LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Le climatoscepticisme sous l’aile de la droite radicale

État des lieux

Par Mis en ligne le 07 septembre 2020

Dans le meilleur des mondes, on rejet­te­rait le cli­ma­tos­cep­ti­cisme du revers de la main. Nier la science avec autant d’acharnement ne mérite pas tant d’attention. Mais les pro­grès de cette ten­dance dans l’opinion publique ont fait des ravages. Au point de contri­buer à faire élire, dans deux des pays les plus puis­sants du monde, les États-Unis et le Brésil, des cli­ma­tos­cep­tiques notoires, avec un gigan­tesque pou­voir de nui­sance. Nous en res­sen­ti­rons les consé­quences à long terme. Combattre cette ten­dance devient alors un enjeu vital.

Il existe plu­sieurs types de cli­ma­tos­cep­tiques, mais rame­nons-les à deux caté­go­ries. D’abord le citoyen lambda qui, pour diverses rai­sons, a ten­dance à se nour­rir de théo­ries plus ou moins cré­dibles, et qui par­vient à croire que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique causé par l’être humain est une théo­rie dis­cu­table. Certains d’entre eux nient féro­ce­ment alors que d’autres entre­tiennent un sérieux doute.

Puis, il y a les cli­ma­tos­cep­tiques par inté­rêt. Ceux-là ont cal­culé que refu­ser d’admettre la réa­lité des chan­ge­ments cli­ma­tiques leur per­met­tra d’encaisser des mil­liards de dol­lars. L’accumulation de pro­fits immé­diats vaut beau­coup mieux que des spé­cu­la­tions sur l’avenir de l’humanité. Nier les chan­ge­ments cli­ma­tiques, c’est vendre plus d’énergie fos­sile, limi­ter les règle­men­ta­tions qui font entrave à ce marché, ne pas avoir à assu­mer les impor­tantes exter­na­li­tés liées à ce com­merce.

Plusieurs cher­cheurs et cher­cheuses ont com­paré, à juste titre, la stra­té­gie de ce cli­ma­tos­cep­ti­cisme à celle des com­pa­gnies de ciga­rettes semant le doute sur les effets nocifs de leurs pro­duits sur la santé, afin de conti­nuer à en vendre tou­jours plus. Il s’agit là d’une manœuvre cynique et sans scru­pules, comme permet de le consta­ter un mémo interne de la com­pa­gnie Brown & Williamson : « Notre pro­duit, c’est le doute, car c’est le meilleur moyen de riva­li­ser avec la somme de faits et d’informations qui occupe l’esprit du grand public. C’est aussi le moyen d’établir qu’il existe une contro­verse[1] ».

Financer le climatoscepticisme

Fabriquer un tel déni, allant si ouver­te­ment à l’encontre de la recherche scien­ti­fique, demande d’importants inves­tis­se­ments pour qu’il puisse être effi­cace. Ce qui n’est certes pas un obs­tacle pour ceux qui seront les plus impor­tantes sources de finan­ce­ment de cette fraude scien­ti­fique : Exxon Mobil, la plus grande com­pa­gnie pétro­lière et les frères Charles et David Koch, mil­liar­daires à la tête de Koch Industries, un conglo­mé­rat spé­cia­lisé dans le raf­fi­nage du pétrole, les pro­duits chi­miques, les pro­duits déri­vés du pétrole.

L’attitude d’Exxon Mobil est d’autant plus inac­cep­table que l’entreprise a été l’une des pre­mières à recon­naître la réa­lité des chan­ge­ments cli­ma­tiques et a même financé de la recherche sur le sujet. Puis, à partir de 1990, elle a brus­que­ment changé de cap. Son offen­sive a été spec­ta­cu­laire. Selon l’Union of Concerned Scientifics, elle aurait donné 16 mil­lions de dol­lars, entre 1998 et 2005, à au moins 43 orga­ni­sa­tions remet­tant en cause la réa­lité des chan­ge­ments cli­ma­tiques. Des porte-paroles de la com­pa­gnie ont nié publi­que­ment que le réchauf­fe­ment de la Terre était un pro­blème majeur. Pendant 15 ans, la firme s’est payé de la publi­cité néga­tion­niste dans les prin­ci­paux jour­naux état­su­niens et les a bom­bar­dés de com­mu­ni­qués[2]. Selon le site Carbon Brief, Exxon Mobil n’a pas craint de sou­doyer des scien­ti­fiques pour nier les faits recon­nus par la quasi-tota­lité de leurs col­lègues : plus de 900 articles auraient été sub­ven­tion­nés par l’entreprise, avec comme « cher­cheur » cham­pion, un dénommé Sherwood B. Idso, auteur de 7 % de ces textes et pré­sident du Center for the Study of Carbon Dioxide and Global Change, lui-même financé en grande partie par Exxon.

