Le capitalisme sénile

Mis en ligne le 15 juillet 2008

Par Samir Amin

1. La thèse que je sou­tien­drai ici va à contre cou­rant des idées reçues et des pré­ju­gés qui carac­té­risent l’air du temps. Une sorte de large consen­sus s’est en effet consti­tué – à la faveur entre autre de l’effondrement de la pre­mière vague d’expériences de construc­tion d’une alter­na­tive socia­liste – selon lequel le capi­ta­lisme consti­tue­rait un « hori­zon indé­pas­sable » et que par consé­quent l’avenir s’inscrira néces­sai­re­ment dans le cadre des prin­cipes de base qui en com­mandent la repro­duc­tion, parce que ce sys­tème béné­fi­cie­rait d’une flexi­bi­lité sans pareille qui lui per­met­trait de s’adapter à toutes les trans­for­ma­tions qu’on pour­rait ima­gi­ner en les absor­bant et les sou­met­tant aux exi­gences de la logique fon­da­men­tale qui le défi­nit.

L’histoire du capi­ta­lisme est certes bien consti­tuée de phases d’expansion et d’approfondissement suc­ces­sives qui séparent des moments de tran­si­tion plus ou moins chao­tiques (donc de crise struc­tu­relle). La lec­ture la plus cou­rante de cette his­toire en ques­tion trouve son expres­sion dans une for­mu­la­tion de la théo­rie des cycles longs (Kondratief par exemple) dont le carac­tère trop méca­niste et quelque peu pares­seux n’a jamais véri­ta­ble­ment emporté ma convic­tion.

Chacune des phases suc­ces­sives d’expansion (phases A dans le lan­gage de Kondratief) est annon­cée par des trans­for­ma­tions impor­tantes de natures diverses entre autre par une concen­tra­tion d’innovations tech­no­lo­giques qui bou­le­versent les formes d’organisation de la pro­duc­tion et du tra­vail, comme la crise de tran­si­tion s’exprime à tra­vers le bou­le­ver­se­ment des rap­ports de force sociaux et poli­tiques qui avaient gou­verné la phase anté­rieure, dont elle tourne la page. On est bien dans une tran­si­tion de cette nature (la phase B dans le lan­gage de Kondratief).

Le consen­sus en ques­tion se tra­duit alors par le ral­lie­ment très large à l’idée que la phase actuelle de crise struc­tu­relle, avec les dés­équi­libres carac­té­ris­tiques de tels moments et le chaos qu’ils pro­duisent dans l’immédiat, doit être sur­mon­tée sans aban­don néces­saire des règles fon­da­men­tales com­man­dant la vie éco­no­mique et sociale propres au capi­ta­lisme. Autrement dit une nou­velle phase A d’accumulation et d’expansion mon­diale est annon­cée qui sera ce qu’elle sera, mais fina­le­ment « accep­tée » parce qu’elle se sol­dera par un « pro­grès » lar­ge­ment par­tagé, fut-ce inéga­le­ment.

Ce consen­sus rallie aujourd’hui doc­tri­naires libé­raux, réfor­mistes « modé­rés » et même ceux des réfor­mistes consé­quents qui ont pro­gres­si­ve­ment aban­donné leur radi­ca­lisme d’origine.

Les pre­miers « font confiance » aux « méca­nismes du marché » comme ils le disent eux mêmes, les­quels garan­ti­raient – si la folie des Etats ne s’emploie pas à en entra­ver l’épanouissement – une nou­velle phase de « pros­pé­rité », capable à son tour de fonder une nou­velle ère de paix inter­na­tio­nale et de donner à la démo­cra­tie le maxi­mum de chances de s’étendre à un plus grand nombre de nations. S’il faut donc un « chef d’orchestre » pour tra­ver­ser la tem­pête tran­si­toire, soit. L’hégémonisme des Etats Unis, qua­li­fié de « benign neglect » par les libé­raux amé­ri­cains, trouve ici sa jus­ti­fi­ca­tion éven­tuelle. Beaucoup des post moder­nistes – et même Toni Negri (sur lequel je revien­drai) – ont gra­duel­le­ment rallié ce point de vue. La nou­velle phase d’expansion, dans la pers­pec­tive de beau­coup de réfor­mistes radi­caux et même des révo­lu­tion­naires n’exclut néan­moins pas les luttes sociales, elle les appelle en créant les condi­tions nou­velles de leur déploie­ment pos­sible, attendu. Le dire n’est pas suf­fi­sant.

Car ce que je repro­che­rai à cette vision c’est tout sim­ple­ment son igno­rance de toute une série de carac­té­ris­tiques nou­velles à tra­vers les­quelles s’exprime ce que je qua­li­fie de « séni­lité » du sys­tème capi­ta­liste. Or la séni­lité en ques­tion n’est pas l’antichambre d’une mort dont on pour­rait attendre tran­quille­ment l’heure. Car tout au contraire elle se mani­feste par un regain de vio­lence par laquelle le sys­tème ten­tera de se per­pé­tuer, coûte que coûte, fut-ce au prix d’imposer à l’humanité une bar­ba­rie extrême. La séni­lité appelle donc les réfor­mistes radi­caux et les révo­lu­tion­naires à plus de radi­ca­lité que jamais. A ne pas céder aux ten­ta­tions du dis­cours apai­sant de l’air du temps et du post moder­nisme. Radicalisme n’est pas ici syno­nyme d’attachement, par la force des choses dog­ma­tique en der­nière ana­lyse , aux thèses radi­cales et révo­lu­tion­naires expri­mées dans la phase anté­rieure de l’histoire (en gros le XXe siècle), mais renou­vel­le­ment radi­cal pre­nant toute la mesure de la portée des trans­for­ma­tions en cours dans le monde contem­po­rain.

2. La pre­mière des trans­for­ma­tions impor­tantes à prendre en consi­dé­ra­tion est la « révo­lu­tion scien­ti­fique et tech­no­lo­gique » en cours.

Une révo­lu­tion tech­no­lo­gique quel­conque – toute révo­lu­tion tech­no­lo­gique (et il y en a eu d’autres dans l’histoire et celle du capi­ta­lisme en par­ti­cu­lier) – bou­le­verse les modes d’organisation de la pro­duc­tion et du tra­vail. Elle décom­pose les formes anciennes pour recom­po­ser à partir des débris des pre­mières des formes nou­velles recom­po­sées. Le pro­ces­sus n’étant pas ins­tan­tané le moment en ques­tion est pas­sa­ble­ment chao­tique. Entre autre parce que le pro­ces­sus de décom­po­si­tion affai­blit les classes tra­vailleuses, rend caduques les formes d’organisation et de luttes qu’elles avaient construites dans la période anté­rieure dont la page est tour­née, qui avaient été effi­caces parce qu’adaptées aux condi­tions de l’époque et qui ne le sont plus dans les condi­tions nou­velles. Dans ces moments de tran­si­tion donc les rap­ports de force sociaux bas­culent en faveur du capi­tal. On retrouve cette pre­mière carac­té­ris­tique dans le moment actuel.

Mais il faut aller plus loin et ques­tion­ner la spé­ci­fi­cité de la révo­lu­tion tech­no­lo­gique en cours, la com­pa­rer aux pré­cé­dentes, et la situer, comme les pré­cé­dentes, dans la dyna­mique de l’accumulation capi­ta­liste dont elle rénove cer­tains aspects tout en en conser­vant la logique domi­nante géné­rale. On ne peut le faire sans avoir au préa­lable pré­cisé le concept qu’on se fait de ce qu’est le capi­ta­lisme.

Le capi­ta­lisme n’est pas syno­nyme « d’économie de marché » comme le pro­pose la vul­gate libé­rale. Le concept même d’économie de marché, ou de « mar­chés géné­ra­li­sés », ne cor­res­pond à rien de réel. Il est seule­ment l’axiome de départ de la théo­rie d’un monde ima­gi­naire, celui dans lequel vivent les « éco­no­mistes purs ». Le capi­ta­lisme se défi­nit par un rap­port social qui assure la domi­na­tion du capi­tal sur le tra­vail. Le marché vient après.

L’exercice de la domi­na­tion du capi­tal sur le tra­vail s’effectue concrè­te­ment par le moyen de l’appropriation pri­va­tive du capi­tal (défi­nis­sant la classe qui en béné­fi­cie – la bour­geoi­sie) et l’exclusion des tra­vailleurs de l’accès à celui-ci. Or com­ment, de ce point de vue, se pré­sentent les effets de la révo­lu­tion tech­no­lo­gique en cours ? Là se situe la ques­tion véri­table concer­nant celle-ci.

Les révo­lu­tions tech­no­lo­giques pré­cé­dentes dans l’histoire du capi­ta­lisme (le tex­tile et la machine à vapeur, l’acier et le chemin de fer, le com­plexe élec­tri­cité – pétrole – auto­mo­bile – avion) se tra­dui­saient toutes par l’exigence d’investissements mas­sifs en amont de la chaine des pro­duc­tions. Il s’agissait d’innovations qui éco­no­mi­saient le tra­vail direct mais au prix d’une mise en œuvre d’une plus grande quan­tité de tra­vail indi­rect, investi dans les équi­pe­ments. L’innovation éco­no­mi­sait la quan­tité totale de tra­vail néces­saire pour four­nir un volume donné de pro­duits, mais aussi et sur­tout dépla­çait le tra­vail de la pro­duc­tion directe vers celle d’équipements. Ce fai­sant les révo­lu­tions tech­no­lo­giques pré­cé­dentes ren­for­çaient le pou­voir des pro­prié­taires du capi­tal (les équi­pe­ments) sur ceux qui les mettent en œuvre (les tra­vailleurs).

La nou­velle révo­lu­tion tech­no­lo­gique – dans ses deux dimen­sions prin­ci­pales, l’informatique et la géné­tique- semble per­mettre à la fois l’économie de tra­vail direct et d’équipements (en volume mesuré par leur valeur mar­chande). Mais elle exi­ge­rait une autre répar­ti­tion de la tota­lité du tra­vail mis en œuvre, plus favo­rable au tra­vail qua­li­fié.

Que signi­fie ce carac­tère spé­ci­fique – et nou­veau – de la révo­lu­tion tech­no­lo­gique en cours ? De quoi est-il por­teur, poten­tiel­le­ment (c’est à dire indé­pen­dam­ment des rap­ports sociaux propres au capi­ta­lisme) et réel­le­ment (c’est à dire dans le cadre de ces rap­ports) ?

