Le communisme comme horizon [1]

La démocratie et le capitalisme

Par Mis en ligne le 19 octobre 2016

jody-deanLe charme discret de la démocratie bourgeoise

Le capi­ta­lisme com­mu­ni­ca­tion­nel est le lieu de conver­gence entre les idéaux démo­cra­tiques et l’exploitation capi­ta­liste à tra­vers les réseaux contem­po­rains de l’information, des loi­sirs et des com­mu­ni­ca­tions. La démo­cra­tie semble être réa­li­sée parce que de plus en plus de gens par­ti­cipent. Des voix aupa­ra­vant inau­dibles se font entendre. De nou­velles dis­cus­sions expri­mant de nou­veaux points de vue prennent forme. Et alors quel est le résul­tat ? En gros, ces dis­po­si­tifs ren­forcent le contrôle exercé par le capi­ta­lisme et rendent la contes­ta­tion encore plus dif­fi­cile. La « démo­cra­ti­sa­tion » pro­vo­quée par le capi­ta­lisme com­mu­ni­ca­tion­nel soli­di­fie l’édifice du capi­tal. Des « démo­crates radi­caux » veulent élar­gir ou revi­go­rer la démo­cra­tie. Ils parlent d’une « vraie » démo­cra­tie, une démo­cra­tie « authen­tique ». Selon moi, cela n’est pas le vrai pro­blème. Le pro­blème du capi­ta­lisme ne réside pas dans la pro­cé­dure, mais dans la sub­stance. Il ne faut pas aban­don­ner l’idée qu’il existe des alter­na­tives au capi­ta­lisme. Il faut éviter une fas­ci­na­tion pour la pro­cé­dure et penser que la solu­tion réside dans une plus grande par­ti­ci­pa­tion popu­laire au sein du pro­ces­sus poli­tique. Ce pro­ces­sus est struc­turé par le capi­ta­lisme. Lénine avait raison de dire que l’État démo­cra­tique est la meilleure inven­tion pour pro­té­ger la bour­geoi­sie. Sous le régime démo­cra­tique bour­geois, on observe l’aggravation de l’inégalité.

Multiplicité, individualité, collectivité

Une fois dit cela, on peut dis­cu­ter de la démo­cra­tie radi­cale. Pour Deleuze, la construc­tion de l’identité des sujets suit des modes mul­tiples, qui conduisent à des pro­ces­sus diver­si­fiés. Je ne suis pas en accord avec cette manière de pensée. Tous les modes de pensée ne sont pas équi­va­lents. La poli­tique implique de tracer des lignes de démar­ca­tion, de dire ce pour­quoi on se bat, et non seule­ment une mul­ti­pli­cité d’idées. Le lan­gage de la démo­cra­tie radi­cale uti­lise abon­dam­ment les idées de géné­ro­sité, d’appréciation, de pro­li­fé­ra­tion, de la mul­ti­pli­cité des par­cours. Cela se réfère à des choix per­son­nels. C’est une éthique qui ouvre les oppor­tu­ni­tés. Le pro­blème, c’est que l’emphase sur la mul­ti­pli­cité tend à asso­cier cette mul­ti­pli­cité à une mul­ti­tude de sin­gu­la­ri­tés, ou à mul­ti­plier les modes de deve­nir. Cela conduit à une frag­men­ta­tion sans fin. On refuse de rendre les idées cohé­rentes et conver­gentes, parce qu’on a peur de la divi­sion. On veut éviter les « ismes », les oppo­si­tions binaires, comme si tout cela était néga­tif. Je crois que c’est une erreur. La mul­ti­pli­cité et l’individualité sont les deux côtés de la même pièce. La col­lec­ti­vité, c’est autre chose, un sens d’appartenir, un sens de groupe, la soli­da­rité, à un cer­tain « nous » et éga­le­ment, la loyauté par rap­port à cer­taines convic­tions, qu’on doit accep­ter comme des sources de divi­sion.

