Le Brésil de Lula, huit ans plus tard

Mis en ligne le 19 avril 2010

Par Pierre Beaudet

En 2002, le Brésil sur­prend le monde en éli­sant à la pré­si­dence de la répu­blique un ouvrier syn­di­ca­liste. Luiz Inácio Lula da Silva, fon­da­teur et chef du Parti des tra­vailleurs (PT) est en effet emblé­ma­tique d’un grand mou­ve­ment popu­laire qui a désta­bi­lisé la dic­ta­ture au tour­nant des années 1980. Par la suite, le PT monte à l’assaut du ciel pour contes­ter le pou­voir his­to­ri­que­ment dans les mains de grands caciques venant de l’élite. Peu à peu, la gauche pro­gresse, d’abord en conqué­rant plu­sieurs grandes villes où des expé­ri­men­ta­tions de ges­tion muni­ci­pales inédites ancrent le PT et créent de facto une grande coa­li­tion com­pre­nant une partie impor­tante des classes moyennes et popu­laires, urbaines et rurales. Les diverses « gauches » se coa­lisent éga­le­ment en ame­nant au PT une grande partie de l’ancienne mou­vance mar­xiste, des chré­tiens pro­gres­sistes, des syndicalistes.

Finalement, tout cela débouche sur la vic­toire de Lula aux élec­tions pré­si­den­tielles de 2002 (suivi d’un deuxième mandat acquis en 2006). De facto, le PT devient la pre­mière force poli­tique du pays, bien que la scène par­le­men­taire demeure extrê­me­ment frag­men­tée (1). Principal adver­saire du PT, le Parti social-démo­crate bré­si­lien (PSDB), consti­tue l’autre grand pôle de la scène poli­tique, regrou­pant la droite tra­di­tion­nelle avec une partie des sec­teurs moder­nistes des élites éco­no­miques et des couches moyennes-supérieures.

Nouveaux et anciens enjeux

Huit ans plus tard, à l’approche des pro­chaines élec­tions pré­si­den­tielles (octobre 2010), une nou­velle pola­ri­sa­tion poli­tique se réper­cute sur le pays. Lula ayant réa­lisé ses deux man­dats, c’est Dilma Roussef (elle occupe depuis peu des fonc­tions impor­tantes dans l’administration Lula) qui va défendre les cou­leurs du PT. Devant elle, José Serra, au nom du PSDB. Bien que les son­dages indiquent un niveau d’appui popu­laire très élevé pour Lula (autour de 80%), rien n’est joué d’avance.

En faveur de Dilma et de la pour­suite du projet de Lula, l’économie connaît une embel­lie. Le gou­ver­ne­ment affirme bien gérer la crise mon­diale d’une manière qui avan­tage le Brésil, ce dont témoigne le taux de crois­sance du PIB (qui pour­rait être + ou – 5% en 2010) et même que la pro­gres­sion de l’emploi et la dimi­nu­tion de la pau­vreté, assez spec­ta­cu­laire si on consi­dère que, selon divers indi­ca­teurs, envi­ron trente mil­lions de per­sonnes sont sor­ties de la pau­vreté « extrême ». D’autre part, la bonne santé éco­no­mique se reflète du fait d’une dimi­nu­tion impor­tante de la dette externe. Sans être imper­méable aux fluc­tua­tions des mar­chés finan­ciers, le Brésil est assis sur un fort excé­dent com­mer­cial ainsi qu’une confor­table réserve en devises (+ 24% en 2009).

Entre-temps, Lula est devenu le Président de « tous les Brésiliens ». Sa popu­la­rité dépasse de loin celle de son parti (dont il s’est par­tiel­le­ment auto­no­misé). En fait, Lula est popu­laire pas seule­ment (et pas prin­ci­pa­le­ment) à cause de son cha­risme et des mesures de redis­tri­bu­tion qui ont béné­fi­cié aux couches popu­laires, mais aussi et sur­tout parce qu’il repré­sente un projet et un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion qui encou­rage les classes popu­laires. Certes ce projet n’est pas (et n’a jamais été) « révo­lu­tion­naire», ni dans sa forme, ni dans son contenu. Et dans ce sens, on peut recon­naître dans la gou­ver­nance de la gauche bré­si­lienne des élé­ments très simi­laires à ce qui s’est passé en Europe et en Amérique du Nord dans le sillon du key­né­sia­nisme et de la social-démocratie.

