Le cancer de la corruption

Par Mis en ligne le 28 septembre 2010

La cor­rup­tion est un concept lesté d’une forte charge polé­mique, qui prend toute son ampleur rhé­to­rique dans les guerres de pou­voir. Instrument de mobi­li­sa­tion des foules, indif­fé­rente au bien commun, elle sert avant tout à déni­grer des élus ou à évin­cer des rivaux poli­tiques. Elle relève de la psy­cho­lo­gie des masses et sa signi­fi­ca­tion peut chan­ger d’une civi­li­sa­tion, d’un siècle et d’un pays à l’autre.

Pour en for­mu­ler une cri­tique per­ti­nente, il ne suffit pas d’appréhender la cor­rup­tion dans le contexte de la poli­tique, car elle touche aussi bien à l’économie, à la finance, à l’église, au sport, aux arts, à l’éducation et aux rela­tions sociales. Ici, poli­tique et société sont étroi­te­ment imbri­quées. Puisque la cor­rup­tion affecte aussi bien la sphère poli­tique que la société civile, le pro­blème ne tient pas tant à la cor­rup­tion en soi qu’à ses pro­por­tions, à sa viru­lence et à sa bana­li­sa­tion. Les ten­ta­tives pour lui faire bar­rage sont diverses et variées, qu’il s’agisse sim­ple­ment de la conte­nir, ou bien de l’éradiquer à tout jamais.

Méfions-nous de ces paran­gons de vertu qui pro­mettent d’épurer une fois pour toutes les écu­ries d’Augias. Bertolt Brecht, grand dra­ma­turge de la cor­rup­tion, remar­quait : « Trouvez-moi un fonc­tion­naire qui accepte un pot-de-vin, vous aurez trouvé l’humanité. » Brecht fuyait alors les régimes fas­cistes qui, du fait même de leur inhu­ma­nité, pré­ten­daient venir à bout de la cor­rup­tion. Or, pour nombre de réfu­giés à cette époque, comme pour Mère Courage et ses enfants pen­dant la guerre de Trente Ans, « la véna­lité des hommes, c’est notre seule sau­ve­garde ».

Il sem­ble­rait que les socié­tés dites pri­mi­tives en aient été pré­ser­vées : la sphère publique ne se dis­tin­guant pas de la sphère privée, le don n’y était pas enta­ché de cor­rup­tion. Les Egyptiens, les Babyloniens et les Hébreux, en revanche, connais­saient bien la cor­rup­tion, en par­ti­cu­lier celle des juges. Dans la Grèce du IVe siècle avant J.-C., elle s’est déve­lop­pée paral­lè­le­ment à la cité, à l’économie et à l’Etat. La Rome antique n’a pas été épar­gnée par la véna­lité, bien que ce poison n’ait véri­ta­ble­ment infil­tré la société et la poli­tique que dans les der­nières années de la République et au début de l’expansion impé­riale.

Même la fonc­tion d’empereur est par­fois allée au plus offrant. Si la simo­nie (trafic d’objets sacrés, de biens reli­gieux ou de charges ecclé­sias­tiques) était un fléau médié­val, la véna­lité des charges s’est néan­moins pro­pa­gée en France et en Angleterre aux débuts de l’Europe moderne, en com­plé­ment des charges héré­di­taires. Les colo­nies d’outre-mer ouvraient alors des bou­le­vards à la cor­rup­tion dans la métro­pole et les loin­taines pro­vinces de l’empire. La cor­rup­tion est et a tou­jours été inhé­rente, voire néces­saire, à l’impérialisme. Elle est la dou­blure du tissu ins­ti­tu­tion­nel de l’empire, tirant profit de la vente de chartes, de conces­sions et de contrats pour exploi­ter et ponc­tion­ner les colo­nies.

En somme, la cor­rup­tion ne pré­vaut pas de la même façon en tout temps et en tous lieux. Dans les périodes de muta­tion éco­no­mique et sociale, quand les struc­tures éta­tiques et juri­diques sont bal­bu­tiantes et que les moeurs se relâchent (comme aux Etats-Unis entre 1865 et 1890, dans les nou­veaux Etats post-colo­niaux du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie du Sud-Est, ou dans les anciens pays du bloc sovié­tique après 1989), la cor­rup­tion gagne du ter­rain et s’affiche de façon éhon­tée, comme une aubaine pour les subor­neurs et les subor­nés. Les petites magouilles ouvrent la voie à la grande cor­rup­tion.

