Mouvement communautaire au Québec

Le CFP : l’émergence d’un Centre de formation populaire

Un épisode des années 70

Par Mis en ligne le 01 mars 2011

Marc Comby et Robert Comeau viennent tout juste de sortir chez VLB un numéro du Bulletin d’histoire poli­tique de l’Association qué­bé­coise d’histoire poli­tique (un ouvrage com­plet en fait com­pre­nant une ving­taine de textes d’auteurs dont Pierre Beaudet, socio­logue (U. d’Ottawa), Andrée Fortin, socio­logue (U.Laval), Louis Gill, éco­no­miste (UQAM) et Jacques Rouillard, his­to­rien (UQAM) pour n’en men­tion­ner que quelques-uns). Il porte sur la gauche au Québec depuis 1945. Une pièce man­quante dans la connais­sance de notre his­toire sociale.

Marc Comby m’avait demandé l’automne der­nier d’introduire l’expérience du Centre de for­ma­tion popu­laire (CFP) qui s’inscrit dans cette his­toire depuis 1971 jusqu’à aujourd’hui. Je le pré­sente un peu comme un com­plé­ment de l’article que j’ai fait ici même sur le mou­ve­ment com­mu­nau­taire en mai 2009 et qui n’a de cesse d’aller cher­cher de nou­veaux lec­teurs depuis. On notera que le Centre de for­ma­tion popu­laire est tou­jours actif. On peut le rejoindre à l’adresse sui­vante : http://​www​.lecfp​.qc​.ca/​m​a​i​n.htm

Le Centre de formation populaire : l’« autre gauche » québécoise des années 70

Le Centre de for­ma­tion popu­laire est sans doute le foyer d’émergence d’une des com­po­santes de la gauche des années 70. Il avait un pré­jugé favo­rable au socia­lisme. Mais pas n’importe lequel ! Et sa concep­tion pre­nait ses prin­ci­paux ancrages dans les mou­ve­ments sociaux de l’époque où il est né (1971), période où émer­geait dans le monde syn­di­cal et com­mu­nau­taire une pensée expli­ci­te­ment anti­ca­pi­ta­liste et ouverte, pour cer­taines de leurs orga­ni­sa­tions, au socia­lisme. Cette pensée embryon­naire sym­pa­thi­sait avec un socia­lisme démo­cra­tique, reven­di­quait l’autonomie poli­tique des mou­ve­ments et se nour­ris­sait d’une approche plutôt auto­ges­tion­naire. Le CFP sera au cœur d’affrontements entre deux gauches, la concep­tion démo­cra­tique et « mou­ve­men­tiste » versus la concep­tion auto­ri­taire du « tout au parti » du cou­rant mar­xiste-léni­niste. Ce court texte insis­tera davan­tage sur la décen­nie 70. Il évo­quera cepen­dant les décen­nies sui­vantes pour per­mettre de voir un peu le che­mi­ne­ment poli­tique de cette mou­vance du CFP qui n’est pas sans avoir laissé quelques traces dans l’action poli­tique d’aujourd’hui.

La début des années 70 : le CFP émerge dans des années fortes d’effervescence sociale et politique

Début des années ’70, des mil­liers de jeunes, étu­diants sur­tout, notam­ment en sciences sociales, pro­fitent des ouver­tures sur le monde créées par la « Révolution tran­quille » et découvrent qu’ailleurs, d’autres jeunes dési­rent aussi chan­ger le monde. Le mou­ve­ment étu­diant s’internationalise à partir du Mai 68 fran­çais.

Il s’agit d’étudiants poli­ti­sés, de culture huma­niste chré­tienne ou frai­che­ment ini­tiés à un cer­tain mar­xisme, qui choi­sissent de s’engager aux côtés des « classes popu­laires » sur les ter­rains de lutte qui se pré­sentent à eux : le syn­di­ca­lisme du sec­teur public pour beau­coup ; les comi­tés de citoyens en voie de deve­nir des orga­ni­sa­tions d’un mou­ve­ment popu­laire et com­mu­nau­taire ; le mou­ve­ment d’affirmation natio­nale. Et par­fois les trois choses en même temps.