Éléments simi­laires, mais non-iden­tiques : le Brésil, pays de pau­vreté et d’exclusion sociale struc­tu­relles, héri­tier de l’esclavagisme qui a pré­valu jusque au dix-neu­vième siècle, est encore aujourd’hui le pays le plus inéga­li­taire au monde. Le Brésil par ailleurs, reste une démo­cra­tie récente, encore fra­gile, ayant vécu pen­dant plu­sieurs décen­nies sous la dic­ta­ture mili­taire. Aussi on peut com­prendre que dans un tel contexte, une poli­tique de réformes par­tielles, basées sur une sorte de grand « com­pro­mis » entre domi­nants et domi­nés, reste un défi considérable.

On observe donc que la lutte poli­tique demeure vive. Et la can­di­date du PT est han­di­ca­pée, du fait qu’elle est rela­ti­ve­ment incon­nue, sans le par­cours spec­ta­cu­laire de son pré­dé­ces­seur. Entre-temps, les médias lui font la vie dure, met­tant en ques­tion ses capa­ci­tés de pré­si­der un pays aussi com­pli­qué que le Brésil. Le PSDB promet de « mieux » gou­ver­ner, en évi­tant d’attaquer Lula, ce qui pour­rait être contre-pro­duc­tif élec­to­ra­le­ment par­lant. Pour autant, la droite n’est pas assu­rée de l’emporter. Car le Brésil d’aujourd’hui n’est plus le même. Les classes popu­laires sont plus affir­ma­tives, moins subor­don­nées et dépen­dantes des réseaux de pou­voir tra­di­tion­nels qui avaient main­tenu la majo­rité de la popu­la­tion dans une situa­tion de non-citoyenneté.

Continuités et ruptures

En huit ans que s’est-il passé donc ? Au départ, la tâche de Lula ne sem­blait pas facile. En 2002, le pays est en effet affai­bli par huit ans de ges­tion néo­li­bé­rale « pure et dure » par le gou­ver­ne­ment de Fernando Henrique Cardoso. La dette explose, en partie par l’ouverture sans pré­cé­dent de l’économie bré­si­lienne et l’alignement du gou­ver­ne­ment bré­si­lien sur le « consen­sus de Washington » imposé par les États-Unis et le FMI (3). Les reve­nus des couches popu­laires et moyennes sont en régres­sion. Le chô­mage frappe presque 20% de la main d’œuvre active. Le sec­teur public est dis­lo­qué par une vague de pri­va­ti­sa­tions qui per­mettent à l’élite éco­no­mique de rache­ter à bas prix des pans entiers de l’économie. La pau­vreté et les inéga­li­tés s’accroissent de manière spec­ta­cu­laire. Que faire ?

D’emblée, Lula décide de calmer le jeu L’idée est d’assurer la sta­bi­lité, d’éviter des débor­de­ments et des crises, alors que la droite prédit la fuite des capi­taux, voire l’écroulement de l’économie. Pour contre-atta­quer mais aussi parce que cela cor­res­pond à sa vision des choses, Lula annonce ses cou­leurs dans une fameuse « Lettre aux Brésiliens » où il affirme qu’il faut, « mal­heu­reu­se­ment», res­pec­ter les enga­ge­ments pré­cé­dents, notam­ment le paie­ment de la dette, et la conti­nua­tion de la poli­tique monétaire.

Il promet aussi de garder comme prio­rité la lutte contre l’inflation, via des taux d’intérêts très élevés, ce qui sécu­rise les déten­teurs de capi­taux. Il s’engage à res­pec­ter l’austérité fis­cale et à limi­ter les dépenses de l’État. Bref, avec son contro­versé ministre des finances, Antônio Palocci, Lula ras­sure les sec­teurs domi­nants, tant les élites bré­si­liennes que les ins­ti­tu­tions finan­cières et inter­na­tio­nales comme le FMI. La pilule est amère…

En même temps, Lula annonce un pro­gramme de « récu­pé­ra­tion » éco­no­mique. Il stoppe les pri­va­ti­sa­tions et remet à l’agenda public l’idée d’un État « déve­lop­pe­men­tiste», inter­ve­nant et régu­la­teur. Il reprend langue avec le mou­ve­ment syn­di­cal et les sec­teurs popu­laires. Surtout, il redy­na­mise le filet de sécu­rité sociale sur­tout orienté vers les popu­la­tions les plus pauvres et pay­sannes, dans le nord du pays (dont le « Nordeste»). Le projet Fome zero (faim zéro) met à la dis­po­si­tion de ces couches (un quart de la popu­la­tion totale) une aide sociale sous la forme d’une allo­ca­tion fami­liale (Bolsa Família) ce qui contri­bue à réduire la famine et la pau­vreté « extrême ».

