L’attentat contre Charlie Hebdo : l’occultation politique et médiatique des causes, des conséquences et des enjeux

Par Mis en ligne le 12 janvier 2015

L’attentat contre l’hebdomadaire sati­rique Charlie Hebdo mar­quera notre his­toire contem­po­raine. Il reste à savoir dans quel sens et avec quelles consé­quences. Dans le contexte actuel de « guerre contre le ter­ro­risme » (guerre exté­rieure) et de racisme et d’islamophobie d’État, les arti­sans de cet acte ont, consciem­ment ou non [1] accé­léré un pro­ces­sus de stig­ma­ti­sa­tion et d’isolement de la com­po­sante musul­mane, réelle ou sup­po­sée, des classes popu­laires.

« Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. » Bertolt Brecht

Les consé­quences poli­tiques de l’attentat sont déjà désas­treuses pour les classes popu­laires et cela va se ren­for­cer si aucune alter­na­tive poli­tique à la fameuse « Union natio­nale » n’est pro­po­sée.

En effet, la manière dont les médias fran­çais et une écra­sante majo­rité de la classe poli­tique réagissent est cri­mi­nelle. Ce sont ces réac­tions qui sont dan­ge­reuses pour l’avenir et qui portent en elles de nom­breux « dégâts col­la­té­raux » et de futurs 7 et 9 jan­vier tou­jours plus meur­triers. Comprendre et ana­ly­ser pour agir est la seule pos­ture qui peut per­mettre aujourd’hui d’éviter les ins­tru­men­ta­li­sa­tions et dévoie­ments d’une émo­tion, d’une colère et d’une révolte légi­time.

L’occultation totale des causes

Ne pas prendre en compte les cau­sa­li­tés pro­fondes et immé­diates, isoler les consé­quences du contexte qui les fait émer­ger et ne pas ins­crire un évé­ne­ment aussi violent dans la généa­lo­gie des fac­teurs qui l’ont rendu pos­sible condamne, au mieux, à la téta­nie, au pire, à une logique de guerre civile. Aujourd’hui, per­sonne dans les médias n’aborde les causes réelles ou poten­tielles. Pourquoi est-il pos­sible qu’un tel atten­tat se pro­duise à Paris aujourd’hui ? Comme le sou­ligne Sophie Wahnich, il existe « un usage fas­ciste des émo­tions poli­tiques de la foule » dont le seul anti­dote est le « nouage pos­sible des émo­tions et de la raison » [2]. Ce que nous vivons aujourd’hui est ce can­ton­ne­ment des dis­cours média­tiques et poli­tiques domi­nants à la seule émo­tion, en occul­tant tota­le­ment l’analyse réelle et concrète. Toute ten­ta­tive d’analyse réelle de la situa­tion, telle qu’elle est, ou toute ana­lyse ten­tant de pro­po­ser une autre expli­ca­tion que celle four­nie par les médias et la classe poli­tique, devient une apo­lo­gie de l’attentat.

Regard sur le ventre fécond de la bête immonde

Regardons donc du côté des causes et d’abord de celles qui relèvent désor­mais de la longue durée et de la dimen­sion inter­na­tio­nale. La France est une des puis­sances les plus en guerre sur la pla­nète. De l’Irak à la Syrie, en pas­sant par la Libye et l’Afghanistan pour le pétrole, du Mali à la Centrafrique, en pas­sant par le Congo pour les mine­rais stra­té­giques, les sol­dats fran­çais contri­buent à semer la mort et le désastre aux quatre coins de la pla­nète. La fin des équi­libres mon­diaux issus de la seconde guerre mon­diale avec la dis­pa­ri­tion de l’URSS, cou­plée à une mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste cen­trée sur la baisse des coûts pour maxi­mi­ser les pro­fits et à la nou­velle concur­rence des pays émer­gents, font de la maî­trise des matières pre­mières la cause prin­ci­pale des ingé­rences, inter­ven­tions et guerres contem­po­raines. Voici com­ment le socio­logue Thierry Brugvin résume la place des guerres dans le monde contem­po­rain :

