Le Brésil de Lula : une dynamique de contradictions

Mis en ligne le 23 mars 2010

Décriées ou saluées, les orien­ta­tions prises par le gou­ver­ne­ment Lula mêlent conser­va­tisme macroé­co­no­mique et pro­gres­sisme social. Comme l’atteste le dépha­sage entre pro­grès dans la lutte contre la pau­vreté et avan­cées médiocres dans la réduc­tion des inéga­li­tés, le modèle « luliste » – très éloi­gné du projet dont le PT était por­teur – mani­feste une dyna­mique « pos­si­bi­liste » faite de conti­nui­tés, de com­pro­mis et d’inflexions plus que de rup­tures.

par Laurent Delcourt

18 mars 2010

Au moment où le pré­sident Luiz Inácio Lula da Silva s’achemine vers la fin de son deuxième et der­nier mandat, quel bilan tirer de son action à la tête du géant bré­si­lien ? La presse éco­no­mique, les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, le Trésor amé­ri­cain ou encore les grandes banques d’affaires et agences de nota­tion ne tarissent plus d’éloges sur le bilan des années Lula. Désormais, les mêmes com­men­ta­teurs qui avaient vu d’un oeil méfiant la vic­toire de cet ancien syn­di­ca­liste, figure cha­ris­ma­tique de la gauche bré­si­lienne, aux élec­tions pré­si­den­tielles d’octobre 2002, agi­tant alors la menace d’un scé­na­rio de crise sem­blable à celui qu’avait connu l’Argentine un an plus tôt, ne manquent pas de célé­brer les succès du modèle éco­no­mique bré­si­lien et son éton­nante rési­lience face à la crise finan­cière.

Depuis la créa­tion de l’acronyme Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine) par la banque Goldman Sachs, qui met en évi­dence le rôle moteur que ces puis­sances émer­gentes seront appe­lées à jouer à l’avenir, tous, dans le monde éco­no­mique et finan­cier, vantent main­te­nant les mérites et l’extraordinaire poten­tiel du sous-conti­nent : des res­sources abon­dantes et diver­si­fiées, une crois­sance sou­te­nue depuis plu­sieurs années, un cadre macroé­co­no­mique sta­bi­lisé, une sécu­rité juri­dique accrue pour les inves­tis­se­ments, etc.

Enchaînant les som­mets inter­na­tio­naux, cour­tisé par les membres du G8 et les orga­nismes mul­ti­la­té­raux, Lula lui-même se plaît à rap­pe­ler, non sans fierté, les pro­grès socioé­co­no­miques accom­plis en huit ans par son gou­ver­ne­ment. Aussi, en sep­tembre 2008, en pleine débâcle finan­cière, après avoir fus­tigé l’anarchie des mar­chés et la res­pon­sa­bi­lité des pays du Nord dans le déclen­che­ment de la crise, insiste-t-il devant l’Assemblée des Nations unies sur la tra­jec­toire excep­tion­nelle par­cou­rue par le Brésil depuis son arri­vée au Planalto, le palais pré­si­den­tiel, à contre-cou­rant de la ten­dance domi­nante : « Depuis 2003, le Brésil a créé 10 mil­lions d’emplois, redis­tri­bué la richesse, amé­lioré les ser­vices publics, tiré 9 mil­lions de per­sonnes de la pau­vreté extrême et amené 20 mil­lions d’autres dans la classe moyenne. Tout cela dans un envi­ron­ne­ment de crois­sance, de sta­bi­lité éco­no­mique, de vul­né­ra­bi­lité exté­rieure réduite et d’une démo­cra­tie ren­for­cée » (Discours à la tri­bune des Nations unies, 23 sep­tembre 2008).

Non sans ironie, il com­pare encore, quelques jours plus tard, l’onde de choc de la crise finan­cière sur son pays à une simple vague­lette (maro­linha), sans com­pa­rai­son aucune avec le tsu­nami annoncé. La crise fina­le­ment est venue, mais il n’a fallu au Brésil qu’un semestre pour s’en remettre et retrou­ver son dyna­misme [1] .

Rien pour­tant ne pré­di­sait un tel scé­na­rio. A la veille de l’investiture de Lula, en jan­vier 2003, l’économie bré­si­lienne se trou­vait lit­té­ra­le­ment à genoux. Les poli­tiques éco­no­miques de son pré­dé­ces­seur, Fernando Henrique Cardoso, fon­dées sur le trip­tyque « pri­va­ti­sa­tion-libé­ra­li­sa­tion- rigueur bud­gé­taire et moné­taire », avaient fait explo­ser la dette exté­rieure, qui s’est accrue de 148 à 224 mil­liards de dol­lars entre 1994 et 2002, soit un ratio dette/​PIB passé de 29,2 à 56,6 %. Alors que le pays se trou­vait au bord du gouffre finan­cier et que la machine éco­no­mique bré­si­lienne parais­sait com­plè­te­ment enrayée, la pers­pec­tive de voir le PT, le plus grand parti de gauche d’Amérique latine, gou­ver­ner la pre­mière éco­no­mie du conti­nent, aggra­vait davan­tage encore ces dif­fi­cul­tés, exa­cer­bant les craintes des inves­tis­seurs et la panique des mar­chés.

En 2002, le risque-Brésil attei­gnait 2 436 points (contre 216 en 1996), les sor­ties de capi­taux et le défi­cit des comptes cou­rants pre­naient des pro­por­tions dra­ma­tiques, tandis que toutes les pré­vi­sions annon­çaient le retour d’une forte infla­tion. Une situa­tion qui a contraint le Brésil à deman­der au FMI un prêt excep­tion­nel d’urgence de 30 mil­liards de dol­lars (Monclaire, 2004 ; Saint-Upéry, 2007).

Quel chemin par­couru depuis ! Qualifié par un jour­na­liste fran­çais de « pré­sident heu­reux dans un pays heu­reux » (Les Entretiens de France 24, 9 juillet 2009), Lula a, il est vrai, toutes les rai­sons d’afficher sa satis­fac­tion. Près de huit ans après son inves­ti­ture, le prêt de 10 mil­liards de dol­lars concédé en juin 2009 par le Brésil au FMI sym­bo­lise en quelque sorte la revanche d’un pays par­venu à sur­mon­ter ses nom­breuses fai­blesses. Pour autant, l’image ren­voyée par cette « Latin America’s big suc­cess story » (The Economist, 14 novembre 2009) ne doit pas mas­quer les erre­ments, les renon­ce­ments et les échecs au regard du projet popu­laire dont le PT était his­to­ri­que­ment por­teur au Brésil. De ce point de vue, le diag­nos­tic posé par de nom­breux ana­lystes et acteurs sociaux sur le ter­rain tranche avec les com­men­taires enthou­siastes de la presse inter­na­tio­nale. Au passif du gou­ver­ne­ment Lula, sou­li­gnons, entre autres, les avan­cées médiocres en matière de réforme agraire, des choix poli­tiques contes­tables sur le plan envi­ron­ne­men­tal, des stra­té­gies macroé­co­no­miques qui limitent la portée des réformes sociales et des résul­tats très modestes en matière de réduc­tion des inéga­li­tés sociales dont le Brésil est l’un des grands cham­pions.

Cette asy­mé­trie nous invite à poser, au-delà des chiffres, un regard plus nuancé sur l’action du gou­ver­ne­ment Lula. Elle doit aussi nous amener à inter­ro­ger les fon­de­ments, les limites et les points aveugles du modèle de déve­lop­pe­ment bré­si­lien, sans pour autant céder à la polé­mique sté­rile éta­blis­sant une ligne de démar­ca­tion entre une gauche dite prag­ma­tique, modé­rée et désen­chan­tée et une gauche idéa­liste et radi­cale, ligne de frac­ture qui est du reste loin de reflé­ter la diver­sité des débats et des posi­tions sur le ter­rain.

Gardons-nous en effet de tout avis arrêté ou de pro­cla­ma­tions défi­ni­tives ! Le Brésil de Lula ne peut que dif­fi­ci­le­ment être com­paré au Venezuela de Chávez ou au Chili de Bachelet, ne fût-ce que par sa tra­jec­toire his­to­rique sin­gu­lière, les par­ti­cu­la­ri­tés de son tissu socioé­co­no­mique, sa tra­di­tion poli­tique, son immen­sité et sa posi­tion hors du commun dans le monde. Tout comme les caté­go­ri­sa­tions rapides, les com­pa­rai­sons réduc­trices abou­tissent à gommer la com­plexité des pro­ces­sus à l’oeuvre et la spé­ci­fi­cité des dyna­miques internes. Or, on le verra, le Brésil du Lula ne peut être brossé d’un seul trait.

De l’espoir à la dés­illu­sion

L’investiture de Lula, le pre­mier jan­vier 2003, est vécue comme un tour­nant majeur dans la tra­jec­toire du pays. L’accession à la plus haute fonc­tion de l’Etat de cet homme, aux ori­gines plé­béiennes et au par­cours si sem­blable à celui de mil­lions de Brésiliens, est accla­mée dans le monde entier comme un signe de matu­rité de la démo­cra­tie bré­si­lienne, tandis qu’elle est consi­dé­rée par les sec­teurs popu­laires comme une revanche sur l’élite habi­tuée jusqu’ici à mono­po­li­ser tous les lieux de pou­voir. La vic­toire du PT et de son can­di­dat, Lula, est très lar­ge­ment perçue à gauche comme « la chance his­to­rique d’inverser le cours de l’histoire bré­si­lienne, en lui don­nant une impul­sion popu­laire et radi­ca­le­ment démo­cra­tique » (Delcourt et Polet, 2004).

Très vite pour­tant, l’euphorie de la vic­toire fait place à la per­plexité. Les espé­rances des mou­ve­ments sociaux, des orga­ni­sa­tions popu­laires et de nom­breux mili­tants « pétistes » (du PT) laissent la place aux dés­illu­sions, puis aux frus­tra­tions. Prétextant la situa­tion de crise finan­cière et évo­quant l’« héri­tage maudit » laissé par Cardoso, le nou­veau gou­ver­ne­ment accepte sans coup férir les condi­tions posées par le FMI, allant même jusqu’à accen­tuer cer­tains de leurs aspects [2].

Assumant plei­ne­ment le choix de la conti­nuité ortho­doxe – « on ne change pas de remède en cours de trai­te­ment », dira le ministre des finances de Lula, Antônio Palocci –, il pour­suit la poli­tique de rigueur moné­taire et d’austérité bud­gé­taire de son pré­dé­ces­seur, saluée certes par le monde finan­cier, mais qui limite d’emblée toute pers­pec­tive de réforme sociale ambi­tieuse et risque à terme de réduire à néant les effets poten­tiels de son pro­gramme phare de lutte contre la pau­vreté, Fome Zero, lancé tam­bour bat­tant en début de mandat.