Sur d’autres plans, la poli­tique impo­sée par Lula indique éga­le­ment des conti­nui­tés et des rup­tures. Son gou­ver­ne­ment mise sur le déve­lop­pe­ment du sec­teur agro-indus­triel, et faci­lite la crois­sance des expor­ta­tions de soja trans­gé­nique et de viande, sous la hou­lette des grandes entre­prises pri­vées qui exploitent la majeure partie des terres arables. Lula fina­le­ment refuse l’idée d’une réforme agraire « radi­cale», pour­tant promue par ses alliés his­to­riques, dont le for­mi­dable Mouvement des sans-terre, le MST (4). En même temps, son gou­ver­ne­ment aide le MST à récu­pé­rer des terres en friche, lui apporte aussi des finan­ce­ments pour ren­for­cer ses capa­ci­tés tech­niques, notam­ment dans la ges­tion des coopé­ra­tives mises en place sur les terres « récu­pé­rées » par les sans-terre.

De tout cela émerge peu à peu une sorte de projet de déve­lop­pe­ment, dif­fé­rent sur bien des aspects du tra­di­tion­nel « desa­rol­lisme » basé sur l’État « fort » et l’industrialisation par la sub­sti­tu­tion des impor­ta­tions. Mais ce projet est éga­le­ment en rup­ture avec le modèle néo­li­bé­ral des années 1980-90 sur quelques points essen­tiels, notam­ment le rôle de l’État et la néces­sité de recréer un filet de sécu­rité sociale comme moyen de relan­cer le marché interne et donc l’économie.

L’épreuve du pouvoir

Pendant son pre­mier mandat de 2002 à 2006, le gou­ver­ne­ment navigue entre divers écueils. L’orientation « conti­nuiste » en matière éco­no­mique lui fait mal, notam­ment auprès de ses alliés sociaux et même auprès de cer­taines franges du PT. Quelques démis­sions d’élus se mani­festent, d’où émerge un parti qui s’affirme à la gauche du PT, le PSOL (Partido Socialismo e Liberdade), mené par la dépu­tée Heloísa Helena et endos­sée par des per­son­na­li­tés à l’origine de la fon­da­tion du PT comme Plínio Arruda Sampaio. Plus tard, l’érosion de la base mili­tante du PT s’accélère, pro­vo­quée par une série de « scan­dales » sur le finan­ce­ment du parti. Le sys­tème poli­tique bré­si­lien est construit sur l’opacité, les jeux d’influence, les alliances sans prin­cipe et les « deals » qui se négo­cient entre les acteurs poli­tiques sur la base d’intérêts. Le gou­ver­ne­ment Lula, qui a pour­tant promis de « net­toyer » cette situa­tion, la gère à sa manière, en offrant aux uns et aux autres, partis et per­son­na­li­tés, des avan­tages, petits et gros, en autant qu’ils n’entravent pas la poli­tique gou­ver­ne­men­tale (5). Cette évo­lu­tion devient connue par les médias de droite qui accusent le gou­ver­ne­ment de cor­rup­tion, ce qui pro­voque le départ, ou la cri­tique, de per­son­na­li­tés de gauche, notam­ment dans la mou­vance chré­tienne, ainsi que des mou­ve­ments sociaux.

Mais ces tur­bu­lences n’affectent pas le gou­ver­ne­ment Lula de manière stra­té­gique. En 2006, il est réélu (au deuxième tour cepen­dant). La popu­la­tion, sur­tout des sec­teurs popu­laires et pay­sans, vote mas­si­ve­ment pour le Président. Les grands mou­ve­ments, comme le MST, décident de l’appuyer, d’une part pour éviter le retour de la droite, d’autre part parce qu’ils sont conscients que Lula apporte éga­le­ment des élé­ments de réponse qui sont en phase avec les reven­di­ca­tions du peuple et du mou­ve­ment populaire.

Au départ de son deuxième mandat, Lula promet d’accélérer la cadence et de relan­cer le déve­lop­pe­ment. Il aug­mente le salaire mini­mal de plus de 30%, à la fois pour accroître les reve­nus des couches popu­laires, à la fois pour relan­cer le marché inté­rieur. À la Bolsa fami­lia s’ajoutent d’autres ini­tia­tives : le ProUni (sou­tien aux étu­diants uni­ver­si­taires des familles modestes), le PRONAF (appuis à l’agriculture pay­sanne), le pro­gramme Territorios da Cidadania (trans­ferts bud­gé­taires vers les muni­ci­pa­li­tés et régions pauvres). Parallèlement, le gou­ver­ne­ment, à tra­vers le Programme d’accélération de la crois­sance (PAC), inves­tit 200 mil­liards de dol­lars dans la réha­bi­li­ta­tion des infra­struc­tures (routes, aéro­ports, ports mari­times, assai­nis­se­ment des eaux.

