PENSER LA GRANDE TRANSITION

Le commun dans la ville – Pouvoir citoyen à Pointe-Saint-Charles

Demain et aujourd’hui, la société postcapitaliste

Par Mis en ligne le 05 décembre 2019

Avec d’autres cher­cheuses et cher­cheurs enga­gés, je lutte pour rompre avec une concep­tion uni­ver­sa­liste du monde et opérer une tran­si­tion vers un vivre-ensemble « centré sur le plu­ri­vers consti­tué d’une mul­ti­pli­cité de mondes enche­vê­trés et co-consti­tu­tifs, mais dis­tincts[2] ». Dans le sillon de Dardot et Laval[3], je com­prends la révo­lu­tion comme un moment d’accélération, d’intensification et de col­lec­ti­vi­sa­tion d’une acti­vité auto­nome et auto-orga­ni­sée dans toutes les sphères de la vie éco­no­mique, sociale, poli­tique ou cultu­relle. Avec eux, je crois que le prin­cipe du commun est au cœur de ce projet révo­lu­tion­naire.

Dans une éco­no­mie de com­mu­nauté, sui­vant J. K. Gibson-Graham[4], dif­fé­rentes formes de pro­priété, indé­pen­dam­ment de leur statut juri­dique, peuvent être consti­tuées en com­muns. Au lieu de défi­nir un commun comme une « chose » asso­ciée à une pro­priété publique ou en libre accès, tou­jours assu­jet­tie à l’enclosure, Gibson-Graham, Stephen Healy et Jenny Cameron[5] sug­gèrent de concep­tua­li­ser les com­muns comme pro­ces­sus. Dans ce pro­ces­sus, des com­muns bio­phy­siques, cultu­rels et sociaux, de même que des com­muns formés de connais­sances sont nour­ris, recons­ti­tués et élar­gis. Ainsi, le verbe com­mo­ning – ou en fran­çais, la pra­tique du commun – implique la construc­tion, la négo­cia­tion et par­fois la lutte entre les êtres humains et l’autre – humain ou plus-qu’humain – en ce qui concerne l’accès aux com­muns, leur uti­li­sa­tion, les avan­tages à en tirer, les soins à leur appor­ter et la res­pon­sa­bi­lité qu’ils impliquent. Avec ce texte, j’applique ces concepts à des exemples contem­po­rains de com­muns urbains :

un jardin com­mu­nau­taire, sur un ter­rain public en friche ;

une murale sur un viaduc appar­te­nant à une société par actions ;

et un immeuble indus­triel appar­te­nant à une entre­prise capi­ta­liste et qui est devenu un grand projet col­lec­tif, le Bâtiment 7.

Toutes ces ini­tia­tives sont situées à Pointe-Saint-Charles, un quar­tier ouvrier de Montréal, depuis long­temps reconnu comme un bas­tion de soli­da­rité et de résis­tance[6].

Le Jardin de la liberté

Les orga­nismes com­mu­nau­taires récla­maient depuis long­temps qu’un ter­rain public non uti­lisé, situé dans un sec­teur embour­geoisé près du canal de Lachine, soit classé comme parc par la muni­ci­pa­lité, afin de le pro­té­ger d’une appro­pria­tion par des pro­mo­teurs immo­bi­liers privés. On a eu beau attendre, attendre, rien ne se pas­sait. Finalement, en 2007, la Pointe liber­taire a pris les choses en main. Nous avons pris la res­pon­sa­bi­lité du ter­rain et, avec les rési­dentes et rési­dents du quar­tier, nous avons com­mencé à en prendre soin, en com­men­çant par net­toyer la par­celle enva­hie par l’herbe à poux. Puis, avec le temps, nous avons orga­nisé des acti­vi­tés fes­tives et fina­le­ment créé un magni­fique jardin urbain[7]. Ce fai­sant, par la pra­tique du commun, nous avons élargi l’accès à des espaces verts dans ce quar­tier tout en ciment, devenu un véri­table îlot de cha­leur, et, qui plus est, donne sur le canal de Lachine, en grande partie fermé au public par la pri­va­ti­sa­tion de ses rives.