Le poten­tiel et le réel entrent ici en conflit. La révo­lu­tion tech­no­lo­gique signi­fie que plus de richesse peut être pro­duite avec moins de tra­vail sans que la pré­ten­tion que ce résul­tat ne puisse être obtenu qu’à la condi­tion de concé­der au capi­tal son pou­voir sur le tra­vail conserve la puis­sance qu’il avait jusqu’ici. Les condi­tions pour qu’un autre mode d’organisation de la pro­duc­tion suc­cède au capi­ta­lisme sont désor­mais en voie d’être réel­le­ment réunies. Le capi­ta­lisme est objec­ti­ve­ment caduc. Mais il est tou­jours en place et affirme plus que jamais la pré­ten­tion du capi­tal à domi­ner le tra­vail. Dans le monde du capi­ta­lisme réel le tra­vail ne peut se mettre en œuvre par lui-même, il est mis en œuvre par le capi­tal qui le domine et ce dans la mesure où il y trouve son compte, c’est à dire dans la mesure où « l’investissement » est ren­table. Or, ce fonc­tion­ne­ment, en excluant de la mise au tra­vail une pro­por­tion gran­dis­sante de tra­vailleurs poten­tiels (et donc en les pri­vant de tout revenu), condamne le sys­tème pro­duc­tif sinon néces­sai­re­ment à se contrac­ter en termes abso­lus tout au moins à ne se déployer qu’à un rythme de crois­sance lar­ge­ment infé­rieur à celui que la révo­lu­tion tech­no­lo­gique per­met­trait sans lui. On exa­mi­nera plus loin à propos de la nou­velle ques­tion agraire, l’exemple le plus scan­da­leux de cette pers­pec­tive d’exclusion mas­sive que la pour­suite de l’expansion du capi­ta­lisme exige désor­mais.

Les dis­cours domi­nants éva­cuent le débat por­tant sur les limites du capi­ta­lisme, qu’il s’agisse de ceux qui traitent de la nou­velle orga­ni­sa­tion du tra­vail en pers­pec­tive (la « société de réseaux »), ou des trans­for­ma­tions concer­nant la pro­priété du capi­tal (le capi­ta­lisme popu­laire et le mode d’accumulation patri­mo­nial) ou ceux concer­nant la science, deve­nue « fac­teur de pro­duc­tion déci­sif ».

Premier dis­cours, concer­nant « la fin du tra­vail », la « société de réseaux » (abo­lis­sant les hié­rar­chies ver­ti­cales pour leur sub­sti­tuer des inter­re­la­tions hori­zon­tales), l’émergence de « l’individu » (sans tenir compte de son statut social – pro­prié­taire capi­ta­liste ou tra­vailleur) comme pré­tendu « sujet de l’histoire ». Toutes les moda­li­tés de ce dis­cours en vogue (de Rifkin à Castells et Negri) font comme si le capi­ta­lisme n’existait déjà plus ou que tout au moins les exi­gences objec­tives de la tech­no­lo­gie nou­velle trans­for­me­raient sa réa­lité jusqu’à en dis­soudre le carac­tère fon­da­men­tal, celui d’être basé sur une hié­rar­chie ver­ti­cale incon­tour­nable, assu­rant la domi­na­tion du tra­vail par le capi­tal. Expression d’une illu­sion « tech­no­lo­giste » qui s’est constam­ment répé­tée dans l’histoire, parce que l’idéologie du sys­tème en a tou­jours eu besoin pour éva­cuer la vraie ques­tion : qui contrôle l’usage de la tech­no­lo­gie ?

Second dis­cours, concer­nant une pré­ten­due dif­fu­sion de la pro­priété du capi­tal, désor­mais ouverte dit-on aux « gens ordi­naires » par pla­ce­ments bour­siers et fonds de pen­sion inter­po­sés. Discours vieillot du « capi­ta­lisme popu­laire », for­mu­la­tion plus pré­ten­tieuse en termes de « mode d’accumulation patri­mo­nial » (Aglietta). Rien de bien neuf dans ce dis­cours tou­jours sans rap­port avec la réa­lité.

Troisième dis­cours avan­çant l’idée que le nou­veau est que la science serait désor­mais deve­nue « le fac­teur de pro­duc­tion déci­sif ». Proposition allé­chante et atti­rante à pre­mière vue, compte tenu de la den­sité des connais­sances scien­ti­fiques et des moyens tech­niques mis en œuvre dans la pro­duc­tion moderne. Mais la pro­po­si­tion est fondée sur une confu­sion, rap­ports sociaux (capi­tal et tra­vail) d’une part, connais­sances et savoirs d’autre part n’ayant pas le même statut dans l’organisation de la pro­duc­tion. Celle-ci a tou­jours exigé des connais­sances et des savoirs depuis l’âge pré­his­to­rique le plus ancien : l’efficacité du chas­seur ne dépend pas seule­ment de celle de sa flèche, mais tout autant de sa connais­sance des ani­maux ; aucun paysan des temps anciens n’aurait pu faire pous­ser une graine sans les savoirs accu­mu­lés concer­nant la nature.

Sciences et savoirs sont tou­jours pré­sents, mais der­rière la scène occu­pée dans son pre­mier rang par les rap­ports sociaux (qui est pro­prié­taire de la flèche, du sol, de l’usine ?) . La vraie ques­tion, éva­cuée dans le dis­cours en ques­tion (et encore plus dans les mau­vais cal­culs éco­no­mé­triques qui se pro­posent de « mesu­rer » les contri­bu­tions spé­ci­fiques du capi­tal, du tra­vail et de la science à la « pro­duc­ti­vité géné­rale ») est de savoir qui contrôle les connais­sances néces­saires à la pro­duc­tion. C’était hier le clerc qui dou­blait les savoirs pay­sans pra­tiques, les sur­plom­bant par les siens qui jus­ti­fiaient par là même l’organisation du pou­voir (peu importe que nous consi­dé­rions aujourd’hui ces savoirs comme ima­gi­naires).

Or le capi­ta­lisme s’est construit pré­ci­sé­ment en dépos­sé­dant les pro­duc­teurs non seule­ment de la pro­priété de leurs moyens de pro­duc­tion mais encore de leurs savoirs. Le pro­grès des forces pro­duc­tives a été com­mandé par cette dépos­ses­sion. L’ouvrier semi arti­san des usines du XIXe siècle sera rem­placé à l’ère for­diste par l’ouvrier masse déqua­li­fié tandis que les savoirs tech­niques seront captés par les « direc­tion tech­niques » pla­cées elles mêmes sous l’autorité suprême des direc­tions com­mer­ciales et finan­cières. L’offensive de l’agro-business en cours est typique cet égard. Les firmes trans­na­tio­nales se sont don­nées le droit – que l’OMC de leur fabri­ca­tion entend « pro­té­ger » – de s’approprier les savoirs col­lec­tifs des pay­san­ne­ries du monde entier, et sin­gu­liè­re­ment du tiers monde, pour les repro­duire sous la forme de semences indus­trielles dont elles pré­ten­draient alors avoir l’exclusivité de la « revente » (forcée) aux pay­sans dépos­sé­dés de l’usage libre par eux de leurs propres savoirs. Le riz bas­mati revendu par une firme amé­ri­caine aux pay­sans indiens ! Au-delà de la menace d’appauvrissement du capi­tal géné­tique des espèces de la pla­nète que com­porte cette poli­tique des trans­na­tio­nales de l’agro-business, peut-on qua­li­fier ces pro­cé­dés par un terme autre que celui de « pira­tage » ? S’agit-il de l’esprit d’entreprise tant vanté ou plutôt de la pra­tique du racket ?

Le sens du mou­ve­ment est-il inversé dans l’organisation des pro­duc­tions ultra­mo­dernes ? On l’affirme, un peu trop vite, en met­tant en avant le fait que les tech­niques nou­velles si elles requièrent moins de tra­vail, exigent de celui-ci des qua­li­fi­ca­tions supé­rieures. A revoir et à nuan­cer beau­coup. Car le capi­tal conserve le contrôle absolu de l’ensemble des procès de pro­duc­tion en ques­tion. Dans l’informatique par les gigan­tesques oli­go­poles qui com­mandent la pro­duc­tion des maté­riels, la dif­fu­sion et l’usage des pro­grammes, voire même pro­ba­ble­ment la mise sous coupe réglée des uti­li­sa­teurs par la fabri­ca­tion de « virus » et la vente forcée des moyens de s’en pro­té­ger. Dans la géné­tique par tou­jours les gigan­tesques oli­go­poles qui orga­nisent la « recherche » dans ce domaine en fonc­tion des pers­pec­tives com­mer­ciales des pro­duits dont elle est por­teuse, et par le racket orga­nisé des savoirs pay­sans comme je viens de le rap­pe­ler.

Il y a certes du nou­veau : la forte éco­no­mie de tra­vail total que la mise en œuvre des tech­no­lo­gies nou­velles permet, autre­ment dit leur pro­duc­ti­vité élevée. Cette éco­no­mie, dans le fonc­tion­ne­ment réel du sys­tème, se solde par la réduc­tion bru­tale de la masse de tra­vail mise en œuvre sous le com­man­de­ment du capi­tal, par l’exclusion. L’argument pro­duit par les incon­di­tion­nels du capi­ta­lisme est que les exclus d’aujourd’hui seront mis au tra­vail demain par l’expansion des mar­chés. Tout comme hier dans le for­disme les emplois sup­pri­més par le pro­grès de la pro­duc­ti­vité étaient com­pen­sés par de nou­veaux emplois en amont et par l’expansion géné­rale.

L’argument ne tient que si l’on fait inter­ve­nir l’action de l’Etat régu­la­teur. A défaut le « marché » exclut sans retour. Car l’exclu n’ayant plus de revenu est ignoré par le marché qui ne connaît que la demande sol­vable. Le « marché » met en marche un sys­tème régres­sif qui exclut tou­jours davan­tage et concentre la pro­duc­tion sur la demande sol­vable rétré­cie. Il en aurait été ainsi dans le cadre du for­disme d’hier (et il en fut ainsi dans la crise des années 1930). Si cela n’a pas été le cas par la suite – à partir de 1945 – c’est parce que l’Etat est inter­venu pour contrer les effets de la spi­rale régres­sive, s’interposant pour impo­ser un « contrat social » que le nou­veau rap­port de forces travail/​capital per­met­tait, lequel contrat social ouvrait à son tour l’expansion des mar­chés. L’Etat n’était plus exclu­si­ve­ment l’instrument uni­la­té­ral du capi­tal, il était celui du com­pro­mis social. Et c’est pour­quoi j’ai dit que l’Etat démo­cra­tique dans le capi­ta­lisme ne peut être qu’un Etat régu­la­teur social du marché.

Alors pour­quoi n’en serait-il pas ainsi dans l’avenir, sur la base et dans le cadre du déploie­ment des poten­tia­li­tés ouvertes par les tech­no­lo­gies nou­velles ? La posi­tion doc­tri­naire des libé­raux reje­tée (la déré­gu­la­tion n’apporte pas de solu­tion au pro­blème), n’est-ce pas là faire l’éloge du réfor­misme, c’est à dire de l’intervention de l’Etat régu­la­teur ?

Oui, mais à condi­tion de com­prendre que l’ampleur des réformes néces­saires pour trou­ver une solu­tion au pro­blème – inté­grer et non exclure – doit être sans com­mune mesure avec ce qui est pro­posé par les rares réfor­mistes ayant sur­vécu au raz de marée libé­ral. Il ne s’agit de rien moins que de réformes radi­cales au sens plein du terme, osant s’attaquer au prin­cipe de la pro­priété par le moyen de laquelle opère le contrôle de la mise en œuvre des tech­no­lo­gies nou­velles au béné­fice exclu­sif du capi­tal oli­go­po­lis­tique.

