par une indis­po­ni­bi­lité crois­sante et néfaste des moyens comme des résul­tats de ces pro­grès. Ou encore, dans la mesure où les pro­grès en ques­tion se mesurent exac­te­ment, semble-t-il, à la domi­na­tion de la nature, on ne maî­trise pas la maî­trise. Et l’on souf­fri­rait para­doxa­le­ment des effets induits par la lutte vic­to­rieuse contre le besoin, la néces­sité et l’irrationalité. Mais, sup­pose Althusser, cette intui­tion dévoile sa fai­blesse dès qu’elle est amenée –et, d’après lui, elle semble vouée à le faire– à s’expliquer dans un grand récit de l’expression, de la perte acca­blante, puis de la récu­pé­ra­tion glo­rieuse de soi. Elle tourne alors –pour des rai­sons que l’auteur s’engage impli­ci­te­ment à expli­quer mais que l’on peut déjà devi­ner– à la mau­vaise méta­phy­sique, pour ne pas parler fran­che­ment de mytho­lo­gie.

Cependant, ce que cherche iro­ni­que­ment à éta­blir Althusser, ce n’est pas seule­ment l’invraisemblance totale d’une telle posi­tion méta­phy­sique. C’est aussi le fait que c’est contre elle que Marx a consciem­ment pensé depuis l’époque de L’Idéologie alle­mande, c’est-à-dire dans toute sa matu­rité : « à partir de 1845, Marx rompt radi­ca­le­ment avec toute théo­rie qui fonde l’histoire et la poli­tique sur une essence de l’homme » (3) , écrit-il, en sug­gé­rant de façon pro­vo­ca­trice que le grand récit de la dépos­ses­sion ne consti­tue qu’une variante d’un essen­tia­lisme des plus clas­siques. Autrement dit, au lan­gage huma­niste de ses pre­miers textes, lan­gage spon­ta­né­ment retrouvé et/​ou théo­ri­que­ment sur­éva­lué dans la tra­di­tion, l’auteur du Capital aurait sub­sti­tué un tout autre modèle fondé, cette fois, sur la seule expli­ca­tion éco­no­mique des forces imper­son­nelles qui déter­minent les rap­ports de classes. La sobriété scien­ti­fique aurait rem­placé et pas seule­ment com­plété ou raf­finé les anciennes doc­trines exhaus­tives de l’Histoire et de l’Homme. En ce sens, le recours insis­tant à la notion d’aliénation est le signe que le mar­xisme ne se com­prend pas lui-même quand, pour échap­per aux limites d’un maté­ria­lisme som­maire joint à un éco­no­misme réduc­teur, il cherche son salut du côté d’un récit néo­hé­gé­lien de la dépos­ses­sion et quand il insiste pour faire com­men­cer sa démarche par la pro­messe de res­ti­tu­tion d’une inté­grité perdue, censée même habi­ter cette dépos­ses­sion même.

Les décen­nies qui nous séparent de ce texte et du contexte his­to­rique qui en explique le ton comme le contenu auto­risent aujourd’hui un juge­ment nuancé sur la ferme prise de posi­tion althus­sé­rienne. D’un côté, la « thèse de la cou­pure » et le rejet de la phi­lo­so­phie de l’aliénation ont permis de rompre avec une cer­taine vul­gate néo-huma­niste, hypo­crite et intel­lec­tuel­le­ment un peu tiède, par­fois consa­crée par les appa­reils com­mu­nistes de l’après-guerre(4) . Parallèlement à ce que ten­tèrent, vers la même époque ou un peu plus tard, le mar­xisme ana­ly­tique de langue anglaise, l’interprétation issue de l’École de Francfort ou encore la « phi­lo­so­phie de la praxis » des phi­lo­sophes de l’Europe de l’est, elle a eu des effets béné­fiques évi­dents dans les ten­ta­tives d’appropriation et d’actualisation de la pensée de Marx –des ten­ta­tives qui se révé­lèrent infi­ni­ment plus riches que tout ce qu’avait à offrir le triste « maté­ria­lisme dia­lec­tique ». En même temps, comme on l’a très vite objecté à Althusser, la « thèse de la cou­pure » ris­quait d’alimenter une vision étroite et dog­ma­tique du mar­xisme, ainsi qu’une lec­ture très sélec­tive de Marx (5) . En effet, si, après 1844, les dépla­ce­ments de l’« huma­nisme » mar­xien et de son voca­bu­laire anthro­po­lo­gico-éthique carac­té­ris­tique sont nets, il n’en reste pas moins qu’invoquer à leur propos une « rup­ture épis­té­mo­lo­gique », comme si le pas­sage de la mytho­lo­gie à la science dans le domaine de la connais­sance des choses sociales se jouait pré­ci­sé­ment dans cet aban­don pré­tendu, semble rele­ver d’une pro­jec­tion fan­tas­ma­tique plutôt que d’une sty­li­sa­tion her­mé­neu­tique légi­time. Depuis qua­rante ans, les exé­gèses phi­lo­so­phiques et socio­lo­giques de l’œuvre mar­xienne, sur­tout en dehors de l’aire fran­co­phone, n’ont d’ailleurs jamais beau­coup hésité à parler d’aliénation, et il ne semble pas que ce choix de contour­ner la thèse althus­sé­rienne se soit jamais heurté à des objec­tions his­to­riques ou concep­tuelles diri­mantes (6) . Or, et c’est ce qui nous inté­resse en pre­mier lieu, si l’évolution de Marx se pré­sente de façon plus ambi­va­lente que ce que sug­gèrent les pages célèbres d’Althusser dont nous avons cité un pas­sage, il devient dif­fi­cile de consi­dé­rer que le sort de la notion d’aliénation est depuis long­temps scellé et qu’il ne faut plus perdre de temps à en parler. Mais il n’en reste pas moins que, quand bien même la pos­si­bi­lité d’une reprise se ver­rait admise, Althusser a eu his­to­ri­que­ment raison sur le long terme. Sur le long terme, disons-nous, car la paru­tion de Pour Marx en 1965 a inau­guré para­doxa­le­ment une décen­nie d’exceptionnelle popu­la­rité de l’aliénation.