Aujourd’hui, on peut dire que nous avons gagné. Le zonage de la par­celle a été modi­fié et le Jardin de la liberté est main­te­nant offi­ciel­le­ment un parc. Plus que cela, c’est aussi un commun bio­phy­sique : il est acces­sible et pro­fite aux rési­dentes et rési­dents du quar­tier qui aiment jar­di­ner[8], aux cyclistes qui font une pause sur le canal de Lachine, aux sans-abri qui ont ins­tallé des quar­tiers d’habitation tem­po­raires à proxi­mité, aux oiseaux, aux insectes et aux nom­breuses formes de vie végé­tale. Malgré le fait que l’utilisation du jardin n’ait pas été expli­ci­te­ment négo­ciée, la com­mu­nauté qui s’en occupe reste vigi­lante et veille à ce que son inté­grité soit res­pec­tée par toutes et tous.

La murale collective The Point All’ Dress

C’était une autre demande de longue date des orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires – trans­for­mer le gigan­tesque mur du viaduc en ciment, de 80 mètres de long, qui forme une bar­rière phy­sique et psy­cho­lo­gique entre les par­ties nord et sud de Pointe-Saint-Charles. La com­pa­gnie de chemin de fer Canadien National (CN), pro­prié­taire de ce viaduc et de plu­sieurs autres via­ducs simi­laires au Canada, n’avait jamais accepté, ni à la Pointe ni ailleurs dans d’autres quar­tiers ouvriers, de demandes sem­blables. Comme dans le cas du Jardin, la Pointe liber­taire a com­mencé la mise en commun du viaduc en pre­nant en charge le soin de son aspect visuel. C’est ainsi que nous avons com­mencé à peindre. La police nous a har­ce­lés, des per­sonnes ont même été arrê­tées et accu­sées de méfaits. Nous avons ensuite négo­cié avec le CN de créer une fresque com­mu­nau­taire, en exi­geant que les pour­suites soient aban­don­nées.

Peu de temps après le retrait des accu­sa­tions, la créa­tion du Collectif au Pied du Mur a permis d’élargir et de for­ma­li­ser la com­mu­nauté-de-commun, tout en lui don­nant davan­tage de visi­bi­lité. Le col­lec­tif regrou­pait au départ dix artistes du quar­tier qui n’avaient jamais fait de pein­ture murale aupa­ra­vant – et âgés de 26 à 72 ans. La com­mu­nauté com­pre­nait éga­le­ment 120 béné­voles qui ont aidé à peindre (voi­sins, voi­sines, enfants, artistes locaux), ainsi que le conseil et le per­son­nel de l’arrondissement, qui ont fourni des écha­fau­dages, des permis et du finan­ce­ment. À l’automne 2013, la com­mu­nauté-de-commun, ainsi consti­tuée, avait pro­duit l’une des plus longues pein­tures murales de Montréal, une repré­sen­ta­tion incroya­ble­ment dyna­mique de l’histoire popu­laire de Pointe-Saint-Charles, de la période de la colo­ni­sa­tion jusqu’à aujourd’hui[9].

Depuis, bien que la pro­priété demeure privée, la murale est un commun cultu­rel. Les avan­tages sont (re)distribués lar­ge­ment. Au lieu de contem­pler du ciment gris terne, les voi­sines et voi­sins immé­diats peuvent accé­der à la beauté des lieux en regar­dant par la fenêtre ou en se tenant sur leur balcon. Les pas­santes et pas­sants s’arrêtent pour contem­pler ou dis­cu­ter d’une partie ou d’une autre de la fresque. Les tou­ristes par­ti­cipent à l’audiotour sur l’histoire du quar­tier dont la fresque fait partie. Les cyclistes sur la piste cyclable adja­cente reprennent leur souffle en par­cou­rant ce sur­pre­nant flash de pay­sage urbain.

Le Bâtiment 7, une fabrique d’autonomie collective

La Pointe abrite de nom­breux bâti­ments vacants et sou­vent aban­don­nés. Les groupes com­mu­nau­taires sou­tiennent que ces bâti­ments ne devraient pas être conver­tis en condo­mi­niums, mais au contraire uti­li­sés pour répondre à des besoins urgents. Ainsi, lorsque les chan­tiers fer­ro­viaires du CN (qui occupent un tiers de la super­fi­cie du quar­tier) ont été vendus au pro­mo­teur capi­ta­liste Vincent Chiara (pour la somme d’un dollar !), les orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires ont été scan­da­li­sées. S’est alors enga­gée une lutte de neuf ans dont l’aboutissement a été une vic­toire par­tielle, mais très impor­tante pour réser­ver 25 % des loge­ments à des fins sociales, annu­ler le projet de rem­pla­cer un parc par une route d’accès, et faire don à la com­mu­nauté du Bâtiment 7, ainsi que d’un mil­lion de dol­lars pour sa réno­va­tion[10].

