Le combat pour la « démocratie réelle » au cœur de « Occupy Wall Street »

Le campement du Sud de Manhattan répond à l’échec de la représentation

Par , Mis en ligne le 22 octobre 2011

Le mou­ve­ment Occupy Wall Street, qui s’étend dans l’ensemble des États-Unis, ne porte pas que des reven­di­ca­tions éco­no­miques. Il s’inscrit dans un cycle plus vaste, qui, de la place Tahrir à la Puerta del Sol, pose la ques­tion du dépas­se­ment du sys­tème poli­tique repré­sen­ta­tif.

Les mani­fes­ta­tions orga­ni­sées sous l’étendard « Occupy Wall Street » ne trouvent pas un écho auprès de nom­breuses per­sonnes uni­que­ment parce qu’elles donnent voix à un sen­ti­ment géné­ra­lisé d’injustice éco­no­mique, mais aussi, et peut-être sur­tout, parce qu’elles expriment des reven­di­ca­tions et des aspi­ra­tions poli­tiques. En se pro­pa­geant du Sud de Manhattan aux villes et com­munes de l’ensemble des États-Unis, les mobi­li­sa­tions ont mis en évi­dence la réa­lité et la pro­fon­deur de l’indignation contre l’avidité des entre­prises et les inéga­li­tés éco­no­miques. La révolte contre le manque – ou l’échec – de la repré­sen­ta­tion poli­tique n’est pas moins impor­tante. L’enjeu n’est pas tant de savoir si cet homme ou telle femme poli­tiques, ou tel parti, est inef­fi­cace ou cor­rompu (même s’il s’agit d’une ques­tion impor­tante) mais de se deman­der si le sys­tème poli­tique repré­sen­ta­tif dans son ensemble est inadapté. Ce mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion pour­rait, voire devrait, se trans­for­mer en un véri­table pro­ces­sus démo­cra­tique consti­tuant.

La face poli­tique de la mobi­li­sa­tion Occupy Wall Street appa­raît lorsque l’on la replace aux côtés des autres « cam­pe­ments » de l’année passée. Ils forment ensemble un cycle de lutte émergent. Dans de nom­breux cas, les lignes d’influence sont expli­cites. Occupy Wall Street trouve son ins­pi­ra­tion dans les cam­pe­ments sur les prin­ci­pales places d’Espagne, qui ont débu­tés le 15 Mai, et fai­saient eux-mêmes suite à l’occupation de la place Tahrir, au Caire, plus tôt dans l’hiver. Il convient d’ajouter à cette suc­ces­sion de mobi­li­sa­tions une série d’événements paral­lèles, telles que les mani­fes­ta­tions récur­rentes devant le siège du Parlement du Wisconcin, l’occupation de la place Syntagma à Athènes, et les cam­pe­ments de tentes israé­liens en faveur de la jus­tice éco­no­mique. Le contexte dif­fère bien sûr d’une mobi­li­sa­tion à l’autre, et elles ne consti­tuent en rien de simples répé­ti­tions de ce qui s’est passé ailleurs. Chacun de ces mou­ve­ments est plutôt par­venu à tra­duire quelques élé­ments com­muns dans son contexte spé­ci­fique.

La nature poli­tique du cam­pe­ment de la place Tahrir, de même que le fait que les mani­fes­tants ne pou­vaient en aucune manière être repré­sen­tés par le régime en place appa­rais­sait comme évident. La reven­di­ca­tion « Moubarak dégage » s’est avérée suf­fi­sam­ment forte pour englo­ber toutes les autres ques­tions. Dans les cam­pe­ments qui sui­virent Puerta del Sol à Madrid et Plaça Catalunya à Barcelone, la cri­tique de la repré­sen­ta­tion poli­tique était plus com­plexe. Les mobi­li­sa­tions espa­gnoles ont ras­sem­blé un vaste ensemble de reven­di­ca­tions éco­no­miques – ayant trait à de la dette, au loge­ment, ou encore à l’éducation – mais leur « indi­gna­tion », que les médias espa­gnols ont très vite iden­ti­fiée comme étant l’affect les défi­nis­sant, était clai­re­ment tour­née vers un sys­tème poli­tique inca­pable de répondre à ces pro­blèmes. Face au sub­ter­fuge démo­cra­tique du sys­tème poli­tique repré­sen­ta­tif actuel, les mani­fes­tants ont choisi pour slogan prin­ci­pal « Democracia Real Ya » – « démo­cra­tie réelle main­te­nant ».

Occupy Wall Street doit de ce fait être com­pris comme un déve­lop­pe­ment sup­plé­men­taire, voire comme une per­mu­ta­tion de ces reven­di­ca­tions poli­tiques. L’un des mes­sages qui res­sort clai­re­ment de ces mobi­li­sa­tions, c’est, bien sûr, que les ban­quiers et les indus­tries de la finance ne nous repré­sentent en aucune manière : ce qui est bon pour Wall Street n’est assu­ré­ment pas bon pour le pays (ou le monde). Un échec plus signi­fi­ca­tif de la repré­sen­ta­tion doit cepen­dant être attri­bué aux hommes et femmes poli­tiques, ainsi qu’aux partis poli­tiques, char­gés de repré­sen­tés les inté­rêts du peuple, et qui, en réa­lité, repré­sentent bien plus sim­ple­ment les banques et les créan­ciers. Un tel constat débouche sur une ques­tion en appa­rence naïve et basique : la démo­cra­tie n’est-elle pas censée être le pou­voir du peuple sur la polis – c’est-à-dire sur l’ensemble de la vie sociale et éco­no­mique ? Il semble pour­tant que la poli­tique est deve­nue l’auxiliaire des inté­rêts éco­no­miques et finan­ciers.