Splendeur et misère du modèle de l’aliénation

Le voca­bu­laire et la pensée jeunes-hégé­liens de l’Entfremdung et de l’Entäusserung avaient connu une car­rière dis­crète mais effi­cace, tour à tour sti­mu­lés qu’ils furent par le cou­rant de la Kulturkritik à la fin du 19e siècle, par les diverses renais­sances du hégé­lia­nisme, enfin et sur­tout par l’existentialisme au début du 20e. La paru­tion des textes du jeune Marx dans les années 30 (avec en par­ti­cu­lier les fameux brouillons regrou­pés sous le titre de « Manuscrits de 1844 ») avait ainsi eu des réper­cus­sions notables aussi bien dans l’interprétation de Marx que dans dif­fé­rents domaines de recherche qui trou­vaient dans le mar­xisme une source d’inspiration –comme la socio­lo­gie du tra­vail ou l’étude de la civi­li­sa­tion urbaine. Par exemple, la cri­tique de la moder­nité dans l’École de Francfort y puisa une partie de son voca­bu­laire carac­té­ris­tique (7) . Mais c’est dans la période pos­té­rieure, celle de l’après-guerre, que la montée en puis­sance de l’Entfremdung s’est pro­duite, se tra­dui­sant par un défer­le­ment dis­cur­sif aujourd’hui dif­fi­ci­le­ment conce­vable. Avec le terme « alié­na­tion », se mani­fes­tait plutôt toute une sen­si­bi­lité dif­fuse au fait que les socié­tés modernes, dans les­quelles les domi­na­tions tra­di­tion­nelles immé­dia­te­ment ins­crites dans les rela­tions inter­per­son­nelles semblent en recul, ne sont pas pour autant libé­ra­trices. Pour l’essentiel, ces socié­tés paraissent plutôt désor­mais gou­ver­nées par des impé­ra­tifs hété­ro­nomes, par des puis­sances ano­nymes objec­ti­vées qui se figent au-dessus d’elle et qui tendent même par­fois aveu­glé­ment à leur propre repro­duc­tion élar­gie quelle qu’en soit le prix : les moyens de l’émancipation par rap­port à la pre­mière nature (le donné, le besoin, la tra­di­tion…) se trans­forment en une seconde nature inac­ces­sible. Jusque-là sépa­rées, la cri­tique des média­tions qui privent l’action humaine de sa trans­pa­rence pre­mière (comme l’argent), la cri­tique des forces sociales qui semblent vou­loir pour­suivre hors de tout contrôle leur propre dyna­mique de crois­sance indé­fi­nie (la tech­nique, le capi­tal), la cri­tique d’une vie déchi­rée par l’éclatement des sphères de valeurs, et enfin la cri­tique des effets déshu­ma­ni­sants du monde urbain et indus­triel soumis à des « ratio­na­li­sa­tions » non-dési­rées com­men­çaient à fusion­ner. En un mot, au début de la seconde moitié du siècle der­nier, la popu­la­rité de la caté­go­rie d’aliénation a sym­bo­lisé la conver­gence de deux tra­di­tions que la culture du 19e siècle avait fini, après quelques hési­ta­tions ini­tiales, par sépa­rer com­plè­te­ment –la cri­tique sociale, dont le mar­xisme avait pré­senté la ver­sion la plus éla­bo­rée, et la « cri­tique de la civi­li­sa­tion moderne »– et elle a aussi mani­festé le pro­fond renou­vel­le­ment dont ont pu béné­fi­cier ces tra­di­tions du fait de leur ren­contre tar­dive.

Ce n’est donc pas que, dans cette conjonc­ture, le grand récit de la dépos­ses­sion bro­cardé par Althusser ait été dépassé phi­lo­so­phi­que­ment. Au contraire même. Car, au fond, dans toutes ces approches, l’aliénation res­tait bien le fait que l’Homme se perde dans ses néces­saires et posi­tives exté­rio­ri­sa­tions objec­tives, qui rendent alors la Société intrans­pa­rente à elle-même. Critiquer la « société de consom­ma­tion » ou « l’industrie de la culture », c’était encore, qu’on en ait conscience ou non, mettre en scène la dia­lec­tique de l’émancipation anthro­po­lo­gique, autre­ment dit affir­mer que les hommes se sont empê­trés dans le mou­ve­ment de leur auto-affir­ma­tion –telle qu’elle prend par exemple le visage de l’abondance éco­no­mique, en tant qu’elle permet de s’arracher au besoin, ou bien celui de l’invention d’une culture post-tra­di­tion­nelle. Du moins c’est cet arrière-plan qui consti­tuait –et consti­tue peut-être encore aujourd’hui– la jus­ti­fi­ca­tion phi­lo­so­phique la plus sérieuse de ces démarches. Simplement, ce motif s’illustrait désor­mais de manière plus dis­crète par des ana­lyses qui se vou­laient capables d’affronter des inter­ro­ga­tions neuves liées à l’état des socié­tés en déve­lop­pe­ment de l’après-guerre. Le déclin du mes­sia­nisme pro­lé­ta­rien, qui avait assuré en der­nier res­sort la vali­dité de la méta­phy­sique essen­tia­liste de l’Histoire dans le cou­rant mar­xiste, devait per­mettre désor­mais de conce­voir, sans que se fasse sentir le besoin d’une révo­lu­tion théo­rique majeure, le monde du cinéma hol­ly­woo­dien, de la télé­vi­sion stan­dar­di­sée, des loi­sirs orga­ni­sés, du spec­tacle géné­ra­lisé, de l’architecture et de l’urbanisme fonc­tion­na­li­sés, de la consom­ma­tion de masse, de la course aux arme­ments, de la bureau­cra­tie trans­for­mée en tech­no­cra­tie pla­ni­fi­ca­trice et des grosses entre­prises inter­na­tio­nales.

