Le capitalisme sauvage descend dans la rue

Par Mis en ligne le 16 août 2011

« Des tee­na­gers nihi­listes et sau­vages » c’est comme ça que le Daily Mail a appelé les jeunes paumés venus de tous les hori­zons qui se sont lancés dans les rues en jetant par déses­poir et je m’en fou­tisme des briques, des pierres et des bou­teilles aux flics, en pillant ici et met­tant le feu là, entraî­nant les auto­ri­tés dans une joyeuse partie d’attrape-moi si tu peux, tout en s’envoyant des twitt pour passer d’une cible stra­té­gique à une autre.

Le mot « sau­vage » m’a inter­pellé. Je me suis sou­venu que les Communards de Paris en 1871 avaient été com­pa­rés à des ani­maux sau­vages, des hyènes qui méri­taient d’être som­mai­re­ment exé­cu­tées (et l’ont sou­vent été) au nom sacré de la pro­priété privée, de la mora­lité, de la reli­gion et de la famille. Mais ensuite le terme m’a rap­pelé autre chose : les attaques de Tony Blair contre les « médias sau­vages », lui qui était resté si long­temps confor­ta­ble­ment ins­tallé dans la poche gauche de Rupert Murdoch avant d’être rem­placé par David Cameron que Murdoch avait sorti de sa poche droite.

Il y aura bien sûr les débats hys­té­riques habi­tuels entre ceux qui sont d’avis que les émeutes sont de la pure cri­mi­na­lité sans limite et sans excuse, et ceux qui veulent abso­lu­ment repla­cer les évé­ne­ments dans le contexte d’une mau­vaise poli­tique, d’un racisme galo­pant et de per­sé­cu­tions injus­ti­fiables de la jeu­nesse et des mino­ri­tés, ainsi que d’une poli­tique irres­pon­sable d’austérité qui n’a rien à voir avec l’économie mais tout à voir avec l’accumulation et la conser­va­tion de for­tunes et de pou­voirs per­son­nels. Certains iront même jusqu’à condam­ner le carac­tère déshu­ma­ni­sant et absurde de beau­coup d’emplois et de beau­coup de jour­nées de la vie quo­ti­dienne dans une société qui béné­fi­cie certes d’un énorme poten­tiel d’épanouissement humain mais très inéga­le­ment réparti.

Avec un peu de chance nous aurons des com­mis­sions et des rap­ports qui diront une fois de plus ce qu’on a dit de Brixton et Toxteth pen­dant l’ère Thatcher. Je dis « chance » parce que les ins­tincts sau­vages de l’actuel Premier ministre semblent davan­tage le porter à uti­li­ser les canons à eau, les gaz lacry­mo­gènes et les balles en caou­tchouc, tout en pon­ti­fiant onc­tueu­se­ment sur la perte de sens moral, le déclin de la civi­li­sa­tion et la triste dété­rio­ra­tion des valeurs fami­liales et de la dis­ci­pline chez ces jeunes dévoyés.

Le Pont de Londres, par Anthony Freda

Mais le pro­blème est que nous vivons dans une société où le capi­ta­lisme est devenu insen­si­ble­ment sau­vage. Les poli­ti­ciens sau­vages trichent sur leurs notes de frais, les ban­quiers sau­vages pillent l’argent public, les PDG, les gérants de hedge funds et les génies des inves­tis­se­ments pri­vate equity* déva­lisent touts ceux qui ont de l’argent, les com­pa­gnies de télé­phone et de carte de crédit pré­lèvent des mon­tants mys­té­rieux sur les comptes de tout un chacun, les com­mer­çants arnaquent les clients, et en un clin d’oeil, les escrocs et les faus­saires par­viennent à jouer au bon­ne­teau** dans les éche­lons les plus élevés du monde poli­tique et économique.