La contri­bu­tion des frères Koch est moins pré­cise tant ceux-ci ont semé à tout vent, débour­sant d’importantes sommes pour les causes les plus conser­va­trices, mais aussi pour la culture, afin de se donner une bonne image. Leur impli­ca­tion dans la néga­tion des chan­ge­ments cli­ma­tiques n’est pas sti­mu­lée uni­que­ment par leurs inté­rêts finan­ciers, mais aussi par leur adhé­sion sans réserve et pas­sion­née à l’idéologie liber­ta­rienne – dont la pro­pa­ga­tion leur permet de faire croître leur for­tune, l’une des plus impor­tantes au monde[3]. Le site KOCH CA$H, qui s’est donné comme mandat de démon­trer l’influence des deux frères, pré­sente une ana­lo­gie qui a beau­coup cir­culé : les frères Koch sont com­pa­rés à une pieuvre avec ses mul­tiples ten­ta­cules[4]. Le nombre d’organisations finan­cées par la fra­trie est phé­no­mé­nal. Cela va de la recherche scien­ti­fique aux fausses orga­ni­sa­tions popu­laires (grass­root), aux lob­byistes, aux col­la­bo­ra­teurs dans le milieu de la jus­tice, aux think tanks (parmi les plus connus, le CATO Institute, l’Heritage Fondation, le Fraser Institute).

La néga­tion des chan­ge­ments cli­ma­tiques est l’une de leurs plus impor­tantes batailles, avec celle contre un sys­tème de santé public. Selon Greenpeace, entre 2007 et 2017, les frères Koch auraient donné près de 130 mil­lions de dol­lars à 92 orga­ni­sa­tions pour contre­dire les experts du climat, un mon­tant qui dépasse les dons d’Exxon. L’effet de mar­tè­le­ment, pro­vo­qué par un pareil arse­nal de pro­pa­gande et de recherches pseudo-scien­ti­fiques et pro­duit par des orga­nismes aux noms d’apparence res­pec­table, a fini par mar­quer l’esprit d’un vaste public. Bien qu’il soit dif­fi­cile de démon­trer concrè­te­ment l’effet de ces publi­ca­tions et de cette pré­sence média­tique, il n’en reste pas moins qu’en 2013 aux États-Unis, seule­ment 40 % de la popu­la­tion consi­dère que les chan­ge­ments cli­ma­tiques sont un pro­blème sérieux[5] – un pour­cen­tage qui atteint 59 % en 2018. Cette pro­pa­gande a aussi ses effets à l’étranger, alors que l’influence des États-Unis conti­nue à être impor­tante et alors que les orga­ni­sa­tions finan­cées par les frères Koch ont aussi des rami­fi­ca­tions à l’extérieur du pays.

Exxon et les frères Koch pro­fitent du pres­tige asso­cié à leur puis­sance et à leur for­tune, ce qui donne encore plus d’impact aux idées qu’ils dif­fusent. Leur scep­ti­cisme ali­mente une grande chaîne d’intérêts qui pro­fite d’une pareille néga­tion de la science. D’abord les entre­prises qui leur sont direc­te­ment reliées. Mais aussi les fabri­cants d’automobiles et l’industrie de la publi­cité qui se nour­rit de reve­nus tirés de ces der­nières et de ses conces­sion­naires. En pro­fitent éga­le­ment les médias qui se financent en grande partie par la publi­cité. Sans oublier les mar­chés finan­ciers qui spé­culent sur la valeur des éner­gies fos­siles, une grande source de reve­nus. Et portés par ce mou­ve­ment, des citoyens et citoyennes ordi­naires reprennent ces idées néga­tion­nistes en croyant qu’il s’agit de véri­tés aussi solides que les autres et s’en servent comme pré­texte pour main­te­nir un mode de vie qu’ils ne veulent pas chan­ger.