Sur cette base, le dis­cours sur l’aliénation a consti­tué l’un des car­re­fours de la socio­lo­gie cri­tique, sous ses formes savantes comme sous ses formes plus popu­laires. Il a été un des pôles majeurs du dis­cours public et poli­tique dans l’occident de l’après-guerre et s’est dif­fusé avec une faci­lité décon­cer­tante par les biais de l’enseignement, du jour­na­lisme, du cinéma, de la lit­té­ra­ture et des arts plas­tiques. Ainsi, aux États-Unis, la pein­ture de l’« homme de l’organisation » (W. Whyte) et du « col blanc » (C. W. Mills) deve­nus simples rouages de la machi­ne­rie indus­trielle, l’évocation sar­cas­tique de la « foule soli­taire » des habi­tants confor­mistes des sub­urbs de l’Amérique du Nord de l’âge de la pros­pé­rité (D. Riesman) et, dans un style plus essayiste, de la « per­sua­sion clan­des­tine » (V. Packard) impli­quée par les nou­velles tech­no­lo­gies média­tico-publi­ci­taires de mani­pu­la­tion de l’opinion publique, consti­tuèrent sans doute cer­tains les thèmes les plus por­teurs de socio­lo­gie de l’après-guerre, au point qu’un Marcuse n’aura qu’à emprun­ter leurs exemples à la fin des années soixante. De même, en France, avant même la publi­ca­tion de La Société du spec­tacle (1967) de Debord, qui se pré­sente comme une sorte d’orchestration conti­nue et sys­té­ma­tique des motifs de l’aliénation et de la réi­fi­ca­tion, le situa­tion­nisme avait pu com­men­cer –non sans brio et non sans effi­ca­cité, d’ailleurs– à four­nir à une partie impor­tante des classes intel­lec­tuelles une sorte de passe-par­tout concep­tuel com­mode per­met­tant de sub­su­mer tous les aspects désa­gréables de la moder­nité sous un schéma unique.

Cette popu­la­rité dépassa lar­ge­ment les fron­tières habi­tuelles de la pensée cri­tique de gauche, désor­mais asso­ciée plus ou moins pro­fon­dé­ment aux méthodes de tra­vail des « sciences sociales ». Ainsi, même dans un sec­teur des sciences humaines aussi dépo­li­tisé et aussi peu concerné par les débats internes au mar­xisme que la socio­lo­gie empi­riste et quan­ti­ta­ti­viste alors en vogue aux États-Unis, l’étude du « sen­ti­ment d’aliénation » dans les grandes orga­ni­sa­tions (usines, admi­nis­tra­tions) deve­nait un objet de tra­vail impor­tant ; les dis­cus­sions autour de la mesure empi­rique de l’aliénation devinrent cen­trales dans la social research (8) . Même l’ouvrier de l’abondance for­diste, telle fut l’hypothèse géné­ra­le­ment illus­trée, est voué à rester soumis au sen­ti­ment de power­less­ness et de mea­nin­gless­ness, que Marx avait observé dans les phases his­to­riques mar­quées par le pau­pé­risme et l’exploitation extrême (9) . Modérant un peu l’euphorie des décen­nies enchan­tées de la « Croissance », le « sen­ti­ment d’aliénation » appa­rut alors comme sa contre­par­tie, gênante sans être dra­ma­tique : effec­ti­ve­ment, admet­tait-on, l’enrichissement des socié­tés s’accompagne de cette dépos­ses­sion, de ce deve­nir-étran­ger de ce qui devrait être plei­ne­ment sien qu’implique la montée en puis­sance des forces objec­ti­vées, mais cela ne sau­rait être consi­déré, malgré l’incitation du modèle mar­xiste, comme la preuve de leur irra­tio­na­lité intrin­sèque. En France, le livre de R. Aron publié au len­de­main de la crise de 1968, Les Désillusions du pro­grès, qui uti­lise le concept de façon récur­rente (10) fut sans doute la meilleur témoi­gnage de cette obli­ga­tion qu’éprouvèrent même les théo­ri­ciens les plus réti­cents à l’égard du mar­xisme d’emprunter leur voca­bu­laire à la tra­di­tion issue des Manuscrits de 1844, pour autant qu’ils sou­hai­taient évo­quer les contre­par­ties inévi­tables du déve­lop­pe­ment indus­triel et de la « moder­ni­sa­tion » key­néso-for­diste ou post-sta­li­nienne.

