Le colonialisme d’hier à aujourd’hui

Pierre Beaudet participera à l’université populaire des NCS les 20-23 août prochain

Par Mis en ligne le 15 mai 2015

Au tour­nant du dix-neu­vième siècle, l’Afrique acquiert une nou­velle impor­tance alors que s’accélère la course aux res­sources entre les rivaux impé­ria­listes. Réunis à Berlin en 1885, les Européens découpent le conti­nent en zones d’influence pour mettre la main sur les riches res­sources minières et agri­coles. Les Africains sont soumis à une pré­da­tion de nature ter­ro­riste, comme au Congo, ce conduit à la mort des mil­lions de per­sonnes. Des géno­cides sont per­pé­trés un peu par­tout.

L’esclavage est délaissé pour être rem­placé par un sys­tème de tra­vail forcé.

Malheureusement, les mou­ve­ments socia­listes de l’époque ne s’engagent pas sur le ter­rain de la lutte anti­co­lo­niale et anti-impé­ria­liste. En réa­lité, il sévit dans ces mou­ve­ments une conscience tron­quée, basée sur le fait que le capi­ta­lisme repré­sente un « pro­grès inévi­table », une sorte de « marche irré­sis­tible de l’histoire ». Le col­la­bo­ra­teur de Marx, Friedrich Engels, estime que « des peuples qui n’ont jamais eu leur propre his­toire, qui passent sous la domi­na­tion étran­gère à partir du moment où ils accèdent au stade le plus pri­mi­tif et le plus bar­bare de la civi­li­sa­tion, ou qui ne par­viennent à ce pre­mier stade que contraints et forcés par un joug étran­ger, n’ont aucune via­bi­lité ».

L’écrasement de la révolte en Algérie, affirme-t-il, est une chose posi­tive, puisque les Bédouins sont une « nation de voleurs ». Plus tard, sous l’égide de la Deuxième Internationale, les socia­listes col­la­borent à « civi­li­ser » les nations bar­bares. Avec la révo­lu­tion des soviets en 1917 cepen­dant, le monde bas­cule. La nou­velle Union sovié­tique renonce à tous les trai­tés colo­niaux éta­blis par l’ancien régime. Des liens sont créés avec les mou­ve­ments de libé­ra­tion en Asie. À Bakou se tient en 1920 le « Premier Congrès des peuples de l’Orient » où sont pré­sents 2500 délé­gués venus de Chine, de l’Inde, de Turquie, de Perse.

Le socia­liste qui, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, défend la situa­tion pri­vi­lé­giée de cer­taines nations au détri­ment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colo­nial, qui admet des droits entre les hommes de race et de cou­leur dif­fé­rentes ; qui aide la bour­geoi­sie de la métro­pole à main­te­nir sa domi­na­tion sur les colo­nies au lieu de favo­ri­ser l’insurrection armée de ces colo­nies – ce « socia­liste », loin de pou­voir pré­tendre au mandat et à la confiance du pro­lé­ta­riat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre.

Le rebond de l’histoire

Après la Deuxième Guerre mon­diale, la révo­lu­tion chi­noise, à la fois anti-impé­ria­liste et anti­féo­dale, inau­gure un cycle des grands mou­ve­ments d’émancipation sociale et natio­nale. Réunis à Bandung (Indonésie) en 1955, des États indé­pen­dants et des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale s’érigent en troi­sième pôle dans une géo­po­li­tique mon­diale domi­née par l’affrontement entre les États-Unis et l’Union sovié­tique. Au tour­nant des années 1960, ces mou­ve­ments se radi­ca­lisent et défi­nissent un agenda de trans­for­ma­tion radi­cale. En Amérique du Sud, cette insur­rec­tion contre le contrôle impé­ria­liste connait un rebond imprévu à Cuba (1959).

Dans son « Message à la Tricontinentale » (une orga­ni­sa­tion fondée à Cuba pour coor­don­ner les luttes), Che Guevara déclare qu’il faut se battre : « Le rôle qui nous revient à nous, exploi­tés et sous-déve­lop­pés du monde, c’est d’éliminer les bases de sub­sis­tance de l’impérialisme : nos pays oppri­més, d’où ils tirent des capi­taux, des matières pre­mières, des tech­ni­ciens et des ouvriers à bon marché et où ils exportent de nou­veaux capi­taux des armes et toutes sortes d’articles, nous sou­met­tant à une dépen­dance abso­lue ». Dans les années 1970, le mou­ve­ment anti-impé­ria­liste et anti­co­lo­nia­liste conti­nue d’avancer à tra­vers les vic­toires mar­quées en Angola, au Mozambique, au Nicaragua. Le dis­po­si­tif impé­ria­liste est menacé de dis­lo­ca­tion devant la montée des résis­tances. Après une période d’instabilité, les États-Unis se remettent sur un mode offen­sif dans les années 1980.

Le colo­nia­lisme aujourd’hui

Dans le sillon de la guerre sans fin se déploie aujourd’hui une véri­table entre­prise de recon­quête d’un vaste « arc des crises » qui tra­verse l’Asie jusqu’à l’Afrique en pas­sant par le Moyen-Orient. Au début, les États-Unis pen­saient occu­per mili­tai­re­ment cette zone et pro­cé­der à une « réin­gé­nie­rie » poli­tique, sociale, éco­no­mique. C’était sans comp­ter sur les résis­tances qui ont empê­ché ce plan de se réa­li­ser, notam­ment en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Palestine. Devant tant de points de blo­cage, les domi­nants res­sortent un cer­tain nombre de vieilles recettes. Le regain d’un néo­na­tio­na­lisme de droite couplé à l’hostilité entre­te­nue face aux Arabes et aux musul­mans s’ajoute à une remon­tée du racisme anti-immi­grant.

L’idéologie der­rière cela est de pré­sen­ter la « menace » d’un ennemi à la fois « inté­rieur » et « exté­rieur », anti­no­mique avec les « valeurs » du capi­ta­lisme et de la démo­cra­tie libé­rale où les zones sans droit de Gaza, Bagdad, Kaboul se com­binent aux quar­tiers immi­grants ghet­toï­sés dans les grandes villes capi­ta­listes. On en vient à une autre facette de la « guerre sans fin » dans le domaine de la culture et des médias. Les lubies du poli­ti­co­logue conser­va­teur Samuel Huntingdon reviennent à la mode, dans le sens d’une « guerre de civi­li­sa­tions » où le camp « occi­den­tal » doit se défendre dans une confron­ta­tion sans fin et sans merci.

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