Le Centre de for­ma­tion popu­laire est né au cœur de cette effer­ves­cence. Ces dix pre­mières années sont pro­ba­ble­ment la décen­nie la plus enfié­vrée et la plus tendue des quatre décen­nies qui tra­versent son his­toire. Le CFP sur­vi­vra grâce à la téna­cité de ceux et de celles qui ont tou­jours refusé que l’intention du départ ne meure : outiller les « classes popu­laires » en leur four­nis­sant un éclai­rage sur les ques­tions sociales et poli­tiques et en leur don­nant plus de moyens de s’organiser dans leur milieu. L’économie, perçue à cette époque comme étant exclu­si­ve­ment captée par le sec­teur mar­chand (l’exploitation capi­ta­liste), n’était cepen­dant pas au rendez-vous des ini­tia­teurs du CFP.

Le projet du CFP prend ses racines au sein du Conseil de déve­lop­pe­ment social du Montréal métro­po­li­tain (CDSMM), plus pré­ci­sé­ment au Service d’animation de ce Conseil, alors animé par Michel Blondin. Il s’agit d’un tra­vail de sou­tien et d’accompagnement des comi­tés de citoyens de quar­tiers en dif­fi­culté et d’un tra­vail d’éducation sur l’organisation sociale et poli­tique de notre société. À la fin des années soixante, les comi­tés de citoyens se mul­ti­plient et four­nissent une pre­mière base sociale au Front d’action poli­tique (FRAP). Celui-ci connaî­tra très rapi­de­ment des années dif­fi­ciles après son échec élec­to­ral à l’Hôtel de ville de Montréal, au beau milieu de la crise d’octobre de 1970. C’est dans ce contexte que naît le Centre de for­ma­tion popu­laire. Une des rai­sons de sa créa­tion s’appuie sur le fait que les ani­ma­teurs et diri­geants des orga­ni­sa­tions avaient besoin de com­prendre les rai­sons de cet échec pour renou­ve­ler leurs stra­té­gies de mobi­li­sa­tion.

Les trois années qui ont suivi la consti­tu­tion du CFP ont été des années de déve­lop­pe­ment, voire de grand déploie­ment : le finan­ce­ment est au rendez-vous (il est assez inusité puisqu’il vient d’une orga­ni­sa­tion de cha­rité, deve­nue par la suite le Centraide que tout le monde connaît) ; les portes des syn­di­cats et des groupes de citoyens s’ouvrent. La publi­ca­tion de l’ouvrage Les tra­vailleurs face au pou­voir par exemple, fera connaître le CFP et ser­vira de base à des acti­vi­tés de for­ma­tion de mili­tants syn­di­caux et de groupes popu­laires (il atteint un tirage record pour l’époque soit 2000 exem­plaires). Le CFP est alors véri­ta­ble­ment un car­re­four de jeunes intel­lec­tuels enga­gés qui res­pectent le plu­ra­lisme tout en par­ta­geant une vision com­mune : bâtir un dis­po­si­tif de for­ma­tion, auto­nome et enra­ciné dans les groupes, au ser­vice des tra­vailleurs et de leurs orga­ni­sa­tions de lutte que ce soit dans leur milieu de tra­vail (par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales) ou dans leur quar­tier (par les orga­ni­sa­tions popu­laires).

