Le « retour » de la classe ouvrière

Stathis Kouvélakis : La France en révolte. Luttes sociales et cycles politiques. Textuel, Paris 2007, 318 pages, 25 euros.


En regard de multitudes études bien pensantes, de réductions sociologiques, de la naturalisation des organisations sociales, du refoulement de la violence du système et des affrontements, de l’éviction des mots qui fâchent « classe ouvrière », « exploitation », « capitalisme » ou « luttes de classes », le livre de Stathis Kouvélakis paraitra obscène.

La vulgate décrira les permanences et les persistances comme de simples continuités, l’incapacité du néolibéralisme à se stabiliser se résumera à ses contradictions internes ; au contraire l’historien n’oubliera pas les luttes des secteurs populaires. Oui, il y a toujours une certaine obscénité à devoir nommer l’ordre de ce monde, l’exploitation, les révoltes et les espérances.

Le livre nous parle « concrètement du capitalisme contemporain, en discernant la permanence de ses traits les plus fondamentaux dans l’histoire récente des formations sociales ». Les sujets abordés en plus de trois cent pages, ne peuvent être résumés en une simple note de lecture. Je ne ferais, très subjectivement, donc que présenter une partie des analyses longuement développées.

L’analyse de la situation part des défaites et reculs essuyés à partir de la fin des années 70 (en particulier dans le chapitre 4), de l’effondrement de la visibilité de la lutte de classes. L’auteur insiste d’ailleurs sur le fait que cette visibilité est « un enjeu propre de la lutte de classe ». Il analysera donc les données de la conflictualité sociale, les déplacements des luttes dans les secteurs économiques, entre privé et public, ou géographiques (Paris/Province) tout en faisant ressortir la place centrale des ouvriers et des employés dans les multiples actions grévistes et manifestations. Stathis Kouvélakis montre aussi que les déplacements sont à mettre en relation avec les usines comme « maillon fort de la restructuration capitaliste, lieu ou l’offensive patronale est allée le plus loin dans le façonnage d’un nouvel ordre productif » tout en soulignant que la réapparition là de foyers de conflictualité prend « valeur de symptôme révélateur ». Ces différents point seront traités particulièrement dans la seconde partie du livre « Un nouveau cycle de luttes 1986-2006 ». L’auteur montre la nouvelle articulation entre grève et manifestation scellant « la réussite et l’effet d’entrainement mutuel, plutôt qu’un déplacement de la première vers la seconde »

L’auteur traite aussi de la « racialisation du conflit de classe » et la notion d’immigré comme occultation d’une partie surexploité et privée de droits politiques de la classe ouvrière. « Le racisme actuel traduit autant une défense de certains avantages… qu’une mise à distance imaginaire par les ouvriers de leur propre condition de prolétaires ». Dans ce domaine, les analyses de la notion même d’exclusion comme constitutive « d’objets passif en politique, déniant toute possibilité de se penser comme composante active d’un mouvement revendicatif d’ensemble du monde du travail » sont d’un apport important.

L’invisibilisation des classes et de leurs pratiques permet de « naturaliser la restructuration capitaliste » d’imposer et légitimer un « processus inexorable qui relève de la force des choses. » Ce faisant « La politique perd alors de sons sens et se dégrade en action à la marge ainsi que simple gestion des contraintes. » Le champ devient libre à la « lutte capitaliste de classe » se présentant « comme lutte universelle des forces vives contre les habitudes et les attitudes corporatistes et les particularismes hostile à l’esprit d’entreprise. »

A l’inverse, pour les ouvrier-e-s et les employé-e-s « la lutte est par excellence un processus productif, créateur de comportements, de pratiques et de valeurs : de rapports sociaux nouveaux….. elle pose des bifurcations et, par là, dilate l’horizon du possible historique. »

L’auteur interroge le « nouvel ordre productif » à partir de d’Antonio Gramsci et de Michel Foucault (chapitre 2) sans négliger les conséquences du déplacement de la question de l’autonomie du collectif ouvrier intériorisée dans la structure même du procès de travail. Son analyse du « triomphe de l’individu sans appartenance » (chapitre 3) lui permet de discuter des conditions de l’auto-organisation à partir d’une analyse détaillée des coordinations de luttes et des fonctionnements en assemblées générales. « Ce qui rend possible l’apparition de formes de démocratie directe, c’est la réaffirmation de l’indissociabilité de l’individuel et du collectif au sein même de l’action collective… »

La temporalité de ces formes est mis en regard des nécessaires organisations permanentes (syndicats) et de leurs transformations « La logique classique de l’organisation syndicale, centrée sur l’entreprise (au sens de l’unité juridique), de la branche et du salariat stabilisé s’avère inopérante », avec entre autres l’extension du champ de syndicalisation.