La mise en commun d’une pro­priété privée de cette taille et de cette valeur n’aurait pas été pos­sible sans la créa­tion d’une com­mu­nauté-de-commun diver­si­fiée et durable et sans l’engagement dans une lutte à long terme. Le Collectif 7 à nous, créé en 2009 pour mener la cam­pagne d’expropriation du bâti­ment, était com­posé de repré­sen­tantes et de repré­sen­tants de groupes com­mu­nau­taires, de groupes d’économie sociale, de mili­tantes et mili­tants anti­au­to­ri­taires, d’artistes et d’un archi­tecte. Chacun des groupes était lui-même com­posé d’une diver­sité de per­sonnes, cha­cune pos­sé­dant des capa­ci­tés, de l’accès à de l’information, des rela­tions et de l’expérience.

Le 28 avril 2017, le trans­fert offi­ciel de la pro­priété a été agréé. Le Bâtiment 7 appar­tient main­te­nant à l’organisme sans but lucra­tif le Collectif 7 à nous[11]. La mis­sion du col­lec­tif a été défi­nie autour de la créa­tion d’un centre auto­nome auto­géré com­pre­nant des acti­vi­tés artis­tiques, cultu­relles, sociales et poli­tiques inter­dé­pen­dantes, qui contri­buent à l’émergence d’une éco­no­mie soli­daire et éco­lo­gique[12]. Au cours de la cam­pagne visant à rem­por­ter le bâti­ment, la com­mu­nauté-de-commun a orga­nisé de nom­breux remue-méninges, des assem­blées publiques et des opé­ra­tions popu­laires d’aménagement. La déli­bé­ra­tion éthique a porté sur l’accès aux espaces, leur uti­li­sa­tion et les avan­tages qu’ils repré­sentent pour les gens. Dans la foulée de cette pra­tique du commun, les gens, deve­nus pro­prié­taires d’un bâti­ment, en dehors d’une logique stricte de reven­di­ca­tion, se sont mis à tra­vailler ensemble, sui­vant plutôt une logique de l’acte[13], pour conce­voir un projet répon­dant à leurs besoins et désirs.

La conver­sion de la pro­priété a fina­le­ment débuté en jan­vier 2017 et elle va se dérou­ler en plu­sieurs phases. Le « pôle des ser­vices locaux et des pra­tiques col­la­bo­ra­tives » a ouvert ses portes au prin­temps 2018. Il com­prend cinq entre­prises col­lec­tives – un espace d’arcade et de recy­clage dirigé par des jeunes, une bras­se­rie diri­gée par des tra­vailleuses et des tra­vailleurs, une épi­ce­rie diri­gée par des membres, une fon­de­rie artis­tique coopé­ra­tive et une école d’art. Il com­prend éga­le­ment plu­sieurs ate­liers col­la­bo­ra­tifs auto­gé­rés : vélo, auto, bois, séri­gra­phie, céra­mique, impres­sion numé­rique, chambre noire. Il y a aussi des infra­struc­tures com­munes, dont notam­ment une salle poly­va­lente et un espace com­mu­nau­taire de tra­vail. Viendront par la suite le pôle famille et ser­vices de santé (gar­de­rie, maison de nais­sance, ser­vices de santé alter­na­tifs abor­dables) et le pôle agri­cul­ture urbaine et pro­duc­tion ali­men­taire (serre, pou­lets, che­vaux, cui­sine indus­trielle, pota­ger, ruelle verte et bleue, etc.).

Conflictualités, rapports, mise en commun

Pour chacun des cas étu­diés, il existe une com­mu­nauté-de-commun par­ti­cu­lière com­po­sée d’une variété d’actants, humains et non humains, qui évo­luent avec le temps. Ces com­mu­nau­tés sont ins­crites dans des rela­tions conflic­tuelles, des débats et des points de ten­sion concer­nant l’accès aux espaces, leur uti­li­sa­tion, le soin à leur appor­ter et la res­pon­sa­bi­lité qu’ils impliquent.