A la grande sur­prise des syn­di­cats et en par­ti­cu­lier de la CUT (Centrale uni­taire des tra­vailleurs), proche alliée du PT, encore grisée par l’annonce de la vic­toire, il entre­prend une vaste réforme du régime public des retraites visant à l’aligner sur celui, beau­coup moins favo­rable, du sec­teur privé, ini­tia­tive qui entraîne une fronde au sein du parti et abou­tit à l’exclusion de plu­sieurs par­le­men­taires. Et quelques mois plus tard, il auto­rise la plan­ta­tion de soja trans­gé­nique dans le Sud du pays, au grand dam des éco­lo­gistes, du MST (Mouvement des tra­vailleurs ruraux sans-terre) et contre l’avis de la ministre de l’environnement elle-même, Marina Silva.

Quant à la réforme agraire, enga­ge­ment his­to­rique du PT, elle n’est plus consi­dé­rée comme une prio­rité. Le plan de réforme agraire du gou­ver­ne­ment est d’abord révisé, ensuite vidé de sa sub­stance, pour finir par s’inscrire dans la droite ligne des pro­grammes de régu­la­ri­sa­tion fon­cière en vigueur sous Cardoso. Parallèlement, une poli­tique d’appui à l’agrobusiness et aux sec­teurs expor­ta­teurs est clai­re­ment enga­gée au déses­poir des mou­ve­ments pay­sans (Sader, 2005).

L’image du PT, accusé de renier ses enga­ge­ments, de com­pro­mis, voire de com­pro­mis­sions avec les sec­teurs les plus conser­va­teurs de la société bré­si­lienne et les milieux finan­ciers inter­na­tio­naux, s’en est trou­vée brouillée. En dépit des appels de Lula à la com­pré­hen­sion, qui n’a cessé de monter au cré­neau pour défendre son projet, ce revi­re­ment ne pou­vait que décon­cer­ter les bases et les sou­tiens tra­di­tion­nels du PT. João Pedro Stédile, porte-parole emblé­ma­tique du MST, résume bien la per­plexité qui s’est alors emparé d’une grande partie de la gauche bré­si­lienne : « Lula comme repré­sen­tant de la classe tra­vailleuse est favo­rable au projet popu­laire que nous défen­dons, mais pas le pré­sident Lula, parce qu’il est le fruit d’une com­po­si­tion qui l’a trans­formé en pro­duit trans­gé­nique… » (Delcourt et Polet, 2004).

Ceci dit, ceux qui s’attendaient à voir le gou­ver­ne­ment Lula rompre avec le modèle en vigueur et amor­cer un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion radi­cale de la société bré­si­lienne, n’ont sans doute pas perçu ou ont sous-estimé les nom­breux signes avant-cou­reurs de modé­ra­tion future dans l’évolution du PT.

Du projet popu­laire à la course à la pré­si­dence : tra­jec­toire du PT

Par sa nature, sa com­po­si­tion et sa tra­jec­toire, le PT se dif­fé­ren­cie des autres partis de gauche d’Amérique latine. Né dans la foulée des grèves ouvrières et des luttes pour la démo­cra­ti­sa­tion à la fin des années 1970, il se pose d’emblée comme l’instrument poli­tique des mou­ve­ments popu­laires bré­si­liens. Son congrès fon­da­teur, en 1980, réunit un ensemble très hété­ro­gène de forces sociales – syn­di­cats ruraux et urbains, anciens gué­rille­ros, ex-sym­pa­thi­sants com­mu­nistes, membres des com­mu­nau­tés ecclé­siales de base, mou­ve­ments étu­diants, pas­to­rale ouvrière et pas­to­rale de la terre, mili­tants de l’Action catho­lique, intel­lec­tuels de gauche – autour d’un noyau de base consti­tué de mili­tants syn­di­caux de la cein­ture indus­trielle de São Paulo, les­quels pra­tiquent un nou­veau type de syn­di­ca­lisme, plus com­ba­tif, auto­nome et démo­cra­tique, aux anti­podes des syn­di­cats cor­po­ra­tistes et inféo­dés des périodes anté­rieures.

A la dif­fé­rence des machines élec­to­rales clien­té­listes latino-amé­ri­caines et des tra­di­tion­nels partis de gauche hié­rar­chi­sés et cen­tra­li­sés, il se construit de « bas en haut », et se dote, dès sa fon­da­tion, d’une struc­ture démo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tive, qui permet l’expression effec­tive de tous les cou­rants et ten­dances coexis­tant en son sein. Véhicule des reven­di­ca­tions mul­tiples des mou­ve­ments popu­laires, que la pra­tique sys­té­ma­tique de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive lui permet d’absorber, pro­mo­teur d’une culture idéo­lo­gique plu­rielle, il refuse dès le départ toute ligne doc­tri­naire.

Contrairement à la plu­part des partis de gauche d’Amérique latine, le PT ne se donne pas en effet de pro­gramme clai­re­ment socia­liste, bien que son projet poli­tique envi­sage une trans­for­ma­tion radi­cale de la société bré­si­lienne. Autant de par­ti­cu­la­ri­tés sur les­quelles insis­tait Lula dès 1981 : « Le parti des tra­vailleurs auquel nous croyons est un parti neutre, avec une ample liberté, un vaste plu­ra­lisme idéo­lo­gique, un pro­gramme ouvert, un parti de masse dont la fin pre­mière est l’ouverture d’un espace poli­tique aux tra­vailleurs » (Ibidem).

Depuis son entrée remar­quée sur la scène poli­tique bré­si­lienne, le PT va cepen­dant connaître de pro­fonds bou­le­ver­se­ments internes. Les pre­mières vic­toires du parti au niveau des assem­blées (régio­nales et natio­nales) et des muni­ci­pa­li­tés, donnent lieu à un pro­ces­sus d’institutionnalisation pro­gres­sive qui aura pour effet d’accroître le poids des par­le­men­taires au sein des ins­tances de déci­sion et de donner une prio­rité aux stra­té­gies élec­to­rales au détri­ment de la par­ti­ci­pa­tion de la base. Les trois défaites suc­ces­sives de Lula aux élec­tions pré­si­den­tielles (1989, 1994, 1998) vont ren­for­cer davan­tage cette ten­dance. La com­po­si­tion socio­lo­gique de la base élec­to­rale PT va éga­le­ment se modi­fier avec l’entrée mas­sive de mili­tants sans lien aucun avec l’action sociale, issus pour une bonne part des classes moyennes, et l’élévation de l’âge moyen des affi­liés (Sader, 2005).

Du fait de ces évo­lu­tions, le cou­rant le plus prag­ma­tique et le plus modéré du PT, dit « Camp majo­ri­taire » (ancien­ne­ment « Articulação »), emmené par José Dirceu, pré­sident du parti, et Antônio Palocci, futur ministre des finances du gou­ver­ne­ment Lula, va finir par s’imposer sur les sec­teurs les plus radi­caux. Engagée plei­ne­ment dans une stra­té­gie de cap­ta­tion de l’électorat, cette ten­dance s’emploie à trans­for­mer en pro­fon­deur les struc­tures internes du parti, et éman­cipe, entre autres, son direc­toire poli­tique, désor­mais moins dépen­dant des déci­sions de la base.

Surtout, elle amorce un pro­ces­sus de recen­trage poli­tico-idéo­lo­gique du PT et veille à lui donner un profil plus lisse et accep­table pour les classes moyennes. A la veille des élec­tions de 2002 enfin, la direc­tion du PT cherche à ras­su­rer et à gagner la confiance des milieux éco­no­miques bré­si­liens et des mar­chés finan­ciers, en s’alliant avec l’un des partis les plus à droite de l’échiquier poli­tique, le petit PL (Parti libé­ral), pré­sidé par un indus­triel évan­gé­liste, José Alencar, promu can­di­dat à la vice-pré­si­dence (Delcourt et Polet, 2004).

Le slogan de cam­pagne, « Lulinha, paz e amor » (Lula, paix et amour), sym­bole de l’image relif­tée du can­di­dat et sur­tout, la « Carta ao povo bra­si­leiro » (Lettre au peuple bré­si­lien), dans laquelle Lula annonce que s’il est élu, il res­pec­tera les enga­ge­ments du pays vis-à-vis du FMI, ce contre les propres réso­lu­tions votées au der­nier congrès du PT, par­achèvent cette évo­lu­tion, laquelle a joué un rôle déter­mi­nant dans les choix et les orien­ta­tions du tout nou­veau gou­ver­ne­ment. Mais n’oublions pas non plus – dans la défi­ni­tion de ces choix et orien­ta­tions – les contraintes liées au contexte ins­ti­tu­tion­nel, qui limitent d’emblée les marges de manœuvre poli­tique de tout gou­ver­ne­ment au Brésil.

Des marges de manoeuvre limi­tées : obs­tacles poli­tico-ins­ti­tu­tion­nels

« Nous ne sommes pas arri­vés au pou­voir, nous sommes arri­vés au gou­ver­ne­ment ». Cette for­mule de Lula, à pre­mière vue contra­dic­toire, ne prend tout son sens que si l’on tient compte de la com­plexité de l’architecture du pou­voir au Brésil et des par­ti­cu­la­ri­tés de son sys­tème poli­tico-ins­ti­tu­tion­nel. Car, bien que la Constitution bré­si­lienne accorde au pré­sident d’importantes pré­ro­ga­tives, voire cer­tains pou­voirs dis­cré­tion­naires, la vic­toire aux élec­tions pré­si­den­tielles ne garan­tit nul­le­ment l’hégémonie poli­tique. D’une part, parce que le pré­sident élu doit com­po­ser avec des assem­blées par­le­men­taires tra­di­tion­nel­le­ment frag­men­tées à l’extrême, dans les­quelles se dis­pute une constel­la­tion de petits partis aux contours mou­vants. D’autre part, parce que le gou­ver­ne­ment ne peut se passer du sou­tien des Etats fédé­rés, déten­teurs d’un large pou­voir de déci­sion dans l’élaboration et la mise en oeuvre de cer­taines poli­tiques publiques et très atta­chés à leur auto­no­mie.

Aussi, gou­ver­ner au Brésil sup­pose la mise sur pied de larges coa­li­tions, quitte à renon­cer à cer­taines pro­messes de cam­pagne ou à déna­tu­rer le projet poli­tique ini­tial. Ce « pré­si­den­tia­lisme de coa­li­tion » oblige le parti vic­to­rieux à se livrer à un mar­chan­dage poli­tique des plus com­plexes, fait de trac­ta­tions labo­rieuses et de conces­sions dou­lou­reuses, pour bâtir des majo­ri­tés par­le­men­taires suf­fi­sam­ment stables et solides (Hudson de Abranches, 1998). L’exercice est d’autant plus déli­cat pour un parti de gauche que nombre de ces partis n’ont pas le moindre projet poli­tique, si ce n’est de se main­te­nir coûte que coûte au pou­voir. Peu cohé­rents et ver­sa­tiles, ces partis, à la fidé­lité dou­teuse et à l’éthique toute rela­tive, s’apparentent bien plus à des « entre­prises poli­tiques ados­sées à des fiefs per­son­nels » (Rouquié, 2006) qui se dis­putent emplois et res­sources publics, faveurs et quotes-parts de pou­voir, en mon­nayant aux plus offrants leur sou­tien [3] .

