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Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours

BENJAMIN STORA, DIALOGUE AVEC EDWY PLENEL)

Par Mis en ligne le 27 juillet 2011

Stock, 173 pages, 16 euros

Ce dia­logue vif et amical entre un jour­na­liste (Edwy Plenel) et un his­to­rien (Benjamin Stora) est une belle contri­bu­tion au débat sur les révo­lu­tions du monde arabe, cette for­mi­dable ouver­ture de l’horizon des pos­sibles. Certes, les deux auteurs ne nous pro­posent pas des ana­lyses concrètes des évé­ne­ments en Tunisie et en Égypte, des forces en pré­sence, du rôle de dif­fé­rents cou­rants poli­tiques et reli­gieux, etc. En pre­nant une cer­taine dis­tance par rap­port à l’actualité immé­diate, ils tentent de situer ces révo­lu­tions dans un contexte his­to­rique et poli­tique plus large. Il s’agit d’un vrai dia­logue, avec des conver­gences et des dis­so­nances, à partir d’un fonds commun, d’engagement anti­ra­ciste et anticolonialiste.

L’expression « 89 arabe » pro­po­sée par Plenel ren­voie à la fois au 1789 fran­çais et à la chute du Mur en 1989. En Tunisie et en Égypte, on observe un sys­tème qui s’effondre de l’intérieur, une sorte d’épuisement de la domi­na­tion face à un immense mou­ve­ment popu­laire non violent, sans partis, lea­ders ou avant-gardes recon­nues. Comme en 1789, il s’agit d’une révo­lu­tion à la fois démo­cra­tique et sociale, qui ouvre une nou­velle période his­to­rique. La com­pa­rai­son est inté­res­sante ; plus dis­cu­table me semble son affir­ma­tion qu’avec les révo­lu­tions arabes « nous renouons avec le XIXesiècle » et assis­tons à la « fin défi­ni­tive d’un cycle révo­lu­tion­naire daté, celui du XXesiècle »… Plus pru­dent, Stora voit dans les évé­ne­ments en cours la reprise d’une his­toire inter­rom­pue, celle des luttes anti­co­lo­niales de libé­ra­tion natio­nale, après plu­sieurs décen­nies d’« indé­pen­dances confis­quées ».

Logiquement, le fon­da­teur de Mediapart insiste sur la dimen­sion pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naire, sub­ver­sive, éman­ci­pa­trice de la liberté d’information, et sur le rôle libé­ra­teur des réseaux sociaux du net. Sans nier cet aspect, Stora insiste sur le fait que « les révo­lu­tions n’ont pas été engen­drées par Facebook, mais les réseaux ont faci­lité et accé­léré le pro­ces­sus » ; il a fallu sortir du vir­tuel pour aller… dans la rue. Tout en par­ta­geant l’enthousiasme de son ami, l’historien observe : nous ne savons pas encore si ce pro­ces­sus débou­chera sur une vraie démo­cra­tie, ou sera récu­péré par l’armée, les isla­mistes, les anciens régimes ; le statut de l’armée reste encore inchangé…

Le prin­ci­pal désac­cord des deux inter­lo­cu­teurs est pro­ba­ble­ment l’intervention occi­den­tale en Libye. Pour Edwy Plenel, l’aventure libyenne de Sarkozy n’est qu’une manœuvre de diver­sion qui sert à occul­ter sa poli­tique raciste et xéno­phobe contre les musul­mans en France ; il faut tirer la leçon des inter­ven­tions mili­taires récentes – Afghanistan, Iraq et même Kosovo – qui n’ont servi, en der­nière ana­lyse, qu’aux logiques de domi­na­tion. Pour Benjamin Stora – qui recon­naît la vali­dité de ces cri­tiques – il fal­lait tout de même sou­te­nir les insur­gés de Benghazi : « com­ment ne pas répondre à ceux qui disent “ Aidez-nous  ? ».

Ce que les deux amis par­tagent c’est, avant tout, la convic­tion que « le monde arabe, c’est aussi notre propre his­toire ».

Michael Löwy


* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 112 (21/07/11).

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