Jardin et pouvoirs publics

Bien que la Pointe liber­taire ne fasse géné­ra­le­ment pas confiance aux pou­voirs publics, nous avons néan­moins décidé de deman­der à l’administration de l’arrondissement d’assumer la res­pon­sa­bi­lité offi­cielle du jardin en chan­geant son zonage pour lui donner le statut de parc. Il s’agissait là d’une mesure stra­té­gique visant à ren­for­cer la com­mu­nauté-de-commun grâce à une légis­la­tion pro­tec­trice et, ce fai­sant, à rendre plus dif­fi­cile l’appropriation du jardin par les pro­mo­teurs immo­bi­liers pour les seuls pro­prié­taires de copro­prié­tés. Les auto­ri­tés publiques n’étaient cepen­dant pas inté­res­sées :

Bien que l’on dise être recon­nais­sant en géné­ral aux gestes de citoyens pour embel­lir la ville et que l’on consente même par­fois à les aider, ce geste-ci fait sour­ciller. « Il y a beau­coup de pro­vo­ca­tion dans cette his­toire », dit Claudette Lalonde, porte-parole de l’arrondissement. Pas ques­tion pour la Ville d’entretenir ce jardin, dit-elle. « On les ignore. On les laisse aller et c’est tout », ajoute-t-elle, en pré­ci­sant que l’arrondissement n’a pas « à se mêler de contro­verse poli­tique[14] ».

Non seule­ment les auto­ri­tés publiques nous ont igno­rés, mais elles ont éga­le­ment inter­féré avec le pro­ces­sus de mise en commun. On nous a demandé de reti­rer les buis­sons et les plantes, car les cols bleus devaient tout couper, comme chaque année. Nous avons refusé publi­que­ment et ils ne l’ont pas réel­le­ment fait.

Ainsi, la Pointe liber­taire a conti­nué, année après année, à orga­ni­ser des cor­vées de jar­di­nage, jusqu’à ce que le jardin devienne auto­suf­fi­sant. Les actants non humains n’avaient plus besoin d’une inter­ven­tion humaine pour s’épanouir dans ce pay­sage urbain – les buis­sons ont poussé et les plantes ont fleuri, tirant leur force des nutri­ments du sol deve­nus plus abon­dants après des années de com­pos­tage.

Quelques années plus tard, la Commission de l’électricité de Montréal a ins­tallé son équi­pe­ment lourd et ses maté­riaux direc­te­ment dans le jardin, écra­sant la majeure partie de la végé­ta­tion qui pros­pé­rait depuis près de dix ans. Outragés, les membres de La Pointe liber­taire ont écrit au maire et affi­ché des images du jardin sur les réseaux sociaux, accom­pa­gnées d’un appel aux auto­ri­tés de l’arrondissement pour qu’elles agissent. Le maire a répondu :

Le jardin sera remis à neuf aux frais de la Commission des ser­vices élec­triques de Montréal, l’instance qui a détruit le jardin […]. (Quelles sont) les varié­tés de plantes qui avaient été plan­tées au fil du temps par les citoyens, his­toire de remettre le jardin en état au mieux[15] ?

Au moment de la rédac­tion de ce texte, la Commission vient tout juste de se livrer à cet acte de sol­li­ci­tude. Et, incroya­ble­ment, les plantes dans le jardin ont recom­mencé à pous­ser, malgré la dévas­ta­tion.

Riposte antiraciste

La com­mu­nauté-de-commun a pris la res­pon­sa­bi­lité de la garde et du soin de la pein­ture murale. Elle a dû enga­ger une lutte pour repous­ser les ten­ta­tives de supré­ma­tistes blancs qui vou­laient éli­mi­ner la valeur d’inclusion et le mes­sage de jus­tice sociale qui sont au cœur du projet. Le moment le plus dra­ma­tique a eu lieu le 3 décembre 2013 :

Un acte clai­re­ment raciste a été commis la nuit der­nière à Pointe-Saint-Charles, alors que le visage d’une femme noire peinte sur un mur de sou­tè­ne­ment de la voie ferrée du CN a été van­da­lisé. L’acte vise clai­re­ment la com­mu­nauté noire car le/​la/​les van­dales n’ont touché que ce per­son­nage sur une murale de 400 mètres carrés[16].

