Le capitalisme vert, nouveau stade du capitalisme ?

Mis en ligne le 20 février 2010

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À propos de l’ouvrage de Dominique Nora, « Les pion­niers de l’or vert », Grasset, 2009.

Capitalisme vert ? Emplois verts ? Technologies vertes ou propres ? Vit-on une trans­for­ma­tion pro­fonde de notre modèle éco­no­mique ? L’hypothèse est cap­ti­vante : la raré­fac­tion des éner­gies fos­siles – plus lar­ge­ment celle des res­sources natu­relles – et/​ou bien la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, vont ren­ché­rir le prix rela­tif de la pro­duc­tion « clas­sique » et rendre ren­tables de nou­velles tech­no­lo­gies ou pro­ces­sus indus­triels sup­po­sées être « verts ». C’est l’hypothèse de base des hérauts d’un « capi­ta­lisme vert ». Pourtant, à ce jour, impos­sible de dif­fé­ren­cier ce qui est vert de ce qui ne l’est pas par un seuil chif­fré, mesu­rable et accepté. Comment dif­fé­ren­cie-t-on un emploi vert d’un emploi non vert ? La ou les normes ne sont pas fixées et la bataille est enga­gée pour savoir quelle gran­deur uti­li­ser. Les enjeux sont déci­sifs. Par exemple, se limi­ter au CO2 émis – ou n’importe quel autre gaz à effets de serre – revient à cau­tion­ner des tech­no­lo­gies ou pro­ces­sus de pro­duc­tion fai­ble­ment pro­duc­teurs de CO2 mais peut-être tout autant nocifs pour l’environnement, comme le nucléaire. C’est le car­bo­cen­trisme, lar­ge­ment sus­cité par Kyoto. Le plus sou­vent, les pistes tech­no­lo­giques ou indus­trielles devant nous mener au « capi­ta­lisme vert » se limitent à la réduc­tion des émis­sions de GES.

Telle est la pre­mière leçon de la lec­ture des Pionniers de l’Or Vert, de Dominique Nora . Qu’ils s’appellent Eon Musk, Shai Agassi, Saul Griffith, Bill Gross, Matt Golden, ces « pion­niers de la nou­velle fron­tière amé­ri­caine » sont le plus sou­vent à la recherche du Graal alter­na­tif aux éner­gies fos­siles, pour faire « sortir l’humanité de son addic­tion au pétrole ». Se posi­tion­nant sur les nou­veaux mar­chés de ce qu’ils pensent être une nou­velle révo­lu­tion tech­no­lo­gique, ces hommes d’affaire inves­tissent des cen­taines de mil­lions de dol­lars dans le solaire, l’éolien, le car­bu­rant à base d’algues, la voi­ture élec­trique, etc…persuadés de tenir là les tech­no­lo­gies qui vont nous faire entrer dans une éco­no­mie décar­bon­née. Certains y rajoutent quelques consi­dé­ra­tions géo­po­li­tiques visant à sortir les Etats-Unis, voire Israël, de leurs dépen­dances éner­gé­tiques au Moyen-Orient. Shai Agassi pré­tend ainsi faire bas­cu­ler tout le parc auto­mo­bile à l’électricité d’ici quelques années, en com­men­çant par Israel, à partir d’un busi­ness model dis­so­ciant la voi­ture de sa bat­te­rie. La pre­mière serait ache­tée par le consom­ma­teur, la seconde four­nie par un opé­ra­teur réseau qui la loue­rait et l’échangerait dans des sta­tions-ser­vices nou­velle géné­ra­tion. Seraient ainsi ébran­lées deux piliers de l’économie mon­diale : le marché auto­mo­bile (1 500 mil­liards de dol­lars) et le marché de l’essence à la pompe (1 500 mil­liards de dollars).