Dans l’analyse que j’ai déve­lop­pée ici cette exi­gence de radi­ca­lisme consti­tue l’une des faces de la médaille, l’autre étant pré­ci­sé­ment la séni­lité du capi­ta­lisme, l’impossibilité du sys­tème par sa propre logique de pro­duire autre chose que l’exclusion défi­ni­tive à échelle gran­dis­sante. Parce qu’il en est ainsi, il faut en conclure que la construc­tion d’un autre mode d’organisation de la société est deve­nue néces­saire, que le capi­ta­lisme a fait son temps, que la for­mu­la­tion d’une ratio­na­lité autre que celle qui s’exprime par la ren­ta­bi­lité du capi­tal est deve­nue la condi­tion incon­tour­nable du pro­grès de l’humanité. Des réformes radi­cales – quasi révo­lu­tion­naires – sont la condi­tion de la mise en œuvre du poten­tiel que la révo­lu­tion tech­no­lo­gique porte en elle. Croire que celle-ci par elle même pro­duira ce poten­tiel me paraît, pour le moins qu’on puisse dire, bien naïf.

béné­fi­cie­rait d’une flexi­bi­lité sans pareille qui lui per­met­trait de s’adapter à toutes les trans­for­ma­tions qu’on pour­rait ima­gi­ner en les absor­bant et les sou­met­tant aux exi­gences de la logique fon­da­men­tale qui le défi­nit.

L’histoire du capi­ta­lisme est certes bien consti­tuée de phases d’expansion et d’approfondissement suc­ces­sives qui séparent des moments de tran­si­tion plus ou moins chao­tiques (donc de crise struc­tu­relle). La lec­ture la plus cou­rante de cette his­toire en ques­tion trouve son expres­sion dans une for­mu­la­tion de la théo­rie des cycles longs (Kondratief par exemple) dont le carac­tère trop méca­niste et quelque peu pares­seux n’a jamais véri­ta­ble­ment emporté ma convic­tion.

Chacune des phases suc­ces­sives d’expansion (phases A dans le lan­gage de Kondratief) est annon­cée par des trans­for­ma­tions impor­tantes de natures diverses entre autre par une concen­tra­tion d’innovations tech­no­lo­giques qui bou­le­versent les formes d’organisation de la pro­duc­tion et du tra­vail, comme la crise de tran­si­tion s’exprime à tra­vers le bou­le­ver­se­ment des rap­ports de force sociaux et poli­tiques qui avaient gou­verné la phase anté­rieure, dont elle tourne la page. On est bien dans une tran­si­tion de cette nature (la phase B dans le lan­gage de Kondratief).

Le consen­sus en ques­tion se tra­duit alors par le ral­lie­ment très large à l’idée que la phase actuelle de crise struc­tu­relle, avec les dés­équi­libres carac­té­ris­tiques de tels moments et le chaos qu’ils pro­duisent dans l’immédiat, doit être sur­mon­tée sans aban­don néces­saire des règles fon­da­men­tales com­man­dant la vie éco­no­mique et sociale propres au capi­ta­lisme. Autrement dit une nou­velle phase A d’accumulation et d’expansion mon­diale est annon­cée qui sera ce qu’elle sera, mais fina­le­ment « accep­tée » parce qu’elle se sol­dera par un « pro­grès » lar­ge­ment par­tagé, fut-ce inéga­le­ment.

Ce consen­sus rallie aujourd’hui doc­tri­naires libé­raux, réfor­mistes « modé­rés » et même ceux des réfor­mistes consé­quents qui ont pro­gres­si­ve­ment aban­donné leur radi­ca­lisme d’origine.

Les pre­miers « font confiance » aux « méca­nismes du marché » comme ils le disent eux mêmes, les­quels garan­ti­raient – si la folie des Etats ne s’emploie pas à en entra­ver l’épanouissement – une nou­velle phase de « pros­pé­rité », capable à son tour de fonder une nou­velle ère de paix inter­na­tio­nale et de donner à la démo­cra­tie le maxi­mum de chances de s’étendre à un plus grand nombre de nations. S’il faut donc un « chef d’orchestre » pour tra­ver­ser la tem­pête tran­si­toire, soit. L’hégémonisme des Etats Unis, qua­li­fié de « benign neglect » par les libé­raux amé­ri­cains, trouve ici sa jus­ti­fi­ca­tion éven­tuelle. Beaucoup des post moder­nistes – et même Toni Negri (sur lequel je revien­drai) – ont gra­duel­le­ment rallié ce point de vue. La nou­velle phase d’expansion, dans la pers­pec­tive de beau­coup de réfor­mistes radi­caux et même des révo­lu­tion­naires n’exclut néan­moins pas les luttes sociales, elle les appelle en créant les condi­tions nou­velles de leur déploie­ment pos­sible, attendu. Le dire n’est pas suf­fi­sant.

Car ce que je repro­che­rai à cette vision c’est tout sim­ple­ment son igno­rance de toute une série de carac­té­ris­tiques nou­velles à tra­vers les­quelles s’exprime ce que je qua­li­fie de « séni­lité » du sys­tème capi­ta­liste. Or la séni­lité en ques­tion n’est pas l’antichambre d’une mort dont on pour­rait attendre tran­quille­ment l’heure. Car tout au contraire elle se mani­feste par un regain de vio­lence par laquelle le sys­tème ten­tera de se per­pé­tuer, coûte que coûte, fut-ce au prix d’imposer à l’humanité une bar­ba­rie extrême. La séni­lité appelle donc les réfor­mistes radi­caux et les révo­lu­tion­naires à plus de radi­ca­lité que jamais. A ne pas céder aux ten­ta­tions du dis­cours apai­sant de l’air du temps et du post moder­nisme. Radicalisme n’est pas ici syno­nyme d’attachement, par la force des choses dog­ma­tique en der­nière ana­lyse , aux thèses radi­cales et révo­lu­tion­naires expri­mées dans la phase anté­rieure de l’histoire (en gros le XXe siècle), mais renou­vel­le­ment radi­cal pre­nant toute la mesure de la portée des trans­for­ma­tions en cours dans le monde contem­po­rain.

3. Le capi­ta­lisme n’est pas seule­ment un mode de pro­duc­tion, il est éga­le­ment un sys­tème mon­dial fondé sur la domi­na­tion géné­rale de ce mode. Cette voca­tion conqué­rante du capi­ta­lisme s’est expri­mée d’une manière per­ma­nente, conti­nue, dès l’origine. Cependant dans son expan­sion mon­diale le capi­ta­lisme a construit, puis repro­duit et appro­fon­dit sans cesse une asy­mé­trie inégale entre ses centres conqué­rants et ses péri­phé­ries domi­nées. J’ai qua­li­fié le capi­ta­lisme, pour cette raison, de sys­tème impé­ria­liste par nature, ou encore écrit que l’impérialisme consti­tuait « la phase per­ma­nente » du capi­ta­lisme.

J’ai pro­posé de voir dans le contraste exprimé à tra­vers cette asy­mé­trie gran­dis­sante la contra­dic­tion prin­ci­pale du capi­ta­lisme, entendu comme sys­tème mon­dial. Cette contra­dic­tion s’exprime éga­le­ment en termes idéo­lo­giques et poli­tiques par le contraste entre le dis­cours uni­ver­sa­liste du capi­tal et la réa­lité de ce que son expan­sion pro­duit, c’est à dire l’inégalité crois­sante entre les peuples de la pla­nète.

Le carac­tère impé­ria­liste du capi­ta­lisme, per­ma­nent, s’est néan­moins concré­tisé dans des formes suc­ces­sives du rap­port asy­mé­trique et inégal centres/​périphéries, cha­cune de ces étapes étant sin­gu­lière, les lois com­man­dant sa repro­duc­tion étant en rap­port étroit avec les spé­ci­fi­ci­tés de l’accumulation du capi­tal propres à cha­cune d’elles. Il y a donc eu à plu­sieurs reprise dans cette his­toire de cinq siècles des cou­pures, des moments – sépa­rant une phase de l’impérialisme de la sui­vante – carac­té­ri­sés par l’émergence de spé­ci­fi­ci­tés nou­velles.

Sans reve­nir sur la pré­sen­ta­tion et les ana­lyses que j’ai pro­po­sées concer­nant cette his­toire, j’en rap­pel­le­rai quelques unes des conclu­sions majeures d’un inté­rêt direct pour la ques­tion posée ici : le capi­ta­lisme est-il entré dans l’âge de sa séni­lité ?

L’impérialisme, au cours de toutes les étapes pré­cé­dentes de l’expansion capi­ta­liste, avait été « conqué­rant » c’est à dire qu’il « inté­grait » des régions et des popu­la­tions jusqu’alors demeu­rées hors de son champ d’action avec une puis­sance sans cesse gran­dis­sante. Par ailleurs l’impérialisme en ques­tion se conju­guait tou­jours au plu­riel, il était le pro­duit de centres impé­ria­listes mul­tiples en concur­rence vio­lente pour le contrôle de l’expansion mon­diale. Ces deux carac­tères de l’impérialisme sont en voie de céder la place à deux nou­veaux carac­tères qui en sont l’opposé tout net. Premièrement l’impérialisme « n’intègre » plus ; dans son expan­sion mon­diale le capi­ta­lisme nou­veau exclut plus qu’il n’intègre et ce dans des pro­por­tions sans com­mune mesure avec ce qu’elles furent dans le passé. Deuxièmement l’impérialisme se conjugue désor­mais au sin­gu­lier, il est devenu un impé­ria­lisme col­lec­tif de l’ensemble des centres, c’est à dire de la triade Etats Unis-Europe-Japon. Bien entendu ces deux carac­té­ris­tiques nou­velles sont étroi­te­ment liées l’une à l’autre.

Concrètement l’impérialisme ancien était « expor­ta­teur de capi­taux », c’est à dire qu’il pre­nait l’initiative d’envahir les socié­tés péri­phé­riques, d’y éta­blir des ensembles de pro­duc­tion nou­veaux (de nature capi­ta­liste). Ce fai­sant il construi­sait du nou­veau et simul­ta­né­ment détrui­sait de l’ancien. Cette seconde dimen­sion – des­truc­tive – sur laquelle je revien­drai, n’avait jamais été négli­geable. Mais la dimen­sion construc­tive l’emportait par son ampleur. Bien entendu la construc­tion capi­ta­liste – impé­ria­liste d’ensemble pro­duite n’était pas por­teur d’une « homo­gé­néi­sa­tion » gra­duelle des socié­tés de la pla­nète capi­ta­liste. Au contraire il s’agissait de la construc­tion d’un ensemble asy­mé­trique centres/​périphéries.