Les résul­tats de ces ini­tia­tives, essen­tiel­le­ment de nature assis­tan­tia­liste, per­mettent une réelle amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie de la majo­rité des Brésiliens (6). Certes comme l’explique Laurent Delcourt, il faut ana­ly­ser cette évo­lu­tion avec des nuances (7). Les dépenses cana­li­sées sur le filet de sécu­rité sociale res­tent très infé­rieures à celles consa­crées au ser­vice de la dette. Parallèlement, les taux d’intérêt demeurent très élevés, au profit des déten­teurs de capi­taux et au détri­ment de l’emploi.

Dans le domaine des poli­tiques agri­coles, cen­tral dans la dyna­mique de l’économie et de la société bré­si­liennes, Lula main­tient un modèle « de déve­lop­pe­ment agraire fondé sur les mono­cul­tures d’exportation et l’agrobusiness, certes moteur de crois­sance et source de pré­cieuses devises, mais socia­le­ment inique, éco­lo­gi­que­ment désas­treux et inte­nable sur le long terme » (8).

C’est un peu la même ten­dance qui se mani­feste au niveau éner­gé­tique, alors que l’emphase est mise sur le ren­for­ce­ment de l’énorme entre­prise publique PETROBRAS, qui accroît consi­dé­ra­ble­ment ses capa­ci­tés de pro­duc­tion, ainsi que sur d’autres ini­tia­tives pour aug­men­ter le poten­tiel éner­gé­tique du pays via des grands bar­rages, le détour­ne­ment de fleuves et même des pro­jets pour construire des cen­trales nucléaires.

Au total, le bilan du gou­ver­ne­ment dégage un por­trait que le socio­logue bré­si­lien Emir Sader qua­li­fie d’«hybride » et contra­dic­toire. D’une part, la gou­ver­nance de Lula permet en effet au sec­teur finan­cier de conser­ver son rôle cen­tral, ce qui permet aux couches pri­vi­lé­giées d’engranger d’énormes pro­fits. D’autre part, l’État rede­vient « déve­lop­pe­men­tiste», tant par la redis­tri­bu­tion des reve­nus que par le ren­for­ce­ment du rôle régu­la­teur de l’État dans l’économie (9).

Le nou­veau Brésil dans le monde

Ces déve­lop­pe­ments consi­dé­rables doivent être contex­tua­li­sés dans l’évolution du posi­tion­ne­ment du Brésil sur l’échiquier mon­dial. Au moment de l’élection de Lula, le Brésil fait du sur place en res­tant ancré sur la poli­tique états-unienne, tant à l’échelle des Amériques que sur des ques­tions plus vastes comme l’avenir des régu­la­tions com­mer­ciales (dans le cadre des négo­cia­tions de l’OMC).

En 2003, Lula s’exprime lors des négo­cia­tions de l’OMC pour s’opposer à ce qu’il consi­dère comme des poli­tiques de libé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale néga­tives du point de vue du Brésil et des pays du sud. Assez rapi­de­ment, Lula change le ton de ces dis­cus­sions. Il affirme la prio­rité d’avancer dans l’intégration des Amériques et s’oppose expli­ci­te­ment au projet promu par les États-Unis et le Canada d’une Zone de libre échange pour les Amériques (ZLÉA) (10).

Dans les Amériques, le gou­ver­ne­ment entend ren­for­cer divers pro­jets d’intégration, ce qui débouche (2008) sur le projet de l’UNASUR (Union des nations d’Amérique du Sud). Certes, cet embryon de struc­ture hémi­sphé­rique ne peut se com­pa­rer à l’Union euro­péenne, cepen­dant elle a des ambi­tions. La ques­tion devient alors pra­tique. Il est en effet dif­fi­cile de coor­don­ner réel­le­ment les ini­tia­tives en cours (MERCOSUR, ALBA), tra­ver­sées de diverses luttes d’influence, notam­ment entre le Brésil et un « bloc » de pays plus reven­di­ca­teurs com­posé du Venezuela, de la Bolivie, de l’Équateur et de Cuba (11). Reste aussi à créer de nou­velles ins­ti­tu­tions poli­tiques et à dépas­ser le cadre éco­no­mique et com­mer­cial qui pré­vaut actuel­le­ment et qui, faute de base poli­tique commun, n’avance pas rapi­de­ment, en dépit de la créa­tion de nou­veaux outils d’intégration comme Petrosur (éner­gie), Bancosur (finances), Telesur (com­mu­ni­ca­tion) (12).

Parallèlement, l’activisme du gou­ver­ne­ment Lula se fait valoir dans diverses crises où se confrontent les inté­rêts bré­si­liens (et lati­nos) et ceux des États-Unis. À cet effet, l’affrontement le plus direct sur­vient au Honduras où un coup d’état orga­nisé par les élites locales appuyé par les États-Unis ren­verse (juin 2009) le gou­ver­ne­ment élu appuyé for­te­ment par le Brésil qui par­vient même à isoler Washington au sein de l’Organisation des États Américains (OEA), pour­tant le fief tra­di­tion­nel des États-Unis dans la région.

