Le blocage des universités : enjeux et contradictions

Mis en ligne le 28 novembre 2007

Une rhé­to­rique conser­va­trice tourne en déri­sion le blo­cage des uni­ver­si­tés par les étu­diants. Analyse nuan­cée de ce mode d’action, par un ensei­gnant-cher­cheur, mili­tant syn­di­cal. 27 novembre 2007

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Alors que l’Université de Nanterre se pré­pa­rait à célé­brer timi­de­ment et de manière exclu­si­ve­ment aca­dé­mique les qua­rante ans de Mai 68, elle a été depuis le 12 novembre der­nier le lieu d’affrontements vio­lents, affron­te­ments qui ont fourni matière à plu­sieurs repor­tages et à des com­men­taires par­fois hasar­deux dans la presse natio­nale. Le 13 au matin, à la demande d’un pré­sident sou­cieux de donner des gages de fer­meté au gou­ver­ne­ment et donc de ce fait peu enclin à la négo­cia­tion, des étu­diants gré­vistes qui ten­taient de blo­quer les bâti­ments abri­tant les UFR de droit et d’économie-gestion furent délo­gés avec bru­ta­lité par des unités de police et de gen­dar­me­rie (voir le repor­tage vidéo sur le site www​.rue89​.com) Revenir sur cet épi­sode peu glo­rieux pour les ensei­gnants et les étu­diants qui ont ce jour-là accepté de tra­vailler sous le regard vigi­lant et inquié­tant d’hommes en armes, est un moyen de com­prendre et de mettre en pers­pec­tive le débat autour de la légi­ti­mité du blo­cage des universités.

Alors même que les mou­ve­ments étu­diants béné­fi­cient géné­ra­le­ment d’un capi­tal de sym­pa­thie de la part des per­son­nels ensei­gnants et admi­nis­tra­tifs pré­sents sur les campus et, plus géné­ra­le­ment, de la part du grand public, le blo­cage est sou­vent mal vécu et mal perçu y com­pris par ceux qui par­tagent et sou­tiennent leurs reven­di­ca­tions. Tel est encore le cas aujourd’hui, nombre d’opposants sin­cères à la loi LRU, dite « loi Pécresse », sont aussi très réser­vés vis-à-vis des ten­ta­tives de blo­cages qui concernent plus de la moitié des sites uni­ver­si­taires. C’est par­ti­cu­liè­re­ment le cas des per­son­nels tech­niques et admi­nis­tra­tifs dont les dures condi­tions de tra­vail se trouvent sou­dai­ne­ment aggra­vées par la néces­sité d’évider les débor­de­ments de foules et de pro­té­ger les locaux uni­ver­si­taires. La pré­sence de piquets de grève à l’entrée de bâti­ments uni­ver­si­taires est bien la démons­tra­tion vivante des enjeux et des contra­dic­tions du mou­ve­ment actuel, comme d’ailleurs de celui qui l’a his­to­ri­que­ment pré­cédé en 2006 – le mou­ve­ment contre le CPE – et dont beau­coup d’acteurs sont aujourd’hui partie pre­nante de ce nou­veau cycle de mobi­li­sa­tion. Essayons d’y voir un peu plus clair en étant conscient des dif­fi­cul­tés que pré­sente toute ana­lyse « à chaud » d’une action col­lec­tive dont je suis modes­te­ment partie pre­nante en tant qu’enseignant-chercheur et en tant que mili­tant syndical.

Rappelons quelques faits. Le blo­cage est une déci­sion col­lec­tive que les étu­diants les plus mobi­li­sés prennent au cours d’assemblées géné­rales, en ayant soin de mettre cette déci­sion au vote à la majo­rité abso­lue des per­sonnes pré­sentes. Contrairement aux AG d’antan, lieux pri­vi­lé­giés d’affrontement entre les diverses ten­dances d’extrême-gauche, les assem­blées actuelles sont véri­ta­ble­ment plu­ra­listes. Tous les points de vue peuvent y être expo­sés, et pas uni­que­ment ceux des étu­diants les plus radi­caux ou des portes-parole d’organisations. J’ai ainsi pu comme cer­tains de mes col­lègues ensei­gnants, peu nom­breux il est vrai, y prendre part. À Nanterre, comme dans d’autres éta­blis­se­ments, le blo­cage a tou­jours recueilli la majo­rité des voix, mais une majo­rité moins impor­tante numé­ri­que­ment que pour l’appel à la grève ou les motions d’opposition à la loi LRU.

Dans un passé pas si loin­tain, la déci­sion de blo­quer les uni­ver­si­tés n’intervenait qu’après que d’autres moyens d’action aient été mis en oeuvre et le plus sou­vent avec succès : la dis­tri­bu­tion de tracts, la grève, la mani­fes­ta­tion de rue, etc… Or cet automne, comme en 2006, le blo­cage est devenu sym­bo­li­que­ment et pra­ti­que­ment le moyen d’action cen­tral des étu­diants contes­ta­taires. Tout se passe comme si l’économie interne d’un réper­toire d’action col­lec­tive somme toute clas­sique se trou­vait dura­ble­ment inver­sée au profit des moda­li­tés d’action en appa­rence les plus radi­cales, don­nant ainsi prise à la rhé­to­rique conser­va­trice et dominante.