En bref, en Occident et ailleurs, pen­dant l’intervalle d’un peu plus d’une décen­nie, l’aliénation a consti­tué le terme-clé d’un dis­cours cri­tique qui vou­lait prendre acte de l’obsolescence de la pro­blé­ma­tique du pau­pé­risme. Le dis­cours phi­lo­so­phico-socio­lo­gique sur l’aliénation a servi de car­re­four à un ensemble dis­pa­rate d’approches métho­do­lo­gi­que­ment et thé­ma­ti­que­ment très diverses (la ville, la bureau­cra­tie et l’organisation, le capi­ta­lisme, les ins­ti­tu­tions carac­té­ris­tiques de la ratio­na­li­sa­tion, la société de consom­ma­tion, la culture indus­tria­li­sée, les médias de masse…) qui pou­vaient toutes trou­ver une ins­pi­ra­tion authen­tique dans l’image sug­ges­tive de grandes machines ano­nymes et froides à l’œuvre dans la société contem­po­raine et capables d’enclencher des dyna­miques irré­pres­sibles. De proche en proche, tous les phé­no­mènes sociaux mena­çaient même de se voir redé­crits selon le modèle de l’aliénation ; tous sem­blaient illus­trer ce mou­ve­ment d’une exté­rio­ri­sa­tion qui tourne mal. L’aliénation, dans l’après-guerre, a ainsi été la notion-repère de l’âge inter­mé­diaire des théo­ries cri­tiques –entre celui que le mar­xisme clas­sique suf­fi­sait en gros à penser et celui qui, à partir des années 70, fut marqué par l’irruption des pro­blé­ma­tiques iden­ti­taires ou mino­ri­taires, des pro­blé­ma­tiques que le modèle de l’Entfremdung a d’ailleurs par­fois contri­bué à mettre en selle alors qu’elles se sont his­to­ri­que­ment révé­lées fatales pour lui. Il a assuré une tran­si­tion en dou­ceur entre la cri­tique du tra­vail en régime capi­ta­liste et une cri­tique de la société ou de la culture moderne en géné­ral qui enten­dait désor­mais puiser à d’autres sources.

Pourtant, cette vague est retom­bée encore plus sou­dai­ne­ment qu’elle avait surgi. Il est vrai que déjà, au temps de la splen­deur, des signes auraient pu aler­ter. Car Althusser était loin d’être isolé quand il expri­mait son scep­ti­cisme devant les fon­de­ments théo­riques pro­fonds des pen­sées de l’aliénation. Avant lui, Foucault, dans Folie et dérai­son (1962), plus tard Derrida, dans La Voix et le phé­no­mène (1967), s’en étaient pris, avec des approches fort dif­fé­rentes et de façon plus ou moins directe, à l’ontologie de l’expression inhé­rente au thème de l’aliénation. Et Adorno, dans sa Dialectique néga­tive (1966), reve­nant sur l’usage que lui-même en avait fait aupa­ra­vant, dénon­çait, à la même époque que la paru­tion de Pour Marx, la com­pli­cité du thème de l’aliénation avec une pensée de l’identité à soi et de l’oubli de la dif­fé­rence.

On ne peut exclure de la dia­lec­tique propre à ce qui existe ce que la conscience éprouve comme étran­ger (fremd) en tant que réifié (din­ghaft) : ce qui, néga­ti­ve­ment, semble contrainte et hété­ro­no­mie est aussi la figure défor­mée de ce qu’il fau­drait aimer et que l’emprise de la conscience, l’endogamie, ne per­mettent pas d’aimer. Par-delà le roman­tisme, qui se com­pre­nait comme l’expression de la souf­france d’appartenir au monde, comme l’expression de la souf­france née de l’aliénation (Entfremdung), s’impose le mot d’Eichendorff : « la beauté de l’étranger » (« Schöne Fremde »). L’état de récon­ci­lia­tion n’annexerait pas ce qui est étran­ger (das Fremde) dans l’esprit de l’impérialisme phi­lo­so­phique, mais trou­ve­rait son bon­heur à ce que, dans la proxi­mité qu’on lui confère, il demeure le loin­tain et le dif­fé­rent, par-delà l’opposition de l’hétérogène et du propre (11).

