Le complexe de Samson

Par Mis en ligne le 22 novembre 2013

Tout le monde connaît l’histoire de Samson qui se trouve dans la Bible. La façon dont ce juif doué par Dieu d’une force excep­tion­nelle fait s’écrouler le temple des Philistins, ses puis­sants enne­mis, en péris­sant lui-même sous les décombres, a donné lieu à beau­coup d’interprétations. La mienne est la sui­vante : une action qui, au pre­mier abord, paraît irra­tion­nelle (Samson meurt dans l’écroulement du temple), peut s’avérer en défi­ni­tive pleine d’héroïsme et de sens, lorsqu’elle est un moyen (voire le seul moyen) de vaincre un ennemi puis­sant et de sauver son « peuple ».

Aujourd’hui, les Samson poten­tiels sont légion, qui s’opposent ou tentent de s’opposer à ce qu’ils pensent être de dan­ge­reux « com­pro­mis » avec leurs adver­saires. Benjamin Netanyahou, le pre­mier ministre israé­lien, a déclaré qu’un mau­vais accord était pire que pas d’accord du tout, à propos de ce qu’il consi­dère comme un accord États-Unis-Russie sur la Syrie et d’un pos­sible accord États-Unis-Iran. En Colombie, si l’ancien pré­sident conser­va­teur vitu­père contre l’actuel pré­sident conser­va­teur, c’est parce que ce der­nier négo­cie avec la gué­rilla des Forces armées révo­lu­tion­naires de Colombie (FARC) sous les aus­pices de Cuba et de la Norvège.

Enfin, bien sûr, il y a l’exemple du blo­cage des négo­cia­tions bud­gé­taires aux États-Unis, où les membres Tea Party du Congrès, notam­ment à la Chambre des repré­sen­tants, s’emploient à faire échouer tout com­pro­mis avec les forces enne­mies, conduites selon eux par le pré­sident Obama et, plus lar­ge­ment, le Parti démo­crate, avec la com­pli­cité de ceux qu’ils tiennent pour des enne­mis de l’intérieur, c’est-à-dire tous les répu­bli­cains favo­rables à la recherche d’un « com­pro­mis ».

On peut mon­trer faci­le­ment que tous ces Samson sont en train de faire s’écrouler la maison, non seule­ment sur leurs adver­saires, mais aussi sur eux-mêmes. Cela est d’autant plus vrai qu’ils se sentent pres­sés par le temps : il leur faut agir main­te­nant, tant qu’ils en ont la force, avant que leurs enne­mis ne triomphent, ne gravent leurs vic­toires dans la loi ou ne per­pé­tuent leurs méfaits.

Ce type de « lutte idéo­lo­gique » ou sup­po­sée telle, imper­méable à tout « prag­ma­tisme », n’est pas une inno­va­tion des dix ou vingt der­nières années. Elle est aussi vieille que la société humaine. Si elle prend aujourd’hui un relief par­ti­cu­lier, c’est que nous sommes au cœur d’une crise struc­tu­relle du sys­tème-monde capi­ta­liste. Dans une crise struc­tu­relle, il se pro­duit en géné­ral deux phé­no­mènes : une très grande confu­sion intel­lec­tuelle et, par consé­quent, de vio­lents mou­ve­ments d’opinion, les­quels engendrent à leur tour des sou­bre­sauts encore plus vio­lents.

Tandis que les groupes prêts à faire s’écrouler le temple, quitte à dis­pa­raître eux-mêmes par la même occa­sion, ne cessent de se mul­ti­plier, les per­sonnes les plus déso­rien­tées et les plus indé­cises quant aux actions à entre­prendre sont celles qui consti­tuent les pré­ten­dues « élites ». L’époque est révo­lue où elles pou­vaient recou­rir aux manœuvres les plus cyniques et par­ve­nir à leurs fins. La maxime selon laquelle « plus ça change, plus c’est la même chose » n’est plus vraie. En fait, les chan­ge­ments ne sont qu’apparents : il s’agit de rava­le­ments de façade, de chan­ge­ments de per­sonne et rien d’autre.

Que pou­vons-nous donc faire si nous vou­lons un réel chan­ge­ment, c’est-à-dire l’apparition d’un sys­tème-monde dif­fé­rent de celui dans lequel nous vivons depuis au moins cinq siècles ? Avant tout, il faut éviter de se trou­ver empor­tés dans les débats entre les Samson et les élites, ainsi que par les sou­bre­sauts vio­lents qu’ils génèrent. Savoir qui va l’emporter à court terme importe peu.

Il faut éga­le­ment éviter de dépen­ser toute son éner­gie à se lamen­ter sur la dés­union des par­ti­sans d’un chan­ge­ment radi­cal (ceux qu’on appelle par­fois la « gauche mon­diale »), sur le flou de leurs objec­tifs ou sur leur manque d’organisation. Le fait est qu’eux-mêmes sont pris dans la confu­sion ambiante, du moins pour l’instant.

Le temple est en train de s’écrouler, c’est un fait : tous nos efforts ne sau­raient l’empêcher, quand bien même le vou­drions-nous. Cela dit, nous ne sommes pas obli­gés d’attendre d’être ense­ve­lis sous les décombres. Nous devons tenter de nous échap­per. Soyez cer­tains que c’est ce qu’essaient de faire les élites les plus puis­santes.

Mais com­ment s’échapper, et dans quel but ? J’insiste une nou­velle fois sur la dimen­sion tem­po­relle : il faut faire une dif­fé­rence entre le court terme (les deux ou trois pro­chaines années) et le moyen terme (d’ici vingt à qua­rante ans).

A court terme, les gens par­tout vont souf­frir (les 99 %). Nous devons lutter pour mini­mi­ser leurs souf­frances. Cette lutte peut prendre plu­sieurs formes. Il peut s’agir d’une mobi­li­sa­tion pour faire adop­ter immé­dia­te­ment, par la loi ou par décret des auto­ri­tés publiques, des mesures des­ti­nées à aider les plus pauvres, à pro­té­ger l’environnement d’atteintes sup­plé­men­taires et à défendre les droits des peuples auto­chromes et des mino­ri­tés sociales.

Cependant, à moyen terme, nous devons tenter de défi­nir le type de struc­tures que nous vou­lons mettre en place au niveau ins­ti­tu­tion­nel, si nous par­ve­nons à faire évo­luer la situa­tion en notre faveur. Nous devons tenter de com­prendre non seule­ment les buts à moyen terme de la « droite mon­diale », mais éga­le­ment la nature de ses pro­fondes divi­sions internes. La « gauche mon­diale » étant elle-même tra­ver­sée par de pro­fondes divi­sons, nous devons tenter de les sur­mon­ter.

Rien n’est facile à accom­plir dans cette période de tran­si­tion d’un sys­tème-monde à l’autre. Mais tout est pos­sible – pos­sible, mais loin d’être cer­tain.

2013/11/12

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