Le capitalisme entre dans sa phase sénile

Par Mis en ligne le 18 novembre 2012

« La pensée éco­no­mique néo­clas­sique est une malé­dic­tion pour le monde actuel. » Samir Amin, 81 ans, n’est pas tendre pour plu­sieurs de ses col­lègues éco­no­mistes. Et encore moins pour la poli­tique des gou­ver­ne­ments. « Economiser pour réduire la dette ? Des men­songes déli­bé­rés » ; « Régulation du sec­teur finan­cier ? Des phrases creuses. » Il nous livre son ana­lyse au scal­pel de la crise éco­no­mique. (revue Solidaire).

Oubliez Nouriel Roubini, alias Dr Doom, l’économiste amé­ri­cain devenu célèbre pour avoir prédit en 2005 le tsu­nami du sys­tème finan­cier. Voici Samir Amin, qui avait déjà annoncé la crise au début des années 1970. « A l’époque, des éco­no­mistes comme Frank, Arrighi, Wallerstein, Magdoff, Sweezy et moi-même avions dit que la nou­velle grande crise avait com­mencé. La grande. Pas une petite avec des oscil­la­tions comme il y en avait eu des masses aupa­ra­vant, rap­pelle Samir Amin, pro­fes­seur hono­raire, direc­teur du Forum du Tiers Monde à Dakar et auteur de très nom­breux livres tra­duits dans le monde entier. On nous a pris pour des fous. Ou pour des com­mu­nistes qui pre­naient leur désir pour des réa­li­tés. Tout allait bien, madame la mar­quise… Mais la grande crise a bien com­mencé à cette époque, et sa pre­mière phase a duré de 1972-73 à 1980. »

Parlons d’abord de la crise des cinq der­nières années. Ou plutôt des crises : celle des sub­primes, celle des cré­dits, des dettes, de la finance, de l’euro… Qu’en est-il main­te­nant ?

Samir Amin. Quand tout a explosé en 2007 avec les crise des sub­primes, tout le monde est resté aveugle. Les Européens pen­saient : « Cette crise vient des Etats-Unis, nous allons l’absorber rapi­de­ment ». Mais, si la crise n’était pas venue de là, elle aurait débuté ailleurs. Le nau­frage de ce sys­tème était écrit, et dès les années 1970. Les condi­tions objec­tives d’une crise de sys­tème exis­taient par­tout. Les crises sont inhé­rentes au capi­ta­lisme, qui les pro­duit de manière récur­rente, à chaque fois plus pro­fonde. Il ne faut pas appré­hen­der chaque crise sépa­ré­ment, mais de manière glo­bale.

Prenez la crise finan­cière. Si on se limite à celle-ci, on ne trou­vera que des causes pure­ment finan­cières, comme la déré­gu­la­tion des mar­chés. En outre, les banques et ins­ti­tu­tions finan­cières semblent être les béné­fi­ciaires majeurs de cette expan­sion de capi­tal, ce qui rend plus facile de les poin­ter comme uniques res­pon­sables. Mais il faut rap­pe­ler que ce ne sont pas seule­ment les géants finan­ciers, mais aussi les mul­ti­na­tio­nales en géné­ral qui ont béné­fi­cié de l’expansion des mar­chés moné­taires. 40 % de leurs pro­fits pro­viennent de leurs opé­ra­tions finan­cières.

Quelles ont été les rai­sons objec­tives au déclen­che­ment de la crise ?

Samir Amin. Les condi­tions objec­tives exis­taient par­tout. C’est la domi­na­tion de « oli­go­poles ou mono­poles géné­ra­li­sés » qui a mis l’économie dans une crise d’accumulation, qui est à la fois une crise de sous-consom­ma­tion et une crise de la pro­fi­ta­bi­lité. Seuls les sec­teurs des mono­poles domi­nants ont pu réta­blir leur taux de profit élevé, mais en détrui­sant la pro­fi­ta­bi­lité et la ren­ta­bi­lité des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs, des inves­tis­se­ments dans l’économie réelle.

« Le capi­ta­lisme des oli­go­poles ou mono­poles géné­ra­li­sés » est le nom que vous donnez à ce qui est, selon vous, une nou­velle phase de déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme. En quoi ces mono­poles sont-ils dif­fé­rents de ceux d’il y a un siècle ?

