Le bulldozer Mathieu Bock-Côté et ses certitudes dogmatiques

PHILIPPE CORCUFF, Médiapart, 23 avril 2021, La Cité, 2020

 

À propos de l’ouvrage de Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste,

 

Dans son livre, Bock-Côté dresse un portrait complètement déréalisé des sociétés occidentales en général, et du Québec et de la France en particulier. Sans nous en rendre compte, nous serions déjà enfermés dans une sorte de Goulag : « devant le grand tribunal révolutionnaire de notre temps » (p. 26), « il risquera la peine de mort sociale » (p. 27), « lapider symboliquement » (p. 27), « lynchage » (p. 27), [en référence à la Révolution française] « la révolution racialiste […] bascule maintenant dans la terreur » (p. 31), « une entreprise de reconditionnement et de rééducation idéologiques sans précédent » (pp. 103-104), « du réalisme socialiste d’hier, on bascule dans le réalisme diversitaire » (p. 134), « la stasification du régime diversitaire » (p. 138), « purge politique et médiatique » (p. 138), « exterminateur » (p. 139), « liquider » (p. 140), « mécanismes d’épuration symbolique de l’espace public » (pp. 141-142), « lyssenkisme » (p. 162), « l’orwellisation massive de grands pans des sciences sociales et (de) la lyssenkisation des esprits qui caractérise la nomenklatura universitaire » (p. 188), « la psychologie collabo domine » (p. 207)… On se croirait dans un cauchemar peuplé de morts-vivants, et on est tenté de prendre la main de notre frère humain Bock-Côté en lui murmurant : « Hé, réveille-toi l’ami ! C’est juste un mauvais rêve ». Mais on peut craindre qu’il ne nous saute à la gorge en nous prenant pour une réincarnation de Staline… Trop de certitudes aveugle ceux qui prétendent détenir une lucidité supérieure. Un philosophe conservateur qui savait poser des défis exigeants aux pensées progressistes, Clément Rosset, a bien diagnostiqué un des maux qui semble ronger Bock-Côté : « Il n’est pas de remède contre la clairvoyance : on peut prétendre éclairer celui qui voit trouble, pas celui qui voit clair. »(11)

Pendant ce temps-là, dans le prétendu monde du Goulag « racialiste », c’est Ilan Halimi qui est torturé à mort parce que Juif, ce sont des enfants juifs parce que Juifs qui sont assassinés par Mohammed Merah, ce sont des clients d’un Hyper Cacher qui sont tués ou pris en otage… c’est un Noir, George Floyd, qui est mort étouffé sous le poids d’un policier… c’est un Noir, Adama Traoré, qui meurt lors d’une arrestation par des gendarmes sans avoir pu bénéficier des secours qui auraient pu lui sauver la vie, c’est un Noir, Michel Zecler, qui est soumis à un tabassage accompagné d’injures racistes de la part de policiers, c’est Éric Fassin qui est menacé de décapitation par un militant d’extrême droite sur Twitter… d’une bien moindre gravité, c’est Nonna Mayer qui ne peut présider la Fondation nationale des sciences politiques parce qu’accusée de manière vague et infondée d’« islamo-gauchisme », c’est l’Observatoire de la laïcité présidé par Jean-Louis Bianco qui doit fermer ses portes car trop attaché à la liberté de conscience proclamée par la loi de 1905, c’est l’UNEF qui est visé par un amendement sénatorial contre les « réunions non-mixtes », c’est la journaliste antiraciste Rokhaya Diallo qui a été harcelé sur Twitter par des proches de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles et de l’officine idéologique Le Printemps Républicain, c’est un Centre culturel islamique à Rennes qui est tagué d’insultes islamophobes, ce sont de jeunes docteurs en sciences sociales travaillant sur les héritages coloniaux, les discriminations raciales ou l’islamophobie qui risquent de ne pas trouver de postes d’enseignants-chercheurs et de chercheurs après la chasse aux sorcières de basse intensité sonnée par la ministre Frédérique Vidal(12)… Ce ne sont ni des personnes racisées (parce que stigmatisées comme « juives », « noires » ou « musulmanes »), ni des militants antiracistes, ni des chercheurs qui étudient par les voies de la connaissance rationnelle des discriminations qui s’adonnent principalement à la violence meurtrière ou verbale. Une réalité bien éloignée de l’Enfer « racialiste » apocalyptique dépeint par Bock-Côté !

Un anti-identitarisme identitariste

Par ailleurs, Bock-Côté ne propose qu’une critique partielle et partiale de la réduction identitariste des personnes à travers leur enfermement « dans une identité raciale étanche, régressive, incommunicable » (p. 117). Car il promeut un autre enfermement identitariste dans un nationalisme de l’enracinement faisant signe du côté de l’idéologie d’extrême droite d’un Maurice Barrès (1862-1923, voir La grande confusion, pp. 26-28, repris en « bonnes feuilles » sur le site libertaire Grand Angle), dans sa valorisation de « la culture nationale » (p. 60), des « peuples historiques des sociétés occidentales » ou « natifs » (p. 140), de la prédominance de « la nation » sur « la République » (p. 191), de « l’universalisme français » comme étant « d’abord et avant tout français » (p. 214), de « la laïcité française » en tant qu’« irrémédiablement inscrite dans un contexte national » (p. 214), de l’« identité historique » réservée aux nations (p. 215)…

Cet anti-identitarisme borgne se heurte par ailleurs chez Bock-Côté à des incohérences logiques dans l’argumentation, car il reproche dans le même temps à la nouvelle génération antiraciste et féministe sa mise en avant de « la fluidité identitaire » (p. 74) et sa critique corrélative de « l’assignation identitaire » des individus (p. 162). Or, ne vise-t-il pas lui-même justement une « assignation identitaire » et une absence de « fluidité identitaire » dans l’enfermement « dans une identité raciale étanche » ? Quand il mobilise des exemples inquiétants d’essentialisme identitaire chez certains porte-parole de minorités refusant les « couples mixtes »  (pp. 105-107), cela ne relève-t-il pas, encore une fois, d’une « assignation identitaire » et d’un manque de « fluidité identitaire » ? Pourquoi alors mettre en cause la prétendue « théorie du genre » en ce qu’elle travaillerait « à dissoudre toutes les identités » (p. 178) ? Y aurait-il une bonne « assignation identitaire » (la nationale) et une mauvaise ? Mais à partir de quels critères ? On ne le saura pas.