A l’époque où la fron­tière des Etats-Unis se dépla­çait vers l’Ouest, et en par­ti­cu­lier à partir de la guerre de Sécession, l’Amérique s’est spé­cia­li­sée dans la cor­rup­tion. Barons voleurs et capi­taines d’industrie, rétros­pec­ti­ve­ment salués comme les fon­da­teurs du capi­ta­lisme moderne, ont adossé leurs empires à la cor­rup­tion mas­sive de l’Etat (local et fédé­ral). Profitant du laxisme ambiant, leurs pra­tiques frau­du­leuses ont dégé­néré en foires d’empoigne autour du tracé des che­mins de fer, des conces­sions publiques pour l’exploitation du bois, du mine­rai et du pétrole, et des exo­né­ra­tions d’impôts et des régle­men­ta­tions com­mer­ciales avan­ta­geuses. Pour par­ve­nir à leurs fins, les Cooke, Gould, Rockefeller, Huntington, Stanford, Frick et Carnegie n’ont pas lésiné sur les pots-de-vin. Ils ont sou­doyé des séna­teurs et repré­sen­tants de l’un et l’autre parti, faussé les scru­tins, acheté les médias et tourné la tête des intel­lec­tuels.

Certains de ces nou­veaux magnats, dans l’espoir d’alléger d’autant les enve­loppes, se sont pré­sen­tés à des postes publics, en bran­dis­sant leurs ché­quiers pour acca­pa­rer le pou­voir poli­tique. Au lieu de se mener la guerre sous les yeux ébau­bis d’un Etat impuis­sant, les géants indus­triels ont trouvé inté­rêt à se regrou­per en lob­bies et à fusion­ner. A la fin des années 1870, ses obs­cures manœuvres des­ti­nées à gon­fler la Standard Oil vont faire de John D. Rockefeller un illustre hors-la-loi. Plus tard, sou­cieux de redo­rer son blason, le magnat du pétrole choi­sit de faire don d’une partie de sa for­tune dou­teuse à des œuvres de bien­fai­sance, ce qui lui vaudra cette saillie de Mark Twain : « Les bonnes œuvres rachètent les mau­vaises consciences. »

Au XXe siècle, alors que l’Amérique s’impose comme une puis­sance incon­tes­tée, la cor­rup­tion atteint son apogée. Dépourvu de la struc­ture for­te­ment cen­tra­li­sée de l’empire romain ou des empires euro­péens, l’empire amé­ri­cain dis­tendu engendre un com­plexe mili­taro-indus­triel qui englou­tit des fonds publics dans des contrats mili­taires colos­saux, dont l’histoire a montré qu’ils se prê­taient par­ti­cu­liè­re­ment au copi­nage et aux mani­gances. Le déploie­ment de ce sys­tème ten­ta­cu­laire de défense, qui peut comp­ter sur des bases mili­taires et des alliés subal­ternes dans le monde entier, accom­pagne la main­mise de l’Amérique sur les matières pre­mières, impli­quant des contrats aussi lucra­tifs que cor­rup­tibles. Cette emprise mon­diale est inten­si­fiée par la pré­do­mi­nance amé­ri­caine dans l’aéronautique, les télé­com­mu­ni­ca­tions, l’industrie phar­ma­ceu­tique et l’informatique, qui appellent au com­merce de brevet et au trafic d’influence.

ans cette débauche de capi­ta­lisme finan­cier où se sont vau­trés les Etats-Unis et le reste du monde, la poli­tique à la papa s’est laissé gagner par le cancer de la cor­rup­tion, à la fois direct et contourné, légal et illé­gal. Depuis la dés­in­dus­tria­li­sa­tion galo­pante de l’Amérique, on ne trouve plus guère de séna­teur pour repré­sen­ter l’Etat « Boeing » ni de PDG recon­verti en secré­taire d’Etat pour pro­cla­mer que « ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique ». Nouveau mot d’ordre : « Ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour la pla­nète. » Assurément, la cor­rup­tion est deve­nue sys­té­mique aux Etats-Unis et elle ne concerne pas seule­ment des conglo­mé­rats, mais des agences de nota­tion et d’audit. Sur le Vieux Continent aussi, elle pul­lule ; les affaires Vivendi et Parmalat y font écho au scan­dale Enron.