Samir Amin. La nou­veauté est dans le terme « géné­ra­lisé ». Depuis le début du 20e siècle, il y a eu des acteurs domi­nants dans le sec­teur finan­cier et le sec­teur indus­triel comme la sidé­rur­gie, la chimie, l’automobile, etc.. Mais ces mono­poles étaient des grandes îles dans un océan de PME réel­le­ment indé­pen­dantes. Or, depuis une tren­taine d’années, nous assis­tons à une cen­tra­li­sa­tion du capi­tal sans com­mune mesure. Le maga­zine Fortune men­tionne aujourd’hui 500 oli­go­poles dont les déci­sions contrôlent toute l’économie mon­diale, domi­nant en amont et en aval tous les sec­teurs dont ils ne sont pas direc­te­ment pro­prié­taires.

Prenons l’agriculture. Autrefois, un paysan avait le choix entre plu­sieurs entre­prises pour ses acti­vi­tés. Aujourd’hui, une PME agri­cole est confron­tée en amont au bloc finan­cier de banques et à d’énormes mono­poles de pro­duc­tion des engrais, des pes­ti­cides et des OGM dont Monsanto est l’exemple le plus frap­pant. Et, en aval, il est face aux chaînes de dis­tri­bu­tion et grandes sur­faces. Par ce double contrôle, son auto­no­mie et ses reve­nus se réduisent tou­jours plus.

Est-ce pour cela que vous pré­fé­rez parler aujourd’hui d’un sys­tème basé sur « la maxi­ma­li­sa­tion d’une rente mono­po­lis­tique » plutôt que de la « maxi­ma­li­sa­tion du profit » ?

Samir Amin. Oui. Le contrôle assure à ces mono­poles une rente pré­le­vée sur le béné­fice total du capi­tal obtenu par l’exploitation de tra­vail. Cette rente devient impé­ria­liste dans la mesure où ces mono­poles opèrent dans le Sud. La maxi­ma­li­sa­tion de cette rente concentre les reve­nus et les for­tunes dans les mains d’une petite élite au détri­ment des salaires, mais aussi des béné­fices du capi­tal non mono­po­lis­tique. L’inégalité gran­dis­sante devient absurde. A la limite, c’est com­pa­rable à un mil­liar­daire qui pos­sè­de­rait le monde entier et lais­se­rait tout le monde dans la misère.

Les libé­raux avancent qu’il faut « agran­dir le gâteau » en réin­ves­tis­sant les béné­fices. C’est seule­ment après que l’on peut opérer le par­tage.

Samir Amin. Mais on n’investit pas dans la pro­duc­tion, puisqu’il n’y a plus de demande. La rente est inves­tie dans la fuite en avant sur les mar­chés finan­ciers. L’expansion depuis un quart de siècle des inves­tis­se­ments sur les mar­chés finan­ciers est du jamais vu dans l’histoire. Le volume des tran­sac­tions sur ces mar­chés est de plus de 2 500 000 mil­liards de dol­lars, alors que le PIB mon­dial est de 70 000 mil­liards de dol­lars.

Les mono­poles pré­fèrent ces inves­tis­se­ments finan­ciers à ceux dans l’économie réelle. C’est la « finan­cia­ri­sa­tion » du sys­tème éco­no­mique. Ce type d’investissement est la seule issue pour la pour­suite de ce « capi­ta­lisme des mono­poles géné­ra­li­sés ». Dans ce sens, la spé­cu­la­tion n’est pas un vice du sys­tème, mais une exi­gence logique de celui-ci.

C’est sur les mar­chés finan­ciers que les oli­go­poles – pas seule­ment les banques – font leurs pro­fits et se concur­rencent entre elles pour ces pro­fits. La sou­mis­sion de la ges­tion des firmes à la valeur des actions de la Bourse, la sub­sti­tu­tion du sys­tème de retraites par capi­ta­li­sa­tion au sys­tème par répar­ti­tion, l’adaptation des changes flexibles et l’abandon de la déter­mi­na­tion du taux d’intérêt par les banques cen­trales en lais­sant cette res­pon­sa­bi­lité aux « mar­chés » doivent tous être com­pris dans cette finan­cia­ri­sa­tion.

Cette déré­gu­la­tion des mar­chés finan­ciers est dans la ligne de mire depuis quelques années. Les diri­geants poli­tiques parlent de « mora­li­sa­tion des opé­ra­tions finan­cières » et d’ « en finir avec la capi­ta­lisme-casino ». La régu­la­tion serait donc une solu­tion à la crise ?