C’est, faut-il le dire, la période des mani­festes anti­ca­pi­ta­listes des cen­trales syn­di­cales étroi­te­ment liés aux mobi­li­sa­tions du Front commun du sec­teur public (1972) et à l’emprisonnement des prin­ci­paux diri­geants syn­di­caux. Le CFP est soli­daire, dès ses débuts, de ces luttes sociales. Les employés du centre vont notam­ment se syn­di­quer et délé­guer un de leurs membres au Conseil cen­tral (CSN) de Montréal, alors dirigé par Michel Chartrand. Le CFP est éga­le­ment soli­daire des luttes menées ailleurs dans le monde par les tra­vailleurs, prin­ci­pa­le­ment avec l’Amérique latine par l’intermédiaire du réseau de Solidarité Québec Amérique latine (SQAL) et du Comité de soli­da­rité Québec-Chili, deux orga­ni­sa­tions avec les­quelles il col­la­bore sur une base régu­lière au len­de­main du coup d’État chi­lien du géné­ral Pinochet en 1973.

Au milieu des années 70, le CFP fait face à une tentative de liquidation gauchiste

Le CFP se vou­lait un car­re­four des dif­fé­rentes sen­si­bi­li­tés de la gauche syn­di­cale et popu­laire qui ani­maient le Québec social de l’époque. Certains ne l’entendaient pas ainsi. C’est le début de la montée du cou­rant mar­xiste-léni­niste avec sa concep­tion du « tout au parti ». La ten­ta­tive de liqui­da­tion vient de l’intérieur même du centre, d’une partie de l’équipe d’employés liée au groupe Mobilisation qui fera un docu­ment de 48 pages bien son­nées pour dire que « le CFP n’était rien d’autre qu’un appa­reil de la bour­geoi­sie entiè­re­ment consa­cré à la tâche de détour­ner la classe ouvrière de sa mis­sion his­to­rique… ». Vu d’aujourd’hui, on croit rêver d’entendre ce type de dis­cours poli­tique déli­rant. Une majo­rité du conseil d’administration et deux employés « dis­si­dents » vont faire bouger les choses en col­la­bo­ra­tion avec le SQAL et le CQC qui avaient tous deux suf­fi­sam­ment de matu­rité poli­tique pour savoir qu’on navi­guait dans une forme quel­conque d’obscurantisme même s’il était de gauche. Enjeu : la démo­cra­tie dans les orga­ni­sa­tions de tous les mou­ve­ments (ouvrier, femmes, com­mu­nau­taire…) ; l’indépendance vis-à-vis des orga­ni­sa­tions poli­tiques ; le refus d’une action poli­tique prin­ci­pa­le­ment menée par un parti d’avant-garde ; l’éthique dans nos acti­vi­tés (res­pect du plu­ra­lisme et de la démo­cra­tie).

La suite est connue : le CFP tient une assem­blée de ses membres. 100 per­sonnes doivent tra­ver­ser un bar­rage de 40 mili­tants et sym­pa­thi­sants du groupe Mobilisation. L’entrée dans la salle leur sera inter­dite : ils refu­saient de signer la décla­ra­tion de prin­cipes du CFP que tout membre signait géné­ra­le­ment au moment de son adhé­sion. La crise est épui­sante mais le CFP regagne ses sources de finan­ce­ment, rebâ­tit son équipe, se refait un conseil d’administration et un plan d’action. Il se recons­truit autour d’activités de for­ma­tion pra­tique (vita­lité démo­cra­tique des orga­ni­sa­tions, ges­tion finan­cière, rap­ports aux médias…). Simultanément, il pour­suit sa réflexion sur des enjeux de société en consti­tuant des comi­tés de tra­vail menant une réflexion sur la social-démo­cra­tie, la condi­tion des femmes et la ques­tion natio­nale. Le CFP ira jusqu’aux limites de ce qui est « accep­table » au plan poli­tique pour une orga­ni­sa­tion de cette nature : il conclue à un « OUI mais » comme posi­tion sur le réfé­ren­dum qui s’annonce en 1980 et tient un impor­tant col­loque à cet effet. Les orga­ni­sa­tions syn­di­cales et com­mu­nau­taires aux prises avec la posi­tion d’annulation portée par plu­sieurs groupes poli­tiques de gauche de l’époque appré­cie­ront retrou­ver là un argu­men­taire qui leur cor­res­pond : affir­ma­tion natio­nale forte, lien avec la ques­tion sociale, auto­no­mie des orga­ni­sa­tions sociales au plan poli­tique mais aussi refus de la neu­tra­lité poli­tique.