Ce pas­sage superbe sug­gère que, pour Adorno, si la cri­tique de la « société admi­nis­trée » –cri­tique que l’idée de l’aliénation a permis de pro­mou­voir jusqu’au cœur de la Théorie Critique– devrait cesser de s’y réfé­rer même impli­ci­te­ment, c’est parce que l’image de l’alternative his­to­rique au pré­sent qu’elle implique est fausse. Par les voies spé­ci­fiques d’une sorte d’éthique de l’utopie très dif­fé­rente de l’austère valo­ri­sa­tion althus­sé­rienne de « la science », un tel pas­sage rejoint le scep­ti­cisme à l’époque sou­vent plus dis­cret de Derrida ou de Foucault devant la vision nive­lante que le dis­cours de l’Entfremdung s’oblige à endos­ser. Quel que soit l’intérêt propre des ana­lyses empi­riques qui ont cru pou­voir s’y recon­naître ou s’y res­sour­cer, invo­quer l’aliénation à tout bout de champ, n’est-ce pas assu­mer sans le dire ou sans le savoir une onto­lo­gie de la pos­ses­sion, de la résorp­tion de toute alté­rité et de toute exté­rio­rité, bref, une onto­lo­gie de la sub­jec­ti­vité toute-puis­sante ? Ainsi pou­vait s’élever le soup­çon selon lequel l’horizon phi­lo­so­phique des dif­fé­rentes formes de la « cri­tique de l’aliénation » demeu­rait encore formé par la vision de l’Histoire qu’Althusser, qui, en raison de la date pré­coce du texte dont nous sommes partis (1963), ne pen­sait encore qu’à cri­ti­quer les auteurs se récla­mant du mar­xisme, avait pré­co­ce­ment et luci­de­ment dénon­cée. À peine plus nuancé, Ricœur, en 1968, notait dans un article de syn­thèse que la poly­sé­mie inquié­tante de la notion, poly­sé­mie que la réfé­rence à une phi­lo­so­phie de l’histoire ou aux grandes forces sociales ano­nymes typiques de la société moderne per­met­tait de moins en moins de garder sous contrôle à mesure que pro­li­fé­raient les dis­cours sur l’aliénation, ne pou­vait main­te­nant que nuire à sa per­ti­nence. Il prô­nait donc un usage pure­ment his­to­rique et désen­chanté de la notion (12) . Mais en réa­lité, aux envi­rons de 1975, l’aliénation a été moins vic­time des soup­çons très rai­son­nables des phi­lo­sophes que d’un chan­ge­ment rapide dans la mode intel­lec­tuelle et des retour­ne­ments idéo­lo­giques qui l’ont accom­pa­gnés. Le lan­gage de l’aliénation s’est effon­dré. Il a dis­paru sans lais­ser de grandes traces, don­nant ainsi une force rétros­pec­tive inat­ten­due au propos d’Althusser –à ce détail près que le retour­ne­ment idéo­lo­gique en ques­tion a, en Occident, presque failli empor­ter le mar­xisme lui-même en même temps que l’aliénation.

En tout cas, en l’espace de quelques années, toutes les thé­ma­tiques que ce dis­cours avait por­tées dans les sciences sociales se sont trou­vées soit vive­ment contes­tées soit pure­ment et sim­ple­ment oubliées. Symboliquement, la façon dont on abor­dait main­te­nant la classe tra­di­tion­nel­le­ment alié­née –la classe ouvrière pour laquelle Marx avait investi pour la pre­mière fois le terme d’Entfremdung–, incli­nait plutôt désor­mais à mon­trer com­ment celle-ci n’était jus­te­ment jamais seule­ment alié­née ou com­plè­te­ment alié­née, com­ment donc la notion d’aliénation était por­teuse d’une vision défor­mée de la réa­lité his­to­rique, parce que cette classe se défi­nis­sait aussi tou­jours par une vita­lité sociale et cultu­relle spé­ci­fique. C’était là contes­ter d’emblée le pre­mier bas­tion des phi­lo­so­phies sociales de l’aliénation, intro­duire de l’autonomie là même où le modèle de l’Entfremdung inci­tait à déce­ler l’effet de la domi­na­tion et de la perte de soi-même (13) . De la même façon, par rap­port aux cou­rants cri­tiques domi­nants de la période anté­rieure, la socio­lo­gie empi­rique se tour­nait vers d’autres approches des faits orga­ni­sa­tion­nels (14) , la cri­tique de la tech­no­cra­tie se voyait repro­cher de repo­ser sur une mécon­nais­sance des apports de l’État de droit, la cri­tique de la société de consom­ma­tion fut pro­gres­si­ve­ment décriée comme conven­tion­nelle et super­fi­cielle, celle de l’industrie de la culture fut mise sur le compte d’une vision gros­sière et mépri­sante à l’égard du public popu­laire (15) , celle des ins­ti­tu­tions de pou­voir « ration­nel » fut perçue comme aussi mas­sive qu’unilatérale. L’étude des grandes média­tions modernes auto­no­mi­sées autre­fois per­çues comme typi­que­ment alié­nantes (l’argent, la science, la tech­nique…) sor­tait de son enfance déter­mi­niste, où elles étaient vues comme des espèces de grandes forces déchaî­nées et irré­sis­tibles, entraî­nant toute la vie sociale dans la folie de leur repro­duc­tion tou­jours plus dévo­rante (16) . C’est sur la domes­ti­ca­tion et la socia­li­sa­tion tou­jours déjà exis­tantes et com­plexes des objets et des dis­po­si­tifs tech­niques, comme des média­tions éco­no­miques d’ailleurs, qu’il est devenu cou­rant de réflé­chir (17) .