Le capi­tal exporté n’a jamais été mis gra­cieu­se­ment à la dis­po­si­tion de la société qui le rece­vait. Celui-ci se fai­sait tou­jours rému­né­rer dans des formes diverses (pro­fits directs réa­li­sés dans les ensembles nou­veaux et sur­plus divers sou­ti­rés aux modes de pro­duc­tion soumis) sur les­quelles je me suis exprimé suf­fi­sam­ment ailleurs pour ne pas y reve­nir ici. Ce trans­fert de valeur des péri­phé­ries vers les centres, dans les moda­li­tés spé­ci­fiques à chaque étape du déploie­ment impé­ria­liste (ce que j’ai appelé les formes suc­ces­sives de la loi de la valeur mon­dia­li­sée), est même l’un des élé­ments déci­sifs de la construc­tion asy­mé­trique en ques­tion.

Néanmoins, et quelle qu’ait été l’ampleur de la ponc­tion, le capi­tal impé­ria­liste pour­sui­vait sa marche en avant, expor­tant de nou­veaux capi­taux pour conqué­rir de nou­veaux espaces soumis à leur expan­sion. Dans ce sens le capi­tal pour­sui­vait sa voca­tion « construc­tive », il « inté­grait » plus qu’il « n’excluait ». Ressentie comme telle, l’expansion capi­ta­liste pou­vait alors nour­rir l’illusion, dans les péri­phé­ries, qu’il leur était pos­sible de « rat­tra­per » les autres tout en demeu­rant à l’intérieur du sys­tème global. Cette illu­sion – qua­li­fions la rapi­de­ment de « bour­geoise natio­nale » – était bien là, pré­sente, pesante sur la scène poli­tique. Les thu­ri­fé­raires de l’impérialisme – dans les centres (comme Bill Warren et tant d’autres avant lui) se fon­daient sur la dimen­sion construc­tive de l’expansion capi­ta­liste pour en saluer le carac­tère pré­tendu « pro­gres­siste » de ce fait. Le capi­tal bri­tan­nique « construi­sait » bien des ports et des che­mins de fer, en Argentine, en Inde et ailleurs. Remarquons d’ailleurs que l’impérialisme en ques­tion ne sau­rait en aucune manière être réduit à sa dimen­sion poli­tique (la colo­ni­sa­tion) qui l’accompagnait par­fois, comme le fait mal­heu­reu­se­ment Negri. Suisse et Suède, sans colo­nie, fai­saient partie du même sys­tème impé­ria­liste que Grande Bretagne et France, dis­po­sant de sur­croît de colo­nies. L’impérialisme n’est pas un « phé­no­mène poli­tique » situé en dehors de la sphère de la vie éco­no­mique, il est le pro­duit des logiques qui com­mandent l’accumulation du capi­tal.

Tout indique que la page de cette expan­sion construc­tive est tour­née. Ce n’est pas seule­ment qu’en termes quan­ti­ta­tifs, dans le moment actuel, le reflux des pro­fits et trans­ferts de capi­taux du Sud vers le Nord l’emporte lar­ge­ment sur le maigre flux d’exportations nou­velles de capi­taux du Nord vers le Sud. Ce dés­équi­libre pour­rait n’être que conjonc­tu­rel, comme le pré­tend le dis­cours libé­ral d’ailleurs. Il ne l’est pas. Car il tra­duit en fait un ren­ver­se­ment dans les rap­ports entre la dimen­sion construc­tive et la dimen­sion des­truc­tive, l’une et l’autre imma­nente à l’impérialisme. Aujourd’hui une dose sup­plé­men­taire d’ouverture à l’expansion du capi­tal dans les péri­phé­ries – même mar­gi­nale – exige des des­truc­tions d’une ampleur inima­gi­nable. J’en don­ne­rai plus loin l’exemple le plus tris­te­ment écla­tant : l’ouverture de l’agriculture à une expan­sion du capi­tal somme toute mar­gi­nale en termes de débou­ché poten­tiel à l’investissement et en termes de créa­tion d’emplois modernes à haute pro­duc­ti­vité remet désor­mais en ques­tion la survie de la moitié de l’humanité – rien de moins.

D’une manière géné­rale dans la logique du capi­ta­lisme les posi­tions mono­po­lis­tiques nou­velles dont les centres sont béné­fi­ciaires – contrôle des tech­no­lo­gies, de l’accès aux res­sources natu­relles, des com­mu­ni­ca­tions – se soldent déjà, et se sol­de­ront tou­jours davan­tage par un flux gran­dis­sant de trans­fert de valeur pro­duite au Sud au béné­fice du seg­ment domi­nant du capi­tal mon­dia­lisé (le capi­tal « trans­na­tio­nal »), en pro­ve­nance des nou­velles péri­phé­ries plus avan­cées dans les pro­ces­sus d’industrialisation moderne et dites « com­pé­ti­tives ».

Dans son autre dimen­sion l’impérialisme a éga­le­ment évolué, pas­sant de stades anté­rieurs carac­té­ri­sés par la concur­rence vio­lente des impé­ria­lisme natio­naux à celui de la ges­tion col­lec­tive du nou­veau sys­tème mon­dial par la « triade ». Il y a dif­fé­rentes rai­sons dont la conjonc­tion explique cette évo­lu­tion sur les­quelles je ren­voie le lec­teur ailleurs. Mais parmi celles-ci je n’hésiterai pas à situer l’exigence poli­tique de cette ges­tion col­lec­tive impo­sée par ce que j’ai dit plus haut de l’ampleur gran­dis­sante des des­truc­tions que la pour­suite de l’expansion capi­ta­liste implique. Les vic­times prin­ci­pales de ces des­truc­tions étant les peuples du Sud, le nouvel impé­ria­lisme entraîne déjà, et entraî­nera tou­jours davan­tage « la guerre per­ma­nente » (du capi­tal trans­na­tio­nal qui domine et s’exprime à tra­vers son contrôle des Etats de la triade) contre les peuples du Sud. Cette guerre n’est ni conjonc­tu­relle, ni le pro­duit d’une dérive par­ti­cu­lière de l’arrogance de l’establishment répu­bli­cain des Etats Unis, sym­bo­li­sée par le sinistre Bush junior. Elle est ins­crite dans les exi­gences de la struc­ture de l’impérialisme au stade nou­veau de son déploie­ment.

En résumé l’impérialisme des étapes his­to­riques pré­cé­dentes de l’expansion capi­ta­liste mon­diale était fondé sur un rôle « actif » des centres « expor­tant » des capi­taux vers les péri­phé­ries pour y façon­ner un déve­lop­pe­ment asy­mé­trique qu’on peut alors qua­li­fier jus­te­ment de dépen­dant ou d’inégal. L’impérialisme col­lec­tif de la triade et sin­gu­liè­re­ment celui « du centre des centres » (les Etats Unis) ne fonc­tionne plus de cette manière. Les Etats Unis absorbent une frac­tion notable du sur­plus généré dans l’ensemble mon­dial et la triade n’est plus expor­ta­trice signi­fi­ca­tive de capi­taux vers les péri­phé­ries. Le sur­plus qu’elle pompe, à des titres divers (dont la dette des pays en voie de déve­lop­pe­ment et des pays de l’Est), n’est plus la contre­par­tie d’investissements pro­duc­tifs nou­veaux qu’elle finan­ce­rait. Le carac­tère para­si­taire de ce mode de fonc­tion­ne­ment de l’ensemble du sys­tème impé­ria­liste est par lui-même un signe de séni­lité qui place au devant de la scène la contra­dic­tion gran­dis­sante centres-péri­phé­ries (dite « Nord-Sud »).

Ce « repli » des centres sur eux-mêmes, « aban­don­nant » les péri­phé­ries à leur « triste sort » est salué par les fai­seurs de dis­cours idéo­lo­gico-média­tiques du moment comme la preuve qu’il n’y aurait plus « d’impérialisme », puisque le Nord peut se passer du Sud. Propos non seule­ment évi­dem­ment démen­tis quo­ti­dien­ne­ment dans les faits (pour­quoi alors l’OMC, le FMI et les inter­ven­tions de l’OTAN ?) mais de sur­croît néga­teurs de l’essence de l’idéologie bour­geoise d’origine, qui savait affir­mer sa voca­tion uni­ver­selle. Cette voca­tion aban­don­née au profit du nou­veau dis­cours du cultu­ra­lisme dit « post moder­niste » n’est-elle donc pas en fait le sym­bole de la séni­lité du sys­tème, qui n’a plus rien à pro­po­ser à 80 % de la popu­la­tion de la pla­nète ?

L’hégémonisme des Etats Unis s’articule sur cette exi­gence objec­tive du nouvel impé­ria­lisme col­lec­tif qui doit gérer la contra­dic­tion gran­dis­sante centres-péri­phé­ries par des moyens fai­sant de plus en plus appel à la vio­lence. Les Etats Unis, par leur « avan­tage mili­taire », appa­raissent alors comme le fer de lance de cette ges­tion, et leur projet de « contrôle mili­taire de la Planète » le moyen d’en assu­rer l’efficacité éven­tuelle.

Je pré­cise ici que « l’avantage mili­taire » en ques­tion n’est pas de nature stric­te­ment tech­nique, mais de nature poli­tique. Les pays euro­péens eux mêmes ont éga­le­ment la capa­cité tech­nique de « bom­bar­der » l’Irak, la Somalie ou d’autres. Mais il leur serait moins facile de le faire, dans la mesure où leur opi­nion publique demeure (encore) impré­gnée de valeurs « uni­ver­sa­listes », « huma­ni­taires », « démo­cra­tiques » (appe­lez les comme vous vou­drez) qui risquent de remettre en ques­tion de telles options bel­li­cistes. L’establishment diri­geant des Etats Unis non seule­ment ne connaît pas de dif­fi­cul­tés ana­logues – étant capable de mani­pu­ler aisé­ment une opi­nion pas­sa­ble­ment niaise – mais encore peut mettre à profit les valeurs « suprêmes » aux­quelles il est fait réfé­rence dans la culture nord amé­ri­caine : « la mis­sion confiée par Dieu au peuple amé­ri­cain », en termes plus vul­gaires celles du sherif pro­tec­teur du Bien contre le Mal, comme l’écrit dans un mélange où l’indigence intel­lec­tuelle le dis­pute à l’arrogance, James Woolsey, qui fut direc­teur géné­ral de la CIA ! (voir Le Monde 5 Mars 2002).

Cet « avan­tage », les Etats Unis le font payer à leurs asso­ciés de la triade en leur impo­sant, comme au reste du monde, le finan­ce­ment du gigan­tesque défi­cit amé­ri­cain.

La classe diri­geante des Etats Unis sait que l’économie de son pays est vul­né­rable, que le niveau de sa consom­ma­tion glo­bale dépasse de loin ses moyens, et que le prin­ci­pal ins­tru­ment dont elle dis­pose pour forcer le reste du monde à cou­vrir son défi­cit est de le lui impo­ser par le déploie­ment de sa puis­sance mili­taire. Elle n’a pas le choix. Et elle a choisi la fuite en avant dans l’affirmation de cette forme d’hégémonisme. Elle mobi­lise son peuple – en pre­mier lieu ses classes moyennes – en pro­cla­mant son inten­tion de « défendre à tout prix le mode de vie amé­ri­cain ». Ce prix peut impli­quer l’extermination de pans entiers de l’humanité. Cela ne semble avoir aucune impor­tance. Cette classe diri­geante croit qu’elle peut entraî­ner dans son aven­ture san­glante l’ensemble de ses par­te­naires d’Europe et du Japon et même, au titre du ser­vice qu’elle rend à cette « com­mu­nauté de nantis », obte­nir leur consen­te­ment à la cou­ver­ture du défi­cit amé­ri­cain. Jusqu’à quand ?