Or, malgré la vic­toire pré­si­den­tielle de 2002, le PT est loin d’être en posi­tion de force au niveau des Etats et des Assemblées. Sa marge de manœuvre est étroite. Le PT ne gou­verne que 3 Etats sur les 27 que compte l’Union et – bien que majo­ri­taire –, il n’occupe que 91 sièges sur 513 à la chambre des dépu­tés et 14 sièges sur 81 au sénat. En cumu­lant la réserve de voix des diverses forces éti­que­tées de gauche, coa­li­sées autour du PT, et celle de ses récents alliés de droite, l’alliance qui se forme autour du pré­sident Lula ne dis­pose même pas de la majo­rité abso­lue néces­saire pour faire approu­ver ses pro­jets de loi (et a for­tiori de la majo­rité des trois quarts néces­saire à une réforme de la Constitution).

Le gou­ver­ne­ment s’est donc trouvé contraint et forcé de nouer des accords poli­tiques oppor­tu­nistes et contre nature et de confier des postes minis­té­riels impor­tants à des per­son­na­li­tés aux sen­si­bi­li­tés poli­tiques très diverses, voire com­plè­te­ment anta­go­niques sur le plan idéo­lo­gique, ce qui ne sera pas sans consé­quence sur la défi­ni­tion des poli­tiques mises en œuvre par la suite [4]. La fra­gi­lité de ces alliances de cir­cons­tance sera du reste en bonne partie à l’origine des déboires que connaî­tront le gou­ver­ne­ment et le PT en mai 2005.

L’inflexion néo­dé­ve­lop­pe­men­tiste

En 2005, le PT connaît une grave crise interne. Rendu mécon­nais­sable aux yeux de ceux qui fon­daient en lui toutes leurs espé­rances, en assu­mant la ligne hégé­mo­nique néo­li­bé­rale et sui­viste impo­sée par le duo Palocci-Meireilles [5], le parti va se trou­ver au centre d’un scan­dale de cor­rup­tion : l’affaire du « men­salão ». Le PT est accusé d’avoir versé des men­sua­li­tés à des par­le­men­taires en échange de leur sou­tien poli­tique. Si nombre d’accusations por­tées contre le PT et plu­sieurs membres du gou­ver­ne­ment se sont fina­le­ment avé­rées non fon­dées – la revue The Economist, peu sus­pecte d’une sym­pa­thie par­ti­cu­lière pour le gou­ver­ne­ment Lula, parle elle-même de « quelques îlots de faits dans une mer de conjec­tures » –, cette affaire a consi­dé­ra­ble­ment terni l’image de pureté éthique du parti et ébranlé ses bases. Certains, à l’instar de João Pedro Stédile consi­déra le PT comme « fini », d’autant que les élec­tions pré­si­den­tielles de 2006 s’approchaient dan­ge­reu­se­ment (Saint-Upéry, 2007).

Attaqué vio­lem­ment par la droite et les médias, les­quels iront jusqu’à deman­der la démis­sion de Lula, le PT n’a pu se remettre de cette crise que par une remo­bi­li­sa­tion de sa base et d’importants rema­nie­ments minis­té­riels. Les élec­tions internes orga­ni­sées en octobre 2005, dans la foulée de l’affaire, entraî­ne­ront d’abord un renou­vel­le­ment de toutes les ins­tances du parti. La démis­sion de José Dirceu, prin­ci­pale cible des accu­sa­tions, et celle, un an plus tard, de Palocci, tous deux rem­pla­cés res­pec­ti­ve­ment par Dilma Rousseff, figure de la résis­tance armée sous la dic­ta­ture mili­taire, et par Guido Mantega, éco­no­miste néo­dé­ve­lop­pe­men­tiste, mar­quera ensuite un repo­si­tion­ne­ment à gauche de la poli­tique gou­ver­ne­men­tale (Sader, 2008).

Cette nou­velle donne, mais aussi l’agressivité et la viru­lence des médias et de la droite bré­si­liennes joue­ront cer­tai­ne­ment un rôle déter­mi­nant dans le sur­saut du PT et son redres­se­ment (Saint-Upéry, 2007). En dépit de pré­vi­sions et de son­dages extrê­me­ment pes­si­mistes jusque début 2006, Lula finira par rem­por­ter haut la main les élec­tions pré­si­den­tielles d’octobre.

Après une cam­pagne davan­tage cen­trée sur les enjeux sociaux, le deuxième mandat de Lula se carac­té­ri­sera par un élar­gis­se­ment du spectre de l’intervention sociale et par un accrois­se­ment des dépenses publiques. On assis­tera encore au ren­for­ce­ment du rôle de l’Etat dans le pilo­tage de l’économie et à un glis­se­ment plus affirmé vers un type de modèle de déve­lop­pe­ment indus­tria­liste et moder­ni­sa­teur, qui renoue en quelque sorte avec le modèle de l’Etat déve­lop­pe­men­tiste en vigueur jusque dans les années 1980.

Elargissement du spectre de l’intervention sociale

La lutte contre la faim et l’extrême pau­vreté se trouve au coeur du pro­gramme social du pre­mier gou­ver­ne­ment Lula. Le projet Fome Zero dont l’ambition, selon les propres mots du pré­sident Lula, est de per­mettre à « tous les Brésiliens d’avoir accès à trois repas par jour », consti­tue l’épine dor­sale de sa poli­tique sociale. Et le pro­gramme Bolsa Família (Bourse famille) en est le volet prin­ci­pal. Il consiste en une allo­ca­tion fixe versée aux ménages les plus pauvres, majo­rée par le ver­se­ment d’un mon­tant addi­tion­nel variable en fonc­tion de la pré­sence et du nombre d’enfants à charge. Ce trans­fert de revenu est lui-même condi­tionné à l’obligation pour les familles béné­fi­ciaires de garan­tir la pré­sence des enfants dans des éta­blis­se­ments sco­laires et de se rendre dans des centres de santé.

Célébré par l’ensemble des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, ce pro­gramme n’a en réa­lité rien de très nova­teur dans sa forme et son prin­cipe. Il fusionne, har­mo­nise et étoffe une série d’initiatives dis­pa­rates, lan­cées par Cardoso durant son second mandat, qua­li­fié par cer­tains de plus social. Parfois vue comme une ini­tia­tive pure­ment « assis­tan­tia­listes », Bolsa Família ne peut pas pour autant être consi­dé­rée comme une poli­tique sociale rési­duelle, ne fût-ce que par son exten­sion à l’ensemble des muni­ci­pa­li­tés bré­si­liennes et par le nombre de per­sonnes béné­fi­ciaires : quelque 12,4 mil­lions de familles, soit un quart de la popu­la­tion bré­si­lienne. C’est cette très large cou­ver­ture, de même que le mon­tant des allo­ca­tions ver­sées, qui démarquent sur­tout ce pro­gramme des poli­tiques sociales mises en œuvre dans le passé (Marques, 2008).

Si Bolsa Família est le projet social le plus connu du gou­ver­ne­ment Lula, il est loin d’être le seul. Parallèlement, une série d’initiatives nova­trices aux dimen­sions « sociales » évi­dentes sont lan­cées, refor­mu­lées ou élar­gies. Citons, entre autres, le projet ProUni, les diverses mesures visant à démo­cra­ti­ser l’accès à l’enseignement uni­ver­si­taire aux popu­la­tions afro­bré­si­liennes et aux étu­diants issus de familles pauvres, pour les­quels sont réser­vés des quotas d’inscription ; les pro­grammes de sou­tien à l’agriculture fami­liale, comme le Pronaf, qui ont vu leurs bud­gets aug­men­tés de manière signi­fi­ca­tive sous Lula ; ou encore les ini­tia­tives diverses en vue d’étendre la cou­ver­ture sociale, d’améliorer l’accès à la jus­tice et de garan­tir une pro­tec­tion accrue pour les popu­la­tions indi­gènes. En outre, il faut rele­ver les efforts consen­tis par le gou­ver­ne­ment Lula pour aug­men­ter le salaire mini­mum, for­ma­li­ser l’emploi et régle­men­ter davan­tage le droit du tra­vail.

Sous le second mandat, la dimen­sion sociale de la poli­tique gou­ver­ne­men­tale est davan­tage affir­mée encore avec l’élargissement de la gamme d’intervention de l’Etat en faveur des sec­teurs les plus dému­nis. Lancé début 2007, le projet social phare du deuxième gou­ver­ne­ment Lula, Territorios da Cidadania (Territoires de la citoyen­neté), s’est donné pour mis­sion de com­bler le retard des régions les plus pauvres du pays. Doté d’un budget de plu­sieurs mil­liards d’euros, éche­lonné sur plu­sieurs années, ce projet vise à mieux coor­don­ner les actions des gou­ver­ne­ments et des pou­voirs locaux en vue de pro­mou­voir le déve­lop­pe­ment social et éco­no­mique des régions à la traîne.

Au nombre des prio­ri­tés du deuxième gou­ver­ne­ment Lula figurent éga­le­ment d’autres pro­jets à carac­tère social, à l’instar des pro­grammes d’investissement public dans le loge­ment, les infra­struc­tures sani­taires et édu­ca­tives, la construc­tion de cen­taines de citernes dans le Sertão, la région semi-aride du Nordeste bré­si­lien, l’établissement de res­tau­rants popu­laires dans les zones les plus pauvres, la dis­tri­bu­tion de repas aux élèves de l’enseignement public ou encore l’obligation d’utiliser au mini­mum 30% de pro­duits issus de l’agriculture fami­liale pour la com­po­si­tion de ces repas popu­laires.

Réhabilitation de l’Etat moder­ni­sa­teur

Au vu de ces avan­cées sociales, on peut dif­fi­ci­le­ment sous­crire au point de vue du bra­si­lia­niste Alain Rouquié (2007) qui envi­sage, à l’instar de cer­tains sec­teurs de la gauche bré­si­lienne et inter­na­tio­nale, les années Cardoso et Lula sous l’angle d’une conti­nuité fon­da­men­tale. Certes, la rup­ture tant atten­due n’est pas venue, le gou­ver­ne­ment Lula pré­fé­rant suivre, dans un pre­mier temps, la voie tracée par son pré­dé­ces­seur. Mais les élé­ments mani­festes de conti­nuité ne peuvent mas­quer les glis­se­ments et les inflexions qui carac­té­risent les poli­tiques éco­no­miques du gou­ver­ne­ment Lula tout au long de son double mandat et qui dif­fé­ren­cient très net­te­ment ses orien­ta­tions de celles du gou­ver­ne­ment Cardoso. Le chan­ge­ment le plus patent est sans aucun doute la réha­bi­li­ta­tion pro­gres­sive des poli­tiques publiques dans la sphère socioé­co­no­mique, annon­cia­trice d’une tran­si­tion vers un modèle de déve­lop­pe­ment don­nant une nou­velle cen­tra­lité à l’Etat.