Samir Amin. Tout ça, c’est du blabla, des phrases creuses pour trom­per l’opinion publique. Ce sys­tème est condamné à pour­suivre sa course folle à la ren­ta­bi­lité finan­cière. La régu­la­tion aggra­ve­rait encore davan­tage la crise. Où irait alors le sur­plus finan­cier ? Nulle part ! Il entraî­nera une déva­lua­tion mas­sive du capi­tal qui se tra­dui­rait entre autres par une krach bour­sier.

Les oli­go­poles ou mono­poles (les « mar­chés ») et leurs ser­vi­teurs poli­tiques n’ont donc pour autre projet que de res­tau­rer le même sys­tème finan­cier. Il n’est pas exclu que le capi­tal sache res­tau­rer le sys­tème d’avant l’automne 2008. Mais cela néces­si­tera des sommes gigan­tesques des banques cen­trales pour éli­mi­ner tous les cré­dits toxiques et pour réta­blir la pro­fi­ta­bi­lité et l’expansion finan­cière. Et la fac­ture devra être accep­tée par les tra­vailleurs en géné­ral, et les peuples du Sud en par­ti­cu­lier. Ce sont les mono­poles qui ont l’initiative. Et leurs stra­té­gies ont tou­jours donné les résul­tats recher­chés, c’est-à-dire les plans d’austérité.

Justement, ces plans d’austérité se suc­cèdent, soi-disant pour réduire les dettes des États. Or on sait que cela aggrave la crise. Les diri­geants poli­tiques sont-ils des imbé­ciles ?

Samir Amin. Mais non ! C’est sur l’objectif qu’il y a men­songe. Lorsque les gou­ver­ne­ments pré­tendent vou­loir la réduc­tion de la dette, ils mentent déli­bé­ré­ment. L’objectif n’est pas la réduc­tion de la dette mais que les inté­rêts de la dette conti­nuent à être payés, et de pré­fé­rence à des taux encore plus élevés. La stra­té­gie des mono­poles finan­cia­ri­sés, au contraire, a besoin de la crois­sance de la dette – le capi­tal y gagne, ce sont des pla­ce­ments inté­res­sants.

Entre-temps, les aus­té­ri­tés aggravent la crise, il y a clai­re­ment contra­dic­tion. Comme le disait Marx, la recherche du profit maxi­mal détruit les bases qui le per­mettent. Le sys­tème implose sous nos yeux mais il est condamné à pour­suivre sa course folle.

Après la crise des années 1930, l’Etat a tout de même pu sur­mon­ter par­tiel­le­ment cette contra­dic­tion, et une poli­tique key­né­sienne de relance a été menée.

Samir Amin. Oui, mais quand cette poli­tique key­né­sienne a-t-elle été intro­duite ? Au début, la riposte à la crise de 1929 a été exac­te­ment la même qu’aujourd’hui : des poli­tiques d’austérité, avec leur spi­rale des­cen­dante. L’économiste Keynes disait que c’était absurde et qu’il fal­lait faire le contraire. Mais ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mon­diale qu’on l’a écouté. Pas parce que la bour­geoi­sie était convain­cue par ses idées, mais parce que cela lui a été imposé par la classe ouvrière. Avec la vic­toire de l’Armée rouge sur le nazisme et la sym­pa­thie pour les résis­tants com­mu­nistes, la peur du com­mu­nisme était bien pré­sente.

Aujourd’hui, quelques-uns – ils ne sont pas très nom­breux – des éco­no­mistes bour­geois intel­li­gents peuvent dire des mesures d’austérité qu’elles sont absurdes. Et alors ? Tant que le capi­tal n’est pas contraint par ses adver­saires à mettre de l’eau dans son vin, cela conti­nuera.

Quel est le lien entre la crise surgie voici quelques années et celle des années 1970 ?

Samir Amin. Au début des années 1970, la crois­sance éco­no­mique a subi une chute. En quelques années, les taux de crois­sance sont tombés à la moitié de ce qu’ils avaient été lors des trente glo­rieuses : en Europe, de 5 à 2,5 %, aux États-Unis, de 4 à 2 %. Cette chute bru­tale était accom­pa­gnée d’une chute de même ampleur des inves­tis­se­ments dans le sec­teur pro­duc­tif.