Le chapitre 8 « Pour un autre regard sur les luttes sociales » est une critique argumentée de certaines recherches en sciences sociales dont la démarche adoptée, partageant un grand nombre des présupposés dominants «  aboutit aux conclusions qui sont précisément à l’origine de la dévalorisation de l’objet étudié ». Sans compter les présentations des acteurs « plus proche de celui d’une victime que membre d’un collectif qui aspire à changer le cours des choses. » Stathis Kouvélakis souligne le « divorce de la sociologie d’avec toute compréhension proprement politique et historique des rapports sociaux et de leur transformation ». Cette présentation souligne les défauts de nombreuses études y compris de sociologues critiques qui invalident partiellement la portée de leurs travaux (mon insistance sur cette dénonciation critique ne sera pas une surprise pour les lectrices et lecteurs des notes ; je reviens assez souvent sur ce sujet à propos d’ouvrages qui ont cependant de multiples qualités).

Pour l’auteur, le néolibéralisme ne s’est s’imposé que par défaut. Particulièrement en France où les résistances populaires ont entrainé un affaiblissement de sa légitimité et une certaine crise d’hégémonie. Mais les luttes n’ont, au mieux, abouties que partiellement, sans dynamique cumulative permettant d’imposer des solutions alternatives.

La troisième partie du livre traite du « Retour de la question politique ». Elle pourrait se formuler en questionnement : Comment transformer les révoltes contre l’ordre réellement existant en alternative, « alternative politique et alternative de société » ?

L’auteur revient sur les causes et conséquences du choc politique de la présence du Front national au second tour des présidentielles de 2002. Il décompose la période traitée en séquences « antipolitiques » configurées plus particulièrement par la place centrale des luttes et des rapports de force (« l’antipolitique est également une politique, mais une politique qui refuse de se penser comme telle et d’assumer ses conditions » et séquences « où la question de la perspective politique repasse sur le devant de la scène ».

Deux éléments participent d’une interrogation renouvelée sur les alternatives nécessaires, un rappel en forme de mise en garde : « l’expérience est faite qu’une perturbation en quelque sorte externe du système partidaire peut conduire à un désastre, c’est-à-dire à la suspension temporaire du clivage qui structure le champ politique, en l’absence, précisément, de perspective politique alternative » associé à un constat que le durcissement des affrontements sociaux « a placé à l’ordre du jour tant le débat stratégique au sein du mouvement syndical que l’exigence d’un réinvestissement du terrain politique. »

L’auteur traite de la victoire du non au référendum de 2005 (chapitre 10) de la lutte contre le CPE en 2006 sans oublier les émeutes de l’hiver 2005 pour souligner la crise de l’État dans contexte où « le poids des défaites passées continue de peser sur le rapport de forces et, plus particulièrement, sur les capacités de mobilisation d’un secteur crucial, la classe ouvrière du secteur privé, malgré signes encourageants enregistrés lors des manifestations de masse du 28 mars et du 4 avril 2006 ». Pour Stathis Kouvélakis, la gauche radicale est à « la croisée (stratégique) des chemins ».

Penser l’alternative signifie un « effort collectif d’élucidation des conditions politiques d’une rupture effective avec le cours libéral » et nous ne devons pas nous décourager à l’injection « qu’avez-vous à proposer ? » des partisans de l’ordre actuel en rappelant « que la condition même d’une pro-position un tant soit peu nouvelle, susceptible de dépasser l’état existant, se trouve dans le refus, la négation radicale, des coordonnées fondamentales de cet état. »

La vision de Stathis Kouvélakis ne se borne pas à l’hexagone et ne sous estime pas les difficultés « La tâche se voit donc encore alourdie par l’inclusion d’une stratégie de coordination des luttes et des forces politiques au niveau européen et international en tant que composante constitutive de tout projet politique « national » (opérant au niveau d’une formation sociale déterminée) visant à rompre radicalement avec le cades existant. »

Le chapitre de conclusion, rappelle que la victoire de Nicolas Sarkosy n’était en rien inéluctable, « ni inscrite dans le prolongement linéaires des tendances antérieures » que tout dépendra de « la capacité de la politique à transformer les coordonnées d’une situation en intervenant activement dans ses contradictions, et pas simplement à les refléter ou à les consolider. » Cette victoire du sarkozysme peut être considérée comme tentative du bloc dominant de résoudre à son profit la crise d’hégémonie aggravée (après 2002, et davantage encore après 2005), en tranchant dans le vif et en profitant entre autres des divisions des anti-libéraux.

L’auteur assume la partialité de sa démarche : « Elle vise, en fin ce compte, à contribuer au débat sur les conditions d’une intervention politique déterminée : la reconstruction d’une gauche radicale attachée à un projet de transformation socialiste ».

Au-delà d’accords et de désaccords avec certaines hypothèses de l’auteur, ce livre offre un cadre de réflexion large, prenant en compte la complexité de la situation sociale et des cycles politiques. Une lecture donc qui devrait s’imposer à toutes celles et tous ceux qui ne se satisfont pas des simplismes ou des raccourcis et agissent pour le réel épanouissement des individu-e-s « inconcevable hors de la constitution d’un collectif égalitaire, dépassant les contraintes de la division capitaliste du travail. Non dans une transparence absolue, ayant aboli le conflit et la politique, mais une démocratie participative, riche en formes politiques de coordination décentralisée de l’activité sociale ».

Didier Epsztajn