L’hypothèse communiste

La for­mule du « 99 % » recon­naît le fait que le capi­ta­lisme contem­po­rain est cri­mi­nel. Elle sug­gère qu’une lutte col­lec­tive est pos­sible et néces­saire. La gauche, au lieu de se dis­per­ser dans une myriade de batailles, peut se construire par la conver­gence. Sous le capi­ta­lisme com­mu­ni­ca­tion­nel et ses poli­tiques auto­ri­taires et aus­té­ri­taires, on a moins qu’un État cen­tra­lisé plutôt qu’une struc­ture éta­tique décen­tra­li­sée, dis­per­sée, répar­tie à tra­vers un réseau dense de trai­tés, d’accords et de méca­nismes qui faci­litent l’accumulation. L’État natio­nal agit comme le gen­darme de ce sys­tème. Nous nous retrou­vons alors confron­tés à un mélange de forces cen­tra­li­sa­trices et décen­tra­li­sa­trices agis­sant à tra­vers le marché et l’État.
L’hypothèse com­mu­niste sug­gère d’aller plus loin que les com­pro­mis social-démo­crates, que la plu­ra­lité post­struc­tu­ra­liste ou que l’insurrection anar­chiste. Au lieu d’une poli­tique confi­née aux termes d’une résis­tance joyeuse et de per­tur­ba­tions esthé­tiques momen­ta­nées, le com­mu­nisme pro­pose d’éliminer le capi­ta­lisme et de créer les pra­tiques et les ins­ti­tu­tions d’une coopé­ra­tion éga­li­taire. C’est un autre ter­rain que celui des chan­ge­ments dans le style de vie, l’inclusion, l’éveil des consciences. Ce dont il est ques­tion est de coor­don­ner des stra­té­gies pour assu­rer le contrôle par le peuple des moyens de pro­duc­tion. Au lieu de partir selon la pers­pec­tive anar­chiste de l’individualité, le com­mu­nisme trouve ses racines dans la soli­da­rité.

Comment s’organiser ?

Dans l’Idéologie alle­mande, Marx expli­quait que « le com­mu­nisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réa­lité devra se confor­mer, mais le mou­ve­ment réel qui abolit l’état actuel des choses ». Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est un mou­ve­ment qui vise l’imposition de la coopé­ra­tion et de la soli­da­rité. C’est une action col­lec­tive consciente, et non le résul­tat d’un pro­ces­sus incons­cient et pré­dé­ter­miné. Le « parti com­mu­niste » est l’instrument de cette lutte. Le « parti » est néces­saire, parce que le peuple est divisé par le capi­ta­lisme. Cette scis­sion selon Alain Badiou se pro­duit entre la véri­table iden­tité poli­tique de la classe ouvrière et sa cor­rup­tion imma­nente par les idées et les pra­tiques bour­geoises [2]. Le « parti » ouvre alors un ter­rain pour dési­rer un autre sujet, un sujet col­lec­tif et poli­tique. On ne peut pas chan­ger le monde sans s’emparer du pou­voir poli­tique. Nous ne pou­vons faire cela sans une forme poli­tique. Ce n’est pas une ques­tion orga­ni­sa­tion­nelle, mais une volonté poli­tique. Quant aux formes spé­ci­fiques, elles sur­gi­ront dans les luttes du peuple. Il faut reve­nir aux ques­tions fon­da­men­tales :

  • Comment ima­gi­ner le monde ? Sommes-nous condam­nés à suivre un chemin qui nous a été imposé ? Devons-nous nous conten­ter des ouver­tures du capi­ta­lisme com­mu­ni­ca­tion­nel (les médias sociaux) ? Ou pou­vons-nous embras­ser l’incertitude et réa­li­ser l’impossible ? Ce qui ne veut pas dire tomber dans le pur volon­ta­risme…
  • Comment ima­gi­ner la lutte poli­tique ? Devons-nous confi­ner aux sys­tèmes exis­tants et accep­ter de courts moments de rébel­lion qui nous enthou­siasment mais qui ne changent pas l’état des choses ?
  • Qu’est-ce que nous vou­lons ? La fin de l’exploitation, l’abolition de la pro­priété privée, un sys­tème de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion basé sur la res­pon­sa­bi­lité par­ta­gée ? Devons-nous nous rési­gner à l’idée qu’il n’y a pas d’alternative au capi­ta­lisme et que la lutte doit être limi­tée à amé­lio­rer les condi­tions à l’intérieur de ce cadre ?
  • Quel est le rap­port entre les buts et les moyens ? Et entre les actions que nous conce­vons, les évè­ne­ments dans les­quels nous par­ti­ci­pons, les textes que nous écri­vons et le monde que nous espé­rons ? Quel est le plan de match ?
  • Pouvons-nous oser le pou­voir, mettre en mou­ve­ment une asso­cia­tion poli­tique qui ne se défi­nit pas comme la tota­lité de la com­mu­nauté ou un réseau d’affinité, mais qui se construit dans la lutte pour une for­ma­tion sociale éman­ci­pée et éga­li­taire ?
[1] Jodi Dean est politicologue à l’Université Hobart and William Smith (État de New York). Elle vient de publier Crowds and Party, Verso 2016, ainsi que The Communist Horizon, Verso, 2012. Le texte est composé d’extraits de l’intervention faite lors de l’université populaire des NCS ainsi que « The Party and Communist Solidarity », Rethinking Marxism 2015, et « Repolitizing the left », Minnesota Review 81 (2013).
[2] Alain Badiou, Théorie du sujet, Paris, éd. Seuil (collection « L’ordre philosophique »), 1982.

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