« La conclu­sion de la guerre froide a pré­ci­pité la fin d’une régu­la­tion des conflits au niveau mon­dial. Entre 1990 et 2001, le nombre de conflits inter­éta­tiques a explosé : 57 conflits majeurs sur 45 ter­ri­toires dis­tincts. […] Officiellement, le départ pour la guerre contre une nation adverse est tou­jours légi­timé par des mobiles ver­tueux : défense de la liberté, démo­cra­tie, jus­tice… Dans les faits, les guerres per­mettent de contrô­ler éco­no­mi­que­ment un pays, mais aussi de faire en sorte que les entre­pre­neurs privés d’une nation puissent acca­pa­rer les matières pre­mières (pétrole, ura­nium, mine­rais, etc.) ou les res­sources humaines d’un pays. » [3]

Depuis les atten­tats du 11 sep­tembre 2001, le dis­cours de légi­ti­ma­tion des guerres s’est construit essen­tiel­le­ment sur le « danger isla­miste » contri­buant au déve­lop­pe­ment d’une isla­mo­pho­bie à grande échelle au sein des prin­ci­pales puis­sances occi­den­tales, que les rap­ports offi­ciels eux-mêmes sont contraints de consta­ter. [4] Dans le même temps, ces guerres pro­duisent une solide « haine de l’occident » dans les peuples vic­times de ces agres­sions mili­taires. [5] Les guerres menées par l’occident sont une des prin­ci­pales matrices de la bête immonde.

Dans la volonté de contrôle des richesses pétro­ga­zières, le Proche et le Moyen-Orient sont un enjeu géos­tra­té­gique cen­tral. Les stra­té­gies des puis­sances occi­den­tales en géné­ral et fran­çaises en par­ti­cu­lier, se déploient sur deux axes : le ren­for­ce­ment d’Israël comme base et pivot du contrôle de la région, et le sou­tien aux pétro­mo­nar­chies réac­tion­naires du golfe.

Le sou­tien indé­fec­tible à l’État d’Israël est ainsi une constante de la poli­tique fran­çaise ne connais­sant pas d’alternance, de Sarkozy à Hollande. L’État sio­niste peut assas­si­ner en toute impu­nité sur une grande échelle. Quels que soient l’ampleur et les moyens des mas­sacres, le gérant local des inté­rêts occi­den­taux n’est jamais véri­ta­ble­ment et dura­ble­ment inquiété. François Hollande déclare ainsi lors de son voyage offi­ciel en Israël en 2013 : « je res­te­rai tou­jours un ami d’Israël ». [6]

Et, là aussi, le dis­cours média­tique et poli­tique de légi­ti­ma­tion d’un tel sou­tien se construit sur la base d’une pré­sen­ta­tion du Hamas pales­ti­nien, mais éga­le­ment (à tra­vers des impré­ci­sions ver­bales récur­rentes) de la résis­tance pales­ti­nienne dans son ensemble, de la popu­la­tion pales­ti­nienne dans son ensemble et de ses sou­tiens poli­tiques inter­na­tio­naux, comme por­teurs d’un danger « isla­miste ». La logique « du deux poids, deux mesures » s’impose une nou­velle fois à partir d’une approche isla­mo­phobe portée par les plus hauts som­mets de l’État et relayée par la grande majo­rité des médias et des acteurs poli­tiques. Tel est le second profil du ventre de la bête immonde.

Ces fac­teurs inter­na­tio­naux se conjuguent à des fac­teurs internes à la société fran­çaise. Nous avons déjà sou­li­gné, plus haut, l’islamophobie d’État, pro­pul­sée par la loi sur le fou­lard en 2004 et entre­te­nue depuis régu­liè­re­ment (dis­cours sur les révoltes des quar­tiers popu­laires en 2005, loi sur le niqab, « débat » sur l’identité natio­nale, cir­cu­laire Chatel et exclu­sion des mères voi­lées des sor­ties sco­laires, har­cè­le­ment des lycéennes en jupes longues, inter­dic­tion des mani­fes­ta­tions de sou­tien au peuple pales­ti­nien, etc.).