En insis­tant sur la nature poli­tique des mani­fes­ta­tions Occupy Wall Street, nous n’entendons pas les faire ren­trer pure­ment et sim­ple­ment dans les termes des que­relles entre Républicains et Démocrates, ou dans les déboires du gou­ver­ne­ment Obama. Si le mou­ve­ment se pour­suit et gran­dit, il pour­rait bien sur contraindre la Maison Blanche ou le Congrès à prendre de nou­velles mesures, et il pour­rait même deve­nir un élé­ment de conflit lors du cycle de l’élection pré­si­den­tielle à venir. Mais les gou­ver­ne­ments d’Obama et de George W. Bush sont tous deux à l’origine de ren­floue­ment de banques, le manque de repré­sen­ta­tion que sou­lignent les mani­fes­ta­tions concerne donc les deux partis. Dans ce contexte, l’appel espa­gnol à une « démo­cra­tie réelle main­te­nant » résonne comme étant à la fois urgent et com­plexe.

Si ces dif­fé­rents cam­pe­ments de pro­tes­ta­tion, du Caire et de Tel Aviv à Athènes, Madison, Madrid et désor­mais New York, expriment ensemble un mécon­ten­te­ment vis-à-vis des struc­tures exis­tantes de repré­sen­ta­tion poli­tique, qu’offrent-ils comme alter­na­tive ? Quelle est cette « démo­cra­tie réelle » qu’ils pro­posent ?

L’indice le plus mani­feste se trouve dans l’organisation interne de ces mou­ve­ments eux-mêmes – en par­ti­cu­lier dans la manière dont ces cam­pe­ments expé­ri­mentent de nou­velles pra­tiques démo­cra­tiques. Ces mou­ve­ments se sont déve­lop­pés en adop­tant ce que nous appe­lons une « forme mul­ti­tude » et se carac­té­risent par des assem­blées fré­quentes et des struc­tures de déci­sion par­ti­ci­pa­tives. (Il est impor­tant de recon­naître ici que Occupy Wall Street, comme beau­coup d’autres mobi­li­sa­tions ont éga­le­ment des racines réelles dans les mou­ve­ments de mobi­li­sa­tion mon­diaux, de Seattle en 1999 à Gènes en 2001, voire au-delà).

Beaucoup de choses ont été dites sur la manière dont les médias sociaux comme Facebook et Twitter sont uti­li­sés sur ces cam­pe­ments. Les dis­po­si­tifs de type réseau ne créent bien sûr pas les mou­ve­ments, mais ils sont des outils adap­tés, parce qu’ils cor­res­pondent en partie aux struc­tures hori­zon­tales réti­cu­laires et aux expé­ri­men­ta­tions démo­cra­tiques des mou­ve­ments eux-mêmes. Pour le dire autre­ment, Twitter n’est pas uni­que­ment utile pour annon­cer un évé­ne­ment mais éga­le­ment pour sonder les inten­tions d’une large assem­blée sur une déci­sion pré­cise en temps réel.

N’attendez donc pas de ces cam­pe­ments, qu’ils forment des lea­ders ou des repré­sen­tants poli­tiques. Aucun Martin Luther King, Jr. n’émergera des occu­pa­tions de Wall Street et d’ailleurs. Pour le meilleur ou pour le pire – et nous sommes évi­dem­ment de deux qui le prennent comme un déve­lop­pe­ment pro­met­teur – ce cycle de mou­ve­ments s’exprimera à tra­vers des struc­tures par­ti­ci­pa­tives et hori­zon­tales, sans repré­sen­tants. De telles expé­ri­men­ta­tions de petite-échelle dans l’organisation démo­cra­tique devront bien sûrs être bien plus déve­lop­pés, pour qu’ils puissent arti­cu­ler des modèles effi­caces d’alternative sociale. Ils sont cepen­dant dès à pré­sent des expres­sions fortes de l’aspiration à une « démo­cra­tie réelle ».

Face à la crise et voyant bien la manière dont elle est gérée par le sys­tème poli­tique actuel, les jeunes qui peuplent les dif­fé­rents cam­pe­ments ont, avec une matu­rité inat­ten­due, com­mencé à poser une ques­tion com­plexe : si la démo­cra­tie – c’est-à-dire la démo­cra­tie que nous avons reçue – titube sous les bour­rasques de la crise éco­no­mique, et qu’elle est impuis­sante à défendre les volon­tés et les inté­rêts de la mul­ti­tude, peut-être est-ce le moment de consi­dé­rer que cette forme de démo­cra­tie est obso­lète.

Si les forces de la for­tune et de la finance ont réussi a domi­ner des ins­ti­tu­tions cen­sé­ment démo­cra­tiques, incluant la Constitution des États-Unis, n’est-il pas aujourd’hui pos­sible, sinon néces­saire de pro­po­ser et de construire de nou­velle formes consti­tu­tion­nelles qui ouvri­raient des ave­nues pour reprendre le projet de recherche du bon­heur col­lec­tif ? Avec de tels rai­son­ne­ments et de telles reven­di­ca­tions, qui sont déjà bien vivantes dans les cam­pe­ments de la Méditerranée et d’Europe, les mobi­li­sa­tions qui s’étendent depuis Wall Street à tra­vers les Etats-Unis montrent le besoin d’un nou­veau pro­ces­sus démo­cra­tique consti­tuant.

Traduction de l’anglais par Nicolas Haeringer – mou​ve​ments​.info
Publié ini­tia­le­ment sur : http://​www​.forei​gnaf​fairs​.com

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