Face aux États-Unis jus­te­ment, la situa­tion demeure tendue. Les plans de remi­li­ta­ri­sa­tion de la Colombie, amor­cés à l’époque de Bush, conti­nuent sous Obama. Les menaces contre le Venezuela et même contre Cuba prennent toute leur place au sein d’une admi­nis­tra­tion qui avait été élue pour s’éloigner de la « guerre sans fin » des néoconservateurs.

Lula pen­dant ce temps cherche à culti­ver ses rela­tions avec Washington, d’une part parce qu’il le faut (!), d’autre part en misant sur l’image d’un État « res­pon­sable», capable de par­ti­ci­per à la réor­ga­ni­sa­tion des Amériques d’une manière qui ne nui­rait pas néces­sai­re­ment aux États-Unis, mais sans subor­di­na­tion. Le projet est ambi­tieux, c’est le moins qu’on puisse dire.

Certes sur cela, le moment actuel favo­rise Lula. Au fur et à mesure que se conso­lident comme résul­tat des mobi­li­sa­tions popu­laires sans pré­cé­dent, toute une série de gou­ver­ne­ments de centre-gauche latino-amé­ri­cains s’opposent, à des degrés divers, au « consen­sus de Washington ». Sans prendre les devants de l’opposition au tra­di­tion­nel ennemi « yankee», le gou­ver­ne­ment de Lula en prend acte d’une manière astu­cieuse, en diver­si­fiant ses rela­tions com­mer­ciales (notam­ment avec la Chine et l’Union euro­péenne) (13), et en deve­nant plus acti­viste et volon­ta­riste dans les grands débats mondiaux.

Cette inflexion coïn­ci­dente avec d’importantes trans­for­ma­tions éco­no­miques. À partir de 2006-07 et à l’avantage du Brésil, la flam­bée du prix des matières pre­mières, notam­ment ali­men­taires, permet une grande pous­sée des expor­ta­tions bré­si­liennes (prin­ci­pa­le­ment soja et pro­duits ali­men­taires). Ainsi, tout en res­tant rela­ti­ve­ment confiné dans une divi­sion du tra­vail tra­di­tion­nelle, le Brésil avec un sec­teur finan­cier solide et un solide sur­plus bud­gé­taire conso­lide sa répu­ta­tion d’État « émergent ». Il forme avec d’autres pays dits émer­gents une alliance infor­melle, le BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), avec les­quels se tissent de nou­veaux liens éco­no­miques et poli­tiques. De tout cela émerge un « G20», pour faire contre­poids, rela­ti­ve­ment par­lant, au G8, tra­di­tion­nel club des pays riches du nord (14). Ce face-à-face reste rela­tif, puisque les deux « camps » s’inscrivent dans une pers­pec­tive com­mune de « libé­ra­li­sa­tion » des mar­chés, tout en se dis­pu­tant sur les termes de cette « libéralisation ».

La pro­chaine étape

Dans quelques mois, des mil­lions de Brésiliens iront voter aux élec­tions pré­si­den­tielles, de même que pour élire les gou­ver­neurs des États, éga­le­ment pour renou­ve­ler une partie des séna­teurs et par­le­men­taires au Congresso natio­nal. Certes, tous ont les yeux fixés sur l’élection pré­si­den­tielle, à la fois centre ner­veux de la gou­ver­nance et site de la légi­ti­mité popu­laire. Depuis l’annonce offi­cieuse de sa can­di­da­ture, Dilma Roussef pro­gresse dans les son­dages sur les inten­tions de vote. La machine poli­tique de l’État fédé­ral est mobi­li­sée pour assu­rer sa vic­toire sur un dis­cours simple mais convain­quant : il fait conti­nuer ! Aux succès enre­gis­trés en matière de lutte contre la pau­vreté, l’équipe de Lula fait valoir la sta­bi­lité éco­no­mique («mêmes les riches sont deve­nus plus riches», affirme le pré­sident sor­tant), de même que l’«émergence » du Brésil, à qui The Economist promet de deve­nir la « cin­quième puis­sance éco­no­mique du monde ». Selon Dilma, le Brésil de Lula a réussi à gou­ver­ner d’une manière où « le déve­lop­pe­ment avec l’inclusion sociale devient un modèle éco­no­mique » (15). La can­di­date du PT promet de créer, rien de moins, qu’un « pays de wel­fare state à la mode bré­si­lienne » avec comme acteur prin­ci­pal, « un État capable de pla­ni­fier et de gérer ».