Dans les années 1980, Thatcher et Reagan ont réagi par des pri­va­ti­sa­tions, la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés finan­ciers et une très dure poli­tique d’austérité. Cela n’a pas fait remon­ter les taux de crois­sance, mais les a main­te­nus à un très bas niveau. Par ailleurs, le but des libé­raux n’a jamais été le réta­blis­se­ment de la crois­sance, quoi qu’ils en disent. Le but était sur­tout de redis­tri­buer les reve­nus vers le capi­tal. Mission accom­plie. Et main­te­nant, quand on passe en Belgique de -0,1 % à + 0,1 % de crois­sance, cer­tains jubilent : « La crise est ter­mi­née ! » C’est gro­tesque.

Vous com­pa­rez les années 1990 et 2000 avec celles d’un siècle aupa­ra­vant : une sorte de deuxième « Belle Epoque ».

Samir Amin. J’ai fait le paral­lèle entre les deux longues crises parce que, c’est très curieux, elles com­mencent exac­te­ment avec cent ans d’écart : 1873 et 1973. En plus, elles ont les même symp­tômes au départ et la réponse du capi­tal a été la même, c’est à dire trois ensembles de mesures com­plé­men­taires.

Premièrement, une énorme cen­tra­li­sa­tion du capi­tal avec la pre­mière vague des mono­poles, ceux ana­lysé par Hilfirding, Hobson et Lénine. Dans la deuxième crise, ce sera ce que j’appelle les « mono­poles géné­ra­li­sés » qui se sont consti­tués dans les années 1980.

Deuxièmement, la mon­dia­li­sa­tion. La pre­mière grande crise est l’accélération de la colo­ni­sa­tion, qui est la forme la plus bru­tale de la mon­dia­li­sa­tion. La deuxième vague, ce sont les plans d’ajustement struc­tu­rel du FMI, que l’on peut qua­li­fier de reco­lo­ni­sa­tion.

Troisième et der­nière mesure : la finan­cia­ri­sa­tion. Quand on pré­sente la finan­cia­ri­sa­tion comme étant un phé­no­mène nou­veau, cela me fait sou­rire. Qu’est-ce qui a été créé en réponse à la pre­mière crise ? Wall Street et la City de Londres en 1900 !

Et cela a eu les mêmes consé­quences. D’abord, une période courte ou ça semble mar­cher, parce qu’on pompe sur les peuples, sur­tout ceux du Sud. Ce fut de 1890 à 1914, la « Belle Epoque ». On a tenu les mêmes dis­cours sur la « fin de l’Histoire » et la fin des guerres. La mon­dia­li­sa­tion était syno­nyme de paix et de colo­ni­sa­tion pour une mis­sion civi­li­sa­trice. Or, a quoi tout cela a-t-il mené ? A la Première Guerre mon­diale, la Révolution russe, la crise de 1929, le nazisme, l’impérialisme japo­nais, la Deuxième Guerre mon­diale, la révo­lu­tion chi­noise, etc. On peut dire qu’après 1989, il y a eu une sorte de deuxième « belle époque », jusqu’en 2008, bien qu’elle ait, dès le début, été accom­pa­gnée de guerres du Nord contre le Sud. Le capi­tal a, dans cette période, établi les struc­tures afin que les oli­go­poles puissent béné­fi­cier de leur rente. Et, comme la glo­ba­li­sa­tion finan­cière a mené à la crise de 1929, elle a récem­ment mené à la crise de 2008.

Aujourd’hui, on a atteint un même moment cru­cial qui annonce une nou­velle vague de guerres ou de révo­lu­tions.

Pas très riant, comme image d’avenir… Vous écri­vez qu’ « un nou­veau monde est en train de naître, qui peut deve­nir encore bien plus bar­bare, mais qui peut aussi deve­nir meilleur ». De quoi cela dépend-il ?

Samir Amin. Je n’ai pas de boule de cris­tal. Mais le capi­ta­lisme est entré dans sa phase sénile, qui peut amener d’énormes bains de sang. Dans une telle période, les mou­ve­ments sociaux et les pro­tes­ta­tions amènent des chan­ge­ments poli­tiques, pour le meilleur ou pour le pire, fas­cistes ou pro­gres­sistes. Les vic­times de ce sys­tème réus­si­ront-elles à former une alter­na­tive posi­tive, indé­pen­dante et radi­cale ? Tel est aujourd’hui l’enjeu poli­tique.