C’est là le pari déli­vré par Nora. Que ces PME aux inno­va­tions mul­tiples guident les mul­ti­na­tio­nales vers le chan­ge­ment et la prise en compte du long terme. Que les pion­niers de l’or vert conver­tissent les « Big Car » à la voi­ture propre, « Big Oil » aux car­bu­rants verts, « Big Coal » à la séques­tra­tion du car­bone, « Big Food » à une agri­cul­ture plus fru­gale, etc. consi­dé­rant que seules les mul­ti­na­tio­nales « peuvent confé­rer aux chan­ge­ments une échelle suf­fi­sante pour qu’ils soient signi­fi­ca­tifs ». Conquérir les mar­chés de masse avec des « pro­duits verts », finan­cer les inno­va­tions par les fonds de capi­tal-risque de l’ingénierie finan­cière tra­di­tion­nelle, assu­rer la ren­ta­bi­lité de ces nou­veaux sec­teurs, tel serait l’horizon indé­pas­sable du « capi­ta­lisme vert ». « Un nou­veau stade du capi­ta­lisme » ? C’est la cer­ti­tude de Van Jones, fon­da­teur de l’ONG Green for all et auteur de The Green Collar Economy [1], qui est per­suadé que les enjeux envi­ron­ne­men­taux et sociaux pour­raient se résoudre simul­ta­né­ment dans un Green New Deal vert, cor­res­pon­dant à une nou­velle « coa­li­tion verte pour la croissance ».

Ainsi irait la « révo­lu­tion envi­ron­ne­men­tale » de la décar­bo­ni­fi­ca­tion de nos éco­no­mies. Une telle approche amène plu­sieurs types de remarques. Il est d’abord pos­sible de douter de l’hypothèse de cen­tra­lité des seules inno­va­tions tech­no­lo­giques pour carac­té­ri­ser le pas­sage à un « nou­veau stade du capi­ta­lisme ». Cela revient en effet à leur confier à la fois la réso­lu­tion des enjeux cli­ma­tiques et la défi­ni­tion d’un nou­veau régime d’accumulation capi­ta­liste. C’est assez impro­bable. Lorsque sont exi­gées une divi­sion par deux des émis­sions de GES d’ici 2050, la seule foi en la science et la tech­nique peut sem­bler illu­soire. Plus fon­da­men­ta­le­ment peut-être, un « stade du capi­ta­lisme » ne se défi­nit pas seule­ment par le niveau de tech­no­lo­gies uti­li­sées. Est-on entré dans un « capi­ta­lisme vert » lorsque, comme le recon­naît Nora, le foi­son­ne­ment des inno­va­tions tech­no­lo­giques abou­tira à la dis­pa­ri­tion de 90 % d’entre elles sur l’autel des taux de ren­ta­bi­lité finan­cier exigés, et qu’une seule devien­dra peut-être « le Google de l’énergie propre » ? Tout ce que montre Nora est que les expé­ri­men­ta­tions évo­quées doivent inté­grer le modèle de ren­ta­bi­lité exis­tant : autre­ment dit, l’intensité éner­gé­tique ne pourra bais­ser que jusqu’au point où cette baisse consti­tue une menace pour les taux de profit, même si les objec­tifs envi­ron­ne­men­taux néces­sitent d’aller au-delà. Rien de bien nou­veau sous le soleil : sur la base de ces élé­ments, le modèle d’accumulation capi­ta­liste actuel ne semble pas ébranlé. Tout au plus étendu par une vague d’innovations créant de nou­veaux biens et ser­vices profitables.

D’autre part, Nora en reste le plus sou­vent à une enquête jour­na­lis­tique de l’aventure de « ces pion­niers de l’or vert », des pro­cé­dés tech­no­lo­giques et des sommes inves­ties pour conclure qu’il s’agit d’un « nou­veau stade du capi­ta­lisme ». Les modi­fi­ca­tions de com­por­te­ments, les modes de consom­ma­tion, l’organisation de la société sont très peu ana­ly­sés. Sauf à prendre exemple sur quelques indi­vi­dus ayant trans­formé leurs propres vies et modes de consom­ma­tion. Assez insuf­fi­sant pour bien cerner les trans­for­ma­tions des rap­ports sociaux qu’induirait ce « nou­veau stade du capi­ta­lisme ». Pourtant la matière est là. Et l’Histoire éga­le­ment. Elle nous enseigne que toute révo­lu­tion éner­gé­tique a pro­fon­dé­ment trans­formé les rap­ports entre les hommes, leur outil de tra­vail et l’organisation de la société. Là où la machine à vapeur a faci­lité l’usine et les grandes unités de pro­duc­tion, l’électricité a été uti­li­sée par les déten­teurs de capi­taux pour étendre la divi­sion du tra­vail. Confrontées à la raré­fac­tion des res­sources éner­gé­tiques fos­siles et au défi du chan­ge­ment cli­ma­tique, nos socié­tés s’engagent dans une nou­velle tran­si­tion éner­gé­tique dont il n’est pas évident de pré­dire les effets. Sans même verser dans un déter­mi­nisme tech­no­lo­gique naïf et sim­pliste, ceux-ci pour­raient être très signi­fi­ca­tifs en fonc­tion des choix à venir de nos socié­tés. Le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables va-t-il faci­li­ter la décen­tra­li­sa­tion de la pro­duc­tion éner­gé­tique et l’autonomie des com­mu­nau­tés ? Les pro­cé­dés très capi­ta­lis­tiques que sont les fermes solaires ou les champs d’éoliennes accroî­tront-ils la pré­do­mi­nance du capi­tal sur le tra­vail ? Quels effets sur les mobi­li­tés, l’urbanisation et l’organisation du tra­vail ? Etc… Autant de ques­tions assez peu évo­quées et qui sont pour­tant fon­da­men­tales avant d’imaginer un « nou­veau stade du capitalisme ».