Pour com­prendre cette inflexion, il faut avoir pré­sent à l’esprit deux élé­ments : le succès ren­con­tré par ce type d’action il y a dix-huit mois d’une part, et les dif­fi­cul­tés pra­tiques à se faire entendre autre­ment de l’autre. Le pre­mier point ne néces­site pas de longs com­men­taires, la plu­part des étu­diants nan­ter­rois avec les­quels j’ai abordé cette ques­tion m’ont tous réaf­firmé leur inten­tion de repro­duire dans ses formes et ses moda­li­tés une lutte encore bien pré­sente dans leur esprit et qu’ils jugent exem­plaire. Le deuxième point est plus déli­cat à appré­hen­der car il oblige à prendre en compte des élé­ments conjonc­tu­rels et des évo­lu­tions plus pro­fondes que seule des enquêtes socio­lo­gi­que­ment menées per­met­traient de confir­mer. Étant lycéen puis étu­diant, j’ai pris part à des mani­fes­ta­tions de rue, et j’ai gardé de ces mani­fes­ta­tions juvé­niles un sou­ve­nir ludique et enchanté, à l’exception de celles de 1986 endeuillées par la mort de Malik Oussékine. Il semble bien que les étu­diants de 2007 ne soient plus tout à fait dans les mêmes dis­po­si­tions. Beaucoup d’entre eux, dont cer­tains étaient encore au lycée à l’époque, ont des sou­ve­nirs pénibles de ren­contre avec des bandes qui les ont agressé et par­fois dépouillé de leurs objets de valeur lors de mani­fes­ta­tions paci­fiques. Même les plus déter­mi­nés, ceux dont la seule vue ter­ro­rise mes « col­lègues » de la faculté de droit, redoutent aujourd’hui l’affrontement phy­sique avec des groupes vio­lents qui n’hésiteraient pas à aller « casser des étu­diants » si l’occasion leur en était donnée par la fai­blesse des ser­vices d’ordre des mani­fes­tants ou par des inci­ta­tions plus pécuniaires !

C’est donc in situ que se déploie aujourd’hui la contes­ta­tion étu­diante et non plus dans les centre de villes qui, aug­men­ta­tion des loyers oblige, ne les accueillent plus guère… La ques­tion pra­tique qui se pose alors est donc de savoir com­ment se faire entendre sur un campus. Les moyens tra­di­tion­nels de repré­sen­ta­tion et de com­mu­ni­ca­tion – les affiches, les réunions, les tracts, etc… – ne sont guère opé­rants, car ils se heurtent à la pas­si­vité d’une grande partie des étu­diants et des per­son­nels. Il en est de même de la grève des cours qui ne péna­lise que les étu­diants eux-mêmes et, rap­pe­lons-le, les plus fra­giles d’entre eux.

Dès lors, le blo­cage s’impose et même si sa légi­ti­mité fait débat, il a lieu et est sou­tenu par des étu­diants bien plus nom­breux que les « mino­ri­tés agis­santes » dont la presse conser­va­trice fait ses délices. Le blo­cage cor­res­pond au désir para­doxal d’agir et de gagner vite pour ne pas com­pro­mettre une année d’études. Désir qui est celui de se faire entendre et de se faire res­pec­ter, notam­ment des ensei­gnants qui mul­ti­plient les signes, en appa­rence bénins mais au fond très graves, de mépris vis-à-vis des étu­diants issus des classes populaires.

Cette évi­dence pra­tique du blo­cage des uni­ver­si­tés n’est pour autant pas sans poser quelques pro­blèmes. Je sou­hai­te­rais ici les expo­ser briè­ve­ment, et contri­buer ainsi à éclai­rer un débat obs­curci par les outrances de cer­tains com­men­ta­teurs, il est vrai peu ména­gés par les orga­ni­sa­tions étu­diantes. En se foca­li­sant sym­bo­li­que­ment sur le blo­cage de leurs uni­ver­si­tés, et en espé­rant ainsi ren­for­cer la mobi­li­sa­tion en leur sein, les étu­diants ne faci­litent pas de prime abord une conver­gence des luttes sociales qu’ils appellent pour­tant de leurs voeux. En pre­mier lieu, parce que cette moda­lité d’action col­lec­tive ne favo­rise pas spon­ta­né­ment le dia­logue et l’action com­mune avec les BIATOSS et les ensei­gnants-cher­cheurs qui, par rési­gna­tion ou par calcul, se réfu­gient volon­tiers dans la « tié­deur ouatée de la léga­lité » pour reprendre une belle for­mule d’Italo Calvino. Ensuite, parce qu’elle donne prise au dis­cours du « retour à l’ordre », fonds de com­merce de l’actuel gou­ver­ne­ment, à partir du moment où le blo­cage des locaux appa­raît vide de sens et de contenu poli­tique. Vacuité qui est d’ailleurs moins réelle que médiatique.

Dans leur ensemble, les étu­diants ont des choses à dire sur l’Université et font un effort remar­quable pour s’informer et com­prendre les enjeux pré­sents et à venir. Leur sérieux et leur déter­mi­na­tion m’impressionnent, plon­gés dans un monde qui n’est pas le leur, ils en incarnent la raison d’être à défaut d’en maî­tri­ser tous les usages sur­an­nés. Ce soif de savoir et d’agir des étu­diants dérange aujourd’hui tous ceux pour qui l’Université démo­cra­tique est une utopie « gau­chiste » et qui sont prêts à faire de la concur­rence entre ins­ti­tu­tions l’ultima ratio de la connais­sance. Souvenons-nous plutôt, avec Jean-Paul Sartre, que « le champ des pos­sibles est beau­coup plus vaste que ce que les classes domi­nantes nous ont habi­tué à croire ».

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