La décennie 80 : le CFP s’investit dans le renforcement du mouvement communautaire

Au sortir du réfé­ren­dum de 1980 qui est vécu comme un échec, le mili­tan­tisme socio­po­li­tique des mou­ve­ments sociaux du début de cette période est encore aux prises avec le gau­chisme. Il n’est pas à son meilleur. Le rejet du poli­tique se fait même sentir assez for­te­ment tant il est asso­cié à ce gau­chisme. Par ailleurs, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire reprend peu à peu son élan sur la base de reven­di­ca­tions sociales et le CFP tra­vaille à le sou­te­nir. Ce sera sa prio­rité. Mais on navigue à vue. En 1986, un cer­tain virage émerge au sein du mou­ve­ment com­mu­nau­taire : l’initiative vien­dra de Victoriaville, d’une cor­po­ra­tion de déve­lop­pe­ment com­mu­nau­taire (CDC), la pre­mière dans l’histoire de cette nou­velle géné­ra­tion d’organisations com­mu­nau­taires. Le CFP est sol­li­cité pour appuyer ce projet de tenir un col­loque du « com­mu­nau­taire ». Cette fois, une stra­té­gie nou­velle émerge à côté de celle de la défense et de la pro­mo­tion de droits sociaux, celle du déve­lop­pe­ment socio-éco­no­mique des com­mu­nau­tés. Même le « com­mu­nau­taire » des CSLC sera de ce col­loque natio­nal, et fera germer deux ans plus tard la créa­tion d’un regrou­pe­ment des orga­ni­sa­teurs com­mu­nau­taires en CLSC, le RQIIAC.

Le CFP, dans ce contexte, conti­nue de jouer la carte de la for­ma­tion pra­tique mais main­tient, non sans peine, la réflexion et l’intervention sur des enjeux de société. Cette fois-ci sur les enjeux portés par un mou­ve­ment, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire. Il tra­vaille donc son his­toire, ses condi­tions d’émergence, son rôle dans le déve­lop­pe­ment des com­mu­nau­tés, sa place comme arti­san du chan­ge­ment por­teur de valeurs alter­na­tives, ses alliances avec d’autres mou­ve­ments (femmes, syn­di­ca­lisme…). Une ses­sion qui ouvre des hori­zons et éclaire à nou­veau le débat se met en place. Son thème : Mouvement popu­laire et société [2] .

Des années 90 imaginatives et des années 2000 prisonnières de l’institutionnalisation

Les années 90 sont plus « ima­gi­na­tives ». On tente des choses nou­velles : l’Université popu­laire d’été du CFP devient un lieu de réflexion un peu tout azimut mais tou­jours pro­gres­siste et centré sur la capa­cité des mou­ve­ments, sur­tout du mou­ve­ment com­mu­nau­taire qui demeure sa prin­ci­pale base sociale et sa source d’inspiration. Le renou­vel­le­ment de l’État social, la vie asso­cia­tive et la citoyen­neté, les mou­ve­ments sociaux por­teurs d’une culture dif­fé­rente, la révo­lu­tion informationnelle…seront les thèmes de ces uni­ver­si­tés d’été qui se dérou­le­ront tout au long au presque de la décen­nie 90, la for­ma­tion pra­tique consti­tuant tou­jours le lien plus concret avec diverses orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment com­mu­nau­taire.