« Le socialisme, c’est plus que le capitalisme sans capitalistes »

En ces temps de capi­ta­lisme sénile, les pro­tes­ta­tions des mou­ve­ments sociaux amènent des chan­ge­ments poli­tiques, pour le meilleur ou pour le pire, fas­cistes ou pro­gres­sistes. » Telle était la conclu­sion de l’économiste mar­xiste Samir Amin dans la pre­mière partie de cette inter­view, publiée dans Solidaire n°38. Dans cette seconde partie, il aborde la ques­tion du dépas­se­ment du capi­ta­lisme en crise. « Il est temps pour la gauche d’avoir de l’audace ! Elle doit construire un front contre les mono­poles. 

Pour l’économiste Samir Amin, pro­fes­seur hono­raire, direc­teur du Forum du Tiers Monde à Dakar et auteur de nom­breux ouvrages tra­duits dans le monde entier, « être mar­xiste implique néces­sai­re­ment être com­mu­niste, parce que Marx ne dis­so­ciait pas la théo­rie de la pra­tique — l’engagement dans la lutte pour l’émancipation des tra­vailleurs et des peuples ». C’est ce que fait Samir Amin : dans la pre­mière partie de cet entre­tien, il ana­ly­sait la crise ; ici, il aborde la lutte contre la toute-puis­sance des mono­poles capi­ta­listes et pour une autre société.

Quelles sont les carac­té­ris­tiques de ce « capi­ta­lisme sénile » qui pour­rait selon vous mener à une « nou­velle ère de grands bains de sang » ?

Samir Amin. Il n’y a plus d’entrepreneurs créa­tifs, mais des « whee­ler-dea­lers » (magouilleurs). La civi­li­sa­tion bour­geoise, avec son sys­tème de valeurs — éloge de l’initiative indi­vi­duelle natu­rel­le­ment, mais aussi ses droits et liber­tés libé­raux, voire même la soli­da­rité au plan natio­nal — a fait place à un sys­tème sans valeurs morales. Voyez des pré­si­dents des États-Unis cri­mi­nels, des marion­nettes et tech­no­crates à la tête de gou­ver­ne­ments euro­péens, des des­potes dans le Sud, l’obscurantisme (tali­bans, sectes chré­tiennes et boud­dhistes…), la cor­rup­tion géné­ra­li­sée (dans le monde finan­cier en par­ti­cu­lier)… On peut décrire le capi­ta­lisme d’aujourd’hui comme sénile, qui peut inau­gu­rer une nou­velle ère de mas­sacres. Dans une telle période, les pro­tes­ta­tions des mou­ve­ments sociaux amènent des chan­ge­ments poli­tiques. Pour le meilleur et pour le pire, fas­cistes ou pro­gres­sistes. La crise des années 1930 a par exemple mené au Front popu­laire en France, mais aussi au nazisme en Allemagne.

Qu’est-ce que cela signi­fie pour les mou­ve­ments de gauche actuels ?

Samir Amin. Nous vivons une époque où se pro­file une vague de guerres et de révo­lu­tions. Les vic­times de ce sys­tème vont-elles réus­sir à former une alter­na­tive posi­tive, indé­pen­dante et radi­cale ? Tel est l’enjeu poli­tique aujourd’hui. Il faut que la gauche radi­cale prenne l’initiative de la construc­tion d’un front, d’un bloc alter­na­tif anti-mono­poles com­pre­nant tous les tra­vailleurs et pro­duc­teurs vic­times de cette « oli­gar­chie des mono­poles géné­ra­li­sés », dont une grande partie des classes moyennes, les agri­cul­teurs, les PME…

Vous affir­mez que la gauche doit renon­cer à toute stra­té­gie qui aide­rait le capi­ta­lisme à sortir de la crise.

Samir Amin. Il est temps d’avoir de l’audace ! Nous ne sommes pas dans un moment his­to­rique où la recherche d’un « com­pro­mis social » capital/​travail consti­tue une alter­na­tive pos­sible comme dans l’après-guerre avec la social-démo­cra­tie des États-pro­vi­dence. Certains nos­tal­giques s’imaginent pou­voir « faire recu­ler » le capi­ta­lisme des mono­poles sur leur posi­tion d’il y a quelques décen­nies. Mais l’histoire ne permet jamais de tels retours en arrière.

Nous sommes dans un moment his­to­rique ou la gauche radi­cale doit être auda­cieuse. Je parle de la gauche qui est convain­cue que le sys­tème capi­ta­liste doit être dépassé fon­da­men­ta­le­ment. Mais aussi une gauche qui ne perd pas de vue que le socia­lisme doit être inventé sans ayant néces­sai­re­ment un modèle pré­exis­tant. Dans les pays du Nord, il y a les condi­tions objec­tives pour isoler le capi­tal des mono­poles. Cela com­mence par une alliance sociale et poli­tique qui ras­semble l’énorme majo­rité.