Contrairement aux gou­ver­ne­ments de gauche d’autres pays d’Amérique latine (Venezuela, Equateur, Bolivie), le gou­ver­ne­ment bré­si­lien n’a pas initié de pro­ces­sus de re-natio­na­li­sa­tion. En revanche, dès l’arrivée au pou­voir de Lula, un coup d’arrêt est porté à la pri­va­ti­sa­tion ram­pante qui mena­çait cer­tains fleu­rons de l’économie bré­si­lienne (Petrobras, Elecrobras, Banco do Brasil, etc.) sous le gou­ver­ne­ment Cardoso, tandis que sont clai­re­ment remises sur le métier des poli­tiques actives de sou­tien aux grands sec­teurs stra­té­giques de l’économie.

Mais le gou­ver­ne­ment Lula se démarque sur­tout des options éco­no­miques de son pré­dé­ces­seur, axées quasi exclu­si­ve­ment sur la quête d’investissements étran­gers et l’insertion éco­no­mique externe, par la prio­rité nou­velle donnée à l’expansion du marché interne et l’utilisation accrue, à cette fin, des grands leviers de finan­ce­ment public. Aussi, les inter­ven­tions publiques dans le champ éco­no­mique (mesures anti­cy­cliques de relance, inves­tis­se­ments accrus dans l’infrastructure, la recherche et le déve­lop­pe­ment, ouver­ture d’une série de chan­tiers publics, poli­tique volon­ta­riste de l’emploi, etc.), qui se sont mul­ti­pliées sous la pré­si­dence de Lula, visent-elles sur­tout à sou­te­nir le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment via l’accroissement de la demande inté­rieure (non plus seule­ment par le com­merce exté­rieur).

C’est du reste là un des objec­tifs expli­ci­te­ment assi­gnés aux poli­tiques sociales mises en place par le gou­ver­ne­ment : « La prio­rité donnée à l’agenda social dès 2003, écrit le ministre bré­si­lien du déve­lop­pe­ment social et de la faim, Patrus Ananias de Sousa, a amené les auto­ri­tés à envi­sa­ger un plan de déve­lop­pe­ment inté­gral et inté­gré, qui inclut toutes les dimen­sions du déve­lop­pe­ment (…). La pro­po­si­tion d’allier le déve­lop­pe­ment éco­no­mique au déve­lop­pe­ment social rompt avec l’approche ‘éco­no­mi­ciste’ consis­tant à esti­mer que la crois­sance entraîne auto­ma­ti­que­ment l’inclusion sociale. La nou­velle approche rompt cette rela­tion : l’inclusion doit être consi­dé­rée comme un fac­teur de crois­sance » (2009).

Lancé au début du second mandat de Lula, le Programme d’accélération de la crois­sance (PAC) mani­feste bien cette réorien­ta­tion « néo­key­né­sienne » des poli­tiques éco­no­miques du gou­ver­ne­ment pétiste. Doté d’une enve­loppe de 200 mil­liards d’euros, ce vaste pro­gramme d’investissements se centre prio­ri­tai­re­ment sur la mise en oeuvre de pro­jets d’extension et d’amélioration des infra­struc­tures (trans­ports, routes, habi­ta­tions, assai­nis­se­ment, etc.).

Certes, ce plan n’a rien de révo­lu­tion­naire. Certains de ses aspects sont même fran­che­ment libé­raux, tels la ratio­na­li­sa­tion des dépenses dans l’administration, l’exonération d’impôt et l’octroi d’avantages fis­caux aux entre­prises pour redy­na­mi­ser l’activité éco­no­mique. En outre, à l’action publique exclu­sive sont pri­vi­lé­giées des formes de par­te­na­riat public-privé, ce qui éloigne le PAC des stra­té­gies indus­tria­listes-éta­tistes du passé. Comme l’indique bien Marie-Helene Sa Vilas Boas, il s’agit en fait d’un « pro­gramme mixte, mêlant aspi­ra­tions déve­lop­pe­men­tistes et libé­rales, dont l’objectif affi­ché est de sti­mu­ler la crois­sance éco­no­mique » (2009).

Quoi qu’il en soit, cette ini­tia­tive, tout comme la déci­sion du gou­ver­ne­ment de former un consor­tium public-privé pour exploi­ter les immenses réserves pétro­lières décou­vertes en 2007 au large des côtes bré­si­liennes [6], n’en témoignent pas moins d’une reprise en main par le gou­ver­ne­ment, sous des moda­li­tés nou­velles, des grands leviers de l’économie natio­nale et d’un res­ser­re­ment du contrôle de l’Etat sur les res­sources, en dépit d’orientations macroé­co­no­miques qui demeurent fon­da­men­ta­le­ment d’inspiration libé­rale.

Un modèle de déve­lop­pe­ment ambi­va­lent

Sur le ter­rain de la lutte contre la faim et la pau­vreté, les pro­grès réa­li­sés sous Lula sont indé­niables. D’après une étude de la très sérieuse Fondation Vargas, 19,4 mil­lions de per­sonnes ont pu s’extraire de la pau­vreté entre 2003 et 2008, en raison de l’augmentation du revenu par tête. Quant à la mal­nu­tri­tion infan­tile, elle a régressé de 46% dans l’ensemble du pays, et de près de 74% dans la seule région du Nordeste, entre 2003 et 2007, d’après le minis­tère bré­si­lien de la santé. Résultat tout aussi signi­fi­ca­tif, l’acquisition du panier ali­men­taire de base (cesta básica) équi­vaut actuel­le­ment à 45% du pou­voir d’achat moyen, contre 89% en 1995 (Graziano da Silva, 2009). Mis régu­liè­re­ment en avant, ces chiffres placent le Brésil dans le pelo­ton de tête mon­dial du combat contre la pau­vreté, étant l’un des seuls pays à avoir atteint la plu­part des Objectifs du mil­lé­naire.

Il convient cepen­dant de tem­pé­rer les décla­ra­tions enthou­siastes des auto­ri­tés bré­si­liennes et des orga­nismes inter­na­tio­naux qui attri­buent ces avan­cées prin­ci­pa­le­ment à l’action sociale du gou­ver­ne­ment. La réduc­tion de la pau­vreté ne serait en fait que par­tiel­le­ment impu­table aux pro­grammes sociaux. La crois­sance éco­no­mique rela­ti­ve­ment élevée et stable que connaît le Brésil depuis plu­sieurs années, la nature de cette crois­sance, l’augmentation de l’emploi et des salaires, et la relance de la consom­ma­tion inté­rieure y auraient davan­tage contri­bué. Parallèlement, si des pro­grès impor­tants sont à noter sur le front de la lutte contre la pau­vreté, en revanche, les inéga­li­tés n’ont que peu dimi­nué.

Entre 1997 et 2006 par exemple, le coef­fi­cient Gini des reve­nus du tra­vail n’a connu qu’un recul de 0,57 à 0,53. Et s’il ne fait guère de doute que les plus pauvres ont vu leur revenu s’accroître durant cette période, il faut sou­li­gner aussi que ceux des indi­vi­dus les plus riches ont connu une pro­gres­sion plus impor­tante encore (Salama, 2009). Par ailleurs, une étude de l’IBGE (Institut bré­si­lien de géo­gra­phie et de sta­tis­tiques) montre que la concen­tra­tion fon­cière s’est accrue sous le gou­ver­ne­ment Lula, rédui­sant ainsi l’impact des quelques mesures d’aide à l’agriculture fami­liale [7] . Les stra­té­gies de déve­lop­pe­ment du gou­ver­ne­ment bré­si­lien n’ont donc pas fon­da­men­ta­le­ment altéré la struc­ture de répar­ti­tion et de dis­tri­bu­tion de la richesse et du revenu au Brésil, l’une des plus inéga­li­taires au monde. Or, on sait que toute réduc­tion mas­sive et durable de la pau­vreté est étroi­te­ment tri­bu­taire d’une dimi­nu­tion des inéga­li­tés.

Ce constat, qui rela­ti­vise les avan­cées sociales du gou­ver­ne­ment Lula, témoigne du carac­tère hybride du modèle de déve­lop­pe­ment bré­si­lien. En fait, les stra­té­gies pour­sui­vies par le gou­ver­ne­ment mettent en ten­sion des objec­tifs contra­dic­toires, voire anti­no­miques, dans leur nature et leurs effets sur le plan social : un objec­tif de réduc­tion de la vul­né­ra­bi­lité éco­no­mique pas­sant par des mesures d’austérité bud­gé­taire et des poli­tiques macroé­co­no­miques favo­rables au capi­tal finan­cier ; la recherche d’une crois­sance élevée et stable ; et un souci bien réel de jus­tice sociale dans un contexte de lutte pour les res­sources entre les dif­fé­rents minis­tères, et leur des­ti­na­tion.

Ces contra­dic­tions, on l’a vu, sont appa­rues au grand jour dès les pre­mières années du gou­ver­ne­ment Lula. Les enga­ge­ments pris envers les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales – et le main­tien de taux d’intérêt parmi les plus élevés au monde, dont tirent sur­tout profit les déten­teurs des titres de la dette publique – ont non seule­ment inter­dit un vaste réforme struc­tu­relle, mais aussi limité l’accroissement de cer­tains postes de dépenses à carac­tère social. Il en va ainsi des res­sources, déjà limi­tées, des­ti­nées aux méca­nismes clas­siques de pro­tec­tion sociale à base contri­bu­tive et au Système unique de Santé (SUS), gra­tuit et uni­ver­sel dans le pays (Marques et Mendes, 2006).

En même temps, il faut sou­li­gner que les poli­tiques macroé­co­no­miques du gou­ver­ne­ment Cardoso ont com­plè­te­ment échoué là où celles du gou­ver­ne­ment Lula ont été cou­ron­nées de succès. Paradoxalement, sous un angle pure­ment macroé­co­no­mique, ce gou­ver­ne­ment de gauche a fait beau­coup mieux que son pré­dé­ces­seur. La dimi­nu­tion de la vul­né­ra­bi­lité et le retour de la crois­sance ont généré une dyna­mique posi­tive de créa­tion d’emplois for­mels, contri­bué à une réduc­tion de la dette externe (bien que la dette interne reste très élevée), permis d’accroître l’investissement public et donné des marges de manoeuvre sup­plé­men­taires pour le finan­ce­ment des nou­velles ini­tia­tives sociales du gou­ver­ne­ment.