Il faut main­te­nant sou­li­gner que ce climat isla­mo­phobe n’a été confronté à aucune réponse par les forces poli­tiques se récla­mant des classes popu­laires. Plus grave, un consen­sus très large s’est fait jour à plu­sieurs reprises, au pré­texte de défendre la « laï­cité » ou de ne pas frayer avec « ceux qui défendent le Hamas ». De l’extrême droite à une partie impor­tante de l’extrême gauche, les mêmes argu­ments ont été avan­cés, les mêmes cli­vages ont été construits, les mêmes consé­quences ont été pro­duites.

Le résul­tat n’est rien d’autre que l’enracinement encore plus pro­fond des isla­mal­games, l’approfondissement d’un cli­vage au sein des classes popu­laires, la fra­gi­li­sa­tion encore plus grande des digues anti­ra­cistes déjà fra­gi­li­sées, et des vio­lences concrètes ou sym­bo­liques exer­cées contre les musul­mans et les musul­manes. Ce résul­tat peut se décrire, comme le pro­pose Raphaël Liogier, comme la dif­fu­sion, dans une partie impor­tante de la société, du « mythe de l’islamisation » débou­chant sur la ten­dance à consti­tuer une « obses­sion col­lec­tive ». [7]

La ten­dance à la pro­duc­tion d’une « obses­sion col­lec­tive » s’est de sur­croît encore appro­fon­die avec le trai­te­ment média­tique récent des cas Zemmour et Houellebecq. Après lui avoir offert de mul­tiples tri­bunes, Éric Zemmour est ren­voyé d’I-télé pour avoir pro­posé la « dépor­ta­tion des musul­mans fran­çais ». Dans le contexte d’obsession col­lec­tive que nous avons évo­quée, cela lui permet de se poser en vic­time. Quant à l’écrivain, il est défendu par de nom­breux jour­na­listes au pré­texte de ne pas confondre fic­tion et réa­lité. Dans les deux cas cepen­dant, il reste un appro­fon­dis­se­ment de « l’obsession col­lec­tive » d’une part, et le sen­ti­ment d’être insulté en per­ma­nence une nou­velle fois, d’autre part. Tel est le troi­sième profil du ventre de la bête immonde.

Ce fac­teur interne d’une isla­mo­pho­bie bana­li­sée a des effets décu­plés dans le contexte de fra­gi­li­sa­tion éco­no­mique, sociale et poli­tique géné­rale des classes popu­laires aujourd’hui. La pau­pé­ri­sa­tion et la pré­ca­ri­sa­tion mas­sive sont deve­nues insou­te­nables dans les quar­tiers popu­laires. Il en découle des rap­ports sociaux mar­qués par une vio­lence gran­dis­sante contre soi et contre les proches. À cela se com­binent le déclas­se­ment d’une part impor­tante des classes moyennes, ainsi que la peur du déclas­se­ment pour ceux chez qui tout va encore bien, mais qui ne sont pas « bien nés ». Ceux-là, se sen­tant en danger, dis­posent alors d’une cible consen­suelle déjà toute dési­gnée média­ti­que­ment et poli­ti­que­ment comme légi­time : le musul­man ou la musul­mane.

La fra­gi­li­sa­tion touche encore plus for­te­ment la com­po­sante issue de l’immigration des classes popu­laires, qui est confron­tée aux dis­cri­mi­na­tions racistes sys­té­miques (angle abso­lu­ment mort des dis­cours des orga­ni­sa­tions poli­tiques se récla­mant des classes popu­laires), celles-ci pro­dui­sant des tra­jec­toires de mar­gi­na­li­sa­tion (dans la for­ma­tion, dans l’emploi, dans la recherche du loge­ment, dans le rap­port à la police et aux contrôles au faciès, etc.). [8]

L’approfondissement du cli­vage entre deux com­po­santes des classes popu­laires dans une logique de « divi­ser ceux qui devraient être unis (les dif­fé­rentes com­po­santes des classes popu­laires) et d’unir ceux qui devraient être divi­sés (les classes sociales aux inté­rêts diver­gents) » est le qua­trième profil du ventre de la bête immonde.

