Le capitalisme nuit gravement à la santé, mais il nous soigne aussi

Pourquoi sommes-nous de plus en plus malades?, s’interroge la revue Alternatives économiques dans un Hors-série poche consacré à la santé (« Santé, l’état d’urgence », Hors-série poche n° 66, février 2014). Parmi les raisons étudiées : l’environnement, l’alimentation, un travail qui abîme…

Mais si plus fondamentalement, c’était le capitalisme qui nous rendait malades? C’est la thèse défendue par  le jésuite Giovanni Cucci dans un article de Gregorianum, la revue de l’université Grégorienne à Rome [1]. Si nous sommes de plus en plus malades, ce serait la faute à la conception anthropologique que le capitalisme véhicule avec lui.

 

Culture thérapeutique

 

L’auteur attribue la cause de notre mal-être à l’individualisme ambiant, à la quête d’autoréalisation de soi, mais aussi et surtout à la « culture thérapeutique » qui est fondée sur le présupposé que l’individu est trop faible et fragile pour affronter les difficultés de la vie. Tout au mieux, peut-il en limiter les effets négatifs en se faisant soigner.

D’où, selon G. Cucci, l’extension prodigieuse du registre des pathologies mentales au cours des dernières décennies et l’invasion de l’espace social, juridique et pénal par un vocabulaire spécifique : stress, symptôme, carence d’estime de soi… Et surtout, la montée d’une offre thérapeutique correspondante : la santé mentale est devenue un vaste marché. Le capitalisme sait offrir le remède aux maux qu’il engendre : le marché des antidépresseurs n’a jamais été aussi florissant.

 

Les difficultés de la vie pathologisées

 

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la santé à tout prix que d’avoir créé de nouvelles formes de dépendance dans une société pourtant éprise de liberté. Les souffrances, les conflits, les difficultés, qui font partie de la vie, sont « expéditivement pathologisés », comme si l’individu devait vivre dans une cage de verre à l’abri de toutes relations et situations pouvant paraître stressantes, analyse l’auteur.

Pour y faire face, les thérapies et les médicaments peuvent avoir leur utilité. Mais ils ne sont pas en mesure de donner une réponse à la demande de sens qui souvent se niche derrière les souffrances psychiques quand les personnes doivent faire face aux difficultés et les problèmes de l’existence.

 

Une vision du monde, de la santé, de la famille…

 

Au-delà de ses implications économiques, cette culture thérapeutique a aussi des conséquences culturelles, politiques et sociales importantes. Le jésuite relève notamment les points suivants :

  • Une représentation négative de la santé. « Tout cela influe de façon pesante sur la manière de penser et d’imaginer son propre état de santé. » La culture thérapeutique véhicule  une conception maladive de soi : chacun est un malade qui s’ignore appelé à se prendre rapidement en charge. 
  • Une dévalorisation de la famille : « La culture thérapeutique porte une attention exclusive aux besoins de l’individu considéré comme le centre de tout, et manifeste un profond mépris envers les institutions communautaires, et in primis la famille. » Pourquoi la famille? Parce qu’elle serait à l’origine de tous les maux de l’individu contemporain. « De là, l’exaltation du géniteur célibataire autodéterminé, du refus du mariage pour choisir d’autres formes de vivre ensemble, un comportement qui a eu une impressionnante diffusion dans la majeure partie des pays occidentaux. »
  • Une séparation entre public et privé de plus en plus ténue : avec le développement des émissions de télévision de type confessionnal à but soi-disant thérapeutique, l’intime a fait irruption sur la place publique. C’est également vrai en politique : les ragots sur la vie sentimentale  des responsables publics occupent de plus en plus de place. Ils ont pour effet de détourner l’attention sur les problèmes du bien commun. Pour l’auteur, il y a là un risque de manipulation évident.
  • Un appauvrissement du politique : la culture thérapeutique a aussi envahi la vie politique, comme en témoigne la place qu’y occupent désormais les émotions.  Celles-ci viennent compenser la pauvreté des contenus des programmes, la moralité douteuse et  l’incapacité de gouverner.

 

Retrouver un  horizon de sens

 

Peut-on contrer cette vision du monde propre à la mentalité capitaliste, plus soucieuse de donner des réponses  thérapeutiques aux maux du monde moderne, que de s’interroger sur le pourquoi? Oui, pour le jésuite. A condition de retrouver un horizon, d’être attentif à ce qui donne goût à la vie, livre un sens à l’ultime, fournit force et motivations face aux difficultés et aux problèmes de l’existence qui font partie de la vie de chacun.

 

 

[1] Giovanni Cucci, « Capitalisme et globalisation : quelques perspectives psychologiques », Gregorianum 94(4), 2013, p. 679-694.