Université d’été des NCS

Le capitalisme et la crise

Par Mis en ligne le 17 juillet 2010

La bour­geoi­sie domi­nante, celle qui est ancrée dans les zones que Samir Amin appelle la « triade » (États-Unis et Canada, pays de l’Union euro­péenne, Japon et Australie), fait, en fin de compte, une lec­ture réa­liste de la crise actuelle. Elle voit bien son inté­rêt en reca­pi­ta­li­sant sur la crise et en opé­rant un retour des mou­ve­ments finan­ciers. C’est ce que les « experts » appellent « jobless growth», ou sim­ple­ment la crois­sance sans emploi. Qu’en est-il ? Dans le sillon de l’effondrement de 2008, il y a des « oppor­tu­ni­tés » : des pans entiers de gise­ments pro­duc­tifs peuvent être rache­tés à rabais. Cette « can­ni­ba­li­sa­tion » n’est pas nou­velle. Mais aujourd’hui elle prend une forme exa­cer­bée. Et de tout cela émerge une « crois­sance», qu’il faut mettre entre guille­mets. À part quelques excep­tions (l’énergie par exemple), il n’y aucun inté­rêt de la bour­geoi­sie domi­nante d’investir (la demande est ralen­tie et glo­ba­le­ment à la baisse). La pro­duc­tion, dans les pays de la triade, n’est plus sol­vable, à une échelle macro.

Qui va payer ?

Les consé­quences de cette « sortie » de crise sont dif­fi­ciles à gérer. En clair, il n’y a rien à attendre pour les couches popu­laires et moyennes. Pire encore, il faut que celles-ci acceptent de se « serrer la cein­ture», de manière directe (les salaires) ou indi­rects (fonds de pen­sion). Encore là la crise devient une « oppor­tu­nité » pour la bour­geoi­sie, pour liqui­der ce qui reste du régime key­né­sien, tel­le­ment le rap­port de forces semble défa­vo­rable aux classes popu­laires, désar­ti­cu­lées et dis­lo­quées par la crise. De cela surgit une offen­sive sys­té­ma­tique pour déman­te­ler le régime en ques­tion : au niveau de l’entreprise, où la « force de tra­vail » (les pro­lé­taires) doivent accep­ter de recu­ler 30 ans en arrière (on voit cela dans les entre­prises de Quebecor); au niveau de la régu­la­tion éta­tique, réor­ga­ni­sée pour mas­sa­crer le filet de pro­tec­tion sociale avec comme but impli­cite de le pri­va­ti­ser (c’est ce qu’on voit sous une forme extrême en Californie).

Comment faire passer cela ?

Au départ, il faut mar­gi­na­li­ser tou­jours plus de grands seg­ments de la popu­la­tion, les faire recu­ler, et pire encore, les faire accep­ter ces reculs. On fait cela, soit en l’imposant direc­te­ment, soit en agi­tant le spectre de la déchéance sociale. Les pro­lé­taires, en col blanc ou en col bleu, ceux de l’ancien régime key­né­sien notam­ment, peuvent très bien deve­nir les « nou­veaux pauvres», comme ces pilotes d’avion aux États-Unis qui dorment dans le par­king de l’aéroport et qui dépendent des cou­pons ali­men­taires. Mais cette ges­tion s’avère dan­ge­reuse, voire insuf­fi­sante. Le com­pro­mis key­né­sien avait des bases maté­rielles, pas seule­ment une enve­loppe cultu­relle (l’american way of life). Or cette base maté­rielle fond au soleil. C’est alors qu’entre en jeu la bonne vieille coer­ci­tion. Celle-ci prend deux formes. En pre­mier lieu, il faut cri­mi­na­li­ser les mou­ve­ments sociaux, et de manière plus large, les « classes dan­ge­reuses», qui sont les jeunes et d’autres groupes de déclas­sés tem­po­raires (chô­meurs) ou struc­tu­rels (réfu­giés). En deuxième lieu, il faut mili­ta­ri­ser l’ensemble de la société, en uti­li­sant la « menace » exté­rieure, aujourd’hui visua­li­sée sous la forme des rébel­lions du Moyen-Orient. De tout cela émerge len­te­ment mais sûre­ment un néo-Maccarthysme, asso­cié à la montée de la « guerre sans fin » de l’impérialisme et de son pôle prin­ci­pal, les États-Unis.

La suite ?

Est-ce la seule sortie de crise pen­sable ? Certes non. Après tout dans la crise de 1929, qui avait prévu le com­pro­mis key­né­sien ? La bour­geoi­sie, ou devrait-on dire, des bour­geoi­sies, peuvent bifur­quer, sous pré­texte, comme le disait Keynes lui-même, de « sauver » le capi­ta­lisme. Des pro­po­si­tions abondent, tant pour « régu­ler » le marché que pour le « verdir » (green capi­ta­lism). Mais cela pié­tine. Est-ce que parce que les bour­geois sont stu­pides ? Pas néces­sai­re­ment. La pres­sion n’est pas assez forte et le sen­ti­ment qui pré­vaut est qu’on peut pré­ser­ver l’incroyable pillage qui domine depuis trente ans. À moins que …

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