Enfin, Nora a raison de se deman­der si l’humanité va chan­ger « dans l’urgence et la pré­ci­pi­ta­tion de désastres éco­no­miques et huma­ni­taires majeurs » ou « dans la rela­tive séré­nité d’une muta­tion orches­trée par les gou­ver­ne­ments res­pon­sables, libre­ment accep­tée par les peuples infor­més et accom­pa­gnée par les acteurs éco­no­miques qui y voient leur inté­rêt bien com­pris ». Mais elle ne semble pas tirer toutes les leçons de cette alter­na­tive. Avant d’affirmer que nous serions entrés dans un « nou­veau stade du capi­ta­lisme », peut-être fau­drait-il inter­ro­ger le rap­port entre l’Etat et le marché, entre le gou­ver­ne­ment et les agents éco­no­miques. Et ce notam­ment parce qu’il ne semble pas que la tran­si­tion du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral au capi­ta­lisme vert se fasse « natu­rel­le­ment ». C’est ainsi que l’on peut inter­pré­ter cer­taines décla­ra­tions de ces pion­niers de l’or vert se déso­lant de l’échec de Copenhague. Dans leur busi­ness plan, ils ont besoin d’un ren­ché­ris­se­ment de l’or noir que pour­raient leur appor­ter des enga­ge­ments de réduc­tion de GES suf­fi­sants. Preuve que le scé­na­rio du capi­ta­lisme vert sup­pose que l’on impose au capi­ta­lisme des règles qui ne lui sont pas natu­relles. Ainsi se jus­ti­fient les pro­po­si­tions de taxe car­bone ou les mar­chés de droit à pol­luer : pro­duire un « choc exo­gène », de nature publique, qui vien­drait bou­le­ver­ser pro­fon­dé­ment la confi­gu­ra­tion actuelle de notre modèle éco­no­mique. Les déci­sions déjà prises et les pro­po­si­tions sur la table, que ce soit dans la fixa­tion du taux des éco­taxes ou les régu­la­tions des mar­chés car­bone – créa­tion de droits à pol­luer sur­nu­mé­raires et dif­fu­sion gra­tuite par exemple – ne sont pour­tant pas de nature à bou­le­ver­ser pro­fon­dé­ment les règles du jeu actuelles.

Le « capi­ta­lisme vert » pour­rait donc rester une chi­mère impos­sible. Dès lors, si le capi­ta­lisme n’est pas en mesure de faire face de manière ration­nelle aux défis envi­ron­ne­men­taux et de prendre en compte des exi­gences de long terme, il serait peut-être utile de se deman­der si « pour sauver la pla­nète, il ne faut pas sortir du capi­ta­lisme » comme le pro­pose Hervé Kempf [2] . L’exigence de dura­bi­lité des biens de consom­ma­tion dans des socié­tés post-Copenhague est en soi incom­pa­tible avec les exi­gences de ren­ta­bi­lité finan­cière que nous connais­sons. Cette sortie du capi­ta­lisme, dont il reste à carac­té­ri­ser la signi­fi­ca­tion et les seuils ou étapes à partir des­quels elle serait effec­tive, néces­site donc des régu­la­tions publiques à la hau­teur des enjeux. Couplées à des inno­va­tions sociales et citoyennes concrètes, elles pour­raient trans­for­mer pro­fon­dé­ment nos modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion et nous faire entrer dans des modes sou­te­nables d’organisation de nos socié­tés où la coopé­ra­tion et la soli­da­rité ne seraient pas faus­sées par la concurrence.

Publié par Mouvements, le 17 février 2010. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​L​e​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​m​e​-​v​e​r​t​-​n​o​u​v​e​a​u​-​s​t​a​d​e​.html

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