Le Canada et la Palestine : la logique de Stephen Harper

Plusieurs commentaires et éditoriaux soulignent le côté un peu délirant et extrémiste de la politique canadienne sur la Palestine sous l’égide de Stephen Harper. C’est quand même un fait que Harper élimine peu à peu ce qui étaient les fondements de la politique canadienne antérieurement.

Bref rappel

En gros cette politique (qui était celle des Libéraux mais aussi des « progressistes-conservateurs » de l’époque) était d’appuyer le processus élaboré à Oslo par lequel les Palestiniens à toutes fins pratiques acceptaient de gérer un mini état sous contrôle israélien. Implicitement, ce « deal » impliquait aussi de brader les droits des réfugiés palestiniens au retour (pourtant reconnu universellement par l’ONU). Mais la chose a mal tourné. L’État israélien a voulu le beurre et l’argent du beurre, en consolidant la présence civile et militaire dans les territoires occupés et en continuant leur violente politique d’assassinats, de tortures et de détentions, sous prétexte que les Palestiniens résistaient !  Plus encore, ils ont déclenché des attaques gravissimes contre le Liban et Gaza.

Israël et les États-Unis, alliés indéfectibles

Évidemment, tout cela ne sera jamais arrivé sans l’assentiment des États-Unis qui restent les gros joueurs sur le terrain. Sans leur appui indéfectible, l’État israélien ne pourrait faire autrement que ce que le régime de l’apartheid a fait en Afrique du Sud, c’est-à-dire négocier sérieusement. Malgré quelques gesticulations, Barak Obama a maintenu la même politique intransigeante. Dans un sens, les insurrections populaires un peu partout dans le monde arabe encouragent Washington à refuser encore plus un dénouement diplomatique sur la Palestine, probablement parce qu’Israël reste leur seul véritable allié dans la région. On est donc aujourd’hui devant une impasse totale.

La « guerre sans fin »

En réalité et cela dépasse largement le cadre de la Palestine, les États-Unis sont coincés dans leur guerre sans fin qui avait commencé, on l’oublie un peu, avant les folies de George W. Bush, notamment avec son père et même sous la présidence de Bill Clinton. Il est important de distinguer le « délire » (du genre Bush fils) de la stratégie fondamentale. Cette stratégie s’inscrit dans une vision plus large. Pour le noyau dirigeant états-unien, il est impératif de cesser ou au moins de ralentir le grand déclin des États-Unis. Ce déclin, on le sait, est multiforme : économique, social, intellectuel et scientifique, face à la montée de la Chine et d’autres pays « émergents », face à l’Union européenne qui est à la fois un allié et un concurrent. Bien sûr, on parle d’une tendance, et non d’une réalité matérielle immédiate. Des tas d’analyses stratégiques font ce constat, dont une fameuse étude commanditée par le Pentagone dans les années 1990 (sous Bill Clinton) et qui concluait dans la nécessité d’un réarmement des États-Unis qui dispose d’un avantage indéniable sur ses adversaires sur le plan militaire. En clair, comme les États-Unis sont menacés de perdre leur statut de number one, il faut contrer la tendance en jouant sur cette supériorité militaire, tant sur le plan de la haute technologie (spatiale et nucléaire) que sur le plan des armes conventionnelles. C’est là qu’on retrouve le « secret » des grandes interventions états-uniennes au Moyen-Orient et en Asie depuis maintenant 20 ans.

L’épicentre

La raison la plus évidente de ce choix est bien sûr la localisation dans cette région du monde des plus grandes ressources en hydrocarbures. Faut-il le rappeler, les États-Unis cependant ne dépendent pas du pétrole du Moyen-Orient (ça compte peu dans leurs importations qui proviennent principalement du Canada et de l’Amérique latine). Mais ce qui importe davantage est le contrôle des flux. En effet, l’Europe (à part la Russie) et aussi l’Asie (y compris la Chine et le Japon) sont très vulnérables vu leur dépendance énergétique. En contrôlant cette région, les États-Unis se trouvent à pouvoir fermer ou ouvrir le robinet. À plus ou moins long terme, l’Europe et l’Asie, qu’on appelle parfois l’Eurasie (ils forment à vrai dire un seul continent) auraient (au conditionnel) la capacité de déclasser les États-Unis, surtout s’ils étaient capables de trouver le consensus entre eux (ce qui est très difficile). Sur le plan militaire, Washington craint notamment une alliance entre la Chine et la Russie, ce qui ferait de ces deux pays un adversaire vraiment redoutable (mais ce n’est pas pour demain). On peut donc dire que les « guerres sans fin » ne sont pas tout simplement motivées par le délire ou l’intégrisme chrétien d’une certaine ultra droite états-unienne, mais par un calcul stratégique se traduisant par un interventionnisme « préventif ».