Reste à savoir si l’électorat suivra. À son avan­tage, Dilma, tel qu’évoqué aupa­ra­vant, pro­fite du désar­roi poli­tique de la droite, qui ne peut se récla­mer de sa gou­ver­nance anté­rieure (le gou­ver­ne­ment de Cardoso avait presque mené le pays à la ruine), et qui ne peut nier non plus les avan­cées éco­no­miques et sociales des huit der­nières années. Pourtant, la vic­toire n’est pas acquise, car, ce qui menace le plus Dilma et le PT, est l’abstentionnisme crois­sant, lié à la trans­for­ma­tion du débat et de la mobi­li­sa­tion poli­tique. En effet, le PT n’est plus un appa­reil mili­tant, mené par un noyau dur de cadres dédiés et ancrés sur les mou­ve­ments popu­laires. D’une part en partie parce qu’il a été « déca­pité » par l’exode vers les fonc­tions éta­tiques. D’autre part parce qu’il a perdu, du moins en partie, sa cap­ta­tion sym­bo­lique de l’espoir de trans­for­ma­tion, qu’il avait acquis au tra­vers des luttes popu­laires des années 1980-1990. Le ren­for­ce­ment des capa­ci­tés média­tiques du PT, qui fait cam­pagne de plus en plus « à l’américaine » (via la télé­vi­sion) ne fait pas tota­le­ment contre­poids à cette absence de mobilisation.

Certes, cette déper­di­tion n’est pas « totale ». Beaucoup de mili­tants sociaux res­tent fidèles au PT, moins par enthou­siasme que par réa­lisme, « pour faire échec à la droite», et aussi pour conti­nuer de mener une bataille pour les droits sociaux et éco­no­miques. Pour Emir Sader, le sec­teur mili­tant doit main­te­nir une rela­tion de proxi­mité avec le PT, pour en ren­for­cer les élé­ments pro­gres­sistes, pour concen­trer l’attaque contre l’hégémonie du sec­teur finan­cier et de l’agrobusiness (16).

Les mou­ve­ments sociaux pour leur part res­tent ali­gnés sur la conti­nuité. La Centrale unique des tra­vailleurs, la CUT, reste tou­jours loyale à Lula, même si la classe ouvrière, notam­ment dans le sec­teur indus­triel et les ser­vices, a subi les impacts de la poli­tique macroé­co­no­mique ortho­doxe. Les sec­teurs pay­sans, sur­tout dans le nord, res­tent acquis au gou­ver­ne­ment, en bonne partie à cause des pro­grammes sociaux qui ont fait une dif­fé­rence dans leur vie. Le MST, pour sa part, tout en se gar­dant un droit de réserve, finira sans doute par faire comme en 2006, en appuyant Dilma, « contre la droite ».

Certes, tous ne sont pas d’accord avec cette optique. Une partie de la base mili­tante du PT, tel que dit aupa­ra­vant, a été atti­rée par le PSOL (17). Mais aujourd’hui, ce parti tra­verse une crise pro­fonde, inca­pable de déter­mi­ner une ligne consé­quente et alter­na­tive face à la poli­tique de Lula (18). Et il est déchiré par des fac­tions qui tentent de s’arracher le pou­voir et les can­di­da­tures et confiné à de dou­teuses conver­gences avec la droite (19). Les dis­si­dents plus récents regrou­pés autour de la popu­laire ex-ministre de l’environnement Marina Silva ne réus­sissent pas non plus à relan­cer le Parti Vert, un étrange amal­game de gauches et de droites qui veulent pro­mou­voir l’agenda du « déve­lop­pe­ment durable » d’une manière qui reste ambi­guë. Jusqu’à date en tout cas, les argu­ments éco­lo­gistes n’apparaissent pas capables de pro­po­ser une pla­te­forme glo­bale, alter­na­tive et res­tent confi­nés, soit dans quelques sec­teurs de la gauche déçue du PT, soit parmi les classes moyennes urbaines assez éloi­gnées des pré­oc­cu­pa­tions des sec­teurs populaires.

La guerre de position

Au Brésil et ailleurs en Amérique latine, une puis­sante recon­fi­gu­ra­tion s’esquisse sous nos yeux. L’empire états-unien, avec ses « aven­tures » moyen-orien­tales et sa mal­ges­tion de la crise finan­cière, est mal­mené dans une zone qu’il consi­dé­rait la « sienne » (à tra­vers la dite doc­trine Monroe). Certes, les États-Unis sont loin d’être hors-jeu, mais ils ont main­te­nant devant eux des États, des gou­ver­ne­ments et des mou­ve­ments rela­ti­ve­ment cohé­rents et orga­ni­sés, d’où la marge de manœuvre, res­treinte mais réelle qui existe. Est-ce suf­fi­sant pour pré­voir une « renais­sance » éco­no­mique et poli­tique de l’hémisphère et la mise en place d’un nou­veau « modèle » de déve­lop­pe­ment ? Il serait pour le moins impru­dent de s’avancer aussi loin, même si, ici et là, un tel projet semble se dessiner.

