Le capitalisme et la crise

La bourgeoisie dominante, celle qui est ancrée dans les zones que Samir Amin appelle la «triade» (États-Unis et Canada, pays de l’Union européenne, Japon et Australie), fait, en fin de compte, une lecture réaliste de la crise actuelle. Elle voit bien son intérêt en recapitalisant sur la crise et en opérant un retour des mouvements financiers. C’est ce que les «experts» appellent «jobless growth», ou simplement la croissance sans emploi. Qu’en est-il ? Dans le sillon de l’effondrement de 2008, il y a des « opportunités» : des pans entiers de gisements productifs peuvent être rachetés à rabais. Cette «cannibalisation» n’est pas nouvelle. Mais aujourd’hui elle prend une forme exacerbée. Et de tout cela émerge une «croissance», qu’il faut mettre entre guillemets. À part quelques exceptions (l’énergie par exemple), il n’y aucun intérêt de la bourgeoisie dominante d’investir (la demande est ralentie et globalement à la baisse).  La production, dans les pays de la triade, n’est plus solvable, à une échelle macro.

Qui va payer ?

Les conséquences de cette «sortie» de crise sont difficiles à gérer. En clair, il n’y a rien à attendre pour les couches populaires et moyennes. Pire encore, il faut que celles-ci acceptent de se «serrer la ceinture», de manière directe (les salaires) ou indirects (fonds de pension). Encore là la crise devient une «opportunité» pour la bourgeoisie, pour liquider ce qui reste du régime keynésien, tellement le rapport de forces semble défavorable aux classes populaires, désarticulées et disloquées par la crise. De cela surgit une offensive systématique pour démanteler le régime en question: au niveau de l’entreprise, où la «force de travail» (les prolétaires) doivent accepter de reculer 30 ans en arrière (on voit cela dans les entreprises de Quebecor); au niveau de la régulation étatique, réorganisée pour massacrer le filet de protection sociale avec comme but implicite de le privatiser (c’est ce qu’on voit sous une forme extrême en Californie).

Comment faire passer cela ?

Au départ, il faut marginaliser toujours plus de grands segments de la population, les faire reculer, et pire encore, les faire accepter ces reculs. On fait cela, soit en l’imposant directement, soit en agitant le spectre de la déchéance sociale. Les prolétaires, en col blanc ou en col bleu, ceux de l’ancien régime keynésien notamment, peuvent très bien devenir les «nouveaux pauvres», comme ces pilotes d’avion aux États-Unis qui dorment dans le parking de l’aéroport et qui dépendent des coupons alimentaires.  Mais cette gestion s’avère dangereuse, voire insuffisante. Le compromis keynésien avait des bases matérielles, pas seulement une enveloppe culturelle (l’american way of life). Or cette base matérielle fond au soleil. C’est alors qu’entre en jeu la bonne vieille coercition. Celle-ci prend deux formes. En premier lieu, il faut criminaliser les mouvements sociaux, et de manière plus large, les «classes dangereuses», qui sont les jeunes et d’autres groupes de déclassés temporaires (chômeurs) ou structurels (réfugiés). En deuxième lieu, il faut militariser l’ensemble de la société, en utilisant la «menace» extérieure, aujourd’hui visualisée sous la forme des rébellions du Moyen-Orient. De tout cela émerge lentement mais sûrement un néo-Maccarthysme, associé à la montée de la «guerre sans fin» de l’impérialisme et de son pôle principal, les États-Unis.

La suite ?

Est-ce la seule sortie de crise pensable ? Certes non. Après tout dans la crise de 1929, qui avait prévu le compromis keynésien ? La bourgeoisie, ou devrait-on dire, des bourgeoisies, peuvent bifurquer, sous prétexte, comme le disait Keynes lui-même, de «sauver» le capitalisme. Des propositions abondent, tant pour «réguler» le marché que pour le «verdir» (green capitalism). Mais cela piétine. Est-ce que parce que les bourgeois sont stupides ? Pas nécessairement. La pression n’est pas assez forte et le sentiment qui prévaut est qu’on peut préserver l’incroyable pillage qui domine depuis trente ans. À moins que …