Pourquoi la Palestine ?

Dans ce portrait compliqué reste la singularité du cas palestinien. À la limite, et c’est le point de vue européen, ce conflit ne devrait pas être difficile à résoudre. Le leadership palestinien est prêt à gouverner un peu comme une grosse municipalité, encore que d’une façon mitigée, sur 22 % de la Palestine historique, tout en cédant pratiquement leur souveraineté et leur sécurité aux Israéliens et aux États-Uniens. Mais l’enjeu n’est pas vraiment là. Il est important en effet pour Washington de maintenir cette plateforme stratégique qu’est l’État israélien, qui est non seulement surarmé mais qui dispose d’un réseau très vaste d’informations sur toute la région. En bloquant la question palestinienne, on crée aussi un foyer sans limite de déstabilisation dans toute la région, qui « justifie » la présence militaire états-unienne. La « sécurité d’Israël », loin d’être une référence biblique, est donc un projet états-unien, une pièce sur l’échiquier. Les Palestiniens dans ce contexte sont un « irritant » plus que d’autre chose. Au bout de la ligne, les États-Unis sont confiants que l’ONU, l’Europe et même les États arabes n’auront ni la force ni la détermination pour confronter cette politique. Et c’est ainsi que tout reste gelé. Washington espère qu’on parlera encore du « processus de paix » dans 20 ans face à une Palestine totalement disloquée.

Ottawa sur le Potomac

Avant Harper, le gouvernement canadien voulait maintenir la fiction d’un État indépendant disposant de sa propre politique extérieure. C’était une fiction dans le « vrai monde », compte tenu de l’intégration quasi-totale de l’économie canadienne à celle des États-Unis, compte tenu également de la subordination du Canada aux États-Unis sur le plan militaire via NORAD et l’OTAN. Avec Harper, le jeu d’ombre tombe et les choses deviennent plus claires et transparentes. Il n’y a pas de politique canadienne qui ne soit états-unienne. Le Canada doit être le fidèle second sans gêne et sans reproche. Attention, ce n’est pas juste Harper qui dit cela ! Les dominants, du moins dans leur grande majorité, disent cela aussi. Le Canada selon les élites économiques et politiques de ce pays doit contribuer à construire la « forteresse Amérique du Nord ». Les gesticulations de Harper contre la Russie (qui « ose » occuper son grand nord) et contre la Chine s’articulent bien à la stratégie évoquée plus haut. La participation canadienne aux tentatives de déstabiliser l’Amérique latine via leurs larbins au Mexique, au Honduras et en Colombie est également « logique » dans ce cadre.

Harper va-t-en-guerre

Les formidables investissements militaires mis en place par Harper dès l’inauguration de son gouvernement minoritaire (2006) vont s’accroître. La rhétorique de la « défense de la démocratie » aussi misérable soit-elle, va continuer, d’autant plus qu’elle est acceptée par le Parti Libéral du Canada, le Bloc Québécois et même le NPD (on le voit sur la question libyenne). Le Canada va rester en Afghanistan aussi longtemps que les États-Unis vont s’entêter. Il appuiera des manœuvres pour déstabiliser le Pakistan. Il pourra surenchérir contre les États adversaires, la Syrie et l’Iran notamment, tout en couvrant les exactions et les crimes contre l’humanité de ces alliés (Arabie saoudite et autres pétromonarchies). Il appuiera les prochaines agressions israéliennes qui se profilent déjà contre les Palestiniens et contre le Liban, quitte à verser quelques larmes de crocodiles (le NPD sera utile pour cette mascarade) tout en appuyant les manœuvres israéliennes pour « bantoustaniser » ce qui reste de la Palestine.

L’histoire n’est pas terminée

Bref, le Canada dira « oui chef merci chef », du moins tant et si longtemps que cette configuration des forces restera en place. Autrement qu’une question « morale » et idéologique, il s’agit de rapports de forces où un impérialisme en déclin (l’« ours blessé », de plus en plus dangereux) continuera, avec son « cercle rapproché » à menacer la sécurité du monde. Est-ce la fin de l’histoire ?!? Certainement pas. Les peuples d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient sont en train de confronter cet ours blessé, avec des armes aussi dérisoires qu’efficaces comme leurs occupations de rues et leurs manifestations. La contamination est déjà engagée dans plusieurs pays africains, européens et latino-américains. Peut-être que le virus se rendra jusqu’ici.