Une com­pa­rai­son vient ici immé­dia­te­ment à l’esprit. Naguère les puis­sances démo­cra­tiques (en dépit de leur carac­tère impé­ria­liste) se sont dis­so­ciées de celles de l’axe fas­ciste qui avait fait le choix d’imposer leur projet « d’ordre nou­veau » (le terme même par lequel Bush père a défini le nou­veau projet de mon­dia­li­sa­tion) par la vio­lence mili­taire. Est-il permis d’imaginer que les opi­nions euro­péennes, atta­chées aux valeurs huma­nistes et démo­cra­tiques, contrain­dront leurs Etats à se dis­so­cier du plan amé­ri­cain de contrôle mili­taire de la pla­nète ? Les Européens accep­te­ront-ils indé­fi­ni­ment la pré­pa­ra­tion ouverte de l’agression nucléaire ? Finiront-ils par réagir à la créa­tion par la CIA d’un « office du men­songe » chargé d’intoxiquer l’opinion par la fabri­ca­tion d’informations sans fon­de­ment, un concept de la démo­cra­tie et de la liberté de la presse qui n’aurait pas déplu à Herr Goebbels ?

D’autant que le prix consenti par l’Europe (et le Japon) pour per­mettre à l’hégémonisme nord amé­ri­cain de se déployer est consi­dé­rable, et ira en crois­sant. La société amé­ri­caine, dont la survie – dans les formes qu’elle s’est don­nées et qu’elle vou­drait per­pé­tuer à tout prix – dépend de la contri­bu­tion des autres au finan­ce­ment de son gas­pillage, parle comme si elle était en posi­tion de com­man­der le monde ! La conjonc­ture de l’économie mon­diale est sus­pen­due au main­tien du gas­pillage amé­ri­cain. Qu’une réces­sion frappe les Etats Unis et voilà les expor­ta­tions de l’Europe et de l’Asie – dont la nature est en partie celle d’un tribut uni­la­té­ral payé à la nou­velle Rome – en dif­fi­culté. Ayant choisi de fonder leur déve­lop­pe­ment sur ces expor­ta­tions absurdes en lieu et place du ren­for­ce­ment de leurs sys­tèmes propres de pro­duc­tion et de consom­ma­tion (ce qui serait opter pour un déve­lop­pe­ment auto­cen­tré), Européens et Asiatiques sont pris au piège, car un seul pays – les Etats Unis – a le droit d’être sou­ve­rain et de mettre en œuvre les prin­cipes d’un déve­lop­pe­ment auto­cen­tré agres­si­ve­ment ouvert sur la conquête de l’extérieur. Tous les autres sont invi­tés à rester dans le cadre d’un déve­lop­pe­ment extra­verti, c’est à dire à deve­nir des appen­dices des Etats Unis. C’est la vision du « XXIe siècle amé­ri­cain ». Je ne pense pas que l’absurdité de la situa­tion puisse être pro­lon­gée indé­fi­ni­ment.

Caractère para­si­taire de plus en plus marqué de l’impérialisme col­lec­tif de la triade qui n’a rien à offrir au reste (majo­ri­taire) du monde, carac­tère para­si­taire encore plus marqué de la société des Etats Unis, fer de lance de cet impé­ria­lisme, consti­tuent des signes de séni­lité du sys­tème qui com­plètent ceux ana­ly­sés dans la sec­tion pré­cé­dente à propos du gouffre qui s’approfondit entre ce que la nou­velle tech­no­lo­gie per­met­trait vir­tuel­le­ment (« résoudre tous les pro­blèmes maté­riels de l’humanité ») et ce qu’elle pro­duit dans le cadre du carcan des rap­ports sociaux capi­ta­listes (encore plus d’inégalité et d’exclusion mas­sive).

Mais comme on l’a vu ici séni­lité se conjugue avec redé­ploie­ment de vio­lence, conçue en der­nier res­sort comme le seul moyen de per­pé­tuer le sys­tème.

béné­fi­cie­rait d’une flexi­bi­lité sans pareille qui lui per­met­trait de s’adapter à toutes les trans­for­ma­tions qu’on pour­rait ima­gi­ner en les absor­bant et les sou­met­tant aux exi­gences de la logique fon­da­men­tale qui le défi­nit.

L’histoire du capi­ta­lisme est certes bien consti­tuée de phases d’expansion et d’approfondissement suc­ces­sives qui séparent des moments de tran­si­tion plus ou moins chao­tiques (donc de crise struc­tu­relle). La lec­ture la plus cou­rante de cette his­toire en ques­tion trouve son expres­sion dans une for­mu­la­tion de la théo­rie des cycles longs (Kondratief par exemple) dont le carac­tère trop méca­niste et quelque peu pares­seux n’a jamais véri­ta­ble­ment emporté ma convic­tion.

Chacune des phases suc­ces­sives d’expansion (phases A dans le lan­gage de Kondratief) est annon­cée par des trans­for­ma­tions impor­tantes de natures diverses entre autre par une concen­tra­tion d’innovations tech­no­lo­giques qui bou­le­versent les formes d’organisation de la pro­duc­tion et du tra­vail, comme la crise de tran­si­tion s’exprime à tra­vers le bou­le­ver­se­ment des rap­ports de force sociaux et poli­tiques qui avaient gou­verné la phase anté­rieure, dont elle tourne la page. On est bien dans une tran­si­tion de cette nature (la phase B dans le lan­gage de Kondratief).

Le consen­sus en ques­tion se tra­duit alors par le ral­lie­ment très large à l’idée que la phase actuelle de crise struc­tu­relle, avec les dés­équi­libres carac­té­ris­tiques de tels moments et le chaos qu’ils pro­duisent dans l’immédiat, doit être sur­mon­tée sans aban­don néces­saire des règles fon­da­men­tales com­man­dant la vie éco­no­mique et sociale propres au capi­ta­lisme. Autrement dit une nou­velle phase A d’accumulation et d’expansion mon­diale est annon­cée qui sera ce qu’elle sera, mais fina­le­ment « accep­tée » parce qu’elle se sol­dera par un « pro­grès » lar­ge­ment par­tagé, fut-ce inéga­le­ment.

Ce consen­sus rallie aujourd’hui doc­tri­naires libé­raux, réfor­mistes « modé­rés » et même ceux des réfor­mistes consé­quents qui ont pro­gres­si­ve­ment aban­donné leur radi­ca­lisme d’origine.

Les pre­miers « font confiance » aux « méca­nismes du marché » comme ils le disent eux mêmes, les­quels garan­ti­raient – si la folie des Etats ne s’emploie pas à en entra­ver l’épanouissement – une nou­velle phase de « pros­pé­rité », capable à son tour de fonder une nou­velle ère de paix inter­na­tio­nale et de donner à la démo­cra­tie le maxi­mum de chances de s’étendre à un plus grand nombre de nations. S’il faut donc un « chef d’orchestre » pour tra­ver­ser la tem­pête tran­si­toire, soit. L’hégémonisme des Etats Unis, qua­li­fié de « benign neglect » par les libé­raux amé­ri­cains, trouve ici sa jus­ti­fi­ca­tion éven­tuelle. Beaucoup des post moder­nistes – et même Toni Negri (sur lequel je revien­drai) – ont gra­duel­le­ment rallié ce point de vue. La nou­velle phase d’expansion, dans la pers­pec­tive de beau­coup de réfor­mistes radi­caux et même des révo­lu­tion­naires n’exclut néan­moins pas les luttes sociales, elle les appelle en créant les condi­tions nou­velles de leur déploie­ment pos­sible, attendu. Le dire n’est pas suf­fi­sant.

Car ce que je repro­che­rai à cette vision c’est tout sim­ple­ment son igno­rance de toute une série de carac­té­ris­tiques nou­velles à tra­vers les­quelles s’exprime ce que je qua­li­fie de « séni­lité » du sys­tème capi­ta­liste. Or la séni­lité en ques­tion n’est pas l’antichambre d’une mort dont on pour­rait attendre tran­quille­ment l’heure. Car tout au contraire elle se mani­feste par un regain de vio­lence par laquelle le sys­tème ten­tera de se per­pé­tuer, coûte que coûte, fut-ce au prix d’imposer à l’humanité une bar­ba­rie extrême. La séni­lité appelle donc les réfor­mistes radi­caux et les révo­lu­tion­naires à plus de radi­ca­lité que jamais. A ne pas céder aux ten­ta­tions du dis­cours apai­sant de l’air du temps et du post moder­nisme. Radicalisme n’est pas ici syno­nyme d’attachement, par la force des choses dog­ma­tique en der­nière ana­lyse , aux thèses radi­cales et révo­lu­tion­naires expri­mées dans la phase anté­rieure de l’histoire (en gros le XXe siècle), mais renou­vel­le­ment radi­cal pre­nant toute la mesure de la portée des trans­for­ma­tions en cours dans le monde contem­po­rain.

4. Venons en main­te­nant à l’exemple des dévas­ta­tions gigan­tesques que le déploie­ment du capi­ta­lisme contem­po­rain dans l’agriculture des pays de la péri­phé­rie ne pour­rait qu’entraîner fata­le­ment.

Toutes les socié­tés anté­rieures au capi­ta­lisme étaient des socié­tés pay­sannes et leur agri­cul­ture com­man­dée par des logiques certes diverses mais toutes étran­gères à celle qui défi­nit le capi­ta­lisme ( la ren­ta­bi­lité maxi­male du capi­tal ). Le capi­ta­lisme his­to­rique dans le grand amorce une grande offen­sive contre l’agriculture pay­sanne. A l’heure actuelle le monde agri­cole et paysan ras­semble encore la moitié de l’humanité. Mais sa pro­duc­tion est par­ta­gée entre deux sec­teurs dont la nature éco­no­mique et sociale est par­fai­te­ment dis­tincte.

L’agriculture capi­ta­liste, com­man­dée par le prin­cipe de la ren­ta­bi­lité du capi­tal, loca­li­sée presque exclu­si­ve­ment en Amérique du nord, en Europe, dans le cône sud de l’Amérique latine et en Australie, n’emploie guère que quelques dizaines de mil­lions d’agriculteurs qui ne sont plus véri­ta­ble­ment des « pay­sans ».Mais leur pro­duc­ti­vité, fonc­tion de la moto­ri­sa­tion ( dont ils ont presque l’exclusivité à l’échelle mon­diale )et de la super­fi­cie dont chacun dis­pose, évolue entre 10 000 et 20 000 quin­taux d’équivalent- céréales par tra­vailleur et par an.