De quoi accouche un tel ventre ?

Une telle matrice est à l’évidence pro­pice à l’émergence de tra­jec­toires nihi­listes se tra­dui­sant par la tuerie à Charlie Hebdo. Extrêmement mino­ri­taires, ces tra­jec­toires sont une pro­duc­tion de notre sys­tème social et des inéga­li­tés et dis­cri­mi­na­tions mas­sives qui le carac­té­risent.

Mais ce qu’ont révélé les réac­tions à l’attentat est tout autant impor­tant et, quan­ti­ta­ti­ve­ment, bien plus répandu que l’option nihi­liste (pour le moment?). Sans pou­voir être exhaus­tifs, rap­pe­lons quelques élé­ments de ces der­niers jours.

Du côté des dis­cours, nous avons eu Marine Le Pen exi­geant un débat natio­nal contre le « fon­da­men­ta­lisme isla­mique », le bloc iden­ti­taire décla­rant la néces­sité de « remettre en cause l’immigration mas­sive et l’islamisation » pour lutter contre le « dji­ha­disme », le jour­na­liste Yvan Rioufol du Figaro som­mant Rokhaya Diallo de se déso­li­da­ri­ser sur RTL, Jeannette Bougrab accu­sant « ceux qui ont traité Charlie Hebdo d’islamophobe » d’être les cou­pables de l’attentat, sans comp­ter toutes les décla­ra­tions par­lant « de guerre décla­rée ». À ces propos, se joignent des pas­sages à l’acte de ces der­niers jours : une Femen se filme en train de brûler et de pié­ti­ner le Coran, des coups de feu sont tirés contre la mos­quée d’Albi, des tags racistes sont peints sur les mos­quées de Bayonne et Poitiers, des gre­nades sont lan­cées contre une autre au Mans, des coups de feu sont tirés contre une salle de prière à Port la Nouvelle, une autre salle de prière est incen­diée à Aix les Bains, une tête de san­glier et des vis­cères sont accro­chés devant une salle de prière à Corte en Corse, un res­tau­rant-snack-kebab est l’objet d’une explo­sion à Villefranche-sur-Saône, un auto­mo­bi­liste est la cible de coups de feu dans le Vaucluse, un lycéen d’origine magh­ré­bine de 17 ans est molesté lors d’une minute de silence à Bourgoin-Jallieu en Isère, etc.

Ces propos et actes montrent l’ampleur des dégâts d’ores et déjà causés par les der­nières décen­nies de bana­li­sa­tion isla­mo­phobe. Ils font aussi partie de la bête immonde.

La bête immonde se trouve éga­le­ment dans l’absence criante d’indignation face aux vic­times innom­brables des guerres impé­ria­listes de ces der­nières décen­nies. Réagissant à propos du 11 sep­tembre, la phi­lo­sophe Judith Butler s’interroge sur l’indignation inégale. Elle sou­ligne que l’indignation jus­ti­fiée pour les vic­times du 11 sep­tembre s’accompagne d’une indif­fé­rence pour les vic­times des guerres menées par les USA : « Comment se fait-il qu’on ne nous donne pas les noms des morts de cette guerre, y com­pris ceux que les USA ont tués, ceux dont on n’aura jamais une image, un nom, une his­toire, jamais le moindre frag­ment de témoi­gnage sur leur vie, quelque chose à voir, à tou­cher, à savoir ? ». [9]

Cette indi­gna­tion inégale est à la base du pro­ces­sus de pro­duc­tion d’un cli­vage bien réel au sein des classes popu­laires. Et c’est ce cli­vage qui est por­teur de tous les dan­gers, notam­ment en période de construc­tion de « l’union natio­nale », comme aujourd’hui.