En fait, les van­dales avaient soi­gneu­se­ment repeint le visage et la main de la femme, avec de la pein­ture blanche. Trois jours plus tard, le Collectif a repeint le visage et orga­nisé un ras­sem­ble­ment anti­ra­ciste dans la rue, à proxi­mité de la murale, avec beau­coup de monde. Parallèlement, et sans aucune coor­di­na­tion offi­cielle, d’autres membres de la com­mu­nauté se sont mobi­li­sés et ont mul­ti­plié les gestes : une ban­nière anti­fas­ciste sur le viaduc, des graf­fi­tis anti­ra­cistes sur les murs des bâti­ments et des trot­toirs, des mes­sages de soli­da­rité sur un pan­neau d’affichage atta­ché à des poteaux télé­pho­niques, des émis­sions de radio et des articles dans les médias grand public et alter­na­tifs. Au moment de la rédac­tion de ce texte, cinq ans plus tard, aucune autre attaque raciste contre la fresque n’a eu lieu. La com­mu­nauté-de-commun, elle-même forte et durable, a pu expul­ser les racistes de son sein, du moins pour le moment. Elle a pu le faire sans orga­ni­ser de réunions et de pro­ces­sus for­mels, car elle est com­po­sée d’une diver­sité d’acteurs, liés les uns aux autres par leur enga­ge­ment envers le mes­sage de jus­tice sociale qui est le fil conduc­teur de cette pein­ture murale, chacun ayant un sens des res­pon­sa­bi­li­tés. Face à cet acte raciste, il a été « décidé » que les racistes n’étaient pas les bien­ve­nus.

L’embourgeoisement insidieux

Maintenant que le bâti­ment appar­tient à une orga­ni­sa­tion à but non lucra­tif, les anciennes confron­ta­tions avec le pro­prié­taire capi­ta­liste ont évolué vers d’autres dyna­miques plus com­plexes, qui se détachent du « nous » et du « eux ». Les 70 membres actives et actifs de l’écosystème Bâtiment 7 forment la com­mu­nauté-de-commun actuelle ; beau­coup d’entre nous ont par­ti­cipé à l’un ou l’autre des groupes qui se trou­vaient dans les tran­chées pen­dant la bataille pour sécu­ri­ser le bâti­ment. Cette com­mu­nauté-de-commun recons­ti­tuée est désor­mais res­pon­sable du bâti­ment et de son infra­struc­ture com­mune. Nous avons inten­tion­nel­le­ment créé des struc­tures hori­zon­tales de prise de déci­sion et de ges­tion pour per­mettre une déli­bé­ra­tion éthique concer­nant la via­bi­lité, le déve­lop­pe­ment et l’utilisation de l’infrastructure et de l’espace, ainsi que la mis­sion du vivre-ensemble. Cette approche est inno­vante, basée sur les prin­cipes sui­vants :

Autogérer une pro­priété col­lec­tive enra­ci­née dans l’histoire popu­laire de Pointe-Saint-Charles.

Réaliser un pôle de ser­vices et d’activités artis­tiques, cultu­relles, sociales et poli­tiques en réponse aux besoins et désirs expri­més de longue date par la popu­la­tion du quar­tier.

Garantir l’accessibilité du lieu à tous et toutes, avec un parti pris affirmé pour les per­sonnes mar­gi­na­li­sées et appau­vries.

Créer un éco­sys­tème d’expérimentation et d’apprentissage pour pro­mou­voir l’autonomie, l’interdépendance, la com­plé­men­ta­rité et le par­tage de res­sources.

Pratiquer un mode de ges­tion démo­cra­tique hori­zon­tal et inclu­sif.

Être soli­daires et enga­gés envers d’autres luttes pour la jus­tice sociale et la réap­pro­pria­tion col­lec­tive de nos quar­tiers, de nos villes et de notre vivre-ensemble.