Les agri­cul­tures pay­sannes ras­semblent par contre prés de la moitié de l’humanité – trois mil­liards d’êtres humains. Ces agri­cul­tures se par­tagent à leur tour entre celles qui ont béné­fi­cié de la révo­lu­tion verte (engrais, pes­ti­cides et semences sélec­tion­nées), néan­moins fort peu moto­risé, dont la pro­duc­tion évolue entre 100 et 500 quin­taux par tra­vailleur et celles qui se situent avant cette révo­lu­tion, dont la pro­duc­tion par actif évolue autour de 10 quin­taux seule­ment. L’écart entre la pro­duc­ti­vité de l’agriculture la mieux équi­pée et celle de l’agriculture pay­sanne pauvre, qui était de 10 à 1 avant 1940, est aujourd’hui de 2000 à 1. Autrement dit les rythmes des pro­grès de la pro­duc­ti­vité dans l’agriculture ont lar­ge­ment dépassé ceux des autres acti­vi­tés, entraî­nant une réduc­tion des prix réels de 5 à 1.

Le capi­ta­lisme a tou­jours com­biné à sa dimen­sion construc­tive (l’accumulation du capi­tal et le pro­grès des forces pro­duc­tives) des dimen­sions des­truc­tives, rédui­sant l’être humain à n’être plus que por­teur d’une force de tra­vail, elle-même trai­tée comme une mar­chan­dise, détrui­sant à long terme cer­taines des bases natu­relles de la repro­duc­tion de la pro­duc­tion et de la vie, détrui­sant des frag­ments des socié­tés anté­rieures et par­fois des peuples entiers – comme les Indiens d’Amérique du Nord. Le capi­ta­lisme a tou­jours simul­ta­né­ment « inté­gré » (les tra­vailleurs qu’il sou­met­tait aux formes diverses de l’exploitation du capi­tal en expan­sion – par « l’emploi » en termes immé­diats) et exclu (ceux qui, ayant perdu les posi­tions qu’ils occu­paient dans les sys­tèmes anté­rieurs n’ont pas été inté­grés dans le nou­veau). Mais dans sa phase ascen­dante et de ce fait his­to­ri­que­ment pro­gres­siste il inté­grait plus qu’il n’excluait.

Ce n’est plus le cas, comme on peut le voir pré­ci­sé­ment et d’une manière dra­ma­tique dans la nou­velle ques­tion agraire. Car en effet si, comme l’impose désor­mais l’Organisation Mondiale du Commerce depuis la confé­rence de Doha (Novembre 2001), on « inté­grait l’agriculture » à l’ensemble des règles géné­rales de la « com­pé­ti­tion », assi­mi­lant les pro­duits agri­coles et ali­men­taires à des « mar­chan­dises comme les autres », quelles en seront les consé­quences cer­taines, dans les condi­tions d’inégalité gigan­tesque entre l’agro-business d’une part et la pro­duc­tion pay­sanne de l’autre.

Une ving­taine de mil­lions de fermes modernes sup­plé­men­taires, si on leur donne l’accès aux super­fi­cies impor­tantes de terres qui leur seraient néces­saires (en les enle­vant aux éco­no­mies pay­sannes et en choi­sis­sant sans doute les meilleurs sols) et s’ils ont accès aux mar­chés de capi­taux leur per­met­tant de s’équiper, pour­raient pro­duire l’essentiel de ce que les consom­ma­teurs urbains sol­vables achètent encore à la pro­duc­tion pay­sanne. Mais que devien­draient les mil­liards de ces pro­duc­teurs pay­sans non com­pé­ti­tifs ? Ils seront inexo­ra­ble­ment éli­mi­nés dans le temps his­to­rique bref de quelques dizaines d’années. Que vont deve­nir ces mil­liards d’êtres humains,déjà pour la plu­part pauvres parmi les pauvres ,mais qui se nour­rissent eux mêmes, tant bien que mal , et plutôt mal pour le tiers d’entre eux ( les trois quarts des sous-ali­men­tés du monde sont des ruraux ) ? A l’horizon de cin­quante ans aucun déve­lop­pe­ment indus­triel plus ou mois com­pé­ti­tif, même dans l’hypothèse fan­tai­siste d’une crois­sance conti­nue de 7 % l’an pour les trois quarts de l’humanité, ne pour­rait absor­ber fut-ce le tiers de cette réserve. C’est dire que le capi­ta­lisme est par nature inca­pable de résoudre la ques­tion pay­sanne et que les seules pers­pec­tives qu’il offre sont celles d’une pla­nète bidon­vil­li­sée, et de cinq mil­liards d’ êtres humains « en trop ».

Nous sommes donc par­ve­nus au point où pour ouvrir un champ nou­veau à l’expansion du capi­tal (« la moder­ni­sa­tion de la pro­duc­tion agri­cole ») il fau­drait détruire – en termes humains – des socié­tés entières. Vingt mil­lions de pro­duc­teurs effi­caces nou­veaux (cin­quante mil­lions d’êtres humains avec leurs familles) d’un coté, trois mil­liards d’exclus de l’autre. La dimen­sion créa­trice de l’opération ne repré­sente plus qu’une goutte d’eau face à l’océan des des­truc­tions qu’elle exige. J’en conclu que le capi­ta­lisme est entré dans sa phase sénile des­cen­dante ; la logique qui com­mande ce sys­tème n’étant plus en mesure d’assurer la simple survie de la moitié de l’humanité. Le capi­ta­lisme devient bar­ba­rie, invite direc­te­ment au géno­cide. Il est néces­saire plus que jamais de lui sub­sti­tuer d’autres logiques de déve­lop­pe­ment, d’une ratio­na­lité supé­rieure.

L’argument des défen­seurs du capi­ta­lisme est que la ques­tion agraire en Europe a bien trouvé sa solu­tion par l’exode rural. Pourquoi les pays du Sud ne repro­dui­raient-ils pas, avec un ou deux siècles de retard, un modèle de trans­for­ma­tion ana­logue ? On oublie ici que les indus­tries et les ser­vices urbains du XIXe siècle euro­péen exi­geaient une main d’œuvre abon­dante et que l’excédant de celle-ci a pu émi­grer en masse vers les Amériques. Le tiers monde contem­po­rain n’a pas cette pos­si­bi­lité et s’il veut être com­pé­ti­tif comme on lui ordonne de l’être il doit d’emblée recou­rir aux tech­no­lo­gies modernes qui exigent peu de main d’œuvre. La pola­ri­sa­tion pro­duite par l’expansion mon­diale du capi­tal inter­dit au Sud de repro­duire avec retard le modèle du Nord.

Cet argu­ment – à savoir que le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme a bien résolu la ques­tion agraire dans les centres du sys­tème – a tou­jours exercé une attrac­tion puis­sante, y com­pris dans le mar­xisme his­to­rique. En témoigne l’ouvrage célèbre de Kautsky (« la ques­tion agraire »), anté­rieur à la pre­mière guerre mon­diale et bible de la social-démo­cra­tie dans ce domaine. Ce point de vue a été hérité par le léni­nisme et mis en œuvre – avec les résul­tats dou­teux qu’on connaît – à tra­vers les poli­tiques de « moder­ni­sa­tion » de l’agriculture col­lec­ti­vi­sée de l’époque sta­li­nienne. En fait le capi­ta­lisme, parce qu’il est indis­so­ciable de l’impérialisme, s’il a bien « résolu » (à sa manière) la ques­tion agraire dans les centres du sys­tème, a créé une nou­velle ques­tion agraire dans ses péri­phé­ries d’une ampleur gigan­tesque et qu’il est inca­pable de résoudre (sauf à détruire par le géno­cide la moitié de l’humanité). Dans le camp du mar­xisme his­to­rique seul le maoïsme avait saisi l’ampleur du défi. Et c’est pour­quoi ceux des cri­tiques du maoïsme qui voient en lui une « dévia­tion pay­sanne » témoignent par cette affir­ma­tion même qu’ils n’ont pas l’équipement néces­saire pour com­prendre ce qu’est le capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant (tou­jours impé­ria­liste), parce qu’ils se contentent de lui sub­sti­tuer un dis­cours abs­trait sur le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en géné­ral.

Alors que faire ?

Il faut accep­ter le main­tien d’une agri­cul­ture pay­sanne pour tout l’avenir visible du XXIe siècle. Non pour des rai­sons de nos­tal­gie roman­tique du passé, mais tout sim­ple­ment parce que la solu­tion du pro­blème passe par le dépas­se­ment des logiques du capi­ta­lisme, s’inscrivant dans la longue tran­si­tion sécu­laire au socia­lisme mon­dial. Il faut donc ima­gi­ner des poli­tiques de régu­la­tion des rap­ports entre le « marché » et l’agriculture pay­sanne. Aux niveaux natio­naux et régio­naux ces régu­la­tions, sin­gu­lières et adap­tées aux condi­tions locales, doivent pro­té­ger la pro­duc­tion natio­nale, assu­rant ainsi l’indispensable sécu­rité ali­men­taire des nations et neu­tra­li­sant l’arme ali­men­taire de l’impérialisme – autre­ment dit décon­nec­ter les prix internes de ceux du marché dit mon­dial – ,comme elles doivent – à tra­vers une pro­gres­sion de la pro­duc­ti­vité dans l’agriculture pay­sanne , sans doute lente mais conti­nue – per­mettre la maî­trise du trans­fert de popu­la­tion des cam­pagnes vers les villes .Au niveau de ce qu’on appelle le marché mon­dial la régu­la­tion sou­hai­table passe pro­ba­ble­ment par des accords inter régio­naux, par exemple entre l’Europe d’une part , l’Afrique , le monde arabe , la Chine et l’Inde d’autre part, répon­dant aux exi­gences d’un déve­lop­pe­ment qui intègre au lieu d’exclure.

5. La séni­lité du capi­ta­lisme ne s’exprime pas exclu­si­ve­ment dans les sphères de la repro­duc­tion éco­no­mique et sociale. Sur ce socle infra­struc­tu­rel déci­sif se greffent des mani­fes­ta­tions mul­tiples à la fois de reculs de la pensée uni­ver­sa­liste bour­geoise (à laquelle les dis­cours idéo­lo­giques nou­veaux sub­sti­tuent le patch­work dit post moder­niste) et de régres­sion dans les pra­tiques de ges­tion de la poli­tique (remet­tant en ques­tion la tra­di­tion démo­cra­tique bour­geoise).

Je n’ai pas l’intention de pro­po­ser ici un cata­logue de ces mani­fes­ta­tions qui aurait l’ambition d’être exhaus­tif. J’en pro­po­se­rai seule­ment une sélec­tion qui me paraît ins­truc­tive.

