L’autre personnalité de l’année : les partis critiques du capitalisme

Par Mis en ligne le 05 janvier 2015

Deux défis poli­tiques majeurs sont posés à l’économie libé­rale en Europe. D’une part, il y a tous ces mou­ve­ments xéno­phobes, ultra­na­tio­na­listes, racistes ou même néo­na­zis qui offrent des solu­tions sim­plistes face à la conjonc­ture éco­no­mique. Ce fai­sant, ils cana­lisent le déses­poir popu­laire et les sen­ti­ments d’angoisse contre « l’étranger » : le voisin qui parle avec un accent, l’éducatrice qui porte un fou­lard ou encore le tra­vailleur immi­grant trans­formé en voleur de job. L’année 2014 les a vus pro­gres­ser – dans cer­tains cas par­ve­nir à se « dédia­bo­li­ser », donc à se rendre socia­le­ment accep­tables – et l’extrême droite pour­rait former des gou­ver­ne­ments en Europe très bien­tôt.

La bonne nou­velle pour celles et ceux qui ne prisent pas la pro­gres­sion de cet obs­cu­ran­tisme, c’est la vic­toire désor­mais pos­sible d’une nou­velle géné­ra­tion de partis poli­tiques cette fois de gauche dans le sud de l’Europe. Rappelons que c’est dans cette partie du Vieux Continent qu’ont été appli­quées les poli­tiques d’austérité les plus sévères. En 2014, la popu­la­rité de ces for­ma­tions poli­tiques qui portent des pro­po­si­tions éco­no­miques auda­cieuses s’est confir­mée d’abord en Grèce et en Espagne. Elles pro­posent de résoudre la crise éco­no­mique de ces pays et de l’Europe en ren­for­çant le pou­voir popu­laire plutôt qu’en pour­sui­vant son affai­blis­se­ment sous l’érosion des poli­tiques néo­li­bé­rales qui lui pré­fèrent la mise en com­pé­ti­tion des citoyen. ne. s entre eux. En somme, plutôt que de confier l’économie à des tech­no­crates pré­sen­tés comme apo­li­tiques et de lais­ser une élite d’affaires conti­nuer à s’enrichir avec la com­pli­cité de l’État, les peuples grec et espa­gnol s’apprêtent à sou­mettre le capi­ta­lisme à la démo­cra­tie.

Syriza

Il y a d’abord Syriza, en Grèce. Cette « Coalition de gauche radi­cale » existe depuis 2004, mais elle est deve­nue un acteur poli­tique de pre­mier plan en Grèce durant la crise éco­no­mique dévas­ta­trice qu’a connu ce pays. Elle s’était oppo­sée aux poli­tiques d’austérité impo­sées par l’Union euro­péenne et accep­tées par les partis tra­di­tion­nels du pays. Il est désor­mais reconnu que les plans de sau­ve­tage et les pro­grammes d’austérité ont gra­ve­ment empiré la situa­tion de l’économie grecque où le chô­mage est aujourd’hui supé­rieur à 25 %, où 40 % des enfants vivent dans la pau­vreté et où la dette repré­sente 175 % du PIB. En 2013, Syriza est devenu un parti et a adopté un pro­gramme poli­tique qui com­prend des pro­po­si­tions éco­no­miques qui remettent en ques­tion l’économie de marché qui domine les dis­cours depuis 35 ans. S’inspirant de la for­mule véné­zué­lienne, il pro­pose un « socia­lisme du XXIe siècle » qui pro­cè­de­rait à une trans­for­ma­tion éco­lo­gique de l’économie. Syriza pour­rait former le gou­ver­ne­ment grec dès jan­vier.

Il sera inté­res­sant de lire les pro­po­si­tions que mettra de l’avant le parti dans la cam­pagne élec­to­rale qui vient de s’ouvrir en Grèce. Les 40 points de la pla­te­forme de 2012 donnent néan­moins une bonne idée de ce que Syriza met de l’avant. L’article 1 de la pla­te­forme consiste à réexa­mi­ner la dette afin de la rené­go­cier. En atten­dant le résul­tat de cette révi­sion et une amé­lio­ra­tion de l’état de l’économie, les paie­ments seront sus­pen­dus. Syriza pro­pose de natio­na­li­ser les banques en com­men­çant par celles qui ont été sau­vées par les deniers publics et de rena­tio­na­li­ser les entre­prises pri­va­ti­sées durant les réformes néo­li­bé­rales. Le parti sug­gère éga­le­ment d’ajouter un palier d’impôts à 75 % pour les reve­nus au-delà de 500 000 €, l’augmentation de l’impôt des socié­tés à la moyenne euro­péenne, des nou­veaux impôts qui s’appliqueront sur les tran­sac­tions finan­cières et sur les biens de luxe et l’interdiction de pro­duits finan­ciers spé­cu­la­tifs. Les reve­nus déga­gés doivent per­mettre d’élargir consi­dé­ra­ble­ment les ser­vices publics (et de les rendre gra­tuits aux plus vul­né­rables), d’augmenter le salaire mini­mum ou encore d’aider les familles qui peinent à rem­bour­ser leur hypo­thèque.

Podemos

En Espagne, le parti poli­tique Podemos a été créé il y a à peine un an et il figure déjà au pre­mier rang des inten­tions de vote en vue des élec­tions de 2015. Près de 30 % des élec­teurs et des élec­trices disent avoir l’intention de choi­sir ce parti qui pro­pose une rup­ture avec l’ordre poli­tique et éco­no­mique en place. Contrairement à Syriza, le parti n’est pas le résul­tat d’un ras­sem­ble­ment de petites orga­ni­sa­tions poli­tiques de gauche, mais plutôt le fruit de mobi­li­sa­tions citoyennes qui se sont pro­duites dans la foulée de la crise éco­no­mique espa­gnole déclen­chée à la suite de l’éclatement d’une bulle immo­bi­lière. Podemos s’est ainsi construit sur le célèbre mou­ve­ment des Indignés (ins­piré par le Printemps arabe et ayant ins­piré à son tour le mou­ve­ment Occupy en Amérique Nord) et mise sur un renou­vel­le­ment du dis­cours poli­tique dési­gnant notam­ment une « caste » au pou­voir qui ren­ferme tous les repré­sen­tant, e, s de l’élite et des partis poli­tiques tra­di­tion­nels.

Un cahier de pro­po­si­tions éco­no­miques a été rendu public en novembre et pour­rait se retrou­ver au cœur de la pro­chaine pla­te­forme poli­tique de Podemos. Le docu­ment s’amorce par une cita­tion de Rosa Parks, l’icône du mou­ve­ment des droits civiques aux États-Unis : « Plus nous obéis­sions, pire ils nous trai­taient » et le contenu est effec­ti­ve­ment fron­deur à une époque où il est extrê­me­ment dif­fi­cile d’aller à l’encontre des dogmes de l’économie de marché. Podemos s’apprête ainsi à pro­po­ser de faire du crédit et du finan­ce­ment de l’économie un « ser­vice public essen­tiel » dont seraient char­gées des banques « publiques et citoyennes ». Comme en Grèce, le parti s’engage à réexa­mi­ner la dette publique et à la restruc­tu­rer. Il pro­po­sera vrai­sem­bla­ble­ment un salaire maxi­mum cal­culé en fonc­tion du salaire moyen, la semaine de tra­vail à 35 heures et toute une série de mesures pour res­treindre le tra­vail pré­caire et redon­ner une pro­tec­tion sociale à toutes celles et ceux qui l’ont perdue au cours des der­nières années. À propos du capi­ta­lisme, les auteurs du docu­ment affirment que « l’humanité doit dépas­ser ce sys­tème éco­no­mique injuste et irra­tion­nel et aspi­rer à un monde plus équi­table, effi­cient et humain ».

Irréaliste ?

Est-ce que ces partis poli­tiques par­vien­dront, s’ils forment des gou­ver­ne­ments, à mettre en place des posi­tions aussi radi­ca­le­ment oppo­sées aux façons de faire actuelles ? Le défi est colos­sal et ces pro­grammes ne pour­ront sans doute pas être appli­qués inté­gra­le­ment en 2015, mais ils confirment déjà la cris­tal­li­sa­tion de reven­di­ca­tions démo­cra­tiques qui visent notam­ment le fonc­tion­ne­ment de l’économie et qui se font entendre depuis le déclen­che­ment de la crise de 2008, voire même depuis les pre­mières heures du mou­ve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion des années 90. Fait impor­tant, tant Syriza que Podemos ne pré­co­nisent pas un repli natio­nal, mais bien le début d’un pro­ces­sus poli­tique paneu­ro­péen qui mène­rait à la refon­da­tion de l’Union euro­péenne, dont la mou­ture actuelle, a été fondue dans des prin­cipes néo­li­bé­raux.

Au Québec, on a peu parlé de ces pro­po­si­tions poli­tiques cri­tiques du capi­ta­lisme en 2014, mais elles pour­raient défrayer les man­chettes régu­liè­re­ment en 2015. Ces contri­bu­tions sont plus que bien­ve­nues à l’heure où le carac­tère insou­te­nable du néo­li­bé­ra­lisme est chaque jour plus évident au regard de l’avenir des popu­la­tions et des éco­sys­tèmes. Syriza, Podemos et plu­sieurs autres for­ma­tions poli­tiques donnent une nou­velle chance à la démo­cra­tie et à la soli­da­rité face à la montée de l’irrationalisme et la bar­ba­rie d’extrême droite qui menacent de pro­je­ter tout le monde dans l’abîme.

Mercredi 31 décembre 2014

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