L’industrie auto­mo­bile, en par­ti­cu­lier, a elle aussi investi consi­dé­ra­ble­ment pour convaincre les gou­ver­ne­ments de ne pas prendre de mesures strictes pour limi­ter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique à 1,5 °C, comme on en a convenu dans l’Accord de Paris. Leurs démarches res­semblent davan­tage à du lob­bying plutôt clas­sique, un jeu de cou­lisses leur per­met­tant de contrô­ler la règle­men­ta­tion qui les concerne[6]. Cette acti­vité contre­dit les bonnes inten­tions de ces entre­prises qui affirment publi­que­ment qu’elles appuient les ini­tia­tives pour com­battre les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Bien qu’elles ne s’associent pas au cli­ma­tos­cep­ti­cisme, elles pro­fitent tout de même d’une iner­tie de la part des gou­ver­ne­ments qui leur permet de vendre tou­jours plus d’automobiles, avec une pré­di­lec­tion pour les véhi­cules uti­li­taires sport (VUS), par­ti­cu­liè­re­ment pol­luants, mais qui leur assurent une excel­lente marge de pro­fits.

Dans l’antre des conservateurs

Après des années de cli­ma­tos­cep­ti­cisme, il est légi­time de se deman­der si cette opé­ra­tion de pro­pa­gande a été un succès ou un échec. D’une part, elle n’a pas réussi à ébran­ler le milieu scien­ti­fique qui conti­nue à alar­mer la popu­la­tion et qui a même revu à la hausse ses pré­vi­sions concer­nant les effets dévas­ta­teurs des chan­ge­ments cli­ma­tiques. Le cli­ma­tos­cep­ti­cisme, s’il a encore de nom­breux adeptes, paraît de moins en moins légi­time et défen­dable. Son sou­tien finan­cier a d’ailleurs subi une réduc­tion.

Mais ses ravages se font beau­coup trop sentir. Les grands indus­triels qui l’ont pro­pagé ont atteint un de leurs prin­ci­paux objec­tifs : gagner du temps. Pendant qu’on débat à savoir si oui ou non les chan­ge­ments ont bel et bien lieu et s’ils sont dus à l’être humain, le pétrole conti­nue à couler à flots, y com­pris de sources tou­jours plus pol­luantes, comme le pétrole de schiste ou celui des sables bitu­mi­neux, et les auto­mo­biles se vendent en grand nombre. Les pro­fits s’accumulent par mil­liards, alors que la pla­nète conti­nue à se réchauf­fer.

Le cli­ma­tos­cep­ti­cisme s’inscrit natu­rel­le­ment dans l’idéologie de la droite radi­cale. Le libre marché, dans son accep­tion la plus radi­cale défen­due par le cou­rant liber­ta­rien, jus­ti­fie très bien cette posi­tion. D’abord, pour les purs et durs, parce qu’il ne peut pas com­mettre d’erreur. Admettre que le libre marché peut mener à des catas­trophes, c’est aussi recon­naître une cui­sante réfu­ta­tion du dogme. Mais sur­tout, la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques néces­site une trans­for­ma­tion du rôle de l’État, qui ne doit plus être au ser­vice des entre­prises, comme il l’a été ces der­nières années, mais doit assu­mer d’importantes res­pon­sa­bi­li­tés face aux popu­la­tions, comme règle­men­ter les firmes, limi­ter les émis­sions de CO2, se lancer à fond dans la tran­si­tion éner­gé­tique. Cette der­nière néces­site d’importants inves­tis­se­ments, dont plu­sieurs seront publics.

Les cli­ma­tos­cep­tiques adoptent d’autres causes conser­va­trices, en vrac, de façon variable, comme le combat contre l’immigration, celui contre l’avortement ou en faveur de la libre pos­ses­sion des armes. Au Québec, par exemple, le cli­ma­tos­cep­ti­cisme est prin­ci­pa­le­ment défendu par les radios pri­vées, dites « radios pou­belles », de la région de Québec et par cer­tains chro­ni­queurs de Québecor. Ces entre­prises s’intègrent dans la chaîne d’intérêts dont nous par­lions plus haut : elles reçoivent une grande partie de leur finan­ce­ment des fabri­cants d’automobiles et de leurs conces­sion­naires, alors que l’étalement urbain favo­rise le trans­port privé. À Québec, la cam­pagne de ces médias en faveur d’un troi­sième lien, un impro­bable tunnel sous le fleuve Saint-Laurent, dont les effets néga­tifs ont été sou­li­gnés par nombre d’experts, est l’une des plus impor­tantes consé­quences de leur enga­ge­ment.

