L’avenir du socialisme

Par Mis en ligne le 01 octobre 2011

L'avenir du socialismeSCIENCE POLITIQUE

L’AVENIR D’UNE IDÉE : UNE HISTOIRE DU SOCIALISME
Gaëtan Gorce
Éditeur : FAYARD
368 pages /20,90 € sur

Résumé : Échappant aux œillères que nous impose l’agenda élec­to­ral et refu­sant les dis­cours triom­phants de ceux qui pro­clament la mort du socia­lisme, Gaétan Gorce nous pro­pose de retra­cer l’histoire de cette idée. Au tra­vers de ses évo­lu­tions, mais aussi de sa per­ma­nence, il en livre l’essence, le prin­cipe, comme une base sur laquelle bâtir le futur de la gauche. 

Pour un membre de la société poli­tique, retra­cer l’histoire d’un pays ou d’une idée est un exer­cice tou­jours inté­res­sant. A l’heure où se mul­ti­plient les livres-pro­grammes, il devient judi­cieux et peut sem­bler néces­saire, lorsque l’on pré­tend par­ti­ci­per à l’élaboration des déci­sions qui pèse­ront sur l’avenir, de faire un pas de côté et de contem­pler le chemin tracé par les anciens, duquel notre pré­sent découle et dans lequel il s’inscrit, depuis nos pen­sées jusqu’à nos actes.

Avec L’Avenir d’une Idée, une his­toire du socia­lisme, c’est à ce pas de côté, à ce détour par le passé que nous convie Gaëtan Gorce. Bien sûr, comme son titre le laisse entendre, l’histoire n’est pas le seul enjeu de cet ouvrage ; sous bien des aspects, il tient du mani­feste, d’une défense et illus­tra­tion du socia­lisme en tant qu’idée, phi­lo­so­phie et prin­cipe d’action poli­tique. Le séna­teur-maire de La Charité sur Loire ne cache pas, ce fai­sant, qu’il réagit à un contexte. L’Avenir d’une Idée répond au Passé d’une Illusion de François Furet, comme ce retour à la ques­tion : « Qu’est-ce que le socia­lisme ? » s’oppose à celles et à ceux qui pro­clament trop vite son décès, pour lui sub­sti­tuer la social-démo­cra­tie ou s’enorgueillir de la vic­toire d’un libé­ra­lisme mal défini dans la « bataille des idées ».

L’histoire, cepen­dant, n’est pas plus un pré­texte qu’elle n’est can­ton­née au rôle d’ornement. A la base de ce livre, il y a un cours que Gaëtan Gorce a donné à Sciences Po. Dans ce cadre, l’auteur a lu ou relu nombre d’essais et études consa­crés au socia­lisme, soit, mais plus géné­ra­le­ment à l’histoire contem­po­raine depuis la Révolution fran­çaise. A ces tra­vaux uni­ver­si­taires, il a ajouté un retour aux textes ori­gi­naux, si bien qu’aux côtés de Michel Wieviorka, Marcel Gauchet ou Claude Lefort resur­gissent des noms connus et moins connus, Jaurès et Marx, bien sûr, Blum, Mendès-France, mais aussi Fourier, Owen, Saint-Simon ou Proudhon. Le liste est longue, de ces auteurs fran­çais et étran­gers, socia­listes ou non, mais Gaëtan Gorce ne se contente pas d’en citer les noms, il les fait dia­lo­guer page après page, cha­pitre après cha­pitre. C’est ainsi que nous sui­vons l’évolution de l’idée socia­liste depuis ses pre­miers fré­mis­se­ments à l’enthousiasme roman­tique, cette réac­tion aux bou­le­ver­se­ments poli­tiques et éco­no­miques qui ont abattu les cadres de l’Ancien régime sans par­ve­nir à en pro­duire de nou­veaux, aptes à garan­tir les liber­tés tout juste acquises. Nous voyons com­ment ils débouchent sur l’invention de la société et des dis­ci­plines s’y atta­chant, en pre­mier lieu la socio­lo­gie, mais aussi, avec Marx, l’élaboration d’une cri­tique des théo­ries libé­rales de l’économie. Enfin, nous assis­tons aux adap­ta­tions de l’idée socia­liste à la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, à ses exi­gences comme à l’exercice du pou­voir et aux ins­tru­ments du pou­voir, parmi les­quels le plus mar­quant reste l’État, dont l’essor depuis le dix-neu­vième siècle fut au moins aussi spec­ta­cu­laire que celui du capi­ta­lisme avant de stag­ner aujourd’hui.

De ce retour à l’histoire, il res­sort que le socia­lisme n’est pas une idée figée, un dogme se résu­mant à quelques for­mules et solu­tions intan­gibles, mais une suc­ces­sion de pen­sées qui se cri­tiquent et se com­mentent, le plus sou­vent en réac­tion aux désordres qu’engendre l’élan capi­ta­liste. De ce point de vue, l’exigence radi­cale de la col­lec­ti­vi­sa­tion ou le recours à l’État pour répar­tir dans la société des richesses qui, sans lui, seraient acca­pa­rées par quelques indi­vi­dus, ne peuvent être per­çues comme appar­te­nant à l’essence du socia­lisme. Il ne s’agit que de réponses, mani­fes­ta­tions momen­ta­nées d’une idée dans un contexte précis. L’unité de l’idée est ailleurs et se dégage dans ce qu’il y a de commun entre toutes ces pro­po­si­tions, si bien que Gaëtan Gorce peut four­nir à sa ques­tion limi­naire, « Qu’est-ce que le socia­lisme ? » une défi­ni­tion néces­sai­re­ment géné­rale, mais tou­jours véri­fiable : si le socia­lisme est une idée, un phi­lo­so­phie qui s’élabore d’époque en époque et prend la cou­leur de sa géné­ra­tion, il naît tou­jours d’un sen­ti­ment, « de la révolte de tous les sen­ti­ments bles­sés par la vie, mécon­nus par la société », comme le rap­pelle l’auteur en citant Léon Blum.

L’idée naît du sen­ti­ment de jus­tice que pro­duit le spec­tacle de l’injustice, mais le sen­ti­ment pri­maire ne devient socia­lisme qu’à partir du moment où il quitte le constat, même éla­boré, des inéga­li­tés dont souffrent les hommes, pour pro­po­ser un projet alter­na­tif, une réforme de la société au sens le plus fort du terme, à la fois struc­tu­rel et moral, où l’individu pour­rait s’épanouir dans les liber­tés que lui a recon­nues la Révolution sans subir les contraintes atta­chées à ses ori­gines ou à sa for­tune, une société où, pour para­phra­ser La Boétie, il n’aurait plus à confondre l’état de sa nature avec l’état de sa naissance.

Dans cette unité qui se des­sine par le retour à l’histoire du socia­lisme, Gaëtan Gorce fonde sa cer­ti­tude qu’il a un avenir et que ce serait une perte immense de renon­cer à lui en donner un, car oublier l’idée revien­drait à étouf­fer le sen­ti­ment qui l’anime, la révolte contre l’injustice.

Ainsi, la greffe du mani­feste sur la réflexion his­to­rique prend. Il la pro­longe, et les lumières du passé éclairent l’avenir de nou­velles pers­pec­tives. L’auteur a conscience, cepen­dant, qu’en se récla­mant d’un héri­tage aussi exi­geant, il va contre deux ten­dances, sub­sti­tuer la social-démo­cra­tie ou le concept de « gauche » au socia­lisme, ou s’arcbouter sur un dogme qui appelle les mêmes réflexes et s’appuie sur les mêmes outils sans tenir compte des évo­lu­tions du monde dans lequel ils se déve­loppent. En effet, avance l’auteur, le socia­lisme n’est pas réduc­tible à la « gauche » ou à la démo­cra­tie, il n’est pas la simple adhé­sion aux liber­tés civiles et poli­tiques nées avec 1789, il est le besoin et la volonté de per­mettre à chacun d’y ren­trer malgré les désordres appa­rues avec la révo­lu­tion industrielle.

En somme, et comme il l’écrit, Gaëtan Gorce veut réta­blir du socia­lisme où notre temps ne veut voir que des socia­listes, il veut inter­ro­ger le sub­stan­tif pour redon­ner son sens à l’adjectif.

La démarche est noble, elle le conduit à reven­di­quer l’actualité de l’idée « socia­lisme ». Née en oppo­si­tion aux désordres sus­ci­tés par le capi­ta­lisme, elle durera autant que lui, à condi­tion de se renou­ve­ler comme ces désordres le font. C’est donc vers un éco­so­cia­lisme que Gaëtan Gorce nous invite à œuvrer, mais aussi vers une société plus active, plus citoyenne, où l’État ne serait pas le pro­mo­teur unique d’une soli­da­rité entre indi­vi­dus isolés, mais le par­te­naire d’une action où les entraides immé­diates et toutes les mani­fes­ta­tions d’une conscience des injus­tices pour­raient se manifester.

Aussi, sans rien bou­le­ver­ser de l’histoire du socia­lisme – et telle n’était pas son ambi­tion – l’ouvrage de Gaëtan Gorce se démarque par sa fer­meté et son exi­gence. Il rap­pelle à chacun d’entre nous que penser est dif­fi­cile quand s’enfermer dans un dogme ou abdi­quer est facile. Pour être et demeu­rer, une idée doit tou­jours se renou­ve­ler, souple dans son expres­sion, dans les moyens comme dans les réponses qu’elle oppose aux ques­tions du moment, sans que jamais, tou­te­fois, même au plus fort des com­pro­mis avec le réel que la poli­tique implique, n’étouffe le sen­ti­ment qui est l’origine et le fon­de­ment de cette idée, sen­ti­ment où l’on puise comme à une source pour la régénérer.

On pour­rait, bien sûr, inter­ro­ger de cette manière toute idée poli­tique. Gaëtan Gorce s’intéresse à l’idée à laquelle il adhère, le socia­lisme. Son ouvrage par­vient à ce retour au passé pour donner au socia­lisme un pré­sent et lui pro­mettre un avenir. Il nous rap­pelle, comme Jaurès avant lui, que « c’est en allant vers la mer, qu’un fleuve est fidèle à sa source ». Ce n’est pas là le moindre de ses mérites.

Titre du livre : L’avenir d’une idée : une his­toire du socialisme
Auteur : Gaëtan Gorce
Éditeur : Fayard
Collection : Divers histoire
Date de publi­ca­tion : 24/08/11
N° ISBN : 2213661383

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