Le capitalisme peut-il être vert ?

Par Mis en ligne le 22 juin 2012

Nous publions ci-des­sous l’entretien que Daniel Tanuro accorda àLa Libre Belgique, à l’occasion de Rio+20 et de la réédi­tion au format de poche de son livre « L’impossible capi­ta­lisme vert ».

La Libre Belgique : Qu’est-ce que le capi­ta­lisme vert ?

Daniel Tanuro : C’est une contra­dic­tion dans les termes. Si on entend par là une éco­no­mie qui res­pecte les limites du rythme de renou­vel­le­ment des res­sources, alors elle ne peut pas être basée sur la pro­duc­tion de mar­chan­dises qui implique une crois­sance conti­nue du volume de la pro­duc­tion. Le capi­ta­lisme est inca­pable d’être vert en ce sens qu’il est inca­pable de res­pec­ter les limites des res­sources et du fonc­tion­ne­ment de la bio­sphère.

Investir des capi­taux dans des pro­grammes “propres” ne suffit donc pas pour parler de “capi­ta­lisme vert” ?

Si on défi­nit le capi­ta­lisme vert comme les capi­taux qui s’investissent dans un sec­teur « propre » de l’économie, il existe et il est même très ren­table. Mais ce n’est pas de cela qu’il est ques­tion ! Il faut savoir si, glo­ba­le­ment, l’ensemble des capi­taux qui consti­tuent le capi­ta­lisme peuvent res­pec­ter les limites des res­sources. Et là, la réponse est clai­re­ment non !

Même si, dans le sys­tème de pro­duc­tion, cer­tains efforts sont accom­plis pour éco­no­mi­ser l’énergie ?

La réponse reste non. On éco­no­mise l’énergie, oui, mais on pro­duit de plus en plus. Donc, il y a une éco­no­mie rela­tive dans l’utilisation de l’énergie, mais il y a une aug­men­ta­tion abso­lue du volume de la pro­duc­tion. Un exemple concret dans le sec­teur de l’automobile et de l’aéronautique : l’efficience des moteurs ne fait qu’augmenter, on uti­lise de moins en moins de com­bus­tible au kilo­mètre, donc on pro­duit de moins en moins de gaz à effet de serre au kilo­mètre, mais la quan­tité glo­bale de gaz à effet de serre pro­duits par les trans­ports ne fait qu’augmenter parce que la quan­tité de véhi­cules mis sur le marché explose plus vite que leur effi­cience.

Que pro­po­se­riez-vous comme solu­tions ?

Je pense qu’il faut chan­ger de sys­tème éco­no­mique. Il en faut un qui pro­duise en fonc­tion des besoins des popu­la­tions et en tenant compte des limites des éco­sys­tèmes et des rythmes de renou­vel­le­ment des res­sources, et non plus en fonc­tion du profit des entre­pre­neurs privés.

Aucune mesure ne vous semble donc oppor­tune à l’intérieur du sys­tème actuel (inci­tants finan­ciers ou taxes, par exemple) ?

Les tech­no­lo­gies qui per­met­traient de se passer com­plè­te­ment des com­bus­tibles fos­siles et du nucléaire en deux géné­ra­tions existent. Il n’y a pas besoin d’une révo­lu­tion scien­ti­fique. Le pro­blème est uni­que­ment éco­no­mique et donc poli­tique. Les tech­no­lo­gies vertes aujourd’hui dans le domaine éner­gé­tique sont encore moins pro­fi­tables que les tech­no­lo­gies fos­siles et le nucléaire. Et cette situa­tion va per­du­rer au moins pen­dant quinze à vingt-cinq ans. Donc, si on ne sort pas du méca­nisme basé sur la quête du profit par les grands groupes éner­gé­tiques, on est inca­pable de trou­ver une solu­tion pour rem­pla­cer les fos­siles par les renou­ve­lables. Il n’y a pas de solu­tion pour la tran­si­tion éner­gé­tique sans une mise sous statut public par expro­pria­tion des énormes groupes mul­ti­na­tio­naux qui contrôlent le sec­teur pétro­lier, du char­bon et du gaz natu­rel.

Cela n’a rien d’utopique ?

Mais on a besoin d’utopies : des uto­pies concrètes dont on peut dis­cer­ner les pos­si­bi­li­tés de concré­ti­sa­tion dans la société actuelle.

Quel est le risque ? Dans votre livre, vous parlez de “bas­cu­le­ment” cli­ma­tique plutôt que de “chan­ge­ment”. Pourquoi ?

Selon le Giec, il faut réduire les émis­sions de gaz à effet de serre de 50 à 80 % au niveau mon­dial d’ici 2050. Si on n’y arrive pas, les consé­quences peuvent être des hausses de plus d’un mètre du niveau des océans d’ici la fin du siècle. On parle donc des condi­tions d’existence voire de survie de cen­taines de mil­lions de gens sur notre Terre. C’est plus violent et plus brutal qu’un « chan­ge­ment » cli­ma­tique du type de ceux qu’a déjà connus la pla­nète. Je le répète : la logique éco­no­mique nous mène à la catas­trophe, même repeinte en vert.

TANURO Daniel


* Interview réa­li­sée par M.Bs à consul­ter sur lien http://​www​.lalibre​.be/

* Daniel TANURO, auteur de “L’impossible capi­ta­lisme vert” (édi­tions Les empê­cheurs de penser en rond/​La décou­verte)

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