Le Canada et la Palestine : la logique de Stephen Harper

Par Mis en ligne le 01 octobre 2011

Plusieurs com­men­taires et édi­to­riaux sou­lignent le côté un peu déli­rant et extré­miste de la poli­tique cana­dienne sur la Palestine sous l’égide de Stephen Harper. C’est quand même un fait que Harper éli­mine peu à peu ce qui étaient les fon­de­ments de la poli­tique cana­dienne antérieurement.

Bref rappel

En gros cette poli­tique (qui était celle des Libéraux mais aussi des « pro­gres­sistes-conser­va­teurs » de l’époque) était d’appuyer le pro­ces­sus éla­boré à Oslo par lequel les Palestiniens à toutes fins pra­tiques accep­taient de gérer un mini état sous contrôle israé­lien. Implicitement, ce « deal » impli­quait aussi de brader les droits des réfu­giés pales­ti­niens au retour (pour­tant reconnu uni­ver­sel­le­ment par l’ONU). Mais la chose a mal tourné. L’État israé­lien a voulu le beurre et l’argent du beurre, en conso­li­dant la pré­sence civile et mili­taire dans les ter­ri­toires occu­pés et en conti­nuant leur vio­lente poli­tique d’assassinats, de tor­tures et de déten­tions, sous pré­texte que les Palestiniens résis­taient ! Plus encore, ils ont déclen­ché des attaques gra­vis­simes contre le Liban et Gaza.

Israël et les États-Unis, alliés indéfectibles

Évidemment, tout cela ne sera jamais arrivé sans l’assentiment des États-Unis qui res­tent les gros joueurs sur le ter­rain. Sans leur appui indé­fec­tible, l’État israé­lien ne pour­rait faire autre­ment que ce que le régime de l’apartheid a fait en Afrique du Sud, c’est-à-dire négo­cier sérieu­se­ment. Malgré quelques ges­ti­cu­la­tions, Barak Obama a main­tenu la même poli­tique intran­si­geante. Dans un sens, les insur­rec­tions popu­laires un peu par­tout dans le monde arabe encou­ragent Washington à refu­ser encore plus un dénoue­ment diplo­ma­tique sur la Palestine, pro­ba­ble­ment parce qu’Israël reste leur seul véri­table allié dans la région. On est donc aujourd’hui devant une impasse totale.

La « guerre sans fin »

En réa­lité et cela dépasse lar­ge­ment le cadre de la Palestine, les États-Unis sont coin­cés dans leur guerre sans fin qui avait com­mencé, on l’oublie un peu, avant les folies de George W. Bush, notam­ment avec son père et même sous la pré­si­dence de Bill Clinton. Il est impor­tant de dis­tin­guer le « délire » (du genre Bush fils) de la stra­té­gie fon­da­men­tale. Cette stra­té­gie s’inscrit dans une vision plus large. Pour le noyau diri­geant états-unien, il est impé­ra­tif de cesser ou au moins de ralen­tir le grand déclin des États-Unis. Ce déclin, on le sait, est mul­ti­forme : éco­no­mique, social, intel­lec­tuel et scien­ti­fique, face à la montée de la Chine et d’autres pays « émer­gents », face à l’Union euro­péenne qui est à la fois un allié et un concur­rent. Bien sûr, on parle d’une ten­dance, et non d’une réa­lité maté­rielle immé­diate. Des tas d’analyses stra­té­giques font ce constat, dont une fameuse étude com­man­di­tée par le Pentagone dans les années 1990 (sous Bill Clinton) et qui concluait dans la néces­sité d’un réar­me­ment des États-Unis qui dis­pose d’un avan­tage indé­niable sur ses adver­saires sur le plan mili­taire. En clair, comme les États-Unis sont mena­cés de perdre leur statut de number one, il faut contrer la ten­dance en jouant sur cette supé­rio­rité mili­taire, tant sur le plan de la haute tech­no­lo­gie (spa­tiale et nucléaire) que sur le plan des armes conven­tion­nelles. C’est là qu’on retrouve le « secret » des grandes inter­ven­tions états-uniennes au Moyen-Orient et en Asie depuis main­te­nant 20 ans.

L’épicentre

La raison la plus évi­dente de ce choix est bien sûr la loca­li­sa­tion dans cette région du monde des plus grandes res­sources en hydro­car­bures. Faut-il le rap­pe­ler, les États-Unis cepen­dant ne dépendent pas du pétrole du Moyen-Orient (ça compte peu dans leurs impor­ta­tions qui pro­viennent prin­ci­pa­le­ment du Canada et de l’Amérique latine). Mais ce qui importe davan­tage est le contrôle des flux. En effet, l’Europe (à part la Russie) et aussi l’Asie (y com­pris la Chine et le Japon) sont très vul­né­rables vu leur dépen­dance éner­gé­tique. En contrô­lant cette région, les États-Unis se trouvent à pou­voir fermer ou ouvrir le robi­net. À plus ou moins long terme, l’Europe et l’Asie, qu’on appelle par­fois l’Eurasie (ils forment à vrai dire un seul conti­nent) auraient (au condi­tion­nel) la capa­cité de déclas­ser les États-Unis, sur­tout s’ils étaient capables de trou­ver le consen­sus entre eux (ce qui est très dif­fi­cile). Sur le plan mili­taire, Washington craint notam­ment une alliance entre la Chine et la Russie, ce qui ferait de ces deux pays un adver­saire vrai­ment redou­table (mais ce n’est pas pour demain). On peut donc dire que les « guerres sans fin » ne sont pas tout sim­ple­ment moti­vées par le délire ou l’intégrisme chré­tien d’une cer­taine ultra droite états-unienne, mais par un calcul stra­té­gique se tra­dui­sant par un inter­ven­tion­nisme « préventif ».

Pourquoi la Palestine ?

Dans ce por­trait com­pli­qué reste la sin­gu­la­rité du cas pales­ti­nien. À la limite, et c’est le point de vue euro­péen, ce conflit ne devrait pas être dif­fi­cile à résoudre. Le lea­der­ship pales­ti­nien est prêt à gou­ver­ner un peu comme une grosse muni­ci­pa­lité, encore que d’une façon miti­gée, sur 22 % de la Palestine his­to­rique, tout en cédant pra­ti­que­ment leur sou­ve­rai­neté et leur sécu­rité aux Israéliens et aux États-Uniens. Mais l’enjeu n’est pas vrai­ment là. Il est impor­tant en effet pour Washington de main­te­nir cette pla­te­forme stra­té­gique qu’est l’État israé­lien, qui est non seule­ment sur­armé mais qui dis­pose d’un réseau très vaste d’informations sur toute la région. En blo­quant la ques­tion pales­ti­nienne, on crée aussi un foyer sans limite de désta­bi­li­sa­tion dans toute la région, qui « jus­ti­fie » la pré­sence mili­taire états-unienne. La « sécu­rité d’Israël », loin d’être une réfé­rence biblique, est donc un projet états-unien, une pièce sur l’échiquier. Les Palestiniens dans ce contexte sont un « irri­tant » plus que d’autre chose. Au bout de la ligne, les États-Unis sont confiants que l’ONU, l’Europe et même les États arabes n’auront ni la force ni la déter­mi­na­tion pour confron­ter cette poli­tique. Et c’est ainsi que tout reste gelé. Washington espère qu’on par­lera encore du « pro­ces­sus de paix » dans 20 ans face à une Palestine tota­le­ment disloquée.

Ottawa sur le Potomac

Avant Harper, le gou­ver­ne­ment cana­dien vou­lait main­te­nir la fic­tion d’un État indé­pen­dant dis­po­sant de sa propre poli­tique exté­rieure. C’était une fic­tion dans le « vrai monde », compte tenu de l’intégration quasi-totale de l’économie cana­dienne à celle des États-Unis, compte tenu éga­le­ment de la subor­di­na­tion du Canada aux États-Unis sur le plan mili­taire via NORAD et l’OTAN. Avec Harper, le jeu d’ombre tombe et les choses deviennent plus claires et trans­pa­rentes. Il n’y a pas de poli­tique cana­dienne qui ne soit états-unienne. Le Canada doit être le fidèle second sans gêne et sans reproche. Attention, ce n’est pas juste Harper qui dit cela ! Les domi­nants, du moins dans leur grande majo­rité, disent cela aussi. Le Canada selon les élites éco­no­miques et poli­tiques de ce pays doit contri­buer à construire la « for­te­resse Amérique du Nord ». Les ges­ti­cu­la­tions de Harper contre la Russie (qui « ose » occu­per son grand nord) et contre la Chine s’articulent bien à la stra­té­gie évo­quée plus haut. La par­ti­ci­pa­tion cana­dienne aux ten­ta­tives de désta­bi­li­ser l’Amérique latine via leurs lar­bins au Mexique, au Honduras et en Colombie est éga­le­ment « logique » dans ce cadre.

Harper va-t-en-guerre

Les for­mi­dables inves­tis­se­ments mili­taires mis en place par Harper dès l’inauguration de son gou­ver­ne­ment mino­ri­taire (2006) vont s’accroître. La rhé­to­rique de la « défense de la démo­cra­tie » aussi misé­rable soit-elle, va conti­nuer, d’autant plus qu’elle est accep­tée par le Parti Libéral du Canada, le Bloc Québécois et même le NPD (on le voit sur la ques­tion libyenne). Le Canada va rester en Afghanistan aussi long­temps que les États-Unis vont s’entêter. Il appuiera des manœuvres pour désta­bi­li­ser le Pakistan. Il pourra sur­en­ché­rir contre les États adver­saires, la Syrie et l’Iran notam­ment, tout en cou­vrant les exac­tions et les crimes contre l’humanité de ces alliés (Arabie saou­dite et autres pétro­mo­nar­chies). Il appuiera les pro­chaines agres­sions israé­liennes qui se pro­filent déjà contre les Palestiniens et contre le Liban, quitte à verser quelques larmes de cro­co­diles (le NPD sera utile pour cette mas­ca­rade) tout en appuyant les manœuvres israé­liennes pour « ban­tous­ta­ni­ser » ce qui reste de la Palestine.

L’histoire n’est pas terminée

Bref, le Canada dira « oui chef merci chef », du moins tant et si long­temps que cette confi­gu­ra­tion des forces res­tera en place. Autrement qu’une ques­tion « morale » et idéo­lo­gique, il s’agit de rap­ports de forces où un impé­ria­lisme en déclin (l’« ours blessé », de plus en plus dan­ge­reux) conti­nuera, avec son « cercle rap­pro­ché » à mena­cer la sécu­rité du monde. Est-ce la fin de l’histoire ?!? Certainement pas. Les peuples d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient sont en train de confron­ter cet ours blessé, avec des armes aussi déri­soires qu’efficaces comme leurs occu­pa­tions de rues et leurs mani­fes­ta­tions. La conta­mi­na­tion est déjà enga­gée dans plu­sieurs pays afri­cains, euro­péens et latino-amé­ri­cains. Peut-être que le virus se rendra jusqu’ici.

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