Bien que l’enjeu n’ait pas été nommé expli­ci­te­ment, les élé­ments en ita­lique, mis ensemble, reflètent notre posi­tion anti-embour­geoi­se­ment. Or, nous sommes conscients que notre beau projet peut faci­le­ment deve­nir une force d’embourgeoisement. Nous devons prendre acte du fait que les forces d’embourgeoisement, omni­pré­sentes, ne sont pas « exté­rieures à nous ». Ainsi un déve­lop­pe­ment en copro­priété énorme est prévu pour le lot adja­cent tandis que 33 % des familles du quar­tier consacrent plus de 30 % de leur revenu au loyer[17]. Des étu­diantes et des étu­diants louent des loge­ments aupa­ra­vant occu­pés par des familles de classe ouvrière qui ne peuvent plus se per­mettre de payer les loyers. Un projet de gale­rie d’art contem­po­rain et de rési­dence d’artiste pour­rait prendre pos­ses­sion d’une partie du bâti­ment, car il est prouvé que des pro­jets de ce genre attirent des artistes. La plu­part des per­sonnes qui veulent uti­li­ser l’espace de tra­vail par­tagé sont des tra­vailleuses et des tra­vailleurs auto­nomes de classe moyenne, alors que 37 % de la popu­la­tion se situe en des­sous du seuil de pau­vreté. Les membres du Bâtiment 7 sont majo­ri­tai­re­ment blancs[18], pen­dant que 25,1 % de la popu­la­tion s’identifie comme une mino­rité visible. La plu­part des membres ont un diplôme uni­ver­si­taire et béné­fi­cient du capi­tal sym­bo­lique qui leur est ainsi conféré, alors que 26,4 % des 15 ans et plus n’ont pas ter­miné leurs études secon­daires.

Chacune et chacun de nous attirent nos ami-e-s, qui sou­vent nous res­semblent, qui s’impliquent alors dans les ini­tia­tives diri­gées par les membres. Certains décident de démé­na­ger dans le quar­tier pour se rap­pro­cher du bâti­ment. Plusieurs pré­fèrent ache­ter des pro­duits bio­lo­giques et locaux et passer du temps dans des cafés bran­chés. Les pro­mo­teurs immo­bi­liers le savent, des maga­sins spé­cia­li­sés ouvrent. Les familles de la classe moyenne ainsi atti­rées trans­forment les mul­ti­plexes en mai­sons indi­vi­duelles, puis font pres­sion sur les pou­voirs publics pour inves­tir dans des pro­jets d’embellissement. La valeur des pro­prié­tés aug­mente. Les inves­tis­seurs achètent des biens immo­bi­liers, puis les revendent. Les pro­prié­taires de loge­ments loca­tifs refilent les aug­men­ta­tions de taxes à leurs loca­taires. Tout cela entraîne le dépla­ce­ment de celles et ceux qui ne peuvent plus se per­mettre d’y vivre ou qui ne se « sentent plus chez eux ».

L’« adver­saire » dans cette situa­tion est beau­coup plus dif­fi­cile à cerner que dans les cas du jardin et de la murale. Cela met en lumière la com­plexité des rela­tions en jeu dans la pra­tique du commun. Sachant qu’un éco­sys­tème diver­si­fié sera plus résis­tant et plus durable, nous concluons que la capa­cité du Bâtiment 7 à ralen­tir les forces d’embourgeoisement dans les années à venir dépen­dra des efforts actuels pour accroître la diver­si­fi­ca­tion de sa com­mu­nauté-de-commun. Cela vien­dra éga­le­ment de notre enga­ge­ment à rendre les espaces accueillants, à créer des condi­tions pour qu’une diver­sité de per­sonnes puisse se sentir « chez elles », et ce, malgré les incon­forts et ten­sions qui émergent de tout chan­ge­ment dans les codes cultu­rels.

En guise de conclusion : notre révolution

Dans chacun des exemples pré­sen­tés, dif­fé­rents types de pro­prié­tés sont trans­for­més en com­muns. Pour chacun, une com­mu­nauté-de-commun assume la res­pon­sa­bi­lité de leurs soins et édicte des espaces plus ou moins for­mels de déli­bé­ra­tion éthique. Dans ces espaces, les acteurs négo­cient l’accès aux espaces, leur uti­li­sa­tion et les avan­tages qu’ils pré­sentent. En raison de la diver­sité des acteurs, ces dis­cus­sions éthiques prennent tou­jours la forme de négo­cia­tions-débats-ten­sions. Certains acteurs – les auto­ri­tés de l’arrondissement, la Commission élec­trique de Montréal, le pro­prié­taire capi­ta­liste des chan­tiers fer­ro­viaires du CN – sont puis­sants, faciles à iden­ti­fier et donc à cibler. Le pou­voir des autres, comme le voisin raciste ou le « gen­tri­fi­ca­teur » qui se cache à l’intérieur de nous, est moins évident et, par consé­quent, moins facile à cerner. Chacun de ces acteurs est entré dans la com­mu­nauté-de-commun – indé­pen­dam­ment du statut juri­dique de la pro­priété – et ainsi, il a pu pro­vo­quer des ravages, des crises, de la colère et de la peur. Dans chaque cas, la com­mu­nauté-de-commun a pu agir, orga­ni­ser et prendre des mesures pour répa­rer et recons­ti­tuer les com­muns.