Pour se donner une cau­tion scien­ti­fique, la radio privée de Québec a fait appel à Reynald Du Berger, un pro­fes­seur retraité de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Celui-ci a pour­tant cessé depuis long­temps de publier des articles scien­ti­fiques, et en tant que sis­mo­logue, il n’a pas de com­pé­tence par­ti­cu­lière pour com­prendre le phé­no­mène des chan­ge­ments cli­ma­tiques. À sa croi­sade contre les « cli­ma­to­ré­demp­teurs » s’ajoute un combat contre l’islam qu’il dénonce par des propos far­fe­lus, par exemple : « Il n’y a qu’un seul islam qui ordonne, pas permet, à tous les musul­mans d’exterminer, par égor­ge­ment de pré­fé­rence, tous ceux qui ne veulent pas adhé­rer à la doc­trine de l’islam[7] ». La défense de ces deux causes qui n’ont rien à voir entre elles crée un curieux amal­game. Mais leurs déno­mi­na­teurs com­muns sont une grande irra­tio­na­lité et une inté­gra­tion dans un sys­tème idéo­lo­gique très conser­va­teur qui reste dif­fi­ci­le­ment ébran­lable par des argu­ments rigou­reux.

La carte élec­to­rale des der­nières élec­tions fédé­rales au Québec reflète de pareilles prises de posi­tion. Bien que le Parti conser­va­teur ne soit pas anti-immi­gra­tion, il est net­te­ment le plus à droite dans le spectre des partis poli­tiques au Canada (si on exclut le Parti popu­laire du Canada qui n’a fait élire aucun député). Il est aussi celui qui demeure le plus favo­rable à l’industrie pétro­lière et, de loin, le moins ambi­tieux pour com­battre les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Avec des médias très popu­laires dif­fu­sant les idées de la droite radi­cale, il n’est pas sur­pre­nant que la région de Québec, cohé­rente avec elle-même, ait élu la quasi-tota­lité des conser­va­teurs au Québec.

Trump, Bolsonaro, Poutine

L’un des grands obs­tacles à la tran­si­tion éco­lo­gique est la pré­sence de chefs d’État cli­ma­tos­cep­tiques à la tête de pays d’une impor­tance capi­tale en ce qui concerne la pro­tec­tion de l’environnement, plus par­ti­cu­liè­re­ment les États-Unis, le Brésil et la Russie. Les États-Unis consti­tuent les deuxièmes plus grands pro­duc­teurs de CO2 et leur modèle éco­no­mique axé sur une consom­ma­tion sans limites est celui que de nom­breux pays et indi­vi­dus cherchent à adop­ter. Le Brésil a sur son ter­ri­toire un puits de car­bone d’une impor­tance majeure, la forêt ama­zo­nienne, qui demande une impec­cable pro­tec­tion alors qu’elle se fait gruger de par­tout. Quant à elle, la Russie, le plus grand pays au monde, pos­sède aussi d’immenses forêts à pré­ser­ver (25 % de la sur­face fores­tière mon­diale), une impor­tante indus­trie lourde pol­luante et très peu de pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales.

Il s’agit aussi de pays où les idées de la droite radi­cale sont très bien implan­tées dans les partis au pou­voir et lar­ge­ment dif­fu­sées dans les médias. Leurs chefs d’État, bien qu’œuvrant dans des contextes très dif­fé­rents, par­tagent cer­taines carac­té­ris­tiques impor­tantes : ils aiment gou­ver­ner de façon auto­ri­taire, ont peu de res­pect pour les ins­ti­tu­tions, s’opposent à l’immigration, sou­tiennent une exploi­ta­tion sans limites des res­sources natu­relles, s’appuient sur des reli­gieux ultra­con­ser­va­teurs et accordent peu de place aux femmes, quand ils ne sont pas car­ré­ment miso­gynes. Bolsonaro et Poutine sont en plus homo­phobes et hété­ro­cen­trés. Le cli­ma­tos­cep­ti­cisme affirmé de ce trium­vi­rat leur permet de lais­ser les entre­prises détruire l’environnement et agir comme s’il n’y avait aucune néces­sité d’entreprendre une tran­si­tion éner­gé­tique. Trump se permet même de forcer son pays à faire marche arrière, en se reti­rant de l’Accord de Paris, en enle­vant à la Californie le droit de fixer ses propres normes sur les émis­sions de gaz à effet de serre pour les véhi­cules (alors qu’elle est un chef de file en la matière), et en s’attaquant au prin­cipe de la tari­fi­ca­tion du car­bone[8].