Cette période va amener le CFP à se lier davan­tage avec des groupes de recherche uni­ver­si­taires et avec des orga­ni­sa­tions comme l’ICEA. Si 1986, par le col­loque de Victoriaville, marque un tour­nant interne au mou­ve­ment com­mu­nau­taire, 1996 marque un autre tour­nant avec le Sommet de l’économie et de l’emploi du gou­ver­ne­ment du Québec. Double tour­nant en fait : nou­velle étape de recon­nais­sance du « com­mu­nau­taire » dans son ensemble car il est invité comme acteur à part entière à ce Sommet aux côtés du sec­teur privé, du monde syn­di­cal et de celui du ser­vice public. Mais aussi intro­duc­tion d’une divi­sion plus mar­quée au sein du « com­mu­nau­taire » entre d’un côté le « com­mu­nau­taire auto­nome » et sa stra­té­gie de pro­mo­tion des droits sociaux et de l’autre l’« éco­no­mie sociale » et sa stra­té­gie de par­te­na­riat que le mou­ve­ment syn­di­cal s’accorde éga­le­ment à l’époque à consi­dé­rer comme légi­time et néces­saire.

Le CFP, fidèle à son carac­tère de car­re­four, main­tient son cap de sou­te­nir le mou­ve­ment com­mu­nau­taire auto­nome dont il est issu tout en ayant une antenne dans l’économe sociale, notam­ment avec des cher­cheurs de l’UQAM enga­gés dans des tra­vaux sur l’économie sociale dans le sec­teur de la santé et du bien-être. Il misera de plus en plus, par la suite, sur la ques­tion de l’évaluation des pra­tiques, ques­tion sociale et poli­tique bien concrète à laquelle la plu­part des orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires sont confron­tés au cours de la décen­nie 2000 par leurs bailleurs de fonds.

Aujourd’hui, quel avenir pour le mouvement communautaire et le CFP ?

Avec les années 2000, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire est entré dans une nou­velle période (tout comme le CFP) qui est celle où l’ambivalence pré­vaut et où la vie asso­cia­tive tend à foutre le camp. Une des dimen­sions fortes du mou­ve­ment com­mu­nau­taire est son rap­port à l’État : il est géné­ra­le­ment ambi­va­lent, oscil­lant entre deux pôles : la sous-trai­tance (qui garan­tit des emplois et offre un ser­vice à des popu­la­tions en dif­fi­culté) et l’autonomie d’intervention qui offre la pos­si­bi­lité de faire du déve­lop­pe­ment sur de nou­veaux enjeux. Voir à ce sujet mon article sur Le mou­ve­ment com­mu­nau­taire qué­bé­cois a-t-il un avenir ?.

Les rap­ports entre l’État et le mou­ve­ment com­mu­nau­taire ont beau­coup changé dans les deux der­nières décen­nies, davan­tage dans la der­nière. D’abord l’État, en délais­sant en partie sa fonc­tion d’architecte du déve­lop­pe­ment éco­no­mique (natio­na­li­sa­tions, ges­tion de grandes entre­prises publiques…), a par ailleurs accen­tué son rôle d’architecte de com­pro­mis sociaux. D’autre part, les mou­ve­ments sociaux et les com­mu­nau­tés ont aussi beau­coup changé. Il n’y a plus d’acteur prin­ci­pal et de projet social alter­na­tif autour duquel se sou­daient – à des degrés divers – d’autres acteurs sociaux, comme ce fut le cas à la nais­sance du CFP, c’est-à-dire un mou­ve­ment ouvrier en voie de consti­tuer un mou­ve­ment social autour de trois grandes orga­ni­sa­tions que sont le syn­di­ca­lisme, le mou­ve­ment coopé­ra­tif et com­mu­nau­taire et des partis poli­tiques de gauche.