En fin de compte, l’évolution des luttes sociales et poli­tiques sur le plan interne risquent d’être déter­mi­nantes. Dans le cas du Brésil, plu­sieurs options s’expriment. Le projet de Lula d’une grande coa­li­tion multi-classe en est une. Autour d’un État fort épaulé par une coa­li­tion de centre-gauche, ce projet « néo-déve­lop­pe­men­tiste » mise sur le ren­for­ce­ment des capa­ci­tés pro­duc­tives ani­mées par le sec­teur privé (l’agrobusiness notam­ment) et un sec­teur public ren­forcé (dans l’énergie), et dont les retom­bées (pro­fits) sont redis­tri­buées pour amé­lio­rer les condi­tions des classes popu­laires et éga­le­ment relan­cer le marché interne. Ce projet implique un élar­gis­se­ment des rela­tions du Brésil avec le reste du monde, pour dire en clair, le ren­for­ce­ment des liens sud-sud et l’atténuation de la dépen­dance envers les États-Unis.

À l’opposé, le projet des élites tra­di­tion­nelles et de la droite est de rebran­cher le Brésil sur le « tur­bo­ca­pi­ta­lisme » qui pré­vaut dans le reste du monde capi­ta­liste et qui mise sur une finan­cia­ri­sa­tion accrue pour le béné­fice quasi exclu­sif des couches supé­rieures. Dans le cours des débats élec­to­raux actuels, il n’est pas rare d’entendre les médias, très majo­ri­tai­re­ment de droite, pro­po­ser l’abolition du pro­gramme Bolsa fami­lia («trop coû­teux et favo­ri­sant la paresse natu­relle des classes popu­laires»), récla­mer l’éradication des favel­las («ils occupent des zones où la ville moderne pour­rait être déve­lop­pée») et exiger la cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux, notam­ment du MST. À rebours, la droite vou­drait éga­le­ment réali­gner le Brésil sur les États-Unis et même les appuyer dans leur lutte contre des États défi­nis par Washington comme « dan­ge­reux», comme le Venezuela ou l’Iran.

Entre ces deux grandes options, il y a éga­le­ment la pers­pec­tive d’approfondir les trans­for­ma­tions sociales en don­nant aux classes popu­laires non seule­ment de meilleures condi­tions de vie, mais aussi du pou­voir et des capa­ci­tés poli­tiques, tout cela dans une pers­pec­tive « éco-socia­liste » (où la ques­tion envi­ron­ne­men­tale est orga­ni­que­ment liée à celle du déve­lop­pe­ment »durable»). Bref, dans un lan­gage qui rap­pelle, en partie au moins, le projet à l’origine du PT, et qui pro­meut éga­le­ment le dépas­se­ment du sys­tème poli­tique actuel via la démo­cra­tie « par­ti­ci­pa­tive ». Pour le moment, cet « éco­so­cia­lisme appa­raît davan­tage « entre les lignes » que sur la scène poli­tique « réel­le­ment exis­tante » pour­rait-on dire. Mais l’option est pré­sente : en effet, rien n’indique que les avan­cées réa­li­sées par le peuple bré­si­lien ces der­nières années, au pas de course dans un temps très limité, ne lui don­ne­ront pas le goût d’aller « plus loin ». Par ailleurs, on l’a vu dans les socié­tés qui ont été trans­for­mées par le key­né­sia­nisme redis­tri­bu­teur, il y a des limites, celles-ci par ailleurs étant de plus en plus étroites compte tenu des crises, ou de la crise des crises devrait-on dire, qui tra­verse l’horizon éco­no­mique, poli­tique et éco­lo­gique de nos socié­tés contem­po­raines. Tout cela fait en sorte que des popu­la­tions sont à la recherche de nou­veaux projets.

Notes

(1) Le PT compte 91 dépu­tés (sur 513) et 14 séna­teurs (sur 81) au Congresso bré­si­lien. Par ailleurs, il contrôle trois Etats sur 27. De facto, les gou­ver­ne­ments du PT au niveau fédé­ral, pro­vin­cial (les États) et muni­ci­pal sont tous des gou­ver­ne­ments de coa­li­tion dans les­quels on trouve les petits partis de gauche (PSB, PCdoB, PTB, etc.) et plu­sieurs for­ma­tions cen­tristes comme le PMDB notam­ment. Par ailleurs, le sys­tème poli­tique bré­si­lien est de nature pré­si­den­tia­liste, ce qui donne au Président une grande marge de manœuvre pour gou­ver­ner. Des chan­ge­ments plus fon­da­men­taux cepen­dant, comme des réformes de la consti­tu­tion, sont sous la res­pon­sa­bi­lité des élus et relèvent donc des partis politiques.

