Le capitalisme nuit gravement à la santé, mais il nous soigne aussi

Par Mis en ligne le 22 juillet 2014

Pourquoi sommes-nous de plus en plus malades?, s’interroge la revue Alternatives éco­no­miques dans un Hors-série poche consa­cré à la santé (« Santé, l’état d’urgence », Hors-série poche n° 66, février 2014). Parmi les rai­sons étu­diées : l’environnement, l’alimentation, un tra­vail qui abîme…

Mais si plus fon­da­men­ta­le­ment, c’était le capi­ta­lisme qui nous ren­dait malades ? C’est la thèse défen­due par le jésuite Giovanni Cucci dans un article de Gregorianum, la revue de l’université Grégorienne à Rome [1]. Si nous sommes de plus en plus malades, ce serait la faute à la concep­tion anthro­po­lo­gique que le capi­ta­lisme véhi­cule avec lui.

Culture thé­ra­peu­tique

L’auteur attri­bue la cause de notre mal-être à l’individualisme ambiant, à la quête d’autoréalisation de soi, mais aussi et sur­tout à la « culture thé­ra­peu­tique » qui est fondée sur le pré­sup­posé que l’individu est trop faible et fra­gile pour affron­ter les dif­fi­cul­tés de la vie. Tout au mieux, peut-il en limi­ter les effets néga­tifs en se fai­sant soi­gner.

D’où, selon G. Cucci, l’extension pro­di­gieuse du registre des patho­lo­gies men­tales au cours des der­nières décen­nies et l’invasion de l’espace social, juri­dique et pénal par un voca­bu­laire spé­ci­fique : stress, symp­tôme, carence d’estime de soi… Et sur­tout, la montée d’une offre thé­ra­peu­tique cor­res­pon­dante : la santé men­tale est deve­nue un vaste marché. Le capi­ta­lisme sait offrir le remède aux maux qu’il engendre : le marché des anti­dé­pres­seurs n’a jamais été aussi flo­ris­sant.

Les dif­fi­cul­tés de la vie patho­lo­gi­sées

Ce n’est pas le moindre des para­doxes de la santé à tout prix que d’avoir créé de nou­velles formes de dépen­dance dans une société pour­tant éprise de liberté. Les souf­frances, les conflits, les dif­fi­cul­tés, qui font partie de la vie, sont « expé­di­ti­ve­ment patho­lo­gi­sés », comme si l’individu devait vivre dans une cage de verre à l’abri de toutes rela­tions et situa­tions pou­vant paraître stres­santes, ana­lyse l’auteur.

Pour y faire face, les thé­ra­pies et les médi­ca­ments peuvent avoir leur uti­lité. Mais ils ne sont pas en mesure de donner une réponse à la demande de sens qui sou­vent se niche der­rière les souf­frances psy­chiques quand les per­sonnes doivent faire face aux dif­fi­cul­tés et les pro­blèmes de l’existence.

Une vision du monde, de la santé, de la famille…

Au-delà de ses impli­ca­tions éco­no­miques, cette culture thé­ra­peu­tique a aussi des consé­quences cultu­relles, poli­tiques et sociales impor­tantes. Le jésuite relève notam­ment les points sui­vants :

  • Une repré­sen­ta­tion néga­tive de la santé. « Tout cela influe de façon pesante sur la manière de penser et d’imaginer son propre état de santé. » La culture thé­ra­peu­tique véhi­cule une concep­tion mala­dive de soi : chacun est un malade qui s’ignore appelé à se prendre rapi­de­ment en charge. 
  • Une déva­lo­ri­sa­tion de la famille : « La culture thé­ra­peu­tique porte une atten­tion exclu­sive aux besoins de l’individu consi­déré comme le centre de tout, et mani­feste un pro­fond mépris envers les ins­ti­tu­tions com­mu­nau­taires, et in primis la famille. » Pourquoi la famille ? Parce qu’elle serait à l’origine de tous les maux de l’individu contem­po­rain. « De là, l’exaltation du géni­teur céli­ba­taire auto­dé­ter­miné, du refus du mariage pour choi­sir d’autres formes de vivre ensemble, un com­por­te­ment qui a eu une impres­sion­nante dif­fu­sion dans la majeure partie des pays occi­den­taux. »
  • Une sépa­ra­tion entre public et privé de plus en plus ténue : avec le déve­lop­pe­ment des émis­sions de télé­vi­sion de type confes­sion­nal à but soi-disant thé­ra­peu­tique, l’intime a fait irrup­tion sur la place publique. C’est éga­le­ment vrai en poli­tique : les ragots sur la vie sen­ti­men­tale des res­pon­sables publics occupent de plus en plus de place. Ils ont pour effet de détour­ner l’attention sur les pro­blèmes du bien commun. Pour l’auteur, il y a là un risque de mani­pu­la­tion évident.
  • Un appau­vris­se­ment du poli­tique : la culture thé­ra­peu­tique a aussi envahi la vie poli­tique, comme en témoigne la place qu’y occupent désor­mais les émo­tions. Celles-ci viennent com­pen­ser la pau­vreté des conte­nus des pro­grammes, la mora­lité dou­teuse et l’incapacité de gou­ver­ner.

Retrouver un hori­zon de sens

Peut-on contrer cette vision du monde propre à la men­ta­lité capi­ta­liste, plus sou­cieuse de donner des réponses thé­ra­peu­tiques aux maux du monde moderne, que de s’interroger sur le pour­quoi ? Oui, pour le jésuite. A condi­tion de retrou­ver un hori­zon, d’être atten­tif à ce qui donne goût à la vie, livre un sens à l’ultime, four­nit force et moti­va­tions face aux dif­fi­cul­tés et aux pro­blèmes de l’existence qui font partie de la vie de chacun.

[1] Giovanni Cucci, « Capitalisme et glo­ba­li­sa­tion : quelques pers­pec­tives psy­cho­lo­giques », Gregorianum 94(4), 2013, p. 679-694.

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