Le pro­ces­sus de mise en commun n’est donc jamais ter­miné. Dans tous les exemples, la com­mu­nauté ne peut jamais bais­ser la garde. Ne peut jamais se repo­ser. Si nous ne fai­sons pas pres­sion sur la direc­tion de l’arrondissement, le jardin pourra être vendu à un pro­mo­teur capi­ta­liste pour embel­lir un projet de condo­mi­niums. Si nous ces­sons de prêter atten­tion, le CN pour­rait un jour déci­der de reti­rer la pein­ture murale pour répa­rer une fis­sure dans le ciment. Si nous vou­lons déve­lop­per des entre­prises finan­ciè­re­ment viables dans le Bâtiment 7 tout en met­tant de côté les pré­oc­cu­pa­tions concer­nant le poten­tiel d’embourgeoisement de notre projet, nous aurons raté une occa­sion d’élargir le spectre des pra­tiques non capi­ta­listes et non oppres­sives. De toute évi­dence, le commun, la mise en commun, la pra­tique du commun sont un pro­ces­sus continu de négo­cia­tion-ten­sion, d’action col­lec­tive et de (re)constitution.

À l’avenir, la dura­bi­lité de cha­cune de ces com­mu­nau­tés dépen­dra de leur diver­sité et de leur capa­cité à s’adapter aux chan­ge­ments tout en conti­nuant à résis­ter aux pro­ces­sus d’exploitation et d’oppression. Plus la com­mu­nauté sera diver­si­fiée, plus elle aura des chances de se recons­truire face à des forces désta­bi­li­sa­trices. Des êtres humains de tous hori­zons, s’unissant aux autres plus-qu’humains pour élar­gir le spectre des espaces libé­ra­teurs, des lieux, des manières d’être, de faire, de penser ensemble. Chacun des acteurs fai­sant partie de cette toile est connecté aux autres, « ailleurs ». Une com­mu­nauté durable est celle qui se pro­jette sur sept géné­ra­tions en avant et sept géné­ra­tions en arrière. On y explore des com­pé­tences, on les accu­mule et on les par­tage. Des pra­tiques hori­zon­tales et démo­cra­tiques sont déve­lop­pées, expé­ri­men­tées et ins­ti­tu­tion­na­li­sées. Les his­toires qu’on raconte voyagent à tra­vers le temps et l’espace, ins­pi­rant les autres, par­tout, main­te­nant. Les com­mu­nau­tés réa­lisent qu’un « commun est inter­con­necté avec un autre et qu’un “nous” spé­ci­fique dépend de dif­fé­rents “nous” consti­tués[19] ». C’est notre révo­lu­tion.

Anna Kruzynski Chercheuse enga­gée et pro­fes­seure à l’École des Affaires publiques et com­mu­nau­taires de l’Université Concordia[1]

Post-script

Pointe-Saint-Charles et Teiontiakon

La des­truc­tion des com­muns autoch­tones est sur­ve­nue par l’intrusion des com­muns colo­niaux en Amérique du Nord : « Les terres étaient défri­chées et déli­mi­tées par les colons, les autoch­tones étaient géné­ra­le­ment exclus[20] ». L’histoire des com­muns colo­niaux à Pointe-Saint-Charles (Teiontiakon) com­mence par la trans­for­ma­tion du marais – un lieu de chasse et de pêche pour les Kanien’kehá : ka (Kahnawake), expro­prié, au profit des colons à des fins agri­coles et rési­den­tielles, puis, pour le déve­lop­pe­ment indus­triel. Aujourd’hui encore, les com­muns sont consti­tués en ter­ri­toires non cédés ou contes­tés. Et dif­fé­rentes com­mu­nau­tés-de-commun, qui se recoupent par­fois, peuvent récla­mer la res­pon­sa­bi­lité de la même pro­priété. C’est, et cela va rester, un défi de faire en sorte que tout un chacun, y com­pris les Kanien’kehá : ka, puissent trou­ver leur chemin ensemble.