(2) De 2002 à 2009, cette dette est passée de 210 mil­liards de reales à 202 mil­liards, mais plus impor­tant est le fait que le ratio dette/​PIB a passé de 41,8 à 12,9.

(3) Jorge Mattoso, O Brasil her­dado, in Emir Sader & Marco Aurelio Garcia, Brasil, entre o pas­sado e o futuro, Editora Fundaçao Perseu Abramo, Sao Paulo, 2010.

(4) Les grandes pro­prié­tés (1000 hec­tares et plus) occupent encore 43% des terres culti­vées au Brésil.

(5) Un exemple parmi tant d’autres. Dans l’État du Ceara, le gou­ver­neur Cid Gomez « règne » avec l’appui du PT et du PSDB. Les deux partis ont convenu de se répar­tir les sièges et de ne pas se faire ombrage. Le frère de Gomez est ministre de Lula qui par ailleurs négo­cie avec les autres partis, de gauche ou de droite, pour avoir une majo­rité par­le­men­taire. Ces « ententes » impliquent du finan­ce­ment occulte, des nomi­na­tions à des postes de res­pon­sa­bi­lité, des pri­vi­lèges, bref, tout ce que l’éthique ori­gi­nale du PT rejetait.

(6) Graziano da Silva J. (2009), « Consumo dos pobres : motor da reto­mada eco­nô­mica no Brasil », Valor, 16 décembre.

(7) Laurent Delcourt, Le Brésil de Lula, une dyna­mique de contra­dic­tions, in Alternatives Sud, Le Brésil de Lula, un bilan contrasté, Éditions Syllepse, 2010.

(8) Idem.

(9) Emir Sader, A nova tou­pe­ria, os camin­hos da esquerda latino-ame­ri­cana, Boitempo Editoria, Sao Paulo, 2009.

(10) Ce projet est mis à mort fina­le­ment en 2004 devant l’opposition très majo­ri­taire des pays d’Amérique latine et devant les mobi­li­sa­tions immenses qui tra­versent l’hémisphère, y com­pris d’ailleurs aux États-Unis et au Canada.

(11) Des ana­lystes sou­lignent les ten­sions décou­lant de cer­taines ten­dances hégé­mo­niques du Brésil, super­puis­sance éco­no­mique de l’hémisphère et qui font que les entre­prises bré­si­liennes dans leur expan­sion « natu­relle » tentent d’occuper des parts de plus en plus grandes des mar­chés en Argentine, en Bolivie et ailleurs. Voir à ce sujet Claudio Katz, L’Amérique latine et la crise mon­diale, Inprecor no. 556, jan­vier 2010.

(12) Bien que le com­merce entre les pays du MERCOSUR ait qua­dru­plé depuis 2002, cela repré­sente encore un pour­cen­tage assez faible (15% plus ou moins) des liens com­mer­ciaux du Brésil. Voir à ce sujet Alexandre Morin, Un bilan mitigé pour les 20 ans du MERCOSUR, Centre d’études inter­amé­ri­caines, Université Laval, chro­nique de jan­vier 2010.

(13) La Chine en 2009 est deve­nue le deuxième par­te­naire com­mer­cial du Brésil der­rière l’Union euro­péenne mais devant les États-Unis.

(14) Voir à ce sujet Lambert R. (2009), « Le Brésil, ce géant entravé », Le Monde diplo­ma­tique, juin, pp. 1 ; 18-19.

(15) Dilma Roussef, Um pais para 190 mil­hoes de Brasileiros, in Emir Sader & Marco Aurelio Garcia, Brasil, entre o pas­sado e o futuro, opt.cit.

(16) Emir Sader, A nova tou­pe­ria, os camin­hos da esquerda latino-ame­ri­cana, opt.cit.

(17) Lors des élec­tions de 2006, Heloisa Helena avait raflé la troi­sième place au pre­mier tour du scru­tin, avec 6 mil­lions de votes (près de 7% du total). Le PSOL par ailleurs avait élu trois dépu­tés fédé­raux. Les pro­nos­tics actuels indiquent une dimi­nu­tion impor­tante des inten­tions de votes pour le PSOL en 2010.

(18) Renato Godoy de Toledo, Brasil de Fato, 6 avril 2010.

(19) Le « sage » du PSOL, Plínio Arruda Sampaio, ne par­vient même pas à obte­nir l’investiture du parti pour la présidentielle.

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