Le « retour » de la classe ouvrière

Par Mis en ligne le 05 juin 2011

Stathis Kouvélakis : La France en révolte. Luttes sociales et cycles poli­tiques. Textuel, Paris 2007, 318 pages, 25 euros.


En regard de mul­ti­tudes études bien pen­santes, de réduc­tions socio­lo­giques, de la natu­ra­li­sa­tion des orga­ni­sa­tions sociales, du refou­le­ment de la vio­lence du sys­tème et des affron­te­ments, de l’éviction des mots qui fâchent « classe ouvrière », « exploi­ta­tion », « capi­ta­lisme » ou « luttes de classes », le livre de Stathis Kouvélakis parai­tra obs­cène.

La vul­gate décrira les per­ma­nences et les per­sis­tances comme de simples conti­nui­tés, l’incapacité du néo­li­bé­ra­lisme à se sta­bi­li­ser se résu­mera à ses contra­dic­tions internes ; au contraire l’historien n’oubliera pas les luttes des sec­teurs popu­laires. Oui, il y a tou­jours une cer­taine obs­cé­nité à devoir nommer l’ordre de ce monde, l’exploitation, les révoltes et les espé­rances.

Le livre nous parle « concrè­te­ment du capi­ta­lisme contem­po­rain, en dis­cer­nant la per­ma­nence de ses traits les plus fon­da­men­taux dans l’histoire récente des for­ma­tions sociales ». Les sujets abor­dés en plus de trois cent pages, ne peuvent être résu­més en une simple note de lec­ture. Je ne ferais, très sub­jec­ti­ve­ment, donc que pré­sen­ter une partie des ana­lyses lon­gue­ment déve­lop­pées.

L’analyse de la situa­tion part des défaites et reculs essuyés à partir de la fin des années 70 (en par­ti­cu­lier dans le cha­pitre 4), de l’effondrement de la visi­bi­lité de la lutte de classes. L’auteur insiste d’ailleurs sur le fait que cette visi­bi­lité est « un enjeu propre de la lutte de classe ». Il ana­ly­sera donc les don­nées de la conflic­tua­lité sociale, les dépla­ce­ments des luttes dans les sec­teurs éco­no­miques, entre privé et public, ou géo­gra­phiques (Paris/​Province) tout en fai­sant res­sor­tir la place cen­trale des ouvriers et des employés dans les mul­tiples actions gré­vistes et mani­fes­ta­tions. Stathis Kouvélakis montre aussi que les dépla­ce­ments sont à mettre en rela­tion avec les usines comme « maillon fort de la restruc­tu­ra­tion capi­ta­liste, lieu ou l’offensive patro­nale est allée le plus loin dans le façon­nage d’un nouvel ordre pro­duc­tif » tout en sou­li­gnant que la réap­pa­ri­tion là de foyers de conflic­tua­lité prend « valeur de symp­tôme révé­la­teur ». Ces dif­fé­rents point seront trai­tés par­ti­cu­liè­re­ment dans la seconde partie du livre « Un nou­veau cycle de luttes 1986-2006 ». L’auteur montre la nou­velle arti­cu­la­tion entre grève et mani­fes­ta­tion scel­lant « la réus­site et l’effet d’entrainement mutuel, plutôt qu’un dépla­ce­ment de la pre­mière vers la seconde »

L’auteur traite aussi de la « racia­li­sa­tion du conflit de classe » et la notion d’immigré comme occul­ta­tion d’une partie sur­ex­ploité et privée de droits poli­tiques de la classe ouvrière. « Le racisme actuel tra­duit autant une défense de cer­tains avan­tages… qu’une mise à dis­tance ima­gi­naire par les ouvriers de leur propre condi­tion de pro­lé­taires ». Dans ce domaine, les ana­lyses de la notion même d’exclusion comme consti­tu­tive « d’objets passif en poli­tique, déniant toute pos­si­bi­lité de se penser comme com­po­sante active d’un mou­ve­ment reven­di­ca­tif d’ensemble du monde du tra­vail » sont d’un apport impor­tant.

L’invisibilisation des classes et de leurs pra­tiques permet de « natu­ra­li­ser la restruc­tu­ra­tion capi­ta­liste » d’imposer et légi­ti­mer un « pro­ces­sus inexo­rable qui relève de la force des choses. » Ce fai­sant « La poli­tique perd alors de sons sens et se dégrade en action à la marge ainsi que simple ges­tion des contraintes. » Le champ devient libre à la « lutte capi­ta­liste de classe » se pré­sen­tant « comme lutte uni­ver­selle des forces vives contre les habi­tudes et les atti­tudes cor­po­ra­tistes et les par­ti­cu­la­rismes hos­tile à l’esprit d’entreprise. »

A l’inverse, pour les ouvrier-e-s et les employé-e-s « la lutte est par excel­lence un pro­ces­sus pro­duc­tif, créa­teur de com­por­te­ments, de pra­tiques et de valeurs : de rap­ports sociaux nou­veaux….. elle pose des bifur­ca­tions et, par là, dilate l’horizon du pos­sible his­to­rique. »

L’auteur inter­roge le « nouvel ordre pro­duc­tif » à partir de d’Antonio Gramsci et de Michel Foucault (cha­pitre 2) sans négli­ger les consé­quences du dépla­ce­ment de la ques­tion de l’autonomie du col­lec­tif ouvrier inté­rio­ri­sée dans la struc­ture même du procès de tra­vail. Son ana­lyse du « triomphe de l’individu sans appar­te­nance » (cha­pitre 3) lui permet de dis­cu­ter des condi­tions de l’auto-organisation à partir d’une ana­lyse détaillée des coor­di­na­tions de luttes et des fonc­tion­ne­ments en assem­blées géné­rales. « Ce qui rend pos­sible l’apparition de formes de démo­cra­tie directe, c’est la réaf­fir­ma­tion de l’indissociabilité de l’individuel et du col­lec­tif au sein même de l’action col­lec­tive… »

La tem­po­ra­lité de ces formes est mis en regard des néces­saires orga­ni­sa­tions per­ma­nentes (syn­di­cats) et de leurs trans­for­ma­tions « La logique clas­sique de l’organisation syn­di­cale, cen­trée sur l’entreprise (au sens de l’unité juri­dique), de la branche et du sala­riat sta­bi­lisé s’avère inopé­rante », avec entre autres l’extension du champ de syn­di­ca­li­sa­tion.

Le cha­pitre 8 « Pour un autre regard sur les luttes sociales » est une cri­tique argu­men­tée de cer­taines recherches en sciences sociales dont la démarche adop­tée, par­ta­geant un grand nombre des pré­sup­po­sés domi­nants «  abou­tit aux conclu­sions qui sont pré­ci­sé­ment à l’origine de la déva­lo­ri­sa­tion de l’objet étudié ». Sans comp­ter les pré­sen­ta­tions des acteurs « plus proche de celui d’une vic­time que membre d’un col­lec­tif qui aspire à chan­ger le cours des choses. » Stathis Kouvélakis sou­ligne le « divorce de la socio­lo­gie d’avec toute com­pré­hen­sion pro­pre­ment poli­tique et his­to­rique des rap­ports sociaux et de leur trans­for­ma­tion ». Cette pré­sen­ta­tion sou­ligne les défauts de nom­breuses études y com­pris de socio­logues cri­tiques qui inva­lident par­tiel­le­ment la portée de leurs tra­vaux (mon insis­tance sur cette dénon­cia­tion cri­tique ne sera pas une sur­prise pour les lec­trices et lec­teurs des notes ; je reviens assez sou­vent sur ce sujet à propos d’ouvrages qui ont cepen­dant de mul­tiples qua­li­tés).

Pour l’auteur, le néo­li­bé­ra­lisme ne s’est s’imposé que par défaut. Particulièrement en France où les résis­tances popu­laires ont entrainé un affai­blis­se­ment de sa légi­ti­mité et une cer­taine crise d’hégémonie. Mais les luttes n’ont, au mieux, abou­ties que par­tiel­le­ment, sans dyna­mique cumu­la­tive per­met­tant d’imposer des solu­tions alter­na­tives.

La troi­sième partie du livre traite du « Retour de la ques­tion poli­tique ». Elle pour­rait se for­mu­ler en ques­tion­ne­ment : Comment trans­for­mer les révoltes contre l’ordre réel­le­ment exis­tant en alter­na­tive, « alter­na­tive poli­tique et alter­na­tive de société » ?

L’auteur revient sur les causes et consé­quences du choc poli­tique de la pré­sence du Front natio­nal au second tour des pré­si­den­tielles de 2002. Il décom­pose la période trai­tée en séquences « anti­po­li­tiques » confi­gu­rées plus par­ti­cu­liè­re­ment par la place cen­trale des luttes et des rap­ports de force (« l’antipolitique est éga­le­ment une poli­tique, mais une poli­tique qui refuse de se penser comme telle et d’assumer ses condi­tions » et séquences « où la ques­tion de la pers­pec­tive poli­tique repasse sur le devant de la scène ».

Deux élé­ments par­ti­cipent d’une inter­ro­ga­tion renou­ve­lée sur les alter­na­tives néces­saires, un rappel en forme de mise en garde : « l’expérience est faite qu’une per­tur­ba­tion en quelque sorte externe du sys­tème par­ti­daire peut conduire à un désastre, c’est-à-dire à la sus­pen­sion tem­po­raire du cli­vage qui struc­ture le champ poli­tique, en l’absence, pré­ci­sé­ment, de pers­pec­tive poli­tique alter­na­tive » asso­cié à un constat que le dur­cis­se­ment des affron­te­ments sociaux « a placé à l’ordre du jour tant le débat stra­té­gique au sein du mou­ve­ment syn­di­cal que l’exigence d’un réin­ves­tis­se­ment du ter­rain poli­tique. »

L’auteur traite de la vic­toire du non au réfé­ren­dum de 2005 (cha­pitre 10) de la lutte contre le CPE en 2006 sans oublier les émeutes de l’hiver 2005 pour sou­li­gner la crise de l’État dans contexte où « le poids des défaites pas­sées conti­nue de peser sur le rap­port de forces et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, sur les capa­ci­tés de mobi­li­sa­tion d’un sec­teur cru­cial, la classe ouvrière du sec­teur privé, malgré signes encou­ra­geants enre­gis­trés lors des mani­fes­ta­tions de masse du 28 mars et du 4 avril 2006 ». Pour Stathis Kouvélakis, la gauche radi­cale est à « la croi­sée (stra­té­gique) des che­mins ».

Penser l’alternative signi­fie un « effort col­lec­tif d’élucidation des condi­tions poli­tiques d’une rup­ture effec­tive avec le cours libé­ral » et nous ne devons pas nous décou­ra­ger à l’injection « qu’avez-vous à pro­po­ser ? » des par­ti­sans de l’ordre actuel en rap­pe­lant « que la condi­tion même d’une pro-posi­tion un tant soit peu nou­velle, sus­cep­tible de dépas­ser l’état exis­tant, se trouve dans le refus, la néga­tion radi­cale, des coor­don­nées fon­da­men­tales de cet état. »

La vision de Stathis Kouvélakis ne se borne pas à l’hexagone et ne sous estime pas les dif­fi­cul­tés « La tâche se voit donc encore alour­die par l’inclusion d’une stra­té­gie de coor­di­na­tion des luttes et des forces poli­tiques au niveau euro­péen et inter­na­tio­nal en tant que com­po­sante consti­tu­tive de tout projet poli­tique « natio­nal » (opé­rant au niveau d’une for­ma­tion sociale déter­mi­née) visant à rompre radi­ca­le­ment avec le cades exis­tant. »

Le cha­pitre de conclu­sion, rap­pelle que la vic­toire de Nicolas Sarkosy n’était en rien iné­luc­table, « ni ins­crite dans le pro­lon­ge­ment linéaires des ten­dances anté­rieures » que tout dépen­dra de « la capa­cité de la poli­tique à trans­for­mer les coor­don­nées d’une situa­tion en inter­ve­nant acti­ve­ment dans ses contra­dic­tions, et pas sim­ple­ment à les reflé­ter ou à les conso­li­der. » Cette vic­toire du sar­ko­zysme peut être consi­dé­rée comme ten­ta­tive du bloc domi­nant de résoudre à son profit la crise d’hégémonie aggra­vée (après 2002, et davan­tage encore après 2005), en tran­chant dans le vif et en pro­fi­tant entre autres des divi­sions des anti-libé­raux.

L’auteur assume la par­tia­lité de sa démarche : « Elle vise, en fin ce compte, à contri­buer au débat sur les condi­tions d’une inter­ven­tion poli­tique déter­mi­née : la recons­truc­tion d’une gauche radi­cale atta­chée à un projet de trans­for­ma­tion socia­liste ».

Au-delà d’accords et de désac­cords avec cer­taines hypo­thèses de l’auteur, ce livre offre un cadre de réflexion large, pre­nant en compte la com­plexité de la situa­tion sociale et des cycles poli­tiques. Une lec­ture donc qui devrait s’imposer à toutes celles et tous ceux qui ne se satis­font pas des sim­plismes ou des rac­cour­cis et agissent pour le réel épa­nouis­se­ment des indi­vidu-e-s « incon­ce­vable hors de la consti­tu­tion d’un col­lec­tif éga­li­taire, dépas­sant les contraintes de la divi­sion capi­ta­liste du tra­vail. Non dans une trans­pa­rence abso­lue, ayant aboli le conflit et la poli­tique, mais une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, riche en formes poli­tiques de coor­di­na­tion décen­tra­li­sée de l’activité sociale ».

Didier Epsztajn

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