  1. Cet article est une ver­sion réduite et tra­duite du cha­pitre « Commoning pro­perty in the city », soumis à J.K. Gibson-Graham et Kelly Dombroski (dir.), Handbook of Diverse Economies, Cheltenham, Edward Elgar Publishing (en pré­pa­ra­tion).
  2. Mario Blaser cité dans Arturo Escobar, « Commons in the plu­ri­verse », dans David Bollier et Silke Helfrich (dir.), Patterns of Commoning, Amherst (MA), Off the Commons Books, 2015.
  3. Pierre Dardot et Christian Laval, Commun. Essai sur la révo­lu­tion au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.
  4. J.K. Gibson-Graham, Jenny Cameron et Stephen Healy, Take Back the Economy. An Ethical Guide for Ttransforming Communities, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2013.
  5. Dans Ash Amin et Philip Howell (dir.), Releasing the Commons, Londres, Routledge, 2016.
  6. Anna Kruzynski et Eric Shragge, « Getting orga­ni­sed. Anti-poverty orga­ni­sing and social citi­zen­ship in the 1970s », Community Development Journal. An International Forum, vol. 34, n° 4, 1999 et Karine Triollet, « Une décen­nie de luttes urbaines à Pointe-Saint-Charles. Vers une réap­pro­pria­tion citoyenne », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 10, 2013.
  7. Agence de presse libre de la Pointe, « Succès de l’opération action jar­di­nière auto­nome », 2007, <http://​archive​.lapoin​te​li​ber​taire​.org/​n​o​d​e​/​3​0​7​.html>.
  8. Agence de presse libre de la Pointe, « Nos voi­sins ont pris en charge le Jardin de la Liberté ! De l’herbe à poux à l’espace vert col­lec­tif », blogue de La Pointe liber­taire, 11 juillet 2011, <http://​archive​.lapoin​te​li​ber​taire​.org/​n​o​d​e​/​1​6​4​6​.html>.
  9. Voir les photos : <http://​lecol​lec​ti​fau​pied​du​mur​.tumblr​.com/​p​o​s​t​/​6​3​3​7​5​7​2​3​8​3​4​/​2​1​-​s​e​p​t​e​m​b​r​e​-​2​0​1​3​-​v​e​r​n​i​s​s​a​g​e​-​d​e​-​l​o​e​u​v​r​e​-​m​urale>.
  10. Action-Gardien, Redéveloppement des anciens ter­rains du CN : 9 ans de mobi­li­sa­tion citoyenne, des gains pour Pointe-Saint-Charles, com­mu­ni­qué, 18 octobre 2012, < https://​ccpsc​.qc​.ca/​e​n​/​n​o​d​e/283>.
  11. Marcel Sévigny, « Le B7 : ces­sion “offi­cielle” et quelques leçons d’une lutte exem­plaire », blogue de La Pointe liber­taire, 29 avril 2017, <http://​www​.lapoin​te​li​ber​taire​.org/​?​p​=1593>.
  12. < http://​www​.bati​ment7​.org/​q​u​i​-​s​o​m​m​e​s​-​nous/>.
  13. Rachel Sarrasin, Anna Kruzynski, Sandra Jeppesen et Émilie Breton, « Radicaliser l’action col­lec­tive : por­trait de l’option liber­taire au Québec », Lien social et Politiques, n° 75, 2016, 218-243.
  14. Rima Elkouri, « L’anarchie fleu­rie de Pointe-Saint-Charles », La Presse, 30 juillet 2008.
  15. Benoît Dorais, com­men­taire sur la page Facebook d’Anna Kruzynski, 2017.
  16. Le Collectif Au pied du mur, « Vandalisme raciste sur la murale : Au pied du mur riposte rapi­de­ment », 7 décembre 2013.
  17. Action-Gardien, Portrait de quar­tier 2015, <http://​action​gar​dien​.org/​s​i​t​e​s​/​a​c​t​i​o​n​g​a​r​d​i​e​n​.​o​r​g​/​f​i​l​e​s​/​P​o​r​t​r​a​i​t​.​Q​u​a​r​t​i​e​r​.​2​0​1​5​.​1​1​.​1​8​.​P​A​G​E​_.pdf>.
  18. Ville de Montréal, Profil socio­dé­mo­gra­phique de Pointe-Saint-Charles, Direction Culture, Sports, Loisirs et Développement social et Division de la Culture et des Bibliothèques, 2015.
  19. Gibson-Graham, Cameron et Healy, op. cit.
  20. Allan Greer, « Commons and enclo­sure in the colo­ni­sa­tion of North America », The American Historical Review, vol. 117, n° 2, 2012.

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