Un processus d’institutionnalisation des organisations communautaires

De plus l’État qué­bé­cois a eu, dans les deux der­nières décen­nies, des effets impor­tants sur plu­sieurs orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment com­mu­nau­taire, en accé­lé­rant par de très nom­breux moyens (dont celui de par­te­na­riats dans le cadre de dis­po­si­tifs poli­tico-admi­nis­tra­tifs), la pro­fes­sion­na­li­sa­tion d’organisations sociales et d’associations citoyennes, pro­fes­sion­na­li­sa­tion qui demeure un impensé poli­tique. Le che­mi­ne­ment-type de plu­sieurs orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires est à peu de choses près le sui­vant : des mili­tants s’engagent dans des sec­teurs rela­ti­ve­ment délais­sés par l’État. On s’y dévoue pour une cause sociale (celle des jeunes, celle des quar­tiers défa­vo­ri­sés, celles des vil­lages aban­don­nés, celle des lieux pol­lués, etc.). On finit par deve­nir des « pro­fes­sion­nels » d’une de ces causes sociales, avec des postes per­ma­nents rému­né­rés, à temps plein ou à temps par­tiel, dans le cadre d’un pro­ces­sus pro­gres­sif d’accréditation ou de recon­nais­sance par les pou­voirs publics. Les stra­té­gies d’action col­lec­tive se déplacent alors de la mobi­li­sa­tion mili­tante et du contact direct et constant avec la popu­la­tion vers le lobby et la visi­bi­lité de son orga­ni­sa­tion laquelle recherche désor­mais l’accès à deux res­sources majeures pour faire pro­gres­ser les choses : le finan­ce­ment public et la recon­nais­sance de nou­veaux métiers à la recherche d’un cer­tain statut dans la société [3].

La pro­fes­sion­na­li­sa­tion est alors pré­sen­tée comme iné­luc­table, tou­jours mon­trée comme hau­te­ment sou­hai­table. C’est aussi le sens pre­mier sou­vent accordé à l’autre notion, plus large mais du même registre, celle d’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion. Dans ce nou­veau contexte d’intégration du mou­ve­ment par la force des pro­grammes publics de finan­ce­ment qui encadrent leurs acti­vi­tés, la réflexion socio­po­li­tique est deve­nue plus ou moins une perte de temps au profit de l’« échange sur les expé­riences » à priori consi­dé­rées comme des inno­va­tions. On y pri­vi­lé­gie l’action qui favo­rise l’obtention de postes de com­pé­tence d’ordre admi­nis­tra­tif (ges­tion, com­mu­ni­ca­tion…), régu­liers et per­ma­nents si pos­sible, au détri­ment de l’action qui donne du sens et de postes de com­pé­tence d’un autre ordre (orga­ni­sa­tion com­mu­nau­taire, sciences sociales…).

En fait, il y a eu un bon moment absence de réflexion sur la pro­fes­sion­na­li­sa­tion dans les orga­ni­sa­tions et la pro­fes­sion­na­li­sa­tion des orga­ni­sa­tions. Car il s’agit bien de deux choses dif­fé­rentes : la pre­mière concerne l’incorporation des com­pé­tences sec­to­rielles néces­saires, la seconde a trait aux orga­ni­sa­tions qui se font « bouf­fer » dans leur fonc­tion­ne­ment démo­cra­tique quo­ti­dien par les pro­fes­sion­nels qui en viennent à exer­cer l’essentiel de la déci­sion poli­tique. Mieux ou pire, ils deviennent les membres les plus influents des conseils d’administration d’organisations soeurs. On a aussi de plus en plus recours aux pro­fes­sion­nels pour faire le tra­vail de repré­sen­ta­tion… en rem­pla­ce­ment des mili­tants et des diri­geants.

Le défi­cit démo­cra­tique de la « gou­ver­nance » asso­cia­tive est là c’est-à-dire la pré­sence d’acteurs non-élus des orga­ni­sa­tions qui plongent dans l’arène publique en exer­çant les fonc­tions prin­ci­pales de l’organisation. Et, der­rière un dis­cours d’autonomie pro­cla­mée et récla­mée, une dépen­dance poli­tique inavouée, des finan­ce­ments publics à une telle hau­teur qu’il n’y a plus moyen de se conce­voir autre­ment. L’engagement social ini­tial ne dis­pa­raît pas mais il change de sens et de cible. De com­po­sante d’un mou­ve­ment social, on devient peu à peu un simple groupe d’intérêt public. Et depuis une bonne décen­nie, en prime, la ten­dance du finan­ce­ment public à contrac­tua­li­ser le ser­vice offert par les groupes (indi­ca­teurs de per­for­mance, red­di­tion serrée de comptes, comité d’éthique…) . Toutes les orga­ni­sa­tions ne vivent pas ce scé­na­rio bien qu’il soit, dans cer­tains sec­teurs, pré­do­mi­nant [4].