La finan­cia­ri­sa­tion du sys­tème de la ges­tion éco­no­mique n’est, à mon avis, qu’un phé­no­mène tran­si­toire, carac­té­ris­tique des moments de crise comme le nôtre. Mais celle-ci nour­rit des déve­lop­pe­ments idéo­lo­giques révé­la­teurs. Certains de ceux-ci – comme l’annonce du pas­sage pré­tendu à un « capi­ta­lisme popu­laire » (ver­sion vul­gaire des dis­cours élec­to­raux ou ver­sion pré­ten­tieuse du « mode d’accumulation patri­mo­nial ») – ne sont guère que des témoi­gnages de naï­veté (pour qui y croit) ou de mani­pu­la­tion. D’autres témoignent d’une alié­na­tion d’intensité redou­blée. La croyance que « l’argent fait des petits », toute réfé­rence au socle pro­duc­tif qui permet à son pro­prié­taire d’en béné­fi­cier étant alors sim­ple­ment oubliée, consti­tue mani­fes­te­ment une régres­sion de la pensée éco­no­mique, par­ve­nue au stade suprême de l’aliénation et donc de la déli­ques­cence de la raison.

Le dis­cours idéo­lo­gique du post moder­nisme se nour­rit de régres­sions simi­laires. Récupérant tous les pré­ju­gés com­muns pro­duits par le désar­roi propre aux moments comme le nôtre, il aligne sans souci de cohé­rence d’ensemble les appels à la méfiance à l’égard des concepts de pro­grès et d’universalisme. Mais loin d’approfondir la cri­tique sérieuse des limites de ces expres­sions de la culture des Lumières et de l’histoire bour­geoise, loin d’analyser leurs contra­dic­tions effec­tives dont la séni­lité du sys­tème entraîne l’aggravation, ce dis­cours se contente de leur sub­sti­tuer les pro­po­si­tions indi­gentes de l’idéologie libé­rale amé­ri­caine : « vivre avec son temps », « s’adapter », « gérer la quo­ti­dien­neté » c’est à dire s’abstenir de réflé­chir sur la nature du sys­tème, et sin­gu­liè­re­ment de remettre en ques­tion ses options du moment.

L’éloge des diver­si­tés héri­tées pro­posé en lieu et place de l’effort néces­saire pour trans­gres­ser les limites de l’universalisme bour­geois fonc­tionne alors en accord par­fait avec les exi­gences du projet de mon­dia­li­sa­tion de l’impérialisme contem­po­rain. Un projet qui ne peut alors pro­duire qu’un sys­tème orga­nisé d’apartheid à l’échelle mon­diale, ali­menté comme il l’est par les idéo­lo­gies « com­mu­nau­ta­ristes » réac­tion­naires de la tra­di­tion nord amé­ri­caine. Ce que je qua­li­fie de recul « cultu­ra­liste », qui occupe le devant de la scène aujourd’hui, est alors mis en œuvre et mani­pulé par les maîtres du sys­tème, comme il est sou­vent éga­le­ment réin­vesti par les peuples domi­nés en désar­roi (sous la forme par exemple de l’Islam ou de l’hindouisme poli­tiques).

L’ensemble de ces mani­fes­ta­tions à la fois de désar­roi et de recul par rap­port à ce que fut la pensée bour­geoise se solde par une dégra­da­tion de la pra­tique poli­tique. Le prin­cipe même de la démo­cra­tie est fondé sur la pos­si­bi­lité de faire des choix alter­na­tifs. Dès lors que l’idéologie fait accep­ter l’idée « qu’il n’y a pas d’alternative », parce que l’adhésion à un prin­cipe de ratio­na­lité supé­rieure méta social per­met­trait d’éliminer la néces­sité et la pos­si­bi­lité de choi­sir, il n’y a plus de démo­cra­tie. Or le soit disant prin­cipe de la ratio­na­lité des « mar­chés » rem­plit exac­te­ment cette fonc­tion dans l’idéologie du capi­ta­lisme sénile. La pra­tique démo­cra­tique se vide alors de tout contenu et la voie est ouverte à ce que j’ai qua­li­fié de « démo­cra­tie de basse inten­sité », aux bouf­fon­ne­ries élec­to­rales où les défi­lés de majo­rettes tiennent lieu de pro­grammes, à la « société du spec­tacle ». La poli­tique, déli­gi­ti­mée par ces pra­tiques, s’effiloche, part à la dérive et perd son pou­voir poten­tiel de donner sens et cohé­rence aux pro­jets socié­taires alter­na­tifs.

La bour­geoi­sie elle-même, en tant que classe domi­nante struc­tu­rée, n’est-elle pas en passe de « chan­ger de look » ? Pendant toute la phase ascen­dante de son his­toire la bour­geoi­sie s’était consti­tué comme déter­mi­nant prin­ci­pal de la « société civile ». Cela n’impliquerait pas tant une rela­tive sta­bi­lité des hommes (peu de femmes à l’époque) ou tout au moins des dynas­ties fami­liales de capi­ta­listes-entre­pre­neurs (la concur­rence impli­quant tou­jours une cer­taine mobi­lité dans l’appartenance à cette classe – faillites et nou­veaux riches se côtoyant), que la struc­tu­ra­tion forte de la classe autour de sys­tèmes de valeurs et de conduites. La classe domi­nante pou­vait alors arguer de l’honorabilité de ses membres pour asseoir la légi­ti­mité de ses pri­vi­lèges. C’est de moins en moins le cas. Un modèle proche de celui de la mafia semble être appelé à prendre la relève tant dans le monde des affaires que dans celui de la poli­tique. La sépa­ra­tion entre ces deux mondes – qui sans être étanche carac­té­ri­sait néan­moins les sys­tèmes anté­rieurs du capi­ta­lisme his­to­rique- est d’ailleurs en voie de dis­pa­ri­tion. Et ce modèle n’est pas le propre des seuls pays du tiers monde et de l’ancien Est dit socia­liste, il tend à deve­nir la règle au cœur même du capi­ta­lisme cen­tral. Comment qua­li­fier autre­ment des per­son­nages comme Berlusconi en Italie, Bush (impli­qué dans le scan­dale Enron) aux Etats Unis et tant d’autres ailleurs ? Le lan­gage popu­laire dans cer­tains pays du tiers monde de ma connais­sance a déjà inventé des termes fort appro­priés pour dési­gner la classe diri­geante nou­velle. On l’appelle au Mexique « los sen­hores do poder », en Egypte les « bal­ta­gui » (« fiers à bras » – terme qu’on n’aurait jamais uti­lisé pour dési­gner l’aristocratie d’autrefois ou la tech­no­bu­reau­cra­tie nas­sé­rienne). Dans les deux cas « mil­liar­daires » (hommes d’affaires) et « poli­ti­ciens » sont confon­dus dans les termes en ques­tion. Une recherche sys­té­ma­tique sérieuse sur les trans­for­ma­tions en cours dans les bour­geoi­sie du capi­ta­lisme sénile reste néan­moins à faire.

6. Mais un sys­tème sénile n’est pas un sys­tème qui traîne pai­si­ble­ment ses der­niers jours. Au contraire la séni­lité appelle au redou­ble­ment de la vio­lence.

Le sys­tème mon­dial n’est pas entré dans une phase nou­velle « non-impé­ria­liste », qu’on pour­rait alors qua­li­fier de « post-impé­ria­liste ». Il est au contraire de la nature d’un sys­tème impé­ria­liste exa­cerbé à l’extrême (pom­page sans contre­par­tie). L’analyse que Negri et Hardt pro­posent d’un « Empire » (sans impé­ria­lisme), en fait d’un Empire limité à la triade, le reste du monde étant ignoré, s’inscrit mal­heu­reu­se­ment à la fois dans la tra­di­tion de l’occidentalisme et dans le dis­cours de l’air du temps . Les dif­fé­rences entre le nouvel impé­ria­lisme et le pré­cé­dant se situent ailleurs. Dans le fait que l’impérialisme du passé se conju­guait au plu­riel (les « impé­ria­lisme » en conflit), le nou­veau est col­lec­tif (triade, fut-ce dans le sillage de l’hégémonie des Etats Unis). De ce fait les « conflits » entre les par­te­naires de la triade n’opèrent plus que sur le ton mineur, le ton majeur étant donné par le conflit triade – reste du monde. L’effacement du projet euro­péen face à l’hégémonisme amé­ri­cain trouve sa place ici. Dans le fait que l’accumulation à l’étape impé­ria­liste anté­rieure était fondée sur le binôme centres industrialisés/​périphéries non indus­tria­li­sées tandis que dans les condi­tions nou­velles de l’évolution du sys­tème le contraste oppose désor­mais les béné­fi­ciaires des nou­veaux mono­poles des centres (tech­no­lo­gie, accès aux res­sources natu­relles, com­mu­ni­ca­tions, arme­ments de des­truc­tion mas­sive) aux péri­phé­ries indus­tria­li­sées mais néan­moins subal­ter­ni­sées par le moyen de ces mono­poles. Negri et Hardt ont eu besoin, pour fonder leur thèse, de se donner une défi­ni­tion stric­te­ment poli­tique du phé­no­mène impé­ria­liste (« la pro­jec­tion du pou­voir natio­nal au delà des fron­tières »), sans rap­port avec les exi­gences de l’accumulation et de la repro­duc­tion du capi­tal. Cette défi­ni­tion, qui est celle de la poli­to­lo­gie uni­ver­si­taire vul­gaire, par­ti­cu­liè­re­ment nord amé­ri­caine, évacue d’emblée les vrais ques­tions. Les dis­cours qu’on leur sub­sti­tue traitent donc d’une caté­go­rie « empire » située en dehors de l’histoire et confondent alors allè­gre­ment Empires romain, otto­man, austro-hon­grois, russe, colo­nia­lismes bri­tan­nique et fran­çais, sans souci de prendre en consi­dé­ra­tion la spé­ci­fi­cité de ces construc­tions his­to­riques irré­duc­tibles les unes aux autres.

L’Empire nou­veau style est par contre défini comme un « réseau de pou­voirs » dont le centre est par­tout et nulle part, ce qui dilue alors l’importance de l’instance que consti­tue l’Etat natio­nal. Cette trans­for­ma­tion est par ailleurs attri­buée pour l’essentiel au déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives (la révo­lu­tion tech­no­lo­gique). Une ana­lyse naïve qui isole le pou­voir de la tech­no­lo­gie du cadre des rap­ports sociaux au sein duquel elle opère. Encore une fois on retrouve ici les pro­po­si­tions du dis­cours domi­nant bana­lisé par les Rawls, Castells, Touraine, Reich et autres, dans la tra­di­tion de la pensée poli­tique libé­rale nord amé­ri­caine .

Les vraies ques­tions que pose l’articulation entre l’instance poli­tique (l’Etat) et la réa­lité de la mon­dia­li­sa­tion, qui devraient être au centre de l’analyse de ce qu’il y a éven­tuel­le­ment de « nou­veau » dans l’évolution du sys­tème capi­ta­liste, sont alors sim­ple­ment élu­dées par l’affirmation gra­tuite que l’Etat a qua­si­ment cessé d’exister. En fait même dans les étapes anté­rieures du capi­ta­lisme tou­jours mon­dia­lisé, l’Etat n’avait jamais été « omni­po­tent ». Son pou­voir avait tou­jours été limité par la logique qui com­man­dait les mon­dia­li­sa­tions de l’époque. Wallerstein a même, dans cet esprit, été jusqu’à donner aux déter­mi­na­tions glo­bales une puis­sance déci­sive sur le sort des Etats. Il n’en est pas dif­fé­rem­ment aujourd’hui, la dif­fé­rence entre la mon­dia­li­sa­tion (l’impérialisme) d’aujourd’hui et celle d’hier se situant ailleurs.