Une éco­no­mie poli­tique de spo­lia­tion de masse et de pra­tiques pré­da­trices s’est mise en place au grand jour aux dépens prin­ci­pa­le­ment des plus pauvres et des plus vul­né­rables, des per­sonnes sans méfiance et sans pro­tec­tion légale. Quelqu’un croit-il qu’il existe encore un capi­ta­liste hon­nête, un ban­quier hon­nête, un poli­ti­cien hon­nête, un com­mer­çant hon­nête, et une com­mis­saire de police hon­nête ? Oui, il y en a encore. Mais vrai­ment très peu et tous les autres les consi­dèrent comme des idiots. Il faut être malin. Faire des pro­fits faciles. Escroquer et voler ! il y a peu de chance de se faire attra­per. Et de toutes façons il y a mille manières de ne pas être rede­vable sur ses biens per­son­nels des délits commis dans le cadre professionnel.

Ce que je dis peut cho­quer. La plu­part d’entre nous ne le voyons pas parce que nous ne vou­lons pas le voir. Il est clair qu’aucun poli­ti­cien n’osera jamais le dire et s’il le fai­sait la presse ne le publie­rait que dans l’intention de jeter l’opprobre sur lui. Mais je crois que tous les émeu­tiers com­prennent très bien ce que je veux dire. Ils font seule­ment ce que tout le monde fait, quoique d’une manière dif­fé­rente —plus fla­grante et plus voyante, dans les rues. Le Thatchérisme a déchaîné les pul­sions sau­vages du capi­ta­lisme (« la puis­sance ani­male » de l’entrepreneur comme ils disaient avec une fausse pudeur) et rien n’a pu les endi­guer depuis. La terre brûlée, voilà la ligne direc­trice de la classe diri­geante presque par­tout dans le monde.

C’est la nou­velle nor­ma­lité d’aujourd’hui. Voilà ce à quoi devrait s’intéresser la pro­chaine grande com­mis­sion d’enquête. Tout le monde, et pas seule­ment les émeu­tiers devrait rendre des comptes. Le capi­ta­lisme sau­vage devrait être jugé pour crimes contre l’humanité ainsi que pour crimes contre la nature.

Hélas, les émeu­tiers ne sont pas en situa­tion de voir ni d’exiger. D’ailleurs tout conspire pour nous empê­cher de voir et d’exiger. Et si le pou­voir poli­tique revêt de toute urgence les atours de la supé­rio­rité morale et de la ratio­na­lité miel­leuse c’est qu’il ne veut pas qu’on puisse le voir dans toute la nudité de sa cor­rup­tion et de sa sotte irrationalité.

Mais il y a quelques signes d’espoir et de lumière dans le monde. Le mou­ve­ment des indi­gna­dosen en Espagne et en Grèce, l’impulsion révo­lu­tion­naire en Amérique Latine, le mou­ve­ment paysan en Asie, mani­festent tous une prise de conscience des filets que la vaste escro­que­rie du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, sau­vage et pré­da­teur, a jeté sur la pla­nète. Qu’est-ce qu’il faudra pour que le reste d’entre nous le voit aussi et passe à l’action ? Comment pou­vons-vous tout recom­men­cer à zéro ? Quelle direc­tion faut-il prendre ? les réponses ne sont pas faciles. Mais il y a une chose cer­taine : on ne peut trou­ver les bonnes réponses qu’on posant les bonnes questions.

Notes

* Le pri­vate equity, inves­tis­se­ment en fonds propres ou quasi fonds propres dans des socié­tés non cotées en bourse, consti­tue un pla­ce­ment à long terme dans des entre­prises prometteuses.
** Le bon­ne­teau est un jeu d’argent, de l’ordre de l’escroquerie, pro­posé à la sau­vette sur les mar­chés et dans les lieux publics. Il est pra­ti­qué au moins depuis le XIVe siècle en France, et encore dans de nom­breux pays.

Traduction : Dominique Muselet
Original : Feral Capitalism Hits the Streets

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