Combattre le climatoscepticisme

Le défi de la tran­si­tion éco­lo­gique est aussi d’entreprendre un véri­table combat idéo­lo­gique contre la droite radi­cale. Le cli­ma­tos­cep­ti­cisme a en effet changé de visage. Il réduit son champ d’action : il est prêt à admettre, du bout des lèvres, que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique existe, qu’il pour­rait être causé par l’être humain, mais tient à dire qu’il n’y a ni urgence ni crise cli­ma­tique[9]. Il a perdu pour de bon la bataille de la cré­di­bi­lité et de la jus­ti­fi­ca­tion scien­ti­fique. Le doute qu’il est par­venu à implan­ter pen­dant quelques années dis­pa­raît. Le cli­ma­tos­cep­ti­cisme res­semble de plus en plus à une croyance, que ses adeptes défendent comme telle, qui s’inscrit, nous l’avons vu, dans une vision ultra­con­ser­va­trice de la poli­tique et de l’économie.

Le cli­ma­tos­cep­ti­cisme est loin d’être inno­cent. Le retard qu’il a causé et qu’il cause encore dans la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques mènera à des catas­trophes dont il est dif­fi­cile de prendre l’exacte mesure main­te­nant. La cam­pagne de dés­in­for­ma­tion, en toute connais­sance de cause du pro­blème, entre­prise par Exxon Mobil et les frères Koch, ne relève pas de la liberté d’expression, mais bien d’une grande irres­pon­sa­bi­lité, d’une atti­tude cri­mi­nelle met­tant la vie d’un grand nombre de per­sonnes en danger.

Il pour­rait être pos­sible de les accu­ser d’éco­cide, que l’on défi­nit comme la des­truc­tion d’un éco­sys­tème par l’être humain. Cette notion est contro­ver­sée et n’obtient pas – encore – de recon­nais­sance dans le droit inter­na­tio­nal. Cependant de nom­breux mili­tants et mili­tantes font pres­sion pour qu’il en soit ainsi et se servent de ce concept pour démon­trer que les res­pon­sables du chan­ge­ment cli­ma­tique ont des comptes à rendre devant la loi.

Mais la prin­ci­pale voie pour vaincre le cli­ma­tos­cep­ti­cisme est de s’attaquer à la droite radi­cale, puisqu’elle en fait clai­re­ment la pro­mo­tion et l’intègre à sa vision du monde. Le néo­li­bé­ra­lisme est aussi à blâmer : malgré une approche qui semble plus conci­liante et bien qu’il affirme être prêt à se remettre en cause — sans grande convic­tion tou­te­fois —, il conti­nue en fait à défendre une éco­no­mie qui permet dif­fi­ci­le­ment de contraindre les entre­prises. Ce double dis­cours s’observe, nous l’avons vu, chez les fabri­cants d’automobiles qui conti­nuent à favo­ri­ser les véhi­cules pol­luants, mais aussi chez le gou­ver­ne­ment Trudeau qui se dit pré­oc­cupé par l’environnement tout en ache­tant l’oléoduc Trans Mountain, ou encore chez la plus impor­tante firme de ges­tion d’actifs, BlackRock, qui défend publi­que­ment le déve­lop­pe­ment durable tout en inves­tis­sant en prio­rité là où cela rap­porte le plus, par exemple dans les hydro­car­bures et autres entre­prises pol­luantes.