L’impérialisme nou­veau a bel et bien un centre – la triade – et un centre des centres aspi­rant à exer­cer son hégé­mo­nie – les Etats Unis. Il exerce sa domi­na­tion col­lec­tive sur l’ensemble des péri­phé­ries de la pla­nète (trois quarts de l’humanité) par le moyen d’institutions mises en place à cette fin et gérées par lui. Les unes ont la charge de la ges­tion éco­no­mique du sys­tème impé­ria­liste mon­dial. Au pre­mier rang d’elles l’OMC dont la fonc­tion réelle n’est pas de garan­tir la « liberté des mar­chés » comme elle le pré­tend mais au contraire de super pro­té­ger les mono­poles (des centres) et de façon­ner les sys­tèmes de pro­duc­tion des péri­phé­ries en fonc­tion de cette exi­gence ; le FMI, ne s’occupant pas des rap­ports entre les trois mon­naies majeures (le dollar, l’euro, le yen), rem­plit les fonc­tions d’une auto­rité moné­taire colo­niale col­lec­tive (de la triade), la Banque Mondiale qui est une sorte de Ministère de la Propagande du G7. D’autres ont la charge de la ges­tion poli­tique du sys­tème ; et il s’agit ici en pre­mier lieu de l’OTAN, qui a été sub­sti­tuée à l’ONU pour parler au nom de la col­lec­ti­vité mon­diale ! La mise en œuvre sys­té­ma­tique du contrôle mili­taire de la Planète par les Etats Unis exprime plus que bru­ta­le­ment cette réa­lité impé­ria­liste. L’ouvrage de Negri et Hardt ne dis­cute pas les ques­tions rela­tives aux fonc­tions de ces ins­ti­tu­tions, pas plus qu’il ne fait men­tion de la mul­ti­pli­cité des faits qui gène­raient la thèse naïve du « pou­voir en réseaux » : les bases mili­taires, les inter­ven­tions mus­clées, le rôle de la CIA etc.

De la même manière les vraies ques­tions que pose la révo­lu­tion tech­no­lo­gique pour ce qui est de la struc­ture de classes du sys­tème sont éva­cuées au profit de la caté­go­rie vague de « mul­ti­tude », l’analogue des « gens » (the people) de la socio­lo­gie vul­gaire. Les vraies ques­tions sont ailleurs : com­ment la révo­lu­tion tech­no­lo­gique en cours (dont la réa­lité n’est pas l’objet du moindre doute pos­sible), comme toutes les révo­lu­tions tech­no­lo­giques, décom­pose avec vio­lence les formes anciennes de struc­tu­ra­tion affec­tant l’organisation du tra­vail et les classes, alors que les formes nou­velles de leur recom­po­si­tion n’ont pas encore donné lieu à des cris­tal­li­sa­tions visibles.

Pour cou­ron­ner le tout et donner un sem­blant de légi­ti­mité aux pra­tiques impé­ria­listes de la triade et de l’hégémonisme des Etats Unis, le sys­tème a pro­duit son propre dis­cours idéo­lo­gique, adapté aux tâches agres­sives nou­velles. Ce dis­cours sur le « choc des civi­li­sa­tions » est bel et bien des­tiné à cimen­ter le racisme « occi­den­tal » et faire accep­ter à l’opinion la mise en œuvre de l’apartheid à l’échelle mon­diale. Ce dis­cours est, à mon avis, autre­ment plus impor­tant que les envo­lées lyriques à propos de la société dite de réseaux.

Le crédit dont béné­fi­cie la thèse de l’empire auprès d’une frac­tion des gauches occi­den­tales, et des jeunes, tient tout entier à mon avis aux propos sévères qu’elle adresse à l’Etat et à la nation. L’Etat (bour­geois) et le natio­na­lisme (chau­vin) ont tou­jours été, à juste titre, l’objet d’un rejet de la part de la gauche radi­cale. Avancer que le capi­ta­lisme nou­veau amorce leur dépé­ris­se­ment ne peut que faire plai­sir. Mais la pro­po­si­tion n’est hélas pas vraie. Le capi­ta­lisme tardif met bien à l’ordre du jour la néces­sité objec­tive et la pos­si­bi­lité de dépé­ris­se­ment de la loi de la valeur, la révo­lu­tion tech­no­lo­gique rend pos­sible dans ce cadre le déploie­ment d’une société de réseaux, l’approfondissement de la mon­dia­li­sa­tion défit bien les Nations. Mais le capi­ta­lisme sénile s’emploie, par la vio­lence de l’impérialisme qui l’accompagne, à annu­ler toutes ces poten­tia­li­tés éman­ci­pa­trices. L’idée que le capi­ta­lisme pour­rait s’ajuster à des trans­for­ma­tions libé­ra­trices – c’est à dire pro­duire, sans même le vou­loir, … aussi bien que le socia­lisme – est au cœur de l’idéologie libé­rale amé­ri­caine. Sa fonc­tion est d’endormir et de faire perdre la mesure des défis véri­tables et des luttes néces­saires pour y répondre. La stra­té­gie « anti-Etat » que sug­gère l’ouvrage rejoint alors par­fai­te­ment celle du capi­tal qui s’emploie à « limi­ter les inter­ven­tions publiques » (« déré­gu­ler ») pour son propre béné­fice, rédui­sant le rôle de l’Etat à ses fonc­tions poli­cières (mais ne le sup­pri­mant pas du tout, liqui­dant seule­ment la pra­tique poli­tique qui permet de lui faire rem­plir d’autres fonc­tions). Comme le dis­cours « anti Nation » fait accep­ter le rôle des Etats Unis comme super puis­sance mili­taire et poli­cière mon­diale. On a besoin d’autre chose : de faire pro­gres­ser la praxis poli­tique, lui donner son plein sens, faire avan­cer la démo­cra­tie sociale et citoyenne, donner aux peuples et aux nations plus de marge d’action dans la mon­dia­li­sa­tion. Que pour ce faire les for­mules mises en œuvre dans le passé aient perdu leur effi­ca­cité dans les condi­tions nou­velles, soit. Que cer­tains adver­saires de la réa­lité néo-libé­rale et impé­ria­liste ne le voient pas tou­jours et se nour­rissent de nos­tal­gie du passé, soit. Mais le défi reste entier.

7. La séni­lité s’exprime par la sub­sti­tu­tion d’un mode de « des­truc­tion non créa­trice » au mode anté­rieur de la « des­truc­tion créa­trice ». Je fais ici mienne l’analyse pro­po­sée par J. Beinstein : il y a « des­truc­tion créa­trice » (terme de Schumpeter) quand au point de son départ il y a une accé­lé­ra­tion de la demande, tandis que si au départ nous avons un ralen­tis­se­ment de la demande la des­truc­tion que pro­duit toute inno­va­tion tech­no­lo­gique n’est plus créa­trice. Ou bien encore on peut ana­ly­ser cette trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive du capi­ta­lisme dans les termes pro­po­sés par A. Hoogdvelt : le pas­sage d’un capi­ta­lisme en expan­sion (expan­ding capi­ta­lism) à un capi­ta­lisme en contrac­tion (shrin­king capi­ta­lism).

L’accumulation du capi­tal a tou­jours com­porté à la fois une dimen­sion construc­tive et créa­trice et des dimen­sions des­truc­tives. Comme tout sys­tème vivant le capi­ta­lisme est fondé sur cette contra­dic­tion interne propre. Comme tout sys­tème vivant il n’est pas des­tiné à se per­pé­tuer à l’infini et dans l’éternité. Comme tout sys­tème vivant il arrive un moment à partir duquel les forces des­truc­tives qui sont asso­ciées à la pour­suite de sa repro­duc­tion l’emportent sur celles qui assurent sa légi­ti­mité, par leur dimen­sion posi­tive et construc­tive. Nous sommes par­ve­nus à ce moment : la pour­suite de l’accumulation, dans le cadre des rap­ports sociaux propres au capi­ta­lisme et dans celui de l’impérialisme qui en est indis­so­ciable, sur la base des tech­no­lo­gies nou­velles, implique un véri­table géno­cide : la moitié ou plus de l’humanité est « inutile ». Ceux là ne peuvent plus être « inté­grés » (fut-ce en qua­lité de pour­voyeurs de force de tra­vail exploi­tée), ils sont appe­lés à être « exclus ». Le capi­ta­lisme exclut désor­mais plus qu’il ne peut inté­grer à une échelle et dans des pro­por­tions gigan­tesques. Le capi­ta­lisme a fait son temps. Loin de per­mettre la mise en œuvre du poten­tiel que le pro­grès de la science et de la tech­no­lo­gie per­met­trait en prin­cipe (pré­ci­sé­ment cette « société de réseaux » qui n’est pas là, ou plus pré­ci­sé­ment qui n’est là que sous des aspects dif­formes impo­sés par la domi­na­tion du capi­tal), loin de per­mettre l’accélération du déve­lop­pe­ment sous des formes appro­priées dans les péri­phé­ries, le capi­ta­lisme impé­ria­liste annule ces poten­tiels éman­ci­pa­teurs.

L’alternative objec­ti­ve­ment néces­saire et pos­sible implique donc le ren­ver­se­ment des rap­ports sociaux qui assurent la domi­na­tion du capi­tal en géné­ral et celle des centres sur les péri­phé­ries en par­ti­cu­lier. Comment qua­li­fier cette alter­na­tive autre­ment que par l’expression de socia­lisme à l’échelle mon­diale ? Un sys­tème dans lequel l’intégration des êtres humains se ferait non plus par « le marché » (qui, dans les condi­tions du capi­ta­lisme contem­po­rain exclut plus qu’il n’intègre) mais par la démo­cra­tie, prise dans son sens le plus plein et le plus riche.

Cette alter­na­tive est pos­sible, mais elle n’est en aucune manière « cer­taine » au sens que les « lois de l’histoire » l’imposeraient. Tout sys­tème vieillis­sant se décom­pose, mais les élé­ments issus de sa décom­po­si­tion, s’ils doivent bien un jour ou l’autre se recom­po­ser, peuvent le faire de manières dif­fé­rentes. Rosa Luxembourg par­lait déjà en 1917 de « socia­lisme ou bar­ba­rie » ; j’ai résumé les termes de l’alternative il y a trente ans dans la for­mule « révo­lu­tion ou déca­dence ». J’ai cru pos­sible de four­nir une ana­lyse théo­rique des rai­sons de cette « incer­ti­tude » incon­tour­nable dans le déve­lop­pe­ment des socié­tés humaines en pro­po­sant la thèse d’une « sous déter­mi­na­tion » en lieu et place de la « sur­dé­ter­mi­na­tion » dans l’articulation des dif­fé­rentes ins­tances qui consti­tuent la struc­ture des sys­tèmes sociaux.


Source : La rivista del mani­festo – Septembre 2002

Les commentaires sont fermés.