Cette audace existe-t-elle aujourd’hui ?

Samir Amin. Le manque d’audace à gauche est ter­rible à l’heure actuelle. Vous vous rap­pe­lez comme les sociaux-démo­crates ont été contents quand le régime sovié­tique s’est effon­dré, et avec lui les partis com­mu­nistes d’Europe occi­den­tale ? Je leur ai dit : « Vous êtes stu­pides. La pro­chaine chute, c’est la vôtre, le capi­tal avait seule­ment besoin de vous parce qu’il y avait la menace com­mu­niste. » Et, au lieu de se radi­ca­li­ser, ils ont au contraire glissé à droite. Ils sont deve­nus sociaux-libé­raux. Maintenant, que l’on vote social-démo­crate ou à droite, c’est la même chose. Tous disent : « Nous ne pou­vons rien faire, c’est le marché qui décide, les agences de nota­tions, le super parti du capi­tal des mono­poles. »

Nous voyons même des seg­ments impor­tants de la gauche radi­cale accep­ter cela par crainte ou désar­roi. Il y a même des gens qui se font appe­ler « com­mu­nistes », mais disent qu’ils ne peuvent être qu’une aile gauche de la social-démo­cra­tie. C’est tou­jours la même logique d’accommodation du capi­ta­lisme. Une logique du « moins pire ». « C’est imposé par l’Europe » est l’argument par excel­lence. « L’Europe, ce n’est pas bon, mais la des­truc­tion de l’Europe ce serait pire. » Mais aller de moins pire en moins pire, c’est en arri­ver in fine au « plus pire ». Il y a deux ans, on disait aux Grecs, allez, une petite cure d’austérité et ça ira ! On en est à la quan­tième ? La hui­tième ?

Quels pour­raient être les mots d’ordre de « l’alliance sociale et poli­tique » que vous prônez ?

Samir Amin. L’idée géné­rale est la créa­tion d’un bloc anti-mono­poles. Il faut un projet global qui remette en ques­tion le pou­voir des « mono­poles géné­ra­li­sés » (voir pre­mière partie de cette inter­view dans Solidaire n°38). Nous ne pou­vons pas rêver que les indi­vi­dus puissent chan­ger le monde juste par le miracle de leur action indi­vi­duelle – idée que l’on retrouve dans plu­sieurs mou­ve­ments socia­listes et chez des phi­lo­sophes comme Toni Negri.

Cela com­mence par le fait d’expliquer qu’il existe des alter­na­tives aux poli­tiques d’austérité. Sous une forme popu­laire, cela revient à casser le dis­cours du capi­tal de « com­pé­ti­ti­vité et modé­ra­tion sala­riale ». Pourquoi ne pas dire l’inverse, que les salaires ne sont pas suf­fi­sants et les pro­fits trop gros ?

Dans le meilleur des cas, cela mène à une légère réduc­tion des inéga­li­tés…

Samir Amin. Ce n’est natu­rel­le­ment pas assez. Une gauche authen­tique doit inver­ser le désordre social pro­duit par les mono­poles. Des stra­té­gies pour assu­rer l’emploi maxi­mal et garan­tir des salaires conve­nables, allant de pair avec la crois­sance. C’est tout sim­ple­ment impos­sible sans expro­prier les mono­poles. Les sec­teurs clés de l’économie doivent donc être natio­na­li­sés. Les natio­na­li­sa­tions sont, dans une pre­mière étape, des éta­ti­sa­tions, le trans­fert de la pro­priété du capi­tal privé à l’État. Mais l’audace consiste ici à « socia­li­ser » la ges­tion des mono­poles natio­na­li­sés.

Prenons ces mono­poles qui contrôlent l’agriculture, les indus­tries chi­miques, les banques et la grande dis­tri­bu­tion. Les « socia­li­ser » signi­fie que les organes de ges­tion com­prennent des repré­sen­tants des agri­cul­teurs, des tra­vailleurs de ces anciens mono­poles bien sûr, mais aussi des orga­ni­sa­tions de consom­ma­teurs et des pou­voirs locaux (concer­nés par l’environnement, mais aussi l’école, le loge­ment, les hôpi­taux, l’urbanisme, le trans­port…)

Une éco­no­mie socia­liste ne se limite pas à la socia­li­sa­tion de son mana­ge­ment. Le socia­lisme n’est pas juste le capi­ta­lisme sans les capi­ta­listes. Il doit inté­grer la rela­tion entre l’homme, la nature et la société. Continuer dans la forme que le capi­ta­lisme pro­pose revient à détruire l’individu, la nature et les peuples.