L’éclipse de la thé­ma­tique de l’aliénation a ainsi sym­bo­lisé pour ces champs de recherche une sorte de matu­rité post-déter­mi­niste. Plus glo­ba­le­ment, on peut dire que la montée en puis­sance dans la théo­rie sociale des thé­ma­tiques indi­vi­dua­listes, inter­ac­tion­nistes et prag­ma­tistes d’un côté, sys­té­miques et fonc­tion­na­listes de l’autre, puis la renais­sance de la phi­lo­so­phie poli­tique nor­ma­tive, a fini par éclip­ser des moda­li­tés d’approche cri­tiques dont la per­ti­nence sem­blait encore évi­dente une géné­ra­tion plus tôt. La foca­li­sa­tion cri­tique sur les machi­ne­ries incon­trô­lées qui pèse­raient sur la vie sociale moderne, la cen­tra­lité obses­sion­nelle de la thé­ma­tique de la dépos­ses­sion qui s’y arti­cu­lait natu­rel­le­ment –tout cela a, assez bru­ta­le­ment en fin de compte, cessé de parler. La dénon­cia­tion des grandes méca­niques sociales para­si­taires suc­com­bant, on se mit à croire qu’elle n’avait même en fait jamais cor­res­pondu à un pro­blème suf­fi­sam­ment per­ti­nent et déli­mité : n’avait-on pas ras­sem­blé hâti­ve­ment par là une série de ques­tions empi­riques en fait très dif­fé­rentes les unes des autres tout en pré­ju­geant des réponses à leur appor­ter ? Que l’on sup­pose, comme Luhmann, que les apports libé­ra­teurs de la dif­fé­ren­cia­tion fonc­tion­nelle, dont la consti­tu­tion de sys­tèmes est un aspect, ont été sous-esti­més et injus­te­ment déni­grés et que le terme d’aliénation a consti­tué le sym­bole de cette injus­tice (18) , ou que l’on pense, comme Honneth, que l’intéressant ne se trouve jus­te­ment jamais dans ce que font ces sys­tèmes (19) , le résul­tat était le même. Ce qui s’éclipsait, ce n’est pas seule­ment une pro­blé­ma­tique géné­rale (celle des sys­tèmes ano­nymes typi­que­ment modernes de domi­na­tion) qui avait servi de point de repère aux dif­fé­rentes pen­sées de l’aliénation. C’était aussi l’usage du terme lui-même qui ten­dait à dis­pa­raître, aussi bien dans les uni­vers savants que dans l’espace public. Employer le mot d’« alié­na­tion », c’était désor­mais s’exposer à se voir repro­cher une approche rudi­men­taire de la réa­lité sociale, inat­ten­tive à la com­plexité et aux ambi­va­lences des phé­no­mènes comme des ten­dances his­to­riques. C’était appa­rem­ment en rester à l’image d’agents sociaux com­plè­te­ment inves­tis par les forces col­lec­tives et deve­nus absents à eux-mêmes. C’était donner l’impression que l’on n’a pas com­pris que le carac­tère froid, méca­nique et englo­bant des puis­sances sociales « étran­gères » qui semblent régir la société moderne n’est qu’une appa­rence gros­sière, dans laquelle (selon les fonc­tion­na­listes) ou der­rière laquelle (selon les inter­ac­tion­nistes et les prag­ma­tistes) il faut apprendre à dis­cer­ner les com­plexi­tés et les ambi­guï­tés d’une réa­lité sociale pro­téi­forme.

La richesse des dis­cours que cette éclipse de l’aliénation –cette éclipse d’une vision qui asso­ciait donc l’emprise des machi­ne­ries sys­té­miques et la dis­pa­ri­tion du « soi », c’est-à-dire de la sub­jec­ti­vité et de la puis­sance d’agir des agents– a rendu pos­sible est évi­dente. Car ce que nous avons pré­senté comme un chan­ge­ment de para­digme, voire comme un chan­ge­ment de mode, s’est accom­pa­gné de la pro­duc­tion de connais­sances et d’arguments tout sim­ple­ment plus vrais que ceux qui avaient pros­péré à l’époque où l’aliénation pré­ten­dait encore figu­rer comme le concept-clé de la théo­rie sociale. En par­ti­cu­lier, ces dis­cours ont contri­bué à rendre de nou­veau pen­sables le « monde de la vie » (Lebenswelt) social et les pra­tiques qui s’y insèrent –des pra­tiques qui, par­fois résis­tantes et créa­tives, sont en tout cas tou­jours autre chose que des effets méca­niques des contraintes sys­té­miques glo­bales et des gros déter­mi­nismes macro­sco­piques. On com­prend très bien désor­mais en quels sens mul­tiples il a pu jouer le rôle d’obstacle épis­té­mo­lo­gique. En ce sens, Althusser avait bien raison. Mais on peut aussi se deman­der si, après ce congé­die­ment un peu brutal, quelque chose ne manque pas dans le pay­sage intel­lec­tuel.

Notes

(1) « Le mot « alié­na­tion » est, aujourd’hui, […] un mot malade. […] La ques­tion qui se pose à propos de ce malade est de savoir s’il faut le tuer ou le guérir ». Ricœur, « Aliénation » (1968) in Encyclopedia uni­ver­sa­lis, vol. 1, p. 825.

(2) Pour Marx, Paris, Maspéro, 1965, p. 232

(3) Ibid., 233. Si elle veut aller dans le sens d’une cri­tique radi­cale de la thé­ma­tique de l’Entfremdung, cette remarque s’avère curieuse dans la mesure où c’est en fait seule­ment L’Idéologie alle­mande (1845) et non les Manuscrits de 1844 (dans les­quels le thème de l’aliénation est pré­senté en survol, sans véri­table contex­tua­li­sa­tion his­to­rique) qui tente une inter­pré­ta­tion du déve­lop­pe­ment his­to­rique global à partir de cette thé­ma­tique (les forces pro­duc­tives deve­nant de plus en plus étran­gères aux hommes au cours de la suc­ces­sion des dif­fé­rents modes de pro­duc­tion, avant la réap­pro­pria­tion finale qu’apportera le com­mu­nisme). Avec la thèse de la cou­pure des­ti­née à dis­cré­di­ter les Manuscrits de 1844 cen­trés sur l’aliénation, Althusser est donc conduit à valo­ri­ser de façon étrange un texte (L’Idéologie alle­mande) dont une partie est jus­te­ment consa­crée à illus­trer une thèse (celle de la dépos­ses­sion pro­gres­sive dans l’histoire des moyens de l’action humaine) qu’il a dénon­cée comme illu­soire et comme typique des idées « dépas­sées » de 1844. Dans un texte ulté­rieur, Althusser radi­ca­li­sera d’ailleurs sa posi­tion en insis­tant sur l’instabilité de la posi­tion de 1844 et plus seule­ment sur sa fra­gi­lité. Les Manuscrits ne figu­re­ront plus que comme « le pro­to­cole émou­vant mais impla­cable d’un crise insou­te­nable : celle qui confronte à un objet enfermé dans ses limites idéo­lo­giques des posi­tions poli­tiques et des posi­tions théo­riques de classe incom­pa­tibles ». Éléments d’autocritique, Paris, Hachette, 1974, p. 122.