Le mou­ve­ment com­mu­nau­taire s’interroge donc aujourd’hui sur son avenir. Le CFP aussi. En témoigne, le col­loque tenu en mai 2009 et orga­nisé par le Regroupement des orga­nismes com­mu­nau­taires de Montréal (600 groupes) qui por­tait le titre : Quel avenir pour le com­mu­nau­taire aujourd’hui ? En fait, le bilan d’une décen­nie de par­te­na­riats divers et contras­tés [5] et le ques­tion­ne­ment actuel de plu­sieurs orga­ni­sa­tions fait mouche : cette vision par­te­na­riale, entre l’État et la société dite civile, s’est mon­trée trop idéa­liste dans son contenu et trop opti­miste dans l’évaluation des retom­bées de ses pra­tiques. L’intégration de la contes­ta­tion des groupes s’est faite par une struc­ture publique très pré­gnante. Mais les réponses à la crise glo­bale que nous tra­ver­sons (éco­lo­gique, éco­no­mique et sociale) semble ouvrir une nou­velle phase, celle d’une repo­li­ti­sa­tion du débat social. Le CFP ne s’annonce pas vou­loir rester à l’écart de tout cela. Dossier à suivre.

Pour en savoir plus

Bourque, D., Y.Comeau, L. Favreau et L. Fréchette (2007), L’organisation com­mu­nau­taire, PUQ, Sainte-Foy.

Bourque, D. (2008), Concertation et par­te­na­riat, entre levier et piège du déve­lop­pe­ment des com­mu­nau­tés, PUQ, Sainte-Foy.

Favreau, L. (2009), Le mou­ve­ment com­mu­nau­taire qué­bé­cois a-t-il un avenir ?

Favreau, L. (2009), Organisation com­mu­nau­taire en CLSC et asso­cia­tions citoyennes : un avenir incer­tain.

Favreau, L. (2009), Montréal-Nord, une mal­heu­reuse excep­tion ? Oui et non !

[1] Comby, M. et R. Comeau (2011), La gauche au Québec depuis 1945, Bulletin d’histoire poli­tique de l’Association qué­bé­coise d’histoire poli­tique, vol. 19, numéro 2, Éd. VLB, Montréal. [2] Elle don­nera lieu à un livre : Favreau, L. (1989), Mouvement popu­laire et inter­ven­tion com­mu­nau­taire, Éditions du Fleuve/​CFP, Montréal. [3] Précisions que le CFP a beau­coup fait du côté de ces nou­veaux métiers du social pour leur assu­rer une pro­tec­tion sociale en tra­vaillant à la mise sur pied d’un régime de retraite pour les sala­riés du mou­ve­ment. Travail fort per­ti­nent mais cela est une autre ques­tion. Celle que je pose est celle de la place occu­pée par ceux-ci dans les orga­ni­sa­tions et non de leurs condi­tions de tra­vail. [4] Pour une vue d’ensemble de l’évolution du mou­ve­ment com­mu­nau­taire des années 60 à aujourd’hui, voir l’ouvrage de Bourque, Comeau, Favreau et Fréchette (2007), L’organisation com­mu­nau­taire, PUQ, Sainte-Foy. [5] Bourque, D. (2008), Concertation et par­te­na­riat, entre levier et piège du déve­lop­pe­ment des com­mu­nau­tés, PUQ, Sainte-Foy.

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