Que faites-vous de Wall Street et de la City ?

Samir Amin. Il faut une « défi­nan­cia­ri­sa­tion ». Un monde sans Wall Street, pour reprendre le titre du livre de François Morin. Cela implique impé­ra­ti­ve­ment la sup­pres­sion pure et simple des fonds de spé­cu­la­tions et des fonds de pen­sions, deve­nus des opé­ra­teurs majeurs dans la finan­cia­ri­sa­tion. L’abolition de ces der­niers doit se faire au béné­fice d’un sys­tème de retraites par répar­ti­tion. Il faut repen­ser entiè­re­ment le sys­tème ban­caire. Ces der­nières décen­nies, le sys­tème ban­caire est devenu beau­coup trop cen­tra­lisé et seuls quelques géants font la loi. Dès lors, on pour­rait conce­voir une « banque de l’agriculture », ou une « banque de l’industrie » dans les­quelles les conseils d’administration élus sont com­po­sés des clients indus­triels et des repré­sen­tants des centres de recherche et des ser­vices de l’environnement.


Comment voyez-vous le rôle de mou­ve­ments comme Occupy, les Indignés et les syn­di­cats dans la lutte contre les mono­poles ?

Samir Amin. Qu’il y ait aux États-Unis un mou­ve­ment comme Occupy Wall Street est un signal magni­fique. Que l’on n’accepte plus comme ça les injonc­tions « il n’y a pas d’alternative » et « l’austérité est obli­ga­toire » est très posi­tif. Idem pour les Indignés en Europe. Mais ce sont des mou­ve­ments qui res­tent faibles, qui ne recherchent pas suf­fi­sam­ment des alter­na­tives. Les syn­di­cats jouent un rôle impor­tant, mais ils doivent se redé­fi­nir. Les mots d’ordre d’il y a cin­quante ans sont dépas­sés. Il y a cinq décen­nies, quatre tra­vailleurs sur cinq avaient un emploi sûr et stable, et le chô­mage n’existait qua­si­ment pas. Aujourd’hui, seuls 40 % ont un job stable, 40 % tra­vaillent avec un contrat pré­caire et 20 % sont au chô­mage. La situa­tion est radi­ca­le­ment dif­fé­rente. Les syn­di­cats ne peuvent donc pas se limi­ter à des reven­di­ca­tions qui ne concernent que la moitié de la classe des tra­vailleurs. Il est abso­lu­ment néces­saire que l’on prenne en compte le droit des chô­meurs et des per­sonnes sous contrat pré­caire. Il s’agit sou­vent de gens d’origine immi­grée, de femmes et de jeunes.

Comment voyez-vous la rela­tion entre la lutte des classes dans le Nord et dans le Sud ?

Samir Amin. Les conflits capitalisme/​socialisme et Nord/​Sud sont indis­so­ciables. Le capi­ta­lisme est un sys­tème mon­dial et les luttes poli­tiques et sociales, si elles veulent être effi­caces, doivent être menées simul­ta­né­ment dans l’arène natio­nale et sur le plan mon­dial. C’est-ce que Marx vou­lait dire avec « Prolétaires de tous les pays, unis­sez-vous ! ». Être com­mu­niste veut éga­le­ment dire être inter­na­tio­na­liste.

Il est abso­lu­ment indis­pen­sable d’intégrer la ques­tion du climat, des res­sources natu­relles et de l’environnement dans le conflit Nord-Sud. L’appropriation privée de ces res­sources et l’usage abusif de la pla­nète mettent en danger le futur de toute l’humanité. L’égoïsme des oli­go­poles dans le Nord a été bru­ta­le­ment exprimé par Bush qui a déclaré « The American way of life is not nego­tiable » (le mode de vie amé­ri­cain n’est pas négo­ciable). Cet égoïsme revient à nier l’accès aux res­sources natu­relles au Sud (80 % de l’humanité). Je crois que l’humanité ne pourra pas s’engager sérieu­se­ment dans la construc­tion d’une alter­na­tive socia­liste si l’on ne change pas ce « way of life » dans le Nord, ce qui ne veut pas dire que le Sud n’a qu’à patien­ter. Au contraire, les luttes dans le Sud réduisent la rente impé­ria­liste et affai­blissent la posi­tion des mono­poles dans le Nord, ce qui ren­force les classes popu­laires du Nord dans leur lutte pour la socia­li­sa­tion des mono­poles. L’enjeu dans le Nord est alors que l’opinion géné­rale ne doit pas se limi­ter à la défense de ses pri­vi­lèges vis-à-vis des peuples du Sud.