(4) En France en par­ti­cu­lier, où le concept dans son sens hégé­liano-mar­xiste n’est guère connu avant la publi­ca­tion des pre­miers tra­vaux d’A. Cornu (Karl Marx, l’homme et l’œuvre. De l’hégélianisme au maté­ria­lisme his­to­rique, 1934) et la tra­duc­tion de la Phénoménologie de l’esprit par J. Hyppolite (1939-1941), on peut dire que la thé­ma­tique de l’aliénation (sou­vent accom­pa­gnée de son contraire, alors sou­vent pom­peu­se­ment bap­tisé l’« homme total »), domine tout le champ de l’exégèse du mar­xisme dans les années 50, de Lefebvre à Calvez en pas­sant par Naville et Garaudy. Les dis­cus­sions en Europe de l’est (où l’importation de la pro­blé­ma­tique « huma­niste » de l’Entfremdung a cor­res­pondu à la période de la désta­li­ni­sa­tion et des pre­mières inter­ro­ga­tion sur les limites de la pla­ni­fi­ca­tion) datent plutôt des deux décen­nies sui­vantes. On peut citer comme exemple signi­fi­ca­tif de ce moment Le Marxisme et l’individu du phi­lo­sophe polo­nais A. Schaff (1965), Paris, Armand Colin, 1968. Pour toutes ces ques­tions his­to­riques, voir l’article très informé de S. Ghisu, « Entfremdungsdiskussion » in Historisch-kri­tisches Wörterbuch des Marxismus, hgg. von W. F. Haug, Berlin, Argument, 1997, vol. 3, p. 469-480.

(5) Les cri­tiques de la « thèse de la cou­pure » ont été très nom­breuses. Citons au hasard et en nous bor­nant au champ fran­co­phone : D. Avenas et alii, Contre Althusser. Pour Marx [1974], Paris, Les Éditions de la Passion, 1999. ; L. Sève, Marxisme et théo­rie de la per­son­na­lité[1969], Paris, Éditions Sociales, 1985 ; G. Mendel, La Formation de la pensée éco­no­mique de Marx¸ Paris, Maspéro, 1972 ; G. Granel, « L’ontologie mar­xiste de 1844 et la ques­tion de la cou­pure » [1969] in Traditionis Traditio, Paris, Gallimard, 1972, p. 179-231. ; S. Mercier-Josa, Retour sur le jeune Marx, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986 ; G. Haarscher, L’Ontologie de Marx Éd. de l’Université de Bruxelles, 1980.

(6) Nous citons quelques syn­thèses impor­tantes dans le champ anglo­phone : J. Elster, Making sense of Marx [1985], tr. fr., Karl Marx. Une inter­pré­ta­tion ana­ly­tique, Paris, PUF, 1989. ; M. Postone, Time, labour and social domi­na­tion, Cambridge University Press, 1993 ; G. Cohen, Marx’s theory of History [1978], Oxford University Press, 2000 ; A. Wood, Karl Marx, London, Routledge, 1981.

(7) Dans son compte-rendu des Manuscrits et 1844 publié dès 1932, Marcuse se dit ainsi convaincu que ce tra­vail « place la dis­cus­sion rela­tive à l’origine et au sens ini­tial du maté­ria­lisme his­to­rique […] sur un ter­rain nou­veau ». « Les manus­crits éco­no­mico-phi­lo­so­phiques de Marx » [1932] in Philosophie et révo­lu­tion, Paris, Denoël-Gonthier, p. 42. Raison et révo­lu­tion (1940) sera cer­tai­ne­ment l’un des pre­miers ouvrages à consi­dé­rer l’ensemble de l’œuvre de Marx comme un déve­lop­pe­ment de la thé­ma­tique ini­tiale de 1844. Le natu­ra­lisme, qui consti­tue l’un des fils conduc­teurs de tout le tra­vail de Marcuse, s’inspirera d’ailleurs constam­ment du jeune Marx. Plus géné­ra­le­ment, sur l’importance his­to­rique des réac­tions à la publi­ca­tion des Manuscrits dans le mar­xisme, voir J. Habermas, Théorie et pra­tique, Paris, Payot, 1978, t. 2, p. 165-168.

(8) Sur l’importance de cette inté­gra­tion des recherches sur l’aliénation à la recherche empi­rique, voir J. Israel, L’Aliénation de Marx à la socio­lo­gie contem­po­raine. Une étude macro­so­cio­lo­gique [1968], Paris, Anthropos, 1972, ch. 7-8, et Ph. Besnard, L’Anomie. Ses usages dans la tra­di­tion socio­lo­gique, Paris, PUF, 1987, ch. 7.

