Le « retour » de Marx

Le coût de la production des biens matériels, des marchandises, c’est-à-dire le niveau d’exploitation du travail, reste l’élément central dans le fonctionnement et les difficultés du système capitaliste.

« Karl Marx is back », c’est le titre d’un bref article de Patrick Artus paru dans une feuille financière, Flash CDC Ixis Capital Markets, et reproduit dans Problèmes économiques n° 2756 du 10 avril 2002.

En quelques mots, cet article, destiné aux capitalistes, surtout ceux qui se préoccupent directement de la rentabilité de leur capital, montre que le coût de la production des biens matériels, des marchandises, c’est-à-dire le niveau d’exploitation du travail, reste l’élément central dans le fonctionnement et les difficultés du système capitaliste.

Les discussions sur l’ensemble de ces questions sont souvent obscurcies et inutilement compliquées tant dans les sphères financières du système que dans les cercles de la gauche et de l’ultra-gauche par des considérations ou bien éludant les questions de base ou bien s’embarquant dans des débats théoriques plus basés sur l’exégèse des textes sacrés du marxisme que sur ce qu’on peut savoir des réalités de l’économie capitaliste actuelle.

Pour simplifier :

en période de « prospérité » (par exemple les « trente glorieuses » en gros de la période 1945-1975) les entreprises capitalistes ont accumulé une masse énorme de capital ;

ce capital doit, pour tout capitaliste, être rentable c’est-à-dire être placé de manière à rapporter un intérêt maximum. Quelle qu’en soit l’origine (directe, par l’exploitation du travail dans le secteur productif de marchandises, ou indirecte, par ce qui vient des secteurs non-productifs de marchandises mais œuvrant avec une partie de ce qui est extrait dans l’exploitation du travail dans le secteur productif), les profits extraits de l’ensemble de ces activités économiques doivent s’accroître au même rythme que le capital. En d’autres termes, plus il y a de capital, plus il est nécessaire de tirer du profit de l’ensemble capitaliste mondial, sinon le capital accumulé diminue en valeur ;

pour que l’augmentation des profits se fasse dans la même proportion que l’augmentation de la masse de capital, il faut que, globalement, l’exploitation du travail génère un supplément de plus-value (la part extorquée par le capital sur la valeur produite par le travailleur). Ce supplément de plus-value ne peut être extorqué que par un accroissement de la productivité du travail ;

quelle que soit la cause de l’accroissement de la productivité du travail (divers facteurs peuvent intervenir notamment de nouvelles techniques de production), un élément essentiel de cette productivité (c’est-à-dire des coûts de production) reste les salaires : leur taux (montant actuel et augmentation éventuelle) doit ou rester équivalent ou diminuer ou, s’il augmente, que ce soit moins que le taux d’augmentation de productivité (cette augmentation pouvant n’être due qu’à un blocage ou à une diminution de la masse des salaires) ;

la pression sur les salaires peut se faire par de multiples canaux, dont un des plus importants est un taux de chômage élevé (accroissement de l’armée de réserve des travailleurs). Chacun pourra voir dans la période actuelle maints exemples de ces canaux visant à réduire le coût du travail et, aussi, analyser sous cet angle ce que l’on nous promet (par exemple aussi pour reprendre d’une main ce qu’on a dû concéder de l’autre aux travailleurs) ;

si le capital ne parvient pas à obtenir, d’une manière ou d’une autre, que le taux des salaires reste inférieur au taux d’augmentation de la productivité, sa rentabilité diminue. Si le phénomène, à l’échelle mondiale, subsiste, alors que tous les efforts sont poursuivis en ce sens, on se trouve devant ce que l’on appelle la « baisse du taux de profit ». C’est la crise, avec des tentatives plus sérieuses et éventuellement plus graves de destruction de capital par tous moyens (y compris la guerre) pour que la rentabilité se rétablisse, en supposant que le taux d’exploitation du travail, sa productivité ne diminue pas en même temps. Cette baisse est « tendancielle », c’est-à-dire que le cours des choses tend, dans l’histoire, à toujours la faire prévaloir, les périodes de victoire du capital n’étant que transitoires ;

la lutte de classe, évidemment, qui tend à maintenir et/ou à augmenter les salaires, et/ou à résister à tous les moyens mis en œuvre pour modifier les conditions d’exploitation, joue un rôle essentiel dans tout ce processus : c’est finalement de cette lutte que dépendent les possibilités pour le capital de faire face, les résistances pouvant s’exercer soit directement (contre les pressions pour accroître la productivité en baissant les salaires et/ou en mettant en œuvre des innovations techniques), soit indirectement (contre toutes les formes possibles de destruction de capital) ;

l’ensemble relève d’ailleurs de la quadrature du cercle car le succès du capital dans la sphère de l’exploitation du travail signifie plus de capital, qui ne peut être « rémunéré » valablement que par un nouvel accroissement de la productivité, dont le taux doit impérativement rester au-dessous du taux de croissance des salaires, ce qui signifie une exploitation du travail accrue.

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D’après l’article, la profitabilité aux Etats-Unis s’est accrue de 1992 à 1997 puis a diminué de 1997 à 2000, de sorte qu’en 2000, récession aidant, on retrouve le niveau de profitabilité de 1994. A partir d’une certaine étape du processus d’accumulation du capital, il y a baisse de la rentabilité du capital et de la profitabilité. La seule manière pour le capital d’éviter cette évolution est de freiner le coût salarial. C’est précisément ce que l’on constate actuellement, pas seulement aux Etats-Unis. Ce que l’on appelle dans certains cercles « mondialisation » ou « globalisation » est plus dans cette attaque générale, par tous canaux, sur la condition ouvrière. Il n’y a même plus les palliatifs qui pouvaient plus ou moins masquer cette attaque ; il devient de plus en plus clair, pour tous les exploités, qu’il n’y a plus de possibilités (politiques et/ou syndicales) d’aménagement mais seulement que deux classes sont face à face :le travail et le capital, et que seule la lutte directe – et globale – peut avoir un sens.