Le néo­li­bé­ra­lisme conserve une cer­taine vul­né­ra­bi­lité par son hypo­cri­sie et ses contra­dic­tions. Par contre, la droite radi­cale n’est pas effleu­rée par le doute. Ses prises de posi­tion la mar­gi­na­lisent cepen­dant, même si elle pro­fite du sou­tien sans faille d’une base solide et convain­cue. Les fai­blesses évi­dentes des gou­ver­ne­ments Trump et Bolsonaro per­met­tront peut-être de chan­ger la donne et de démon­trer les dan­gers de leurs poli­tiques. Mais l’attraction très forte que les médias très à droite exercent demeure inquié­tante et sa fer­veur décom­plexée conti­nue à pro­duire de l’effet – on le voit entre autres par la cam­pagne par­ti­cu­liè­re­ment agres­sive qu’ils ont menée contre la mili­tante Greta Thunberg, ou, au Québec, par les encou­ra­ge­ments qu’ils offrent au gou­ver­ne­ment Legault de main­te­nir des pro­jets aussi dom­ma­geables pour l’environnement que le troi­sième lien à Québec et le gazo­duc de GNL.

Le cli­ma­tos­cep­ti­cisme doit se com­battre sur une base plus large que ce qu’on a fait lors de son appa­ri­tion. Il ne s’agit plus d’argumenter avec lui ou de tomber dans le piège de dis­cu­ter de sa légi­ti­mité. Le grand défi est peut-être de trou­ver des façons de rejoindre les déçus de la mon­dia­li­sa­tion et les grandes vic­times des inéga­li­tés sociales qui se sont tour­nées vers l’extrême droite. Leur faire la démons­tra­tion que les poli­tiques qu’ils sou­tiennent vont à l’encontre de leurs propres inté­rêts ne sera jamais facile, même si de très nom­breux faits sont là pour le prou­ver. Il faut lutter contre une pro­pa­gande qui marque des points par ses constats sim­plistes. Le grand pro­blème, c’est que le temps pour se lancer dans une véri­table tran­si­tion éco­lo­gique est limité. Le cli­ma­tos­cep­ti­cisme, sous ses diverses incar­na­tions, nous rap­pelle l’importance de ne pas négli­ger le fac­teur idéo­lo­gique dans la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques.

Claude Vaillancourt, écri­vain.


  1. Cité par Stéphane Horel dans Lobbytomie. Comment les lob­bies empoi­sonnent nos vies et la démo­cra­tie, Paris, La Découverte, 2018, p. 28.
  2. Parmi les nom­breux textes écrits sur le sujet, celui-ci est inté­res­sant : Katie Jennings, Dino Grandoni et Suzanne Rust, « How Exxon went from leader to skep­tic on cli­mate change research », Los Angeles Times, 23 octobre 2015.
  3. Avant la mort de David Koch, la for­tune des deux frères fai­sait d’eux la deuxième famille la plus riche aux États-Unis. Selon Investopedia, elle était éva­luée à 99 mil­liards de dol­lars.
  4. Voir le site <koch​cash​.org>. Cette pieuvre porte en anglais le nom de Kochtopus.
  5. Moira Fagan et Christine Huang, « A look at how people around the world view cli­mate change », Pew Research Center, 18 avril 2019, <www​.pewre​search​.org/​f​a​c​t​-​t​a​n​k​/​2​0​1​9​/​0​4​/​1​8​/​a​-​l​o​o​k​-​a​t​-​h​o​w​-​p​e​o​p​l​e​-​a​r​o​u​n​d​-​t​h​e​-​w​o​r​l​d​-​v​i​e​w​-​c​l​i​m​a​t​e​-​c​h​ange/>.
  6. Sandra Laville, « Carmakers among key oppo­nents of cli­mate action », The Guardian, 10 octobre 2019.
  7. DH en 90 minutes, avec Reynald Du Berger et Dany Houle, CHOI Radio Québec, 12 octobre 2017. Le site Sortons les radios-pou­belles a fait une impor­tante recen­sion de ses propos en onde, <https://​sor​tons​les​pou​belles​.com/​t​a​g​/​r​e​y​n​a​l​d​-​d​u​-​b​e​rger/>.
  8. Sur le sujet : Julie-Pier Nadeau, « La Californie, en “vert” et contre Trump », Le Devoir, 29 octobre 2019.
  9. Ce qu’on peut consta­ter dans une lettre adres­sée le 23 sep­tembre 2019 au secré­taire géné­ral des Nations unies et signée par 500 « scien­ti­fiques », dont le Québécois Reynald du Berger. 

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