(9) Les ten­ta­tives les plus abou­ties visant à trans­for­mer la notion d’aliénation en un concept opé­ra­toire pour les sciences sociales empi­riques, donc capable de donner lieu à des enquêtes de ter­rain et des tableaux sta­tis­tiques, furent, à l’époque, celles de Marvin Seeman. Voir par ex. « Les consé­quences de l’aliénation dans le tra­vail » Sociologie du tra­vail, t. 9, 1967 (2), pp. 113-133.. Le même volume de la revue où a paru la tra­duc­tion de ce texte (qui pro­longe le mou­ve­ment de nom­breux autres essais de Seeman) contient plu­sieurs articles attes­tant de la cen­tra­lité nou­velle du thème en socio­lo­gie du tra­vail, voire de son carac­tère consen­suel. Pour une mise en situa­tion his­to­rique, voir P. Besnard, op. cit., pp. 354-364, qui note que dans la socio­lo­gie (sur­tout fran­çaise) de la fin des années 60, l’« alié­na­tion » avait fini par dévo­rer l’« anomie » d’origine dur­khei­mienne.

(10) Aron recon­naît que, bien qu’équivoque et même « insai­sis­sable », voire « méta­phy­sique », le terme d’aliénation est devenu incon­tour­nable pour le socio­logue dans la mesure où « il fait partie de la conscience cri­tique que notre société a d’elle-même » (Les Désillusions du pro­grès, [1969], Paris, Gallimard, p. 174). Aron explique le succès du vocable « alié-nation » par le fait qu’il exprime, en y ajou­tant subrep­ti­ce­ment des nuances roman­tiques et uto­pistes, le sen­ti­ment inévi­table d’opacité et de com­plexité sus­cité par les formes modernes d’organisation de l’action ou par les contraintes glo­bales qui pèsent sur l’humanité entière (comme, à l’époque, la confron­ta­tion entre l’URSS et les États-Unis).

(11) Negative Dialektik in Gesammelete Schriften, Francfort, Suhrkamp, 1973, vol. 6, pp. 191-192 ; tr. fr. (ici modi­fiée), Dialectique néga­tive, Paris, Payot, 1978, p. 152.

(12) « Hors de cette rigueur concep­tuelle [celle qui consiste à limi­ter l’usage de la notion aux sens expli­ci­te­ment éla­bo­rés par Hegel et le jeune Marx], le terme d’aliénation reste l’expression confuse d’un malaise confu­sé­ment res­senti. Il est peut-être néces­saire de dis­po­ser dans sa propre langue de mots qui véhi­culent, plus près du cri que de la théo­rie, le carac­tère massif d’une expé­rience glo­bale. Mais il faut savoir dans quel » jeu de lan­gage » on parle. L’imposture serait de parer ce pseudo-concept des pres­tiges d’une théo­rie juri­dique ou d’une anthro­po­lo­gie phi­lo­so­phique ». « Aliénation », op. cit., p. 829 Dix ans plus tard, Fr. Châtelet ne fait pas non plus dans la nuance en affir­mant qu’il est temps de « jeter par-dessus bord l’aliénation, qui n’est rien d’autre qu’un nouvel avatar de la pensée théo­lo­gique ». Questions, objec­tions, Paris, Denoël-Gonthier, 1979, p. 74.

(13) E. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise [1963], Paris, Le Seuil, 1990 ; J. Rancière, Les Scènes du peuple, Lyon, Horlieu, 2003.

(14) M. Crozier, Le Phénomène bureau­cra­tique, Paris, Le Seuil, 1963.

(15) E. Neveu, A. Matelart, Introduction aux cultu­ral stu­dies, Paris, La Découverte, 2003.

(16) A. Feenberg, Repenser la tech­nique [1999], Paris, La Découverte, 2004.

(17) P. Flichy, L’Innovation tech­nique, Paris, La Découverte, 1995 ; B. Latour, Aramis ou l’amour des tech­niques, Paris, La Découverte, 1992.

(18) Une des inten­tions direc­trices de la socio­lo­gie de Luhmann consiste pré­ci­sé­ment à com­battre les concep­tions de l’aliénation sur leur propre ter­rain. Renversant le topos anti­mo­der­niste, Luhmann vou­drait mon­trer que si l’on vou­lait, comme le font impli­ci­te­ment les pen­seurs de l’Entfremdung, oppo­ser la rigi­dité méca­nique à la vie créa­tive, l’aveuglement répé­ti­tif à l’intelligence en acte, ce n’est para­doxa­le­ment pas le « monde de la vie » qui l’emporterait, mais bien les « sys­tèmes ». À l’époque moderne et sur­tout contem­po­raine, ce sont eux en effet qui ont intro­duit le plus de sou­plesse, de réac­ti­vité et d’inventivité dans la société. Dans la pensée de Luhmann, l’incrimination des « puis­sances étran­gères hypo­sta­siées » fonc­tion­nant selon des « logiques ano­nymes », en plus d’être injuste, se réfère même à un stade lar­ge­ment dépassé de l’évolution his­to­rique occi­den­tale : celui où l’État « ration­nel » et le capi­ta­lisme ont dû s’imposer dans les rela­tions sociales comme des forces bru­tales en les sou­met­tant à des lois hété­ro­nomes. À l’âge des régu­la­tions fines et auto­nomes, à l’âge libé­ra­teur de la dif­fé­ren­cia­tion tou­jours crois­sante des fonc­tions, c’est le « monde de la vie » d’avant les sys­tèmes qui paraît com­pa­ra­ti­ve­ment pauvre, méca­nique, froid.

(19) A. Honneth, Kritik der Macht, Francfort, Suhrkamp, 1985, ch. 9.

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