Les éco­no­mies de pays émer­gents comme la Chine, le Brésil, la Russie et l’Afrique du Sud ne menacent-elles pas déjà quelque peu le pou­voir des « mono­poles géné­ra­li­sés » ?

Samir Amin. Depuis 1970, le capi­ta­lisme domine le sys­tème mon­dial par cinq avan­tages : le contrôle de l’accès aux res­sources natu­relles, le contrôle de la tech­no­lo­gie et de la pro­priété intel­lec­tuelle, l’accès pri­vi­lé­gié aux médias, le contrôle du sys­tème finan­cier et moné­taire et, enfin, le mono­pole des armes de des­truc­tion mas­sive. J’appelle ce sys­tème « apar­theid on a global scale » (apar­theid à l’échelle mon­diale). Il implique une guerre per­ma­nente contre le Sud, une guerre enta­mée en 1990 par les États-Unis et ses alliés de l’Otan lors de la pre­mière Guerre du Golfe. Or les pays émer­gents, sur­tout la Chine, sont en train de décons­truire ces avan­tages. D’abord, la tech­no­lo­gie. On passe de « Made in China » à « Made by China ». La Chine n’est plus l’atelier du monde pour des suc­cur­sales ou les asso­ciés du grand capi­tal des mono­poles. Elle maî­trise la tech­no­lo­gie à déve­lop­per par elle-même. Dans cer­tains domaines, notam­ment les domaines d’avenir de l’automobile élec­trique, le solaire, etc., elle pos­sède des tech­no­lo­gies de pointe en avance sur l’Occident.

Par ailleurs, la Chine laisse le sys­tème finan­cier mon­dia­lisé se détruire. Et elle finance même son auto­des­truc­tion en finan­çant le défi­cit amé­ri­cain et en construi­sant en paral­lèle des mar­chés régio­naux indé­pen­dants ou auto­nomes à tra­vers le « groupe de Shanghai », qui com­prend la Russie, mais poten­tiel­le­ment aussi l’Inde et l’Asie du Sud-Est. Sous Clinton, un rap­port de la sécu­rité amé­ri­caine envi­sa­geait même la néces­sité d’une guerre pré­ven­tive contre la Chine. C’est pour faire face à cela que les Chinois ont choisi de contri­buer à la mort lente des États-Unis en finan­çant leur défi­cit. La mort bru­tale d’une bête de ce genre serait trop dan­ge­reuse.

Et les pays d’Amérique du Sud ?

Samir Amin. Les démo­cra­ties popu­laires en Amérique latine ont sûre­ment affai­bli la rente impé­ria­liste. Mais ils auront des dif­fi­cul­tés pour aller plus loin dans leur déve­lop­pe­ment tant qu’ils ber­ce­ront l’illusion d’un déve­lop­pe­ment natio­nal capi­ta­liste auto­nome. On le voit clai­re­ment en Bolivie, en Équateur ou au Venezuela. On le voit moins au Brésil parce que c’est un très grand pays qui a des res­sources natu­relles gigan­tesques. Ils ont amorcé la coopé­ra­tion entre eux avec l’ALBA. Mais l’ALBA reste très modeste jusqu’à pré­sent en com­pa­rai­son de la coopé­ra­tion mili­taire, éco­no­mique et diplo­ma­tique du groupe de Shanghai, qui se décon­necte de l’économie mon­diale domi­née par les mono­poles occi­den­taux. Par exemple, rien n’y est payé en dol­lars ou en euros. L’Amérique du Sud peut aussi se « décou­pler » du capi­ta­lisme des mono­poles. Ils ont des pos­si­bi­li­tés tech­niques et les res­sources natu­relles pour faire du com­merce Sud-Sud. Ce qui était impen­sable il y a plu­sieurs décen­nies.

Interview de Ruben Ramboer


Voir en ligne : Le Grand Soir


SOURCE :

Version rac­cour­cie d’une inter­view de Samir Amin parue dans Etudes mar­xistes n° 99.
Lire aussi Samir Amin, Sortir de la crise du capi­ta­lisme ou sortir du capi­ta­lisme en crise ?, Le Temps des cerises, 2009.

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