Pour la plu­part, les subor­neurs sont des hommes en gris, employés à pro­mou­voir la for­tune de l’entreprise qui, en retour, déci­dera de la leur. Aux côtés des lob­bies et groupes de pres­sion, loin devant les syn­di­cats, ils graissent la patte aux poli­ti­ciens de tous bords. Leurs amis répu­bli­cains et démo­crates, dont les élec­tions et les nomi­na­tions sont lar­ge­ment finan­cées, et donc biai­sées, par le monde de l’entreprise, ont investi les branches légis­la­tives, exé­cu­tive et admi­nis­tra­tive du gou­ver­ne­ment, aux niveaux fédé­ral, éta­tique et local. Le symp­tôme le plus mani­feste de l’enkystement des affaires dans la poli­tique est la poro­sité des fron­tières entre sec­teur public et privé. Sans cesser d’entretenir leurs rela­tions au Capitole, les ini­tiés ne s’interdisent pas quelques incar­tades pour le compte d’intérêts privés, en atten­dant un éven­tuel retour au pou­voir. Et pour étof­fer son CV, il est de bon ton de se gref­fer sur une uni­ver­sité ou un think tank.

Entre deux man­dats, les plus hauts fonc­tion­naires s’en vont mon­nayer leur expé­rience et leur réseau au sein du gou­ver­ne­ment, de l’entreprise et de la haute société. Les anciens pré­si­dents ouvrent le bal, empo­chant des sommes fara­mi­neuses pour bara­ti­ner des par­terres d’hommes d’affaires. Tel can­di­dat mal­heu­reux à la pré­si­dence n’a pas hésité à se mettre à la solde de Viagra et de Pepsi. Le XXIe siècle s’éveille au son d’un nou­veau concert de nations, qui bien­tôt tom­be­ront sous la coupe de plu­sieurs grandes puis­sances. Leurs sys­tèmes poli­tiques ont beau être dif­fé­rents, elles sont toutes arri­mées à un même capi­ta­lisme éta­tique. Les riva­li­tés ordi­naires seront exa­cer­bées par la ruée vers les res­sources tou­jours plus rares que sont l’énergie, les den­rées et l’eau, tandis que l’explosion démo­gra­phique res­tera le fait de pays en proie à l’instabilité chro­nique et à la misère, dont cer­tains sont dotés de res­sources natu­relles très pri­sées, sous contrôle de petites élites locales.

Ce meilleur des mondes sus­cite les convoi­tises et offre un ter­rain pro­pice à la cor­rup­tion endé­mique. L’hydre incre­vable promet de s’acclimater à toutes les lati­tudes. Face à la déban­dade de l’Occident, il sied mal aux diri­geants hypo­crites d’un monde opu­lent de dénon­cer la cor­rup­tion comme le stig­mate du tiers-monde. Faut-il leur rap­pe­ler que, sans la com­pli­cité de leurs inter­mé­diaires occi­den­taux, les pré­da­teurs finan­ciers des régions non occi­den­tales n’auraient pu trans­fé­rer, blan­chir et inves­tir leur butin à l’étranger, ni s’imposer comme les maîtres de la cor­rup­tion dans des Etats embryon­naires ou vacillants, ter­rains de chasse des che­va­liers d’industrie et autres canailles de tous hori­zons.

Arno J. Mayer


* Article paru dans le Monde, édi­tion du 26.09.10. 25.09.10 | 13h53 • Mis à jour le 25.09.10 | 13h53. Traduit de l’anglais par Myriam Dennehy.

* Arno J. Mayer est pro­fes­seur émé­rite d’histoire euro­péenne à l’université de Princeton. Penseur de la gauche amé­ri­caine, il est né en 1926 au Luxembourg et vit aux Etats-Unis depuis 1944. Après avoir tra­vaillé sur la diplo­ma­tie euro­péenne, il publie en 1990 La Solution finale dans l’histoire (La Découverte), qui fera débat. Son der­nier ouvrage s’intitule De leurs socs ils ont forgé des glaives. Histoire cri­tique d’Israël (Fayard, 2009).

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