Il n’en reste pas moins que ces marges demeurent très limi­tées. En dépit d’une situa­tion macroé­co­no­mique beau­coup plus stable, et d’un enga­ge­ment social plus ferme du gou­ver­ne­ment au cours du deuxième mandat, celui-ci n’a pas pour autant renoncé aux enga­ge­ments pris vis-à-vis des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales. Même si ce carcan a peu à peu été assou­pli – et assorti, il y a peu, d’intéressantes mesures de régu­la­tion telles qu’un récent impôt sur les tran­sac­tions finan­cières –, il conti­nue à brider le budget public et par­tant le finan­ce­ment des pro­grammes sociaux. A titre d’exemple, les dépenses enga­gées dans le cadre du pro­gramme Bolsa Família ne repré­sentent que 0,4% du PIB, soit douze à quinze fois moins que les dépenses consa­crées au ser­vice de la dette ! (Salama, 2009). Parallèlement le main­tien de taux d’intérêt élevés, quoique revus peu à peu à la baisse, conti­nue d’entraver l’action sociale du gou­ver­ne­ment, tandis qu’il pro­fite plei­ne­ment aux sec­teurs ban­caires et finan­ciers (Lambert, 2009).

Ces dyna­miques schi­zo­phré­niques appa­raissent plus clai­re­ment encore dans le domaine des poli­tiques agri­coles. Si le gou­ver­ne­ment Lula a déblo­qué des fonds rela­ti­ve­ment impor­tants pour sou­te­nir l’agriculture fami­liale, il n’en conti­nue pas moins à pri­vi­lé­gier, tout comme ses pré­dé­ces­seurs, un modèle de déve­lop­pe­ment agraire fondé sur les mono­cul­tures d’exportation et l’agrobusiness, certes moteur de crois­sance et source de pré­cieuses devises, mais socia­le­ment inique, éco­lo­gi­que­ment désas­treux et inte­nable sur le long terme.

Dans ses décla­ra­tions offi­cielles, le gou­ver­ne­ment pré­tend qu’une coha­bi­ta­tion har­mo­nieuse entre agro­bu­si­ness et agri­cul­ture fami­liale est pos­sible. En réa­lité, ce pré­tendu consen­sus voile les intenses débats internes qui animent les membres du gou­ver­ne­ment non seule­ment sur la ques­tion agraire, mais aussi dans bien d’autres domaines. Les poli­tiques mises en oeuvre par le gou­ver­ne­ment, contra­dic­toires en appa­rence, tra­duisent en fait la dyna­mique des rap­ports de force en son sein et la coexis­tence sou­vent tendue de sen­si­bi­li­tés diverses. C’est sans doute ce qui fait la par­ti­cu­la­rité du double mandat de Lula. Le carac­tère hybride du modèle de déve­lop­pe­ment est en quelque sorte le reflet d’un gou­ver­ne­ment poly­morphe, un gou­ver­ne­ment de dis­putes dans lequel « la défi­ni­tion des poli­tiques […] et l’allocation des res­sources sont l’objet de négo­cia­tions, et par­fois de conflits entre ministres défen­dant des pro­jets oppo­sés » (Delcourt et Polet, 2004).

Le dilemme des mou­ve­ments sociaux

Malgré l’énorme décep­tion et le mécon­ten­te­ment qui se sont emparé des sec­teurs popu­laires orga­ni­sés, ces der­niers ont évité d’entrer dans une logique de rejet global et d’opposition fron­tale au gou­ver­ne­ment Lula, refu­sant pour la plu­part d’entre eux les appels du pied du PSOL, la dis­si­dence poli­tique du PT, et pri­vi­lé­giant au conflit ouvert, les pres­sions sélec­tives et des stra­té­gies de négo­cia­tion. Même le MST, le plus puis­sant, le plus auto­nome et le plus radi­cal d’entre eux, s’est gardé de rompre ses liens avec le gou­ver­ne­ment pétiste. Les décla­ra­tions par­fois incen­diaires du Mouvement sans-terre contre les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales ne doivent pas faire illu­sion quant à la nature de sa rela­tion avec le gou­ver­ne­ment Lula.

En dépit de diver­gences quasi abys­sales sur le front de la ques­tion agraire, jamais il n’a opté pour une stra­té­gie de confron­ta­tion directe, à l’instar du PSOL sur le ter­rain élec­to­ral. Ce qui ne veut pas dire que le mou­ve­ment ait renoncé à ses actions. Au contraire, le pre­mier mandat du gou­ver­ne­ment Lula a été marqué par la plus impor­tante vague d’occupations qu’a connue le Brésil depuis la démo­cra­ti­sa­tion. Mais les diri­geants du MST sont aussi les pre­miers à recon­naître les évo­lu­tions jugées posi­tives dans leur rap­port à l’Etat.

Il est vrai que l’attitude du gou­ver­ne­ment pétiste par rap­port aux mou­ve­ments sociaux tranche avec celle des gou­ver­ne­ments pré­cé­dents, en raison sur­tout de la rela­tion orga­nique qui lie his­to­ri­que­ment le PT aux mou­ve­ments popu­laires. D’une part, le gou­ver­ne­ment Lula affiche une bien plus grande tolé­rance que ses pré­dé­ces­seurs vis-à-vis des mobi­li­sa­tions sociales, en pri­vi­lé­giant les stra­té­gies de concer­ta­tion à la répres­sion. Comme le sou­lignent les res­pon­sables des mou­ve­ments, la cri­mi­na­li­sa­tion des acteurs sociaux au Brésil s’est dépla­cée vers d’autres sphères, deve­nant l’apanage exclu­sif du pou­voir judi­ciaire et des Etats gou­ver­nés par l’opposition (Ferrari, 2009).

D’autre part, le gou­ver­ne­ment Lula a veillé, dès le début, à conser­ver de bonnes rela­tions avec les sec­teurs popu­laires orga­ni­sés. Les méca­nismes de concer­ta­tion exis­tants entre Etat et socié­tés civiles ont été réac­ti­vés ; des canaux de com­mu­ni­ca­tion ont été ouverts ; de nou­veaux espaces ins­ti­tu­tion­nels de repré­sen­ta­tion et de par­ti­ci­pa­tion ont été créés ; et des res­sources publiques ont été mobi­li­sées pour sou­te­nir cer­taines acti­vi­tés des mou­ve­ments sociaux. Bref, si le gou­ver­ne­ment Lula n’a pas été celui de la rup­ture ou des grandes inno­va­tions poli­tico-ins­ti­tu­tion­nelles, au moins est-il celui qui se montre le plus récep­tif aux demandes dif­fuses et diverses des sec­teurs popu­laires orga­ni­sés.

Cette « bien­veillance » à l’égard des forces sociales vaut d’ailleurs au gou­ver­ne­ment d’être régu­liè­re­ment l’objet d’attaques agres­sives et d’accusations mal­veillantes de la part de la droite et des médias tra­di­tion­nels, qui tolèrent mal l’existence de ces espaces d’expression et la recon­nais­sance de repré­sen­tants de mou­ve­ments sociaux comme inter­lo­cu­teurs légi­times [8] . Ceci en dit long sur la pré­ten­due alliance objec­tive entre un gou­ver­ne­ment pétiste, cou­pable d’avoir renié ses idéaux, et les forces les plus réac­tion­naires et conser­va­trices du pays. Et ter­rasse le mythe d’une irré­mé­diable tra­hi­son du PT véhi­cu­lée par une cer­taine gauche.

De leurs côtés, les acteurs popu­laires orga­ni­sés, qui dis­posent désor­mais de relais et d’alliés – sou­vent d’ailleurs d’anciens mili­tants – au sein des organes du pou­voir, sont bien conscients que ce gou­ver­ne­ment n’est en rien mono­li­thique, pas plus qu’il n’est her­mé­tique aux demandes popu­laires. Mais ils savent aussi qu’une pres­sion constante doit être exer­cée pour l’aider ou le contraindre à réa­li­ser ses enga­ge­ments.

Lucides, les propos de Gilson Reis, ancien diri­geant de la CUT, expriment bien cette posi­tion par­ta­gée par une majo­rité d’acteurs sociaux : « …il faut bien com­prendre qu’étant donné la situa­tion mino­ri­taire au Congrès et la fra­gi­lité des alliances oppor­tu­nistes qu’il est obligé de consti­tuer pour faire passer sa poli­tique, les pro­jets les plus pro­gres­sistes du gou­ver­ne­ment sont sou­vent blo­qués par une majo­rité pro­fon­dé­ment atta­chée au statu quo. Sans un har­cè­le­ment per­ma­nent des mou­ve­ments popu­laires et des orga­ni­sa­tions pro­gres­sistes de la société civile, on ne pourra pas avan­cer beau­coup » (cité par Saint-Upéry, 2007).

Au demeu­rant, les fré­quentes dénon­cia­tions des mou­ve­ments sociaux ne les empêchent pas de se féli­ci­ter des quelques pro­grès réa­li­sés sur le ter­rain social et d’appuyer, au besoin, le gou­ver­ne­ment Lula contre les ten­ta­tives fré­quentes de désta­bi­li­sa­tion et d’affaiblissement de la droite. Au fond, la for­mule de l’un des diri­geants des sans-terre, João Paulo Rodrigues, résume par­fai­te­ment le sen­ti­ment de la très grande majo­rité des mou­ve­ments sociaux vis-à-vis du gou­ver­ne­ment, et la nature ambi­guë des rap­ports qu’ils entre­tiennent depuis 2003 avec ce der­nier, mélange de sym­pa­thies et d’attitudes cri­tiques : « Lula est notre ami, mais c’est aussi l’ami de nos pires enne­mis » (Ferrari, 2009).

Cette struc­ture d’opportunité poli­tique inédite n’est tou­te­fois pas sans créer d’énormes ten­sions au sein des mou­ve­ments popu­laires. Car, s’ils dis­posent désor­mais d’entrées leur per­met­tant d’influer sur les déci­sions du gou­ver­ne­ment, le risque est grand de voir cette inser­tion ins­ti­tu­tion­nelle, carac­té­ri­sée par le trans­fuge de nom­breux mili­tants vers les organes de pou­voir, se tra­duire par une démo­bi­li­sa­tion des sec­teurs popu­laires, comme semblent le mon­trer l’actuel pro­ces­sus de dépo­li­ti­sa­tion en cours au Brésil et l’affaiblissement de cer­tains mou­ve­ments sociaux.

C’est le grand dilemme auquel les acteurs popu­laires sont confron­tés aujourd’hui au Brésil (Kunrath, de Lima, 2006), tiraillés entre le désir d’un retour aux fon­da­men­taux de l’action col­lec­tive, por­teurs de radi­ca­lité, et une ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion pro­gres­sive sus­cep­tible de faire avan­cer concrè­te­ment les reven­di­ca­tions, mais fac­teur de démo­bi­li­sa­tion sur le ter­rain social.

Une puis­sance « émer­gée » ?

« Le Brésil n’est plus une puis­sance émer­gente, mais une puis­sance émer­gée » ! La for­mule reprise par Dilma Rousseff, ministre en charge de la coor­di­na­tion des poli­tiques gou­ver­ne­men­tales et can­di­date pres­sen­tie du PT aux élec­tions pré­si­den­tielles de 2010, est révé­la­trice du sen­ti­ment de montée en puis­sance qui anime les res­pon­sables poli­tiques bré­si­liens.

A vrai dire, cette confiance en l’avenir n’est pas nou­velle. Du fait de l’immensité de son ter­ri­toire, de la taille de sa popu­la­tion, de la richesse et de l’extrême diver­sité de son patri­moine natu­rel, ce colosse impa­vide – « géant par sa propre nature » clame son hymne natio­nal – est depuis long­temps guidé par « un sen­ti­ment pro­phé­tique à l’égard de son avenir ». Cette croyance en une « des­ti­née mani­feste » fonde les prin­cipes de base et les grandes orien­ta­tions his­to­riques de la poli­tique exté­rieure bré­si­lienne, repris sys­té­ma­ti­que­ment, moyen­nant cer­taines inflexions et adap­ta­tions, et en dehors d’une courte période de ser­vi­lité par rap­port aux Etats-Unis durant la dic­ta­ture mili­taire, par l’ensemble des gou­ver­ne­ments indé­pen­dam­ment de leur nature, leur cou­leur idéo­lo­gique et leur style (Rouquié, 2006).

Mais, avec Lula, un tour­nant est amorcé. Sans déro­ger fon­da­men­ta­le­ment à ses grands prin­cipes direc­teurs, la poli­tique exté­rieure du gou­ver­ne­ment Lula se veut net­te­ment plus volon­ta­riste, décom­plexée et visible. Un chan­ge­ment de style qui rompt avec la poli­tique exté­rieure de son pré­dé­ces­seur, accusé d’avoir manqué d’ambition et promu uni­que­ment une inser­tion pas­sive du pays dans la mon­dia­li­sa­tion (Ibidem). Très concrè­te­ment, ce nou­veau style s’est tra­duit par un acti­visme diplo­ma­tique tous azi­muts en vue de donner au Brésil la place qui lui revien­drait de droit dans le concert des nations.

Le ton est donné dès le début de la pré­si­dence de Lula. En 2003, à la sur­prise géné­rale, jouant de son influence, et en étroite intel­li­gence avec l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, le Brésil prend la tête d’une coa­li­tion de pays du Sud – le G20 – qui met en échec les négo­cia­tions com­mer­ciales de Cancun et sonne le glas de la domi­na­tion des pays occi­den­taux dans l’enceinte de l’OMC. Un an plus tard, c’est l’ALCA (Zone de libre-échange des Amériques) qui est enter­rée, un acte qui non seule­ment met fin aux ambi­tions com­mer­ciales des Etats-Unis, mais sou­ligne aussi le souci du géant bré­si­lien de ne plus brader ses inté­rêts com­mer­ciaux dans des accords inégaux.

Motivée sur­tout par des rai­sons éco­no­miques, cette stra­té­gie diplo­ma­tique, en revê­tant des habits neufs, mani­feste clai­re­ment l’ambition du gou­ver­ne­ment bré­si­lien de s’affirmer sur la scène inter­na­tio­nale et de se posi­tion­ner comme un acteur incon­tour­nable et indé­pen­dant avec lequel il faut désor­mais comp­ter. Pour confor­ter ce statut, Lula va mul­ti­plier les alliances, les accords et les enga­ge­ments inter­na­tio­naux. Tout en déve­lop­pant des rap­ports cor­diaux avec les pays du Nord, que la dyna­mique diplo­ma­tie bré­si­lienne cherche à ména­ger, il se tourne prin­ci­pa­le­ment vers les pays du Sud dont il entend gagner sym­pa­thie et sou­tien.

Aussi for­ma­lise-t-il ses liens avec les grands pays émer­gents, via la créa­tion de l’IBSA (Inde, Brésil, Afrique du Sud), prend-t-il l’initiative d’organiser plu­sieurs som­mets et ren­contres régio­naux (avec la Chine, le monde arabe, l’Afrique, l’Iran) et s’engage-t-il dans de nom­breux par­te­na­riats com­mer­ciaux avec les pays du Sud. Destinés à se garan­tir des marges de manoeuvre diplo­ma­tiques, poli­tiques et éco­no­miques, ces rap­pro­che­ments expriment éga­le­ment la volonté du gou­ver­ne­ment Lula d’amorcer un nou­veau cycle de soli­da­rité Sud-Sud, en dépit d’intérêts sou­vent diver­gents.

Soucieux de redé­fi­nir les grands équi­libres mon­diaux, le Brésil reven­dique encore ouver­te­ment un siège au Conseil de sécu­rité des Nations unies. Et de mul­ti­plier dans ce but, les gages de bonne volonté, en pre­nant notam­ment le com­man­de­ment de la force des Nations unies en Haïti (la Minustah) et en pro­po­sant des enga­ge­ments fermes et ambi­tieux dans la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique au sommet de Copenhague, en décembre 2009 [9] . Longtemps épin­glé pour ses fai­blesses, le Brésil entend ainsi gagner en res­pec­ta­bi­lité et se construire une nou­velle légi­ti­mité, celle d’une puis­sance res­pon­sable, tran­quille et paci­fique, fidèle en cela à sa longue tra­di­tion diplo­ma­tique, qui a tou­jours pri­vi­lé­gié le com­pro­mis à la confron­ta­tion directe, la négo­cia­tion au coup de force, la carotte au bâton. Une nation qui entend se pro­je­ter comme la che­ville ouvrière d’un nouvel ordre inter­na­tio­nal mul­ti­po­laire et plus démo­cra­tique.

Mais si le Brésil cultive des ambi­tions inter­na­tio­nales, les grandes prio­ri­tés de sa poli­tique exté­rieure res­tent régio­nales. En ren­con­trant tour à tour les pré­si­dents sud-amé­ri­cains juste après son inves­ti­ture, Lula affiche d’emblée son inten­tion de pour­suivre le pro­ces­sus d’intégration éco­no­mique régio­nale. Huit années durant, il ne ménage pas ses efforts pour redy­na­mi­ser le Mercosur, relan­cer les négo­cia­tions avec les pays de la Communauté andine des nations et accé­lé­rer la mise en oeuvre de IIRSA (Initiative d’intégration régio­nale sud-amé­ri­caine), un ambi­tieux pro­gramme d’infrastructure réti­cu­laire à l’échelle régio­nale.

L’intégration poli­tique de la région figure éga­le­ment au nombre de ses prio­ri­tés. Lancée en mai 2008, à l’initiative de Brésil, l’Unasur se pré­sente comme l’embryon d’une cou­pole com­mune enser­rant l’ensemble des pays de la région dans un réseau d’obligations réci­proques. Vouée notam­ment à résoudre les dif­fé­rends poli­tiques dans la région, l’Unasur consti­tue d’une cer­taine manière un contre­poids à l’Organisation des Etats amé­ri­cains (OEA) domi­née par Washington.

Fort de son lea­der­ship, envi­sagé comme natu­rel, le Brésil de Lula entend aussi se pro­fi­ler comme le garant de l’intégrité ter­ri­to­riale, de la démo­cra­tie et de l’autonomie régio­nale. En dépit du sacro-saint prin­cipe de non-ingé­rence de sa poli­tique exté­rieure, il condamne les vel­léi­tés indé­pen­dan­tistes de la pro­vince de Santa Cruz en Bolivie, dénonce les coup de force contre Chávez en 2003, et prend ouver­te­ment la défense du pré­sident hon­du­rien Zelaya suite au coup d’Etat du 28 juin 2009, quitte à enta­mer un bras de fer avec l’administration Obama.

Désireux de limi­ter l’ingérence des Etats-Unis dans la région, il dénonce les bases éta­su­niennes en Colombie et amorce un rap­pro­che­ment poli­tique, diplo­ma­tique et mili­taire avec la France, mani­fes­tant l’intention impli­cite du gou­ver­ne­ment Lula d’opposer à l’axe Washington-Bogotá un axe Paris-Brasília. L’entrée récente du Venezuela dans le Mercosur, à la demande du Brésil, peut enfin être envi­sa­gée comme l’expression des nou­velles soli­da­ri­tés régio­nales vou­lues par le Brésil.

Mais ce qui fait la force du géant bré­si­lien sur le plan inter­na­tio­nal – son statut de puis­sance éco­no­mique – demeure éga­le­ment un fac­teur de fai­blesse sur le ter­rain diplo­ma­tique. Malgré une poli­tique exté­rieure pro­gres­siste sur le plan poli­tique, le Brésil ne par­vient pas à dis­si­per la méfiance tra­di­tion­nelle des autres pays sud-amé­ri­cains qui soup­çonnent leur grand voisin de pour­suivre un agenda éco­no­mique caché, en cher­chant à se tailler une place sur mesure sur le conti­nent, au détri­ment des inté­rêts de sa péri­phé­rie directe.

Aussi, la crois­sance ver­ti­gi­neuse des inves­tis­se­ments du Brésil dans la région et l’emprise de plus en plus grande de ses trans­na­tio­nales (Petrobras, Odebrecht, etc.) sur les sec­teurs stra­té­giques de plu­sieurs pays, émaillée d’ailleurs de quelques inci­dents (avec la Bolivie, l’Equateur, etc.), ne sont-ils pas sans ali­men­ter les craintes régio­nales de voir un nouvel impé­ria­lisme « jaune-vert » se sub­sti­tuer à l’impérialisme éta­su­nien. Des craintes qu’alimente aussi l’existence de fortes ten­sions diplo­ma­tiques entre le Brésil et plu­sieurs pays limi­trophes : Argentine, Paraguay, Uruguay, etc.

Certes, la diplo­ma­tie bré­si­lienne a tou­jours fait preuve de sou­plesse, et Lula lui-même s’est sou­vent per­son­nel­le­ment investi pour arron­dir les angles, quitte à se mettre à dos les médias et la droite bré­si­lienne qui lui récla­maient plus de fer­meté dans ses rela­tions diplo­ma­tiques. Cette atti­tude conci­lia­trice n’a pour­tant pas suffi à dis­si­per les appré­hen­sions à l’égard du géant vert, les pays d’Amérique du Sud n’étant pas prêts à sacri­fier leurs inté­rêts au des­sein expan­sion­niste bré­si­lien. Au bout du compte, c’est l’avancement du pro­ces­sus d’intégration régio­nale, si cher au Brésil, qui pâtit de rap­ports fon­ciè­re­ment asy­mé­triques (éco­no­miques, poli­tiques, diplo­ma­tiques) et du manque de volonté sur­tout de l’Itamarati (minis­tère des affaires étran­gères) d’atténuer ces asy­mé­tries.

Ce mélange d’ambitions poli­tiques « pro­gres­sistes » et de stra­té­gies éco­no­miques inté­res­sées n’est pas non plus sans ren­con­trer une cer­taine défiance sur le plan inter­na­tio­nal. Bien qu’il entende se posi­tion­ner comme le porte-parole des pays du Sud et pré­tende oeu­vrer à la mise en place d’un ordre inter­na­tio­nal plus juste, le Brésil n’en demeure pas moins l’un des prin­ci­paux acteurs de la libé­ra­li­sa­tion des échanges agri­coles. C’est dire que ses inté­rêts sont dans une très large mesure dia­mé­tra­le­ment oppo­sés à ceux des PMA (Pays moins avan­cés) qui redoutent de voir leurs mar­chés enva­his par les pro­duits bré­si­liens.

Assurément, la percée inter­na­tio­nale du Brésil consti­tue la grande réus­site de la poli­tique du gou­ver­ne­ment Lula. Le Brésil a su se hisser au rang d’acteur de poids, reconnu et écouté sur la scène mon­diale. En revanche, il peine semble-t-il à récol­ter les fruits diplo­ma­tiques de cette incon­tes­table pro­mo­tion inter­na­tio­nale. Les retom­bées poli­tiques concrètes sont loin d’être à la hau­teur de son inves­tis­se­ment sur la scène régio­nale et mon­diale. Hésitant entre le proche et le loin­tain, son hyper­ac­ti­visme diplo­ma­tique s’est tra­duit par une dis­per­sion de l’effort. Précipitées et non dénuées d’ambiguïté, ses stra­té­gies conti­nuent d’alimenter la méfiance de ses voi­sins, ce qui a pour effet de ren­voyer dans un avenir incer­tain l’ambition du Brésil de se voir confier un véri­table lea­der­ship poli­tique régio­nal. Comme l’indique François Polet, c’est d’abord « en domi­nant ses fan­tasmes de ‘Brasil potên­cia’ (Brésil puis­sance) que le pays gagnera dura­ble­ment en légi­ti­mité sur la scène sud-amé­ri­caine et pourra peser plei­ne­ment sur la scène inter­na­tio­nale » (2008).

L’avenir poli­tique de la gauche bré­si­lienne

La vic­toire de Lula en octobre 2002 a été saluée dans le monde entier comme une nou­velle étape dans le cycle de démo­cra­ti­sa­tion de la société bré­si­lienne enta­mée au début des années 1980 et, par la gauche inter­na­tio­nale, comme le signe le plus évident de la vague de reflux du néo­li­bé­ra­lisme sur le conti­nent, après la vic­toire de Chávez au Venezuela. La relève du modèle de déve­lop­pe­ment domi­nant depuis les années 1980, relève dans laquelle nom­breux sont ceux qui fon­daient leur espoir n’a pour­tant pas eu lieu, Lula pri­vi­lé­giant, selon ses propres mots, la « conti­nuité sans conti­nuisme » (Sa Villas Boas, 2008) à la rup­ture, la modé­ra­tion prag­ma­tique au réfor­misme radi­cal, les adap­ta­tions du modèle hérité aux chan­ge­ments struc­tu­rels.

Dénoncée par les sec­teurs popu­laires orga­ni­sés au Brésil, sou­vent épin­glée par une gauche inter­na­tio­nale déçue par la « tra­hi­son » de Lula, cette option poli­tique et stra­té­gique a pu faire dire que si rup­ture il y eut, c’est bien une rup­ture par rap­port au pro­gramme défendu his­to­ri­que­ment par le PT (Rouquié 2006). Et les sec­teurs sociaux pro­gres­sistes de sou­li­gner sur­tout les maigres avan­cées en matière de réforme agraire, le sou­tien apporté par Lula à l’agrobusiness, la per­sis­tance du gou­ver­ne­ment à pour­suivre une poli­tique macroé­co­no­mique d’inspiration libé­rale, etc.

Si l’on adopte un regard rétros­pec­tif sur l’action du gou­ver­ne­ment Lula et du PT, il faut cepen­dant admettre que beau­coup de choses ont changé durant ces huit années et que des pro­grès déci­sifs ont été réa­li­sés, sans pré­ju­ger de la nature des orien­ta­tions pri­vi­lé­giées, et indé­pen­dam­ment des réus­sites sur le plan éco­no­mique. La dimi­nu­tion de la pau­vreté a connu l’une des pro­gres­sions les plus spec­ta­cu­laires de l’histoire du Brésil, du fait de la bonne santé éco­no­mique du pays, de la crois­sance des inves­tis­se­ments publics, de l’augmentation des emplois for­mels, de la hausse du salaire mini­mal et de la mise en oeuvre ou de l’extension de nom­breux pro­grammes sociaux.

En dépit d’une struc­ture sociale et poli­tique intrin­sè­que­ment éli­tiste et carac­té­ri­sée par sa force d’inertie, le pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion de la société bré­si­lienne a connu éga­le­ment des avan­cées non négli­geables. Qu’il s’agisse de l’ouverture d’espaces d’expression à des sec­teurs popu­laires autre­fois exclus du champ ins­ti­tu­tion­nel, d’un élar­gis­se­ment pour les plus pauvres des voies d’accès à l’éducation, à la santé, à la jus­tice, via divers pro­grammes et réformes, ou encore d’une atten­tion plus grande portée aux droits des popu­la­tions afro­bré­si­liennes et indi­gènes. Au-delà des ini­tia­tives volon­ta­ristes du gou­ver­ne­ment, l’arrivée du PT à la tête d’Etats his­to­ri­que­ment aux mains d’oligarchies fami­liales, conser­va­trices et clien­té­listes, comme l’Etat de Bahia, peut se lire éga­le­ment comme une avan­cée.

Sur le front de la poli­tique exté­rieure enfin, le Brésil s’est pro­filé comme un acteur clé dans la recon­fi­gu­ra­tion des rela­tions inter­na­tio­nales. Partisan d’un monde mul­ti­po­laire et d’une réforme en pro­fon­deur des mar­chés finan­ciers, le Brésil s’est révélé, malgré d’inévitables ten­sions, un allié de poids pour les autres régimes de gauche en Amérique latine et le prin­ci­pal défen­seur de l’autonomie et de l’unité régio­nales.

Ce bilan est pour beau­coup dans l’extraordinaire popu­la­rité de Lula qui atteint des som­mets stra­to­sphé­riques avec près de 80% d’opinions favo­rables, ce qui en fait le pré­sident le plus popu­laire de l’histoire des démo­cra­ties. Paradoxalement, cette popu­la­rité ne rejaillit pas sur le PT. D’après un son­dage réa­lisé en sep­tembre 2009, l’image du PT s’est au contraire beau­coup dégra­dée. Révélateur d’une per­son­ni­fi­ca­tion à outrance du pou­voir au Brésil, voulue au demeu­rant par son équipe de cam­pagne, Lula capi­ta­lise pra­ti­que­ment seul les gains sociaux réa­li­sés durant sa pré­si­dence.

En revanche, les échecs du gou­ver­ne­ment sont mis sur le compte des partis qui com­posent la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale. Ce même son­dage révèle encore que la can­di­date pres­sen­tie pour repré­sen­ter le PT aux pro­chaines élec­tions pré­si­den­tielles, en octobre 2010, n’obtient qu un peu plus de la moitié des inten­tions de votes en faveur de José Serra, le can­di­dat qui devrait repré­sen­ter l’opposition, soit 18 % contre 32 %. Un retard que le direc­teur de l’Ibope, l’organisme auteur de l’enquête, explique – peut-être un peu trop vite – par l’identification de Dilma Rousseff à un PT en constante perte de vitesse dans l’opinion publique (Valor, 23 sep­tembre 2009).

D’une cer­taine manière, le PT paie donc direc­te­ment les prix des orien­ta­tions prises dès le départ par le gou­ver­ne­ment Lula et des poli­tiques ambi­va­lentes, voire contra­dic­toires, mises en œuvre par ce der­nier. En renon­çant à plu­sieurs de ses aspi­ra­tions his­to­riques pour s’imposer dans le champ du pou­voir ins­ti­tu­tion­nel, quitte à nouer des alliances contre-nature, le parti a perdu une bonne part de sa cré­di­bi­lité auprès de ses sym­pa­thi­sants. En met­tant en oeuvre des poli­tiques à contre-cou­rant de ses reven­di­ca­tions ini­tiales, il s’est aliéné une bonne partie de sa base élec­to­rale tra­di­tion­nelle et de ses appuis orga­niques.

Et en ne par­ve­nant pas à s’accorder sur la défi­ni­tion d’un projet réel­le­ment ambi­tieux, « enca­mi­solé » dans une assem­blée majo­ri­tai­re­ment hos­tile à toute forme d’avancée sociale, il a laissé le plus sou­vent l’initiative au gou­ver­ne­ment. Sans parler du scan­dale du men­salão qui a sérieu­se­ment écorné l’image du PT, brouillée déjà par l’absence d’orientations poli­tiques claires. Tiraillé entre prag­ma­tiques et par­ti­sans d’un retour à la pureté des ori­gines, pro­fon­dé­ment divisé et affai­bli par ses ten­sions internes et le départ de plu­sieurs de ses grandes figures his­to­riques, fus­tigé par les médias et atta­qué par une droite de plus en plus avide de prendre sa revanche, le PT – et avec lui toute la gauche bré­si­lienne – peine à retrou­ver ses marques.

Pour autant, rien n’est jamais joué d’avance dans le jeu élec­to­ral bré­si­lien. Le PT a déjà prouvé par le passé sa remar­quable capa­cité de rebond. Il faut dire qu’à l’heure d’écrire ces lignes Lula n’a tou­jours pas mis son poids poli­tique dans la balance en appuyant offi­ciel­le­ment Dilma. Nul doute aussi que l’on assiste à une remo­bi­li­sa­tion des bases tra­di­tion­nelles du PT à l’approche des élec­tions. Bien que très cri­tiques de l’action du gou­ver­ne­ment Lula, les mou­ve­ments sociaux et les sec­teurs popu­laires orga­ni­sés devraient aussi, pour une majo­rité d’entre eux, se ranger der­rière le PT.

La pers­pec­tive de voir la droite reve­nir au pou­voir n’incite en effet guère ceux-ci à se détour­ner du parti. Passé au PSDB (Parti de la social-démo­cra­tie bré­si­lienne), le parti de Serra, le gou­ver­ne­ment du Rio Grande du Sul, ber­ceau du budget par­ti­ci­pa­tif, du MST et du Forum social mon­dial, repré­sente pour eux une sérieuse mise en garde. Le climat répres­sif qui y règne contre les mou­ve­ments popu­laires donne une idée à l’échelle régio­nale de ce que signi­fie­rait le retour de la droite à l’échelle du pays. Mais cette tolé­rance à l’égard du PT ne sera sans doute pas éter­nelle. L’avenir poli­tique de la gauche bré­si­lienne dépen­dra sur­tout de la capa­cité du PT à se repo­si­tion­ner, comme force cri­tique et moteur du chan­ge­ment social, et à redé­fi­nir son projet de société.

Bibliographie

Ananias de Sousa P. (2009), « Brésil. Construction d’un Etat social effec­tif », Alternatives Sud « Retour de l’Etat. Pour quelles poli­tiques sociales ? », vol. XVI-2, CETRI-Syllepse, Louvain-la-Neuve, Paris, pp. 171-182.

Bezat J.-M. (2009), « Au Brésil, l’Etat et Petrobras res­serrent leur contrôle sur la pro­duc­tion de pétrole », Le Monde, 19 sep­tembre, p. 15.

Delcourt L. et Polet F., « Les mou­ve­ments sociaux : nou­velles occa­sions d’expression mais report des satis­fac­tions », Rolland D. et Chassin J. (dir.), Pour com­prendre le Brésil de Lula, Paris, L’Harmattan.

Farid J. (2009), Concentração de terras aumenta no Brasil aponta IBGE, jeudi 30 sep­tembre, www​.esta​dao​.com​.br

Ferrari S. (2009), MST denun­cia ofen­siva en contra de movi­mien­tos sociales y sin­di­ca­tos. Entrevista con Joao Paulo Rodrigues, 6 novembre, http://​alai​net​.org

Graziano da Silva J. (2009), « Consumo dos pobres : motor da reto­mada eco­nô­mica no Brasil », Valor, 16 décembre.

Hudson de Abranches S. H. (1998), « Presidencialismo de coa­lizão : o dilema ins­ti­tu­cio­nal bra­si­leiro, Dados, Revista de Ciências Sociais, vol. 31, n°1, pp. 5-34.

Lambert R. (2009), « Le Brésil, ce géant entravé », Le Monde diplo­ma­tique, juin, pp. 1 ; 18-19.

Mainwaring, S. P. (1999), Sistemas par­tidá­rios em novas demo­cra­cias. O caso do Brasil, Porto Alegre, Edit. Mercado Aberto, Rio de Janeiro, Fundação Getulio Vargas.

Marques R. M. et Mendes A. (2007), « Servindo a dois sen­hores : as polí­ti­cas sociais no governo Lula », Revista Katalysis, vol. 1, n°1, jan­vier-juin, pp. 15-23.

Marques R. M. (2008), « Política de trans­fe­rên­cia de renda no Brasil : a expe­riên­cia do Bolsa Família », Sociedade e Cultura, vol. 11, n°2, juillet-décembre, pp. 237-243.

Monclaire S. (2004), « Entre réformes et méta-réformes : les dif­fi­ciles débuts du gou­ver­ne­ment Lula », in Rolland D., Chassin J. (dir.), Pour com­prendre le Brésil de Lula, Paris, L’Harmattan.

Polet F. (2008), Brésil : un acti­visme diplo­ma­tique en mal de débou­chés, 23 décembre, www​.cetri​.be.

Rouquié A. (2006), Le Brésil au XXIe siècle. Naissance d’un nou­veau grand, Paris, Fayard.

Sa Vilas Boas M-H. (2008), « Un an de gou­ver­ne­ment Lula II : conti­nuité avec ou sans ‘conti­nuisme’ ? », Chronique des Amériques, Observatoire des Amériques, mars, n°7.

Sader E. (2005), « Taking Lula’s Measure », New Left Review, 33, mai-juin.

Sader E. (2008), « O PT envel­he­ceu inter­na­mente e pre­cisa se revi­go­rar », Carta Maior, 27 novembre.

Saint-Upéry M. (2007), Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-amé­ri­caines, Paris, La Découverte.

Saint-Upéry M. (2009), Interview MSU/​Panorama latino-amé­ri­cain pour Article 11, www​.arti​cle11​.info/​s​p​i​p​/​s​p​i​p​/​s​p​i​p.php ?article583.

Salama P. (2009), « Lula a-t-il vrai­ment fait recu­ler la pau­vreté ? », Alternatives inter­na­tio­nales, hors série, n°7, décembre, pp. 112-113.

The Economist (2009), « Brazil takes off. A 14-page spe­cial report on Latin America’s big suc­cess story », 14 novembre.

Valor (2009), « Identificação ao PT der­rota Dilma. Entrevista com Montenegro (Ibope) », 23 sep­tembre.

Notes :

[1] Si le pays a effec­ti­ve­ment connu une chute bru­tale de l’emploi et de la pro­duc­ti­vité juste après la crise, pour 2010 tous les indi­ca­teurs montrent que le Brésil semble d’ores et déjà l’avoir sur­mon­tée. « Avec 1,5 mil­lion de postes de tra­vail créés en 2009, non seule­ment il est prévu que le défi­cit d’emplois accu­mulé fin 2008 soit entiè­re­ment comblé, mais tous les sec­teurs de l’économie, de l’industrie aux ser­vices, sont en train de cor­ri­ger leurs pré­vi­sions à la hausse et le pays anti­cipe une crois­sance de 5 % pour 2010 » (Saint-Upéry, 2009). [2] L’excédent pri­maire prévu ini­tia­le­ment par le FMI à 3,75% a été volon­tai­re­ment relevé par le gou­ver­ne­ment à 4,25%. « Cela signi­fiait, explique Stéphane Monclaire, que l’Etat bré­si­lien, déjà contraint de ne pas dépen­ser 60 mil­liards de reais (16 mil­liards d’euros valeur février 2003), renon­çait à en dépen­ser 8 autres (2,2 mil­liards d’euros) » (2004). L’exécutif a ainsi fait le choix de s’assurer la confiance des mar­chés finan­ciers plutôt que de déga­ger des marges de manoeuvre plus grandes pour finan­cer ses réformes sociales [3] Ces partis sont qua­li­fiés au Brésil de « phy­sio­lo­giques », par oppo­si­tion aux partis « idéo­lo­giques » à l’instar du PT. Le taux de migra­tion d’un parti à l’autre des par­le­men­taires au Brésil donne une bonne idée de la nature intrin­sèque de ces partis, sans base ni fon­de­ment idéo­lo­gique, véri­tables coquilles vides au ser­vice d’intérêts per­son­nels. Un tiers des par­le­men­taires change en moyenne de parti au moins une fois en cours de mandat. Et un quart en change plus d’une fois, en fonc­tion des avan­tages anti­ci­pés. Signalons que les sta­tuts du PT ne per­mettent pas d’accepter de tels trans­fuges (Saint-Upéry, 2007 ; Mainwaring, 1999). [4] La coa­li­tion formée au cours du pre­mier mandat de Lula com­pre­nait pas moins de neuf partis, parmi les­quels le PMDB, ventre mou et force d’inertie de la poli­tique bré­si­lienne, mais troi­sième force du pays. Pour s’assurer une majo­rité encore plus confor­table au Congrès, au cours du deuxième mandat, le gou­ver­ne­ment va étendre cette coa­li­tion qui finira par com­prendre une dou­zaine de partis. [5] Ex-pré­sident de la Boston Bank, Enrique Mereilles a été nommé à la tête de la Banque cen­trale du Brésil par Lula. Ce choix, très contro­versé, visait sur­tout à ras­su­rer les mar­chés finan­ciers sur les inten­tions du gou­ver­ne­ment, Mereilles étant un ardent défen­seur de la rigueur macroé­co­no­mique et du main­tien de taux d’intérêts élevés. [6] La décou­verte le long de la côte sud-est d’immenses réserves pétro­lières mari­times, fera du Brésil l’un des prin­ci­paux pro­duc­teurs de brut au monde. Il est prévu que l’exploitation de ces gise­ments situés en pro­fon­deur sous une impor­tante croute de sel – d’où le nom de « pre-sal » qui leur est donné – soit confiée à un par­te­na­riat public-privé dans lequel la Petrobras tien­dra le pre­mier rôle. Parallèlement, une nou­velle légis­la­tion pétro­lière a été votée qui ren­force le contrôle de l’Etat sur cette manne, dont une partie ser­vira à finan­cer un fonds social dédié à la lutte conte la pau­vreté, l’éducation, des pro­jets cultu­rels et d’infrastructure, etc. (Le Monde, 19 sep­tembre 2009). [7] Le recen­se­ment agro­pas­to­ral réa­lisé en 2006 montre que le coéf­fi­cient Gini mesu­rant la concentration/​répartition fon­cière dans le pays a connu un hausse de 0,856 à 0,872 de 1995 à 2006. Selon l’IBGE, les éta­blis­se­ments ruraux de moins de 10 hec­tares n’occupent que 2,7% des super­fi­cies exploi­tées alors que ceux de plus de 1 000 hec­tares occupent près de 43% de ce ter­ri­toire (Farid, 2009). [8] Aussi le gou­ver­ne­ment est-il sou­vent accusé d’appuyer des mou­ve­ments que la droite et les médias consi­dèrent habi­tuel­le­ment comme des mou­ve­ments cri­mi­nels, voire ter­ro­ristes, à l’instar du MST. En sep­tembre 2009, le très popu­laire heb­do­ma­daire Veja s’en pre­nait une fois de plus au Mouvement sans-terre et indi­rec­te­ment, au gou­ver­ne­ment. Sous le titre « Nous avons ouvert le coffre du MST. Comment le Mouvement des tra­vailleurs ruraux sans-terre détourne l’argent public et l’aide étran­gère pour com­mettre ses crimes », son dos­sier spé­cial cher­chait notam­ment à mon­trer que les impôts pré­le­vés par le gou­ver­ne­ment finan­çaient direc­te­ment les « acti­vi­tés cri­mi­nelles » des sans-terre. Les crimes en ques­tion ? L’occupation de terre, les mani­fes­ta­tions et…. la publi­ca­tion de tracts ! Passé maître dans l’art de l’amalgame et du rac­courci, l’hebdomadaire avait com­paré quelques mois plus tôt les écoles du MST aux madras­sas isla­miques, à de sup­po­sées pépi­nières « ter­ro­ristes ». Ces écoles, finan­cées en bonne partie par le budget public, faut-il le rap­pe­ler, alpha­bé­tisent quelque 75 000 enfants. [9] Au somment de Copenhague sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, Lula a annoncé des objec­tifs bien plus ambi­tieux que la plu­part des autres pays. Le Brésil s’est en effet engagé à réduire de près de 39% d’ici 2020, ses émis­sions pol­luantes, des objec­tifs qui ont été rendus contrai­gnants par la pro­mul­ga­tion d’une loi natio­nale. Parallèlement, le pays s’est engagé à réduire de 80% la défo­res­ta­tion en Amazonie.

Auteur-e-s : Laurent Delcourt

Sociologue et his­to­rien, cher­cheur au Centre tri­con­ti­nen­tal – CETRI (Louvain-la-Neuve).

Pays & Région(s): Brésil

Les commentaires sont fermés.