L’union natio­nale qu’ils rêvent de construire, c’est « toutes et tous ensemble contre ceux qui ne sont pas des nôtres, contre celles et ceux qui ne montrent pas patte blanche ».

Une for­mi­dable ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­tique

Mais le scan­dale que nous vivons aujourd’hui ne s’arrête pas là. C’est avec un cynisme consommé que des ins­tru­men­ta­li­sa­tions de la situa­tion, et de la panique qu’elle sus­cite se déploient à lon­gueur de jour­née.

* Renforcement sécu­ri­taire et atteintes aux liber­tés démo­cra­tiques

Certains, comme Dupont Aignan, réclament « plus de sou­plesse aux forces de l’ordre » alors qu’une nou­velle « loi anti­ter­ro­riste » a déjà été votée l’automne der­nier. Et, en écho, Thierry Mariani fait réfé­rence au Patriot Act états-unien (dont la consé­quence a été de graves atteintes aux liber­tés indi­vi­duelles sous pré­texte de lutte contre le ter­ro­risme) : « Les États-Unis ont su réagir après le 11 sep­tembre. On a dénoncé le Patriot Act, mais, depuis, ils n’ont pas eu d’attentat à part Boston ». [10]

Instrumentaliser la peur et l’émotion pour ren­for­cer des lois et mesures liber­ti­cides, telles est la pre­mière mani­pu­la­tion qui est aujourd’hui testée pour mesu­rer le champ des pos­sibles en matière de régres­sion démo­cra­tique. D’ores et déjà, cer­taines reven­di­ca­tions légi­times et urgentes sont ren­dues inau­dibles par la sur­en­chère sécu­ri­taire qui tente de pro­fi­ter de la situa­tion : il sera par exemple beau­coup plus dif­fi­cile de mener le combat contre le contrôle au faciès, et les humi­lia­tions quo­ti­diennes qu’il pro­duit conti­nue­ront à s’exercer dans l’indifférence géné­rale.

* L’unité natio­nale

La construc­tion active et déter­mi­née de l’unité natio­nale est la seconde ins­tru­men­ta­li­sa­tion majeure en cours. Elle permet de mettre en sour­dine l’ensemble des reven­di­ca­tions qui entravent le pro­ces­sus de déré­gu­la­tion géné­ra­lisé. La ficelle a beau être grosse, elle est effi­cace dans un climat de peur géné­ra­lisé, que l’ensemble des médias pro­duit quo­ti­dien­ne­ment. Dans cer­taines villes, l’unité natio­nale est déjà éten­due au Front natio­nal qui a par­ti­cipé aux ras­sem­ble­ments de sou­tien à Charlie Hebdo. Dati et Fillon s’indignent déjà de « l’exclusion » de Marine Le Pen de l’unité natio­nale. C’est cette « unité natio­nale » qui fait le plus de dégâts poli­ti­que­ment aussi, car elle détruit les rares repères posi­tifs qui pou­vaient exis­ter aupa­ra­vant en termes d’alliances pos­sibles et d’identités poli­tiques.

* L’injonction à se jus­ti­fier

Une autre ins­tru­men­ta­li­sa­tion se trouve dans l’injonction per­ma­nente des musul­mans réels ou sup­po­sés à se jus­ti­fier pour des actes qu’ils n’ont pas commis, et/​ou à se démar­quer des auteurs de l’attentat.

Cette mise en accu­sa­tion per­ma­nente est humi­liante. Il n’est venu à l’idée de per­sonne d’exiger de tous les chré­tiens réels ou sup­po­sés une condam­na­tion lorsque le Norvégien Anders Behring Breivik a assas­siné 77 per­sonnes en juillet 2011 en se reven­di­quant de l’islamophobie et du natio­na­lisme blanc.

Derrière cette injonc­tion, se trouve la logique posant l’islam comme étant par essence incom­pa­tible avec la République. De cette logique découle l’idée de mettre les musul­mans, réels ou sup­po­sés, sous sur­veillance non seule­ment des poli­ciers, mais éga­le­ment des médias, des profs, des voi­sins, etc.

* Être Charlie ? Qui peut être Charlie ? Qui veut être Charlie ?

Le slogan « nous sommes tous Charlie » est enfin la der­nière ins­tru­men­ta­li­sa­tion en déploie­ment ces jours-ci. Si l’attentat contre Charlie Hebdo est condam­nable, il est hors de ques­tion cepen­dant d’oublier le rôle qu’a joué cet heb­do­ma­daire dans la consti­tu­tion du climat isla­mo­phobe d’aujourd’hui.

Il est éga­le­ment hors de ques­tion d’oublier les odes à Bush que ses pages accueillaient alors que celui-ci impul­sait cette fameuse « guerre contre le ter­ro­risme » en Afghanistan puis en Irak. Ces prises de posi­tion écrites ou des­si­nées ne sont pas des détails ou de simples amu­se­ments sans consé­quence : elles sont à l’origine de mul­tiples agres­sions de femmes voi­lées et de nom­breux actes contre des lieux de cultes musul­mans. Surtout, ce jour­nal a for­te­ment contri­bué à cliver les classes popu­laires au moment où elles avaient besoin plus que jamais d’unité et de soli­da­rité.

Nous ne sommes PAS PLUS Charlie hier qu’aujourd’hui.

Les temps qui s’annoncent vont être dif­fi­ciles et coû­teux. Pour stop­per l’escalade, nous devons mettre fin à la vio­lence des domi­nants : nous devons nous battre pour stop­per les guerres impé­ria­listes en cours et abro­ger les lois racistes. Pour stop­per l’escalade, nous devons déve­lop­per tous les cadres et évé­ne­ments de soli­da­rité des­ti­nés à empê­cher la défer­lante des propos ou actes racistes et notam­ment isla­mo­phobes. Pour stop­per l’escalade, nous devons construire tous les espaces de soli­da­rité éco­no­mique et sociale pos­sibles dans nos quar­tiers popu­laires, en toute auto­no­mie vis-à-vis de tous ceux qui prônent l’union natio­nale comme pers­pec­tive.

Plus que jamais, nous avons besoin de nous orga­ni­ser, de serrer les rangs, de refu­ser la logique « divi­sant ceux qui devraient être unis et unis­sant ceux qui devraient être divi­sés ». Plus que jamais, nous devons dési­gner l’ennemi pour nous construire ensemble : l’ennemi c’est tout ce qui nous divise.

11 jan­vier 2015

Notes :

[1] Il est d’une part trop tôt pour le dire et, d’autre part, le résul­tat est le même. [2] Sophie Wahnich, La révo­lu­tion fran­çaise, un évé­ne­ment de la raison sen­sible 1787-1799, Hachette, Paris, 2012, p. 19. [3] Thierry Brugvin, Le pou­voir illé­gal des élites, Max Milo, Paris, 2014. [4] Djacoba Liva Tehindrazanarivelo, Le racisme à l’égard des migrants en Europe, édi­tions du Conseil de l’Europe, Strasbourg, 2009, p. 171. [5] Jean Ziegler, La haine de l’Occident, Albin Michel, Paris, 2008. [6] Le Monde, Hollande « ami d’Israël » reste ferme face à l’Iran, 17-11-2013. [7] Raphaël Liogier, Le mythe de l’islamisation, essai sur une obses­sion col­lec­tive, Le Seuil, Paris, 2012. [8] Voir sur cet aspect mon der­nier article sur mon blog, Les dégâts invi­si­bi­li­sés des dis­cri­mi­na­tions inéga­lité sociales et des dis­cri­mi­na­tions racistes et sexistes, https://​boua​ma​mas​.word​press​.com/ [9] Judith Butler, cité dans, Mathias Delori, Ces morts que nous n’allons pas pleu­rer, http://​blogs​.media​part​.fr/​b​l​o​g​/math…, consulté le 9 jan­vier 2015 à 18 h [10] Le Parisien du 8-01-2015

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