Le Canada et l’ONU : qu’est ce qui s’est passé ?

Par Mis en ligne le 17 octobre 2010

Le Canada comme on le sait a été rejeté par la majo­rité des États-membres de l’ONU lors du renou­vel­le­ment du Conseil de sécu­rité. Les com­men­taires sont presque tous allés dans le même sens : « humi­lia­tion», « rebuf­fade des poli­tiques d’Harper», « résul­tat de l’alignement incon­di­tion­nel du Canada sur les États-Unis et Israël», etc. Tout cela est vrai et donc nous n’avons pas besoin d’insister. Par contre, l’«humiliation » cana­dienne reflète peut être quelque chose de plus fondamental.

Sécuriser l’empire

Après la Deuxième Guerre mon­diale lorsque l’ONU est fondée, le Canada com­mence à peine à se posi­tion­ner dans le monde. Supplétif et bon second de la Grande-Bretagne pen­dant si long­temps, l’État cana­dien voit un espace se déga­ger. En effet, le déclin bri­tan­nique s’accompagne alors d’une ascen­dance états-unienne. De cela res­sort clai­re­ment l’«opportunité», pour les domi­nants cana­diens, d’opérer dans le sillon des États-Unis. Et c’est essen­tiel­le­ment ce que fait le Canada dans les années d’après-guerre. Un des impé­ra­tifs de l’époque est alors de « sécu­ri­ser » les anciennes colo­nies, notam­ment en Afrique et en Asie, pour éviter qu’elles ne « tombent » dans le « mau­vais camp » (Union sovié­tique et Chine). L’intervention cana­dienne s’avère utile à cette grande stra­té­gie dans le cadre du Commonwealth par exemple, que l’Angleterre veut trans­for­mer en une struc­ture néo­co­lo­niale. Le « Plan Colombo», pre­mière grande ini­tia­tive cana­dienne en Asie, permet d’ériger un dis­po­si­tif éco­no­mique et tech­no­lo­gique qui ancre les nou­veaux États de l’Inde, du Pakistan et du Sri Lanka dans un fais­ceau de rela­tions avec l’impérialisme occi­den­tal. Plus tard dans les années 1950, le Canada rentre en guerre en Corée. L’intervention états-unienne, qui passe à un cheveu de déclen­cher une guerre nucléaire contre la Chine, est une opé­ra­tion majeure, des­ti­née à « endi­guer » l’avancement des mou­ve­ments anti-impé­ria­listes en Asie. Des cen­taines de mil­liers de Coréens et de Chinois sont tués, de même que plu­sieurs mil­liers de sol­dats états-uniens et cana­diens. La Corée est détruite. La « leçon», espèrent Washington, Londres et Ottawa, sera com­prise par les peuples.

Dans le tour­billon de la guerre « froide »

Mais ce n’est pas cela qui arrive, au contraire. Après la Corée éclatent de plus grandes insur­rec­tions encore, prin­ci­pa­le­ment au Vietnam. Encore là, le Canada joue son rôle de sup­plé­tif. Des « négo­cia­tions » super­vi­sées par les États-Unis et la France visent à divi­ser le pays en deux, un « com­pro­mis » que les Vietnamiens n’acceptent pas évi­dem­ment. Le Canada (de même que l’Inde et la Pologne) sont char­gés de super­vi­ser cet « accord » qui en réa­lité, sert de trem­plin pour l’occupation états-unienne du sud du Vietnam. Le Canada non seule­ment couvre cette opé­ra­tion, mais contri­bue énor­mé­ment à l’effort de guerre états-unien via la pro­duc­tion et l’exportation d’armes qui connaît alors à Montréal notam­ment un boom extra­or­di­naire. Pendant que les États-Unis cherchent à écra­ser la résis­tance viet­na­mienne, des efforts sont consa­crés pour « pré­ve­nir » la révo­lu­tion ailleurs, en Indonésie par exemple où un très violent coup d’état mène à l’exécution de cen­taines de mil­liers de per­sonnes soup­çon­nées de sym­pa­thies « com­mu­nistes ». Des régimes dic­ta­to­riaux sont impo­sés dans plu­sieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes, de même qu’en Afrique néo­co­lo­niale où l’impérialisme se « débar­rasse » de Patrice Lumumba et des nou­veaux lea­ders de l’indépendance afri­caine. Dans ces situa­tions, le Canada joue un rôle dis­cret mais effi­cace, notam­ment en appuyant les États néo­co­lo­niaux sous le cou­vert de l’«aide au développement ».

L’«honnête cour­tier »

Pendant que le monde cham­branle sous l’impact des ini­tia­tives guer­rières états-uniennes, une cer­taine divi­sion du tra­vail s’opère entre les « alliés ». Certes, il est trop évident que seuls les États-Unis ont la capa­cité de monter au front. Au mieux, le Canada peut secon­der les opé­ra­tions mili­taires, encore qu’à une échelle modeste. Par contre, le Canada s’avère très utile au plan poli­tique et diplo­ma­tique. Les États-Unis savent souf­fler le chaud et le froid en uti­li­sant la carotte et le bâton. À côté des manouvres mili­ta­ristes, il est néces­saire de pré­sen­ter le bloc occi­den­tal sous une figure plus posi­tive. L’ONU par exemple, sous l’influence de Washington et de ses alliés euro­péens, est pré­sen­tée comme l’institution par excel­lence pour régler cer­tains conflits. Des « forces d’interposition » (les fameux Casques bleus) sont déployées pour « rame­ner la paix, alors qu’en réa­lité, plus sou­vent qu’autrement, elles servent à sécu­ri­ser des États alliés et empê­cher leur bas­cu­le­ment. C’est ce qui se passe alors au Moyen-Orient. Il faut d’abord et avant tout sécu­ri­ser Israël, quitte à donner l’impression aux États de la région que l’Occident veut sin­cè­re­ment la paix. Entretemps, le Canada et ses alliés s’efforcent de miner des régimes natio­na­listes (comme celui de Nasser en Égypte) et d’éradiquer des mou­ve­ments de libé­ra­tion (comme l’OLP). C’est exac­te­ment ce à quoi s’engage le Canada à l’époque. Parallèlement, le Canada sert aussi de cour­roie de trans­mis­sion pour les États-Unis, notam­ment vers la Chine et vers Cuba. Washington ne peut dia­lo­guer direc­te­ment avec ses enne­mis et c’est ainsi qu’Ottawa devient un habile por­teur de lettres.

Turbulences

Dans les années 1970, le lent et irré­sis­tible déclin états-unien s’amorce, d’où le cin­glant échec au Vietnam. En Afrique, les mou­ve­ments de libé­ra­tion sur­gissent par­tout. Dans les Amériques, des fis­sures appa­raissent par­tout parce que les peuples rejettent la domi­na­tion impé­ria­liste. Les révo­lu­tions s’accélèrent dans des lieux aussi divers que le Nicaragua, l’Éthiopie, l’Iran. À Washington souffle un cer­tain vent de panique. Que faire ? Après quelques années de ter­gi­ver­sa­tion une nou­velle arti­cu­la­tion poli­tique, mili­taire et éco­no­mique est mise en place. Les États-Unis imposent le tour­nant éco­no­mique majeur ins­piré par les théo­ries néo­li­bé­rales. Le virage est brutal, sur­tout dans les pays subor­don­nés aux pays occi­den­taux qui doivent bru­ta­le­ment réduire leurs dépenses sociales. Le Canada devient alors un des cham­pions de l’«ajustement struc­tu­rel » que l’on impose aux pays afri­cains, notam­ment. Ailleurs, le Canada sous le grand démo­crate Pierre Trudeau œuvre à mar­gi­na­li­ser les mou­ve­ments de libé­ra­tion en Afrique aus­trale, y com­pris l’ANC de Nelson Mandela. Par la suite dans les années 1990, le Canada est de toutes les « aven­tures » mili­taires amé­ri­caines. L’Union sovié­tique n’est plus une menace, alors il faut en « pro­fi­ter ». L’Irak est occupé une pre­mière fois. Par la suite la Yougoslavie est détruite par les forces de l’OTAN, qui est ren­for­cée comme machine de guerre sous com­mandent états-unien. De vio­lents conflits éclatent en Afrique cen­trale, les États-Unis et d’autres puis­sances se lan­çant dans une sor­dide guerre pour les res­sources. Comme tou­jours, le Canada est un par­ti­ci­pant indi­rect, plus ou moins discret.

Résistances

Malgré leurs agres­sions à répé­ti­tion, les États-Unis ne par­viennent pas à ralen­tir leur déclin. Les pays euro­péens fonc­tion­nant dans le cadre de l’Union euro­péenne sont réti­cents devant une stra­té­gie va-t-en-guerre qui n’en finit plus de s’enliser. La Russie, la Chine et d’autres pays dits émer­gents s’autonomisent et refusent d’être les subal­ternes qu’ils ont tou­jours été. Dans les Amériques, la révolte est pal­pable, car les États-Unis et, devi­nez qui, cherchent à impo­ser un soit disant traité de libre-échange qui est une autre cami­sole de force sur l’hémisphère (le projet de la ZLÉA). Mais tout bas­cule devant l’opposition des peuples, y com­pris à Québec (avril 2001), et au fur et à mesure que des gou­ver­ne­ments de centre-gauche sont élus de Brasilia à Buenos Aires en pas­sant par La Paz et Quito. Devant cette montée, le gou­ver­ne­ment cana­dien redouble d’efforts pour briser la résis­tance conti­nen­tale en sin­gu­la­ri­sant des ententes avec les États latino-amé­ri­cains subor­don­nés et mili­ta­ri­sés comme le Mexique et la Colombie.

Le tour­nant états-unien

Le lea­der­ship états-unien est désem­paré, lais­sant le champ libre aux sec­teurs les plus réac­tion­naires de l’establishment. Fortement liés aux grandes cor­po­ra­tions actives dans le pétrole et les arme­ments, l’administration Bush mise éga­le­ment sur une « bataille des idées » s’acharnant contre les acquis démo­cra­tiques et agis­sant sous le cou­vert de la reli­gion. Ce néo­con­ser­va­tisme flé­chit, puis rebon­dit après les évè­ne­ments du 11 sep­tembre 2001. Washington exerce alors d’énormes pres­sions sur ses alliés et subor­don­nés pour qu’ils endossent l’invasion de l’Irak, mais le pois­son est trop gros. Partout dans le monde, des mil­lions de mani­fes­tantEs s’opposent à cela, y com­pris dans les rues de Montréal et de plu­sieurs autres villes qué­bé­coises et cana­diennes. Le gou­ver­ne­ment cana­dien sous la hou­lette de Jean Chrétien est assez intel­li­gent pour ne pas s’embarquer dans la guerre, tout en pro­met­tant à Washington de « com­pen­ser » ce choix par de forts inves­tis­se­ments mili­taires en Afghanistan. Parallèlement, la poli­tique cana­dienne se referme au Moyen-Orient et ailleurs pour s’aligner encore plus sur les États-Unis.

Néoconservatisme made in Canada

Au Canada cepen­dant, les élites ne sont pas satis­faites de cette tié­deur de Chrétien et appuient glo­ba­le­ment le projet de Stephen Harper qui a l’avantage, selon elles, d’être tota­le­ment clair et sans ambigüité. Aussitôt élu et même mino­ri­taire, le gou­ver­ne­ment Harper fait exac­te­ment ce que Bush attend de lui : inves­tis­se­ments mili­taires énormes, pos­tures agres­sives contre la Russie, la Chine, les gou­ver­ne­ments de centre-gauche, les Palestiniens, etc. Comme Bush, Harper cherche à démo­lir l’ONU et les grandes conven­tions inter­na­tio­nales qui ont géré l’après-guerre, pour pro­mou­voir une poli­tique claire et nette d’agressions et de recon­quêtes. Au moins Harper a l’intelligence de com­prendre que dans ce monde pola­risé, il n’y a plus vrai­ment de place pour l’«honnête cour­tier » qui déli­vrait les lettres de Washington à quelques états récal­ci­trants. Sur le fond, Michael Ignatieff est tota­le­ment d’accord avec cela, d’où son atti­rance pour les poli­tiques de ses amis Bush et Tony Blair.

L’impasse

Le monde se retrouve donc devant une nou­velle archi­tec­ture de pola­ri­sa­tion. Les États-Unis, y com­pris sous l’administration Obama qui repro­duit l’essentiel des options de Bush, estiment qu’ils peuvent et même qu’ils doivent se per­pé­tuer comme la seule et unique super­puis­sance. Ils ont un avan­tage qui n’est pas mince, et qui est celui de la supré­ma­tie mili­taire. Toutefois, celle-ci est mise à mal par des insur­rec­tions qui réus­sissent à mettre de sérieux grains de sable dans l’engrenage. Mais Obama comme Harper pensent qu’il faut tout sim­ple­ment être patients et conti­nuer, métho­di­que­ment, la « guerre sans fin » de George W. Devant eux cepen­dant, la résis­tance n’est pas petite. La Chine, la majeure partie de l’Amérique latine et bien d’autres États disent non. Leur oppo­si­tion à l’impérialisme états-unien n’est pas une ques­tion de « vertu», même pas parce qu’ils cherchent une voie anti­ca­pi­ta­liste. Cette com­pé­ti­tion sans relâche est une des « lois » d’un sys­tème (le capi­ta­lisme) qui constam­ment pousse les uns à s’affronter aux autres dans l’absurde « logique » de tout le monde contre tout le monde. Et il y aussi un autre petit « détail » : les peuples qui se sou­lèvent et s’opposent au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral et à l’impérialisme, un peut par­tout dans le monde.

Grand pays petit État

Tout cela consti­tue la trame de fond de l’«humiliation » subie à l’ONU. Le Canada qui n’a jamais été qu’un « hon­nête cour­tier » a perdu son uti­lité mar­gi­nale. Sa classe domi­nante, liée à celle des États-Unis comme les lèvres et la langue, n’a pas de cré­di­bi­lité sur le plan poli­tique, étant grosso modo un relais de plus en plus obso­lète. À Brasilia, à Beijing et dans de nom­breuses capi­tales, le Canada est consi­déré seule­ment comme un ter­ri­toire plein de res­sources natu­relles qu’il faut tenter d’accaparer. Alors que le vingt-et-unième siècle se construit sur de nou­velles pola­ri­sa­tions, il n’y a de moins en moins de place pour le « soft power » que pré­co­ni­saient les Libéraux pen­dant toutes les années où ils ont été au pou­voir. Il n’est pas évident non plus que nos (néo)conservateurs